Le parti ouvrier et l'alcool [microform]
On raconte que Quirini, légat de Venise, voyageant en Belgique, au XYll" siècle, écrivait à son gouvernement :
« Dans ce pays, ce n’est pas l’eau, mais la bière que l’on devrait compter parmi les quatre éléments ! »
Aujourd’hui, hélas, ce n’est plus seulement de ta bière, mais du genièvre, que l’on pourrait dire la même chose.
La consommation d’alcool — défalcation faite de la consommation industrielle — que nos compatriotes boivent, tous les ans, peut être évaluée à soixante-dix millions de litres ; soit une dépense annuelle de 115 millions de francs.
Cent quinze millions de francs ! sans parler des frais d’entretien des alcooliques dans les maisons de fous, les hôpitaux, les prisons ou les dépôts de mendicité !
C’est dix fois plus que le budget de l’instruction publique ; c’est plus que le budget de la guerre; plus même que le budget de la dette publique : les rentiers de l’Etat coûtent moins cher au pays que Genièvre et C“^
Encore ne comptons-nous pas la très notable quantité d’alcool contenue dans la bière, dans le vin, et spécialement dans les vins généreux que MM. les bourgeois absorbent, portes closes, avec une prodigalité sans pareille.
11 est parfaitement injuste, en effet, de prétendre — comme
le font certains Pharisiens — que l’alcoolisme sévit surtout dans la classe ouvrière et dans les centres industriels.
Je demandais, un jour, à un ingénieur, si l’on continuait à boire beaucoup d’alcool dans la région du Centre ? — « Oui, me répondit-il, surtout dans la bourgeoisie. » Les parties de bourgogne du pays noir ont, d’ailleurs, une réputation qui me dispense d’insister.
11 en est de même dans les campagnes, et nulle part, peutêtre, on ne boit plus que dans les villages, si bien pensants, des trois cantons noirs de l’arrondissement de Bruxelles. Les monographies rurales qui ont été publiées naguère par Le Peuple ne sont que trop édifiantes à cet égard.
« A Brusseghem, par exemple, il y a 60 cabaretiers pour 2,000 habitants et, l’année dernière, un seul de ces cabaretiers a vendu deux mille litres, c’est-à-dire 100,000 gouttes ! Avant 1879, le sacristain-maître d’école se vantait d’avoir bu, dans sa vie, une telle quantité de bière et de schnick que les tonneaux vides, alignés bout à bout, auraient été de l’église de Brusseghem aux tours de Sainte-Gudule à Bruxelles. »
Nous pourrions citer ainsi quantité de pieuses communes, — Wemmel, Meysse, Releghem, Perck, etc. — qui ont le triste privilège de posséder, proportionnellement, autant de débits d’alcool que certaines comrnunes du Borinage.
Inutile d’insister d’ailleurs. Le mal des uns ne guérit pas le mal des autres, il n’en reste, hélas, pas moins vrai que, tous les ans, le prolétariat industriel, le prolétariat socialiste, qui trouve à peine quelques milliers de francs pour alimenter ses caisses syndicales, dépense au contraire des millions pour se remplir de bière, ou s’imprégner d’alcooL
Capitalisme et Alcoolisme
je sais bien, chers camarades, ce que vous allez me répondre.
Quand on est bien chauffé, bien nourri, bien vêtu, quoi de
plus facile que de prêcher les autres, d’éviter tout excès de boissons, de s’abstenir scrupuleusement de boire des liqueurs, en si petite quantité que ce soit ; mais, le mineur qui sort de la fosse, le briquetier qui travaille à la dure, celui qui a froid, qui a l’estomac creux, qui a besoin de tromper sa fatigue, tous ceux, en un mot, dont les conditions d’existence sont défectueuses, résistent bien difficilement à la tentation du petit verre, qui les remonte pendant quelques instants.
Tout cela est parfaitement vrai ; il n’est pas un socialiite qui songe à contester que l’alcoolisme ait des causes profondes ; que la misère, la mauvaise alimentation, l’état défectueux des logements, la prolongation excessive des heures de travail, ne soient autant de facteurs qui agissent sur le développement du fléau.
Seulement, ici comme ailleurs, les causes et les effets s’enchevêtrent : si la misère contribue au développement de l’alcoolisme, l’alcoolisme, à son tour, est une cause de misère et de démoralisation. Aussi le prolétariat socialiste a-t-il pour impérieux devoir de s’attaquer non seulement à l’ennemi du dehors, au capitalisme qui l’exploite, mais à l’ennemi du dedans, qui lui ronge les entrailles, aux besoins factices, qui absorbent le plus clair de ses ressources et de ses
forces.
On a dit, justement, que le Socialisme n’est pas seulement ■un parti, ou une doctrine, mais une Religion. Cette religion nouvelle doit imposer à ses adhérents une discipline morale.
S’il était démontré que l’usage des boissons alcooliques, même à doses modérées ( comme s’il y avait des pestes modérées, des choléras raisonnables ! ) ne présente aucun des avantages que le préjugé populaire leur attribue ; que, bien au contraire, elles sont nuisibles et dangereuses, parce que l’usage de l’alcool, dès qu’il entre dans les mœurs d’un peuple, conduit à l’abus avec une certitude absolue, les meneurs du Parti ouvrier, les travailleurs d’élite qui ont pour devoir de
prêcher l’exemple, comprendraient la nécessité de combattre l’alcoolisme, avec plus de rigueur qu’ils ne le font aujourd’hui, avec cette ténacité et cette énergie qui leur a déjà valu tant de victoires, sur les autres et sur eux-mêmes.
Or, la démonstration est faite dei>uis longtemps, par d’irrécusables expériences : l’alcool est inutile, nuisible, même pris en petites quantités.