LES ALLIES DE LA GAUCHE
Comment la nalion n'aurait-elle pas cru son nouvel élat social réellement menacé par l'ancien régime, quand elle voyait les représentants de l'aristocratie émus eux-mêmes de ce péril"? Dans la discussion de la loi sur le droit d'aînesse, par exemple, des hommes aussi graves que M. Alolé ou M. Pasquier dénonçaient, chez le parti au pouvoir, un dessein de refonte sociale, et le duc de Broglie, reprenant avec plus de force encore leur argumentation, disait :
« Au fond et à vrai dire, cette loi n'est pas une loi, mais une déclaration de principes. Cette loi n'est pas une loi, mais un manifeste contre l'état actuel de la société. Cette loi n'est pas une loi, mais une pierre d'attente, mais l'introduction, mais le préliminaire de vingt autres lois qui, si votre sagesse n'y met ordre , vont fondre sur nous tout à coup, et ne laisseront ni paix ni trêve à la nation française, telle que les quarante dernières années nous l'ont faite... Cette fois, comme Tannée dernière, lors de la loi du sacrilège, ce n'est pas encore la chose qui importe, c'est le mot; ce n'esl pas encore la conséquence, c'est le principe... L'administration actuelle n'a point pour agréables les mœurs du peuple confié à ses soins. La France, telle qu'elle se poursuit et comporte, n'est pas selon le cœui- de ceux qui disposent de ses destinées. L'état de nos idées et de nos habitudes, l'état intérieur et domestique du pays, cité au tribunal des croyances qui se disent exclusivement monarchiques, y a été trouvé démocratique, et partant ignoble, bourgeois, de mauvais exemple. Le temps est
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venu de refondre à priori la société; nous sommes à notre insu des républicains ; il faut nous faire royalistes. »
Combien on était loin des espérances qu'on aurait pu concevoir, ou tout au moins des désirs qu'on aurait dû former en 1824! Oîi était cette séparation si nécessaire entre les révolutionnaires obstinés et les libéraux disposés à devenir constitutionnels? C'étaient au contraire des royalistes qui se trouvaient amenés à suivre le même drapeau, à combattre le même combat que les hommes de la gauche; et ceux-ci n'avaient pas besoin d'invoquer d'autres arguments, de parler un autre langage que M. Royer- Collard , M. le duc de Broglie ou M. Mole !
La fortune de la gauche devait, du reste, lui procurer des alliés plus inattendus encore. La droite, enivrée de sa victoire, ne succomba pas à la seule tentation des entreprises téméraires. Les divisions éclatèrent dans ses rangs. Pendant que, par leurs exagérations provocantes, certains royalistes fournissaient aux libéraux un excellent thème d'attaque, d'autres leur apportaient un concours plus direct encore. Nous avons dit ailleurs d'où vint et ce que fut la contre opposition d'extrême droite. Composée à l'origine d'extravagants passionnés et d'ambitieux déçus, elle s'était successivement accrue des mécontents que faisait le ministère dans son propre parti, et parmi lesquels il fallut bientôt compter un homme valant à lui seul une armée , Chateaubriand. Entre
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ces ultras et les libéraux, il n'y avait pas une idée commune, particulièrement sur toutes les questions qui séparaient l'ancien régime de la société nouvelle. Mais il y avait même haine contre M. de Villèle ; cela suffisait à la gauche. Ne s'éfait-elle pas déjà coalisée avec l'extrême droite pour renverser M. de Serre et le duc de Richelieu? Elle détournait l'attenlion du caractère monstrueux d'une telle alliance , en ia proclamant, avec fracas, l'union de la franchise contre l'équivoque, de la loyauté contre l'intrigue : belles phrases qui ont, à toute époque , servi à couvrir les mêmes manœuvres!
« Xous prenions un malin plaisir, a écrit plus tard le duc de Broglie , à voir le ministère déchiré à belles dents parles siens, sa majorité se démembrer peu à peu et grossir à ses dépens le parti que nous nommions la Défection, et qui, dans l'occasion, se rapprochait de nous en rechignant. » Aussi quel accueil empressé les libéraux faisaient à tous ces défectionnaires ! Avec quel art notamment ils flatlaieni et excitaient la vanité blessée de M. de Chateaubriand! M. Etienne , l'ancien censeur de la police impériale, remerciait, dans le Constitutionnel, le collègue évincé de AI. de Villèle, et l'invitait a à dresser les autels d'une grande réconciliation « . Le général Sébastian! lui écrivait qu'il était a fier de trouver en lui son plus noble interprète ». Benjamin Constant lui disait : « Si je mérite un jour qu'on place mon nom bien après le vôtre, dans la lutte qu'il faut soutenir,... je
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m'estimerai largement récompensé. » II n'était pas jusqu'à La Fayette lui-même qui ne lui envoyât une feuille de laurier '.
La gauche avait compris du premier jour tout l'avantage qu'elle retirerait de cette division de la droite. Livrée à ses seules forces dans la Chambre des députés, elle n'eût été qu'une minorité infime , embarrassée de son discrédit, intimidée par son petit nombre, suspecte à la masse impatiente des royalistes qui ne lui eussent pas sans doute accordé grande licence de tribune. La contre-opposition lui ouvrit la voie. Pour reprendre leurs attaques sur l'ancien Ion, il suffisait aux libéraux de se mêler à la bataille si violemment engagée par les royalistes euxmêmes. Quel besoin avaient-ils désormais de se contenir? M. Casimir Périer ou le général Foy, malgré la fougue de leur tempérament, paraissaient
1 Toutes ces (latleries n'agissaient que trop sur l'orgueilleuse imagination du grand écrivain. Il en est encore tout gonflé, quand il rédige ses Métnoires après plusieurs années et à la suite d'événements qui eussent dû l'éclairer, o Ainsi , raconte-t-il , tombaient à mes pieds amis, ennemis, adversaires, au m.oment do la victoire... C'était ma seconde guerre d'Espagne ; je triomphais de tous les partis intérieurs, comme j'avais triomphé au dehors des ennemis de la France... C'est au monieut dont je parle que j'arrivai au plus haut point de mon importance politique. Par la guerre d'Es|)a;jue, j'avais dominé l'Europe; mais une opposition violenle me combattait eu France. .Après ma chute, je devins ii l'intérieur le dominateur avoué de l'opiniGn... La jeune France était passée tout entière de mon côté et ne m'a pas quitté depuis. Dans plusieurs classes industrielles, les ouvriers étaient à mes ordres , et je ne pouvais plus (aire un pas dans les rues sans être entouré. »