II. — Les effets de l’alcool
Personne ne songe à contester les conséquences désastreuses de l’alcoolisme. Ce serait nier l’évidence. Celui qui boit avec excès devrait être considéré comme un véritable criminel, car, en s’abrutissant, il ne fait pas seulement tort à lui-mêm.t>.
Un père ivrogne, c’est, presque toujours, la misère dans le ménage, et, chose plus irréparable, la dégénérescence héréditaire pour les enfants.
Le docteur Bourneville constate que, sur 1,000 enfants, entrés, de 1880 à 1890, dans le service des enfants idiots, épileptiques et arriérés de Bicêtre, l’alcoolisme a été relevé .
Chez le père
Chez la mère
Chez le père et la mère
Total
de 471 d’entre eux.
de 84 d’entre eux.
de 65 d’entre eux.
Soit beaucoup plus de la moitié de ces malheureux, car les renseignements ont fait défaut, pour 171 enfants, et, chez 209 seulement, les parents n’étaient pas des alcooliques.
Ainsi, presque toujours.les enfants des alcooliques paient pour leurs parents, et c’est déjà une raison suffisante pour être impitoyable à l’égard de ceux qui déshonorent 1e prolétariat, en se saoûlant comme des porcs, chaque fois qu’ils ont un jour
de loisir.
Je ne connais rien de plus triste, quand on se promène dans les centres industriels, le jour de la Sainte-Barbe, par exemple, que de rencontrer tous les dix pas des hommes qui ont perdu tout sentiment de leur dignité et dont la face ravagée porte les traces irrécusables de l’alcoolisme chronique.
Vis-à-vis de ceux-là, malheureusement, il n’y a plus grand’chose à faire ; mais le devoir impérieux du Parti ouvrier, c’est de mettre en œuvre tous les moyens d’action, dont il dispose, our empêcher les générations nouvelles de tomber aussi bas.
Pour cela, il ne suffit pas de montrer les conséquences désastreuses de l’ivrognerie ; il faut, encore et surtout, s’attaquer à ce préjugé — accrédité longtemps par les médecins eux-mêmes — « qu’une petite goutte de temps en temps ne fait pas de mal »; que l’alcool, en petites quantités, est un excitant utile, presque nécessaire.
Les Buveurs modérés
Demandez, en effet,' à l’un ou l’autre de nos camarades, pourquoi — sans être le moins du monde un ivrogne — il boit une, deux ou trois gouttes par jour, et, chaque fois, il vous donnera des raisons qu’il croit excellentes.
Le terrassier, l’ardoisier, le briquetier, le débardeur, tous les ouvriers, en un mot, qui travaillent en plein air, boivent pour se réchauffer, pour mieux résister à la neige, à la pluie ou à la froidure.
Le tapissier, le houilleur, tous ceux qui travaillent dans des locaux fermés et malsains, boivent pour se débarrasser des poussières, pour se nettoyer le gosier.
Tous boivent quand ils sont fatigués, quand ils ont besoin de se donner des forces, quand ils éprouvent une indisposition ou une faiblesse quelconque. « 11 n’y a rien de tel qu’une grande goutte, pour me donner un coup de fouet, un coup d’éperon.» Ou bien encore : « Je ne me sens pas à l’aise, le matin, et je ne sais pas travailler si je [ne commence pas par avaler un petit verre . »
Autant de motifs, autant d’erreurs, et d’erreurs d’autant plus dangereuses que les effets réels et durables, produits par
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l’alcool, sont exactement les contraires de ses effets apparents et momentanés.
En effet, il est expérimentalement démontré aujourd’hui, et de nouvelles expériences confirment chaque jour, que l’alcool, bien loin d’être un excitant, est un paralysant.
1° Les travaux de Schmiedeberg et de jacquet ont établi que l’alcool n’est pas un excitant du cœur, ni un excitant de la respiration ;
2° Tout le monde est d’accord, maintenant, pour reconnaître que l’alcool exerce une action dépressive sur la température et la nutrition ;
3° Les expériences de Schmiedeberg et de Destrée démontrent, à toute évidence, que le rendement de travail musculaire, obtenu avec l’emploi d’alcooliques, est inférieur à celui que l’on obtient en se privant d’alcool ;
4° Enfin, Krœpelin et Smith ont établi qne l’alcool, même à doses modérées, déprime au lieu d’exciter les facultés intellectuelles.
En somme, donc, pour nous en tenir à ce qui intéresse directement les travailleurs, il est évident, tout d’abord, que l’alcool ne sert à rien pour empêcher les houilleurs de cracher noir, pour aider les tapissiers à cracher les poussières qu’ils avalent, ou pour protéger les peintres contre la colique de plomb. Bien au contraire, étant donné que le plomb et l’alcool agissent tous deux, d’une manière très pernicieuse, sur les mêmes organes — spécialement sur le foie et sur le rein — leurs mauvais effets s’additionnent et, dans les hôpitaux, il est souvent fort difficile de distinguer nettement l’alcoolisme du saturnisme, l’empoisonnement par l’alcool de l’empoisonnement par le plomb.
Quant aux effets plus généraux que l’on attribue aux boissons alcooliques, nous savons maintenant que, d’abord
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L’Alcool ne réchauffe pas
Je vois d’ici mon lecteur qui se rebiffe, qui en appelle au sens commun, à l’expérience qu’il fait tous les jours, en avalant un verre de genièvre ou de cognac.
Eh bien ! cela prouve tout simplement, cher camarade, que vous êtes trompé par vos nerfs, que vous êtes le jouet d’une illusion.
Que se passe-t-il, en effet, lorsque l’on prend une goutte ?
Les vaisseaux sanguins qui se trouvent à la surface du corps se dilatent ; le sang se porte à la peau et, comme ce sont les nerfs de la peau qui nous transmettent les sensations de chaleur, ces nerfs ayant plus chaud, par suite de l’afflux sanguin, nous nous figurons, naturellement, que notre individu a été réchauffé par l’alcool.
Seulement, quand on mesure, au moyen d’un thermomètre, la température du corps, avant et après avoir bu, l’on constate que, bien au contraire, l’absorption d’alcool a provoqué une perte, une déperdition de chaleur : nous avons plus chaud à la surface, plus froid à l’intérieur, et cela s’explique fort aisément : le sang chaud, circulant en plus grande quantité à la surface du corps, se refroidit au contact de l’atmosphère ; d’où une plus grande déperdition de chaleur, un abaissement de la température du corps.
Aussi, la première impression, purement nerveuse, se dissipe bientôt pour faire place à un refrodissement plus intense. L’homme éprouve le besoin de réagir ; il prend une nouvelle goutte ; d’autres, le plus souvent, ne tardent pas à suivre, et c’est ainsi que nous voyons un grand nombre d’ouvriers s’alcooliser jusqu’aux moelles, tout en se figurant qu’ils ne font pas d’excès de boisson.
L’Alcool ne nourrit pas
On a longtemps prétendu, cependant, que l’alcool est un «aliment d’épargne», c’est-à-dire que, sans nourrir direc-
tement l’individu qui en absorbe, il diminue l’usure des tissus, les pertes que la nourriture proprement dite a pour objet de réparer. En d’autres termes, la combustion de l’alcool, à l’intérieur du corps, produirait une certaine économie dans la
combustion d’autres éléments.
Il est exact, en effet, que l’alcool, à faibles doses, diminue,
dans une certaine mesure, la consommation des substances protéiques ( graisse et albumine), qui doivent être remplacées par l’albumine et la graisse contenues dans les aliments.
Seulement, ce gain n’est qu’illusion, parce que la déperdition de chaleur, qui résulte de la dilatation des vaisseaux sanguins, exige bientôt que l’individu, refroidi par 1 alcool, consume plus de graisse, pour obtenir la chaleur voulue.
L’Alcool n’active pas les fonctions intellectuelles
11 n’y a pas mal de gens qui se figurent trouver de l’esprit au fond d’un petit verre. Le professeur Krœpelin, avec infiniment plus de raison, accorde seulement aux boissons alcooliques « le privilège de délier la langue des sociétés
d’imbéciles. »
Tous les expérimentateurs modernes, en effet, tendent a admettre que l’alcool, même à faibles doses, exerce une action paralysante sur les fonctions intellectuelles. Seulement, cette paralysie commence par les centres les plus élevés, pour n’atteindre que progressivement les centres les plus anciens dans révolution. Ce sont les facultés les plus hautes qui disparaissent les premières, c’est le jugement et la réflexion qui se paralysent et, comme le dit Schmiedeberg : « Le soldat devient plus courageux, parce qu’il s’occupe moins des dangers et réfléchit moins sur lui-même. L’orateur ne se laisse pas émouvoir et impressionner par le public, et parle donc avec plus de liberté et d’enthousiasme. « Mais, en réalité, si les centres inférieurs fonctionnent plus librement, c’est parce
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que les centres supérieurs, paralysés, ne leur servent plus de frein.
L’Alcool ne fortifie pas
Au lieu de donner des forces, l’alcool exerce une influence pernicieuse, déprimante, sur l’activité musculaire. Rien de plus instructif, à cet égard, que les expériences de feu le docteur Destrée. Elles démontrent, en effet — confirmant et rectifiant un grand nombre de travaux antérieurs, — que si l’alcool est un moyen factice de supprimer la sensation de la fatigue, son action est fugace, passagère et, finalement, nuisible : les effets paralysants sur le système nerveux surgissent rapidement, et avec une intensité telle qu’aucun bénéfice momentané ne peut les compenser.
En résumé, donc, les recherches scientifiques les plus récentes aboutissent à des conclusions que le docteur Auguste Forel, professeur de psychiâtrie à l’Université de Zurich, formule dans les termes suivants :
U Les buveurs, dits modérés, ne se fortifient pas, ne se nourrissent pas, ne gagnent rien. Ils perdent en moyenne 6 ans de vie (démontré par les sociétés anglaises d’assurance sur la vie ) et souffrent la moitié plus de maladies que les abstinents;
2° La cause de l’alcoolisme est Vusage de l’alcool, parce que l’usage général conduit irrévocablement une grande partie du peuple à l’abus ;
3“ Toute personne qui boit modérément de l’alcool induit (inconsciemment ) son prochain — plus faible qu’elle en général à faire de même. Par conséquent, elle se fait complice de l’alcoolisation du peuple, de plus de la moitié des crimes, de la mort d’un dixième de nos hommes adultes, etc., puisque la plupart ne sont pas en état de demeurer tout à fait modérés ;
4° Tout le terrain et tout le travail employés à la production des boissons alcooliques est emphjyé en pure perte pour empoisonner les gens.