CHAPITRE VII
I. Les subdivisions ecclésiastiques en 1789 : trois diocèses. — Opposition des évoques à la Constitution civile du clergé. — La majorité des prêtres refusent le serment qui est prêté par une assez forte minorité. — Mécontentement causé à la population par la suppression d'un grand nombre de paroisses ; accueil défavorable qu'elle fait aux prêtres constitutionnels; manifestations violentes et imprudentes. — Le clergé réfi-actaire en exil. — La Terreur : Le Bon et la persécution religieuse. — Chute de Le Bon. — Le culte caché.
II. La période intermédiaire entre le 18 brumaire et le Concordat : on continue à appliquer les lois révolutionnaires, toutefois avec des atténuations.
III. Le Concordat. — Le nouvel évêque, Mgr de La Tour d'Auvergne; sa biographie; son installation. — Difïicultés pour trouver un palais épiscopal.
IV. Délimitation des cures et des succursales. — Réduction du nombre des succursales. — Le lieu de résidence des desservants.
V. Etat d'esprit du préfet Poitevin-Maissemy. — L'influence de Mgr Asseline. — Formation du clergé définitif. — Les cures : répartition entre les constitutionnels et les inconstitutionnels. — Les succursales. Les constitutionnels sont relativement nombreux- dans les arrondissements de Boulogne et d'Arras.
VI. Episodes de la lutte entre la préfecture et l'évêché. — Les délégués de l'évêque à Boulogne. — Difïicultés entre les maires et les curés. — La liberté de conscience et Mgr de La Tour d'Auvergne.
Conclusion : comment les institutions reçoivent l'empreinte du caractère de ceux qui sont chargés de les appliquer.
Le département du Pas-de-Calais, à sa création, comprit la majeure partie de l'ancien diocèse d'Arras (archidiaconé d'Artois; doyennés d'Arras, d'Aubigny, de Bapaume, une partie du doyenné de La Bassée, doyennés de Béthune, de Croisilles, d'Houdain, de Lens, de Pas; archidiaconé d'Ostrevent; onze paroisses du doyenné de Douai, doyenné d'Hénin- Liétard) ; de tout le diocèse de Boulogne ; d'une partie du diocèse de Saint-Omer (archiprêtré de Saint-Omer, presque la totalité des doyennés d'Aire, d'Arqués, d'ilelfaut, de Longuenesse, d'Audruick, de Lillers, d'IIesdin) ; enfin quelques paroisses des diocèses de Cambrai, de Tournai, d'Amiens et
de Noyon. Cet enchevêtrement devait rendre particulièrement difficile et délicate l'application du nouveau rég-ime qu'allait faire au clergé l'assemblée Constituante.
En 1789, le siège épiscopal d'Arras était occupé par Mgr Louis-Marc-Hilaire de Conzié, précédemment évéque de Saint-Omer. Ce prélat appartenait à une ancienne famille de la Savoie établie dans le Bugev; né à Poncin le 13 janvier 1732, il avait embrassé l'état militaire avant d'être prêtre et servi comme officier de dragons. Très mondain, bien en cour, il séjournait plus souvent à Versailles que dans son diocèse ; de grande mine et de noble prestance, il en imposait à tous ceux qui l'approchaient, mais n'était généralement pas aimé en Artois.
Au contraire, l'évêque de Boulogne, Mgr François-Joseph Partz de Pressy, qui administrait son diocèse depuis quarantesix ans, était considéré comme un saint ; le romancier Pigault, qui l'avait vu à l'œuvre, disait de lui, « qu'il pourrait servir de modèle à tout le clergé du monde chrétien » ^ . Malheureusement, il mourut le 8 octobre 1789. Un grand vicaire de Paris, ancien professeur en Sorbonne, Mgr Louis Asseline, désigné pour lui succéder, fut sacré à Paris le 3 janvier 1790 et vint prendre immédiatement possession de son diocèse.
A Saint-Omer, l'évêque, Mgr Alexandre -Joseph -Marie- Alexis de Bruyères-Chalabre était originaire de Castelnaudary; aumônier du comte d'Artois et vicaire général du diocèse de Lyon, il avait été appelé le 14 janvier 1778 à l'évêché de Saint-Omer. Très faible de santé, il était contraint de passer tous les hivers dans le midi de la France et même en Italie ; ses opinions jansénistes lui avaient aliéné quelques-uns des prêtres de son diocèse.
Jusqu'en 1790, les anciens diocèses subsistèrent concurremment avec les nouveaux départements, mais en 1790, la Constitution civile du clergé apporta de profondes modifications.
1. Deramecourt, Le clergé du diocèse d'Arras, Boulogne el Saint-Omer pendant la Révolution, tome I, p. 10.
D'après cette constitution, les diocèses devaient se confondre avec les départements; donc, dans le département du Pasde-Calais, les évêchés d'Arras et de Boulogne devaient disparaître. Le siège du nouveau diocèse était fixé à Saint-Omer et Févêque devait prendre le titre d'évêque du Pas-de-Calais et avoir pour métropolitain l'archevêque de Rouen.
Les évêques de Boulogne, d'Arras et de Saint-Omer, Mgr Asseline, Mgr Gonzié et Mgr de Bruyères-Chalabre adhérèrent à la protestation de l'archevêque d'Aix contre la Constitution civile du clergé. Mgr Asseline se montra particulièrement hostile à celle-ci ; six jours avant l'exposé général des évêques de France, le 24 octobre 1790, il publia une instruction pastorale sur l'autorité spirituelle qui eut un grand retentissement et dans laquelle il s'efforçait de démontrer que les mesures prises par l'Assemblée Constituante, « suppression, érection des métropoles, des diocèses et des cures, suppression des églises cathédrales et des autres titres de bénéfices, règles concernant le choix et l'institution des pasteurs », etc., étaient des mesures d'ordre spirituel et ne pouvaient ressortir que de la seule autorité de l'Eglise et non de la puissance civile. De son côté, Mgr de Bruyères-Chalabre écrivait de Milan une lettre pastorale de protestation, le l^'' janvier 1791.
Un oratorien, Daunou, qui devait jouer dans la suite un rôle politique considérable, répondait à Mgr Asseline par vine plaquette de huit pages : <( Accord de la foi catholique avec les décrets de r Assemblée Nationale sur la Constitution civile du clergé », où il réfutait les assertions de l'évêque de Boulogne. En même temps, François de Torcy, prêtre de la Doctrine chrétienne et recteur du collège français de Saint-Omer, prononçait, le 16 janvier 1791 , dans l'église de ce collège, un sermon sur l'accord de la constitution française avec la religion . Mais la majorité des ecclésiastiques se montrait plutôt disposée à suivre les trois évêques. Tous les prêtres maintenus dans leurs fonctions devaient, dans un délai de huit jours, prêter le serment d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi
et de maintenir de tout leur pouvoir la constitutio n décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le Roi ; la dernière limite expirait le 23 janvier 1791.
Parm-i les députés du clergé aux Etats -Généraux, Behin, curé d'Hersin-Goupigny et Michaud, curé de Bomy, avaient pris la plume en faveur de la Gonstitution civile du clergé ; au contraire, Rollin, curé de Verton, avait présenté des observations semblables à celles de Mgr Asseline. Le prévôt, le doyen, les chanoines du chapitre de l'église cathédrale d'Arras adressaient, de leur côté, une protestation véhémente en réponse à Tordre qui leur avait été donné de cesser l'office public dans l'église cathédrale.
Du clergé paroissial d'Arras, deux prêtres seulement prêtent le serment : Porion, curé de Saint-Nicolas-sur-les- Fossés, et Herbet, vicaire de Saint-Aubert ; il faut ajouter à leurs noms ceux de deux prêtres étrangers au diocèse, Bruneau, curé de la citadelle, et Le Noë, aumônier du régiment de Bourbon. A Boulogne, un seul prêtre se présente pour prêter le serment : le chanoine sacristain, Le Gressier de Belanoy ; à Montreuil, Poultier, curé de Saint-Jacques, et Havet, curé de Saint- Vallois ; à Saint-Omer, le chanoine Le Roi du Royer. 11 fallut, dans les villes, recourir aux religieux des couvents pour assurer l'exercice du culte.
Le nombre des prêtres qui prêtèrent le serment est beaucoup plus considérables dans les campagnes. District de Montreuil : vingt-six ecclésiastiques prêtèrent le serment pur et simple, et quatorze prêtres le serment avec des restrictions plus ou moins étendues ; district de Saint-Omer : dix-huit ecclésiastiques seulement auraient prêté le serment (parmi eux, il faut citer le chanoine Hennebert, l'auteur de V Histoire de V Artois, et le Père François de Torcy, supérieur des doctrinaires de Saint-Omer) ; par contre, cent trente-cinq prêtres rédigèrent et signèrent, en forme de protestation, la « déclaration des doyens, curés et autres ecclésiastiques de plusieurs décanats du diocèse de Saint-Omer sur la Constitution civile
du clergé » ; dans le district d'Arras, on cite, comme ayant juré sans restriction, quatorze oratoriens et trente-huit curés ou vicaires des paroisses rurales, etc. Tout compté, la plupart des ecclésiastiques prêtent le serment avec des restrictions.
Malgré les résistances, la Constitution civile du clergé n'en devait pas moins être appliquée dans toute son intégralité : le 26 mars 1791, quatre cent quatre-vingt-dix-sept citoyens se réunissaient dans l'église Saint-Nicolas-sur-les-Fossés pour procéder à l'élection de l'évêque constitutionnel du Pas-de- Calais : au premier tour de scrutin, Porion, curé de Saint- Nicolas sur les Fossés, obtient 144 voix, Duflos, curé d'Hes mond, 144, et Dupont, 87; au troisième tour de scrutin, Duflos est élu par 198 voix contre 172 attribuées à Porion; mais, Duflos refusant la dignité épiscopale, c'est Porion qui, finalement, est proclamé évêque du Pas-de-Calais. M. l'abbé Deramecourt, dans ses intéressantes études sur le clergé des diocèses d'Arras, de Boulogne et de Saint-Omer pendant la Révolution, trace le portrait suivant de l'évêque Porion :
« Elève du collège d'Arras, il était entré jeune encore dans la congrégation de l'Oratoire et avait été successivement secrétaire de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, professeur au collège de La Flèche et régent de philosophie au collège d'Arras. C'est dans cette dernière position que le prit la confiance afl^ectueuse de Mgr de Conzié pour lui donner l'une des cures les plus importantes de sa ville épiscopale. C'était un homme de caractère agréable, d'esprit cultivé, de physionomie avenante, qui prêchait avec beaucoup d'assurance et une grande onction. On cite de lui un discours aux troupes de la garnison d'Arras qui ne manque pas de mérite et une pièce de vers latins bien tournés adressés à l'évêque Conzié (( ob meliorem ipsius valetudinem », et dans laquelle il lui souhaitait, sans se douter qu'il contribuerait lui-même à les abréger, de longues années d'épiscopat. Il paraît avoir été appliqué sérieusement à remplir les devoirs de sa charge, puisque, le 29 octobre 1783, il écrivait au secrétaire de l'Académie d'Arras
pour lui dire qu'il ne se sentait ni le goût nécessaire, ni les talents propres pour remplir les devoirs d'académicien. Il envoie donc sa démission et remercie l'Académie de l'avoir élu : « la facilité qu'elle a de faire un meilleur choix, déclaret-il, m'est en ce moment le gage le plus certain de son indulgence à mon é^ard '. »
Installé le 16 avril à Saint-Omer, le nouvel évêque choisit comme vicaires épiscopaux : Galjriel-François Dupont, curé de Marquise, le P. Honoré Spitallier, de l'Oratoire, préfet du collège d'Arras, le P. François de Torcy, de la Doctrine chrétienne, le P, Jean-Alexis Balland, de l'Oratoire, supérieur du collège de Béthune, Nicolas-Louis-Désiré Royer, ancien chanoine de Saint-Omer, Toussaint Saupicque, ancien religieux, et François-Martin-Quintin Poultier ; Daunou leur est adjoint dans la suite. François-Dominique-Etienne Blanchandin, de Calais, gardien du couvent des Capucins à Abbeville, est nommé vicaire supérieur du séminaire épiscopal.
Un grand nombre de paroisses des anciens diocèses étaient supprimées, ce qui fut une des principales causes de mécontentement des populations dans la commune d'Arras : il ne devait plus y avoir que quatre paroisses et une succursale intra muros et trois succursales seulement hors des murs. Le district d'Arras était réduit à 42 paroisses ; le district de Boulogne, à 67 ; le district de Montreuil, à 50 ; le district de Saint-Pol, à 64; le district de Béthune, à 52; le district de Bapaume, à 43 ; le district de Calais, à 30 ; le district de Saint- Omer, à 43.
Le dimanche 5 juin 1791, les électeurs du district d'Arras se réunirent à l'église paroissiale et électorale pour procéder à l'élection des curés du district. Les quatre paroisses de la ville d'Arras eurent quatre anciens curés ou vicaires du diocèse qui avaient prêté le serment, Herbet, Marlier, Cavrois et Huret. Dans les communes rurales, on dut recourir, afin de
1. Deramecourt, Le clergé du diocèse d'Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, t. II, pp. 160-161.
combler les vides à un certain nombre de religieux ou de prêtres étrangers au diocèse : citons Dutercq, procureur des Dominicains de Douai, Lenlle dit le P. Armand, récollet, Bruneau, curé de la citadelle, Dubusse, religieux à Saint-Eloy, Boniface, vicaire de Pantin, près Paris, le trop célèbre Joseph Le Bon, de l'Oratoire, nommé curé de Neuville- Vitasse, etc. 11 en fut de même dans les autres districts. A la fin du mois de juin 1791, le clergé constitutionnel du Pasde-Calais était entièrement organisé, tant bien que mal, et toutes les cures étaient pourvues d'un titulaire. L'administration de l'évêque Porion ne manquait du reste ni d'habileté, ni de sagesse; M. Deramecourt lui-même reconnaît qu'un grand nombre de ses réformes avaient leur raison d'être , mais, ajoute-t-il, il n'appartenait pas à un évêque de les imposer, ni de les promulguer de sa propre autorité i.
Que devenait pendant ce temps le clergé réfractaire ? Des trois évêques, l'un, Mgrde Bruyères-Ghalabre, était toujours à Milan, d'où il lançait en toute sécurité ses '( foudres » contre l'intrus Porion ; Mgr de Conzié s'était retiré à Tournay ; Mgr Asseline tint plus longtemps tête à l'orage ; il ne quitta Boulogne que le o juin, pour se réfugier à Ypres. Tous trois avaient protesté également et à peu près dans les mêmes termes contre la nomination de Porion, contre la modification des paroisses et l'élection des nouveaux curés. Conformément aux instructions de leurs évêques, les curés réfractaires restaient à leur poste et, en plus d'une commune, la population était de cœur avec eux, surtout dans les paroisses appelées à disparaître. Des conflits, accompagnés parfois d'incidents violents, sont la conséquence inévitable de ce dualisme. Les partisans des anciens curés font la vie très dure aux prêtres constitutionnels et leurs provocations imprudentes contribuent certainement à déchaîner les colères et à amener la persécution du clergé réfractaire. Ainsi, le curé constitutionnel