LE ROI EST MORT ! VIVE LE ROI
La mort de Louis XVIII, survenue à la fin de 1824, quelques mois après les élections générales,
nous, dès que nous sommes libres, la disposition publique. Plus tard et dans les affaires, j'en ai senti moi-même le poids; mais c'est dans l'opposition, je puis le dire, et sans aucun retour personnel, que j'en ai d'abord entrevu l'inique et nuisible rigueur. »
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fournit une occasion de constater le changement qui, par retour sincère , tactique habile , ou lassitude découragée , s'était produit dans l'allitude de l'opposition. Le rôle joué de tout temps par le comte d'Arlois, ses liens avec la fraction la plus exaltée des royalistes, les méfiances qu'il avait éveillées, étaient tels que, dans les masses populaires et dans le monde politique , on s'était toujours attendu à une grande crise, peut-être à une révolution, pour le jour où il serait appelé à succéder à son frère. Des prédictions sinistres avaient circulé. Les diplomates étrangers avaient entretenu leurs cours de cette éventualité menaçante , et les cabinets de Saint-Pétersbourg, de Berlin, de Vienne et de Londres en avaient plus d'une fois délibéré. En dépit de ces prévisions, la transmission de la couronne se fit sans obstacle. Bien plus, elle fut l'occasion d'une explosion de royalisme, comme on n'en avait pas vu depuis 1814. Une parole de Charles X impliquant adhésion à la Charte , quelques reparties heureuses, une ou deux mesures libérales, suffirent pour que l'opposition rivalisât de zèle dynastique avec les anciens émigrés. La nation entière se trouva unanime à pousser le vieux cri : « Le Roi est mort! vive le Roi! » Les chefs de la gauche, Benjamin Constant en tète , vinrent aux Tuileries faire leur cour. Des généraux boudeurs ou hostiles, qui avaient représenté ce libéralisme bonapartiste le plus dangereux ennemi des Bourbons, se pressèrent dans le
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cortège du roi, lors de son entrée solennelle à Paris, et donnèrent le signal des acclamations. On y remarquait jusqu'à d'anciens proscrits comme Lamarque ou Excelmans. Soult , le seul des maréchaux qui n'eût pas encore été nommé pair, sollicitait cette dignité , promettant de mourir, s'il le fallait, pour la monarchie légitime. Chateaubriand célébrait « l'acquiescement universel au nouveau règne ». Le Constitutionnel déc\ara.it que « tous les cœurs s'ouvraient à l'espérance » , et que « tous les parfis voulaient se réconcilier sous le drapeau de la Charte ». Il adressait au roi des appels pathétiques, empreints d'une confiance affectueuse. « La France, s'écriait M. de Salvandy, reprend sous ses crêpes funèbres une nouvelle vie. L'ivresse de l'espérance brille à travers le sentiment d'une grande calamité nationale. Quarante ans de discorde sont effacés de nos souvenirs. » Le jeune écrivain libéral ne craignait pas de rappeler u les prophéties sinistres qui présageaient au nouveau règne des violences et des bouleversements... La Restauration, ajoutait-il, semblait viagère, tant que le nom des Sluart ne pouvait pas être prononcé tout haut 3 il l'est maintenant, v Les voûtes de la Sorbonne, naguère habituées à entendre applaudir des maîtres chers à la jeunesse libérale , retentissaient de l'éloge du nouveau roi '. Charles X, tout
1 M. Villemain disait, en ouvrant son cours d'éloquence : i Rendons grâces au souverain qui a inauguré son avènement par le retour de la plus vitale des libertés publiques, et réconcilié toutes les opinions
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ému , ouvrai! son cœur à l'espoir d'un règne populaire, et il répélail, ainsi qu'aux beaux jours de 1814: « Ils m'ont reçu comme l'enfant de la maison! »
Ce n'est pas d'ailleurs seulement dans les manifestations publiques et officielles qu'on trouve trace de cette détente, de ce rapprochement et, pour ainsi dire, de cet attendrissement. Dans une lettre intime, madame Swetcbine écrivait de Rome, le 5 octobre 1824:
«L'enthousiasme qu'excite le roi est sans exemple; il faudrait remonter à Henri IV pour se faire une idée de sa popularité. Tous les partis n'ont plus que des fanfares; toutes les inquiétudes soit de prévoyance, soit de souvenir, sont abjurées. On jouit d'une impression si générale, sans pouvoir s'empêcher pourtant de se demander pourquoi ces soudaines illuminations ont tant tardé, et comment il se fait que la mobilité d'une forte portion d'un peuple le fasse passer si brusquement de la crainte injurieuse à la joie la plus conOante... Ah! pauvres gens que nous sommes! si une bonne fois nous pouvions nous établir dans la justice et dans l'impartialité ! «
Elle écrivait également , le 7 septembre , à la comtesse de Sainte-Aulaire :
par i entliousiasnie qu'il leur inspire. Eu affermissant le pacte social, il partage la gloire de son fondateur. Monarque aimable et vénéré, il a la loyauté des mœurs antiques et les lumières modernes. La religion est le sceau de sa parole. Il tieut de Henri IV ces grâces du cœur auxquelles on n'échappe pas. Il a reçu de Louis XIV l'amour éclairé des arts , la noblesse du langage , cette dignité qui frappe de respect et qui pourtant séduit. >
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«J'ai bien joui de cette espèce de trêve consentie spontanément par tous les partis en France. Les actes du nouveau règne ont dû étonner et satisfaire à la fois ; mais ce n'est pas par des faits, quelque honorables qu'ils soient pour le pouvoir, que l'on peut expliquer un si vif et si général enthousiasme; le charme de la nouveauté y a bien sa part. N'avez-vous pas été contente de l'article de M. de Salvandy sur Saint-Denis ? Il m'a paru admirable. Dans le moment où il écrivait, la fusion était faite dans son esprit. «
N'était-ce pas aussi à cette même date que, dans une lettre déjà citée, le jeune Duchàtel saluait avec joie ce qui lui semblait le signe d'une réconciliation « entre la nation et la famille régnante » ? M'exprimail-il pas les sentiments de la génération nouvelle, quand il se félicitait, dans l'intérêt de la liberté, que la question de dynastie fût « définitivement résolue 3> et que « la lutte n'eijt plus à s'établir, comme en Angleterre , que sur la marche de l'administration ' »?
Ces témoignages d'une sincérité incontestable, à raison même de leur caractère intime, sont une réponse à certains écrivains royalistes qui, par une méfiance trop souvent justifiée, mais cette fois excessive, n'avaient voulu voir dans l'accueil fait à Charles X qu'une manœuvre perfide de l'opposition. Sans doute il était dans la gauche des habiles qui,
Letlre du 5 octobre 1824, citée plus liaut par uous, (Voyez page 259.)
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sachant le (joùt du nouveau roi pour les applaudissements, espéraient l'amener par des caresses à se séparer de ses ministres. Toutefois un mouvement aussi général ne saurait s'expliquer par la comédie hypocrite de quelques meneurs. Ceux-ci cherchaient à détourner, dans le sens de leurs desseins, une opinion qu'ils n'avaient pas faite. Il y avait, en dehors d'eux et malgré eux, un entraînement de l'esprit public qui, après tant de déceptions, avait soif d'espoir et de confiance, qui, après tant d'agitations, croyait avoir enfin trouvé la paix et la stabilité. Les plus hostiles en subissaient le contre-coup : quelques-uns, non sans une irritation mal contenue. L'un de ces derniers, adversaire acharné des Bourbons, M. Cauchois-Lemaire , a dépeint avec amertume , dans une page intéressante à citer, cet état de la nation lors de l'avènement du nouveau roi :
« Charles X trouvait une France jalouse de son honneur, mais rassassiée de gloire, résolue à conserver les bienfaits d'une civilisation laborieuse, mais fatiguée de convulsions, éclairée par ses revers et résignée aux lenteurs du progrès qu'elle attendait du développement d'une sage liberté ! Un élément nouveau et favorable avait surgi; une génération nouvelle avait grandi sous le régime de la monarchie représentative; toute son ardeur s'était tournée vers les lettres, les arts, les sciences, vers les travaux et les idées qui se conciliaient avec l'ordre établi. La jeunesse appelée à l'activité des affaires ou des discussions politiques comptait, parmi ses capacités les plus notables , un groupe déjà rai-