RENCONTRE
« Il me fallut quelques minutes d'exhortations intérieures pour me décider à me lever, à ouvrir tout grands les rideaux de ma fenêtre, à regarder autour de moi. Ma chambre était en ordre ; même une main soigneuse avait plié et rangé sur une chaise mes vêtements jetés par terre au hasard, la veille...
« J'osai m'approcher de l'oreiller ; la tache de sang me rirait l'œil, m'hypnotisait. Je la regardai de tout près... Elle était rougeâtre, ---une horrible tache de sang de plaie ^ de sang qui n'a pas coulé, qui s'est imprimé seulement par le contact de la chair à vif...
« Et elle^ où était-elle ?
« Partie à coup sûr, — ma chambre et mon cabinet de toilette étaient vides, — l'inspection en fut vite faite. Evidemment elle s'était levée pendant que je dormais, elle s'était habillée sans bruit et s'était sauvée.
« Aucune trace ne demeurait de sa présence... sinon cette marque sanglante sur l'oreiller blanc.
« Je jetai l'oreiller dans un coin, la tache contre le mur. Les tempes bourdonnantes, je commençai à m'habiller à mon tour...
RENCONTRE 2f9
o: Mais au moment où je prenais mon peigne pour remettre en ordre mes cheveux que je portais longs en ce temps-là, j'aperçus, entre les dents d'écaillé, un grand cheveu blanc qui pendait.
« Qui expliquera le secret mécanisme de nos nerfs ? A l'aspect de ce cheveu blanc quelque chose s'illumina en dedans de moi et je vis, oui, je vis comme avec mes yeux ce que devait être ma maîtresse de la nuit, — ce qu'elle était, j'en suis sûr! Je la vis nue avec son corps resté miraculeusement jeune, et sur ce corps de sorcière, une tête sanglante, coiffée de cheveux blancs... Ah! des mots! des mots pour peindre cette effroyable vision!... Puis, soudain, je pensai que j'avais tenu ce monstre contre moi, respiré ces cheveux, baisé cette face...
dc Je tombai à la renverse, évanoui, foudroyé. y>
Francis se versa un verre de chartreuse et but d'un trait, puis après un silence poursuivit d'une voix basse comme calmée :
(( Quand je revins à moi j'étais dans un lit à l'hôpital. J'avais une méningite qui a duré deux
26o RENCONTRE
mois, qui a failli m'emporter et qui m'a laissé, une fois guéri, Tintelligence intacte, heureusement, mais le corps vide de sang, pour ainsi dire, spiritualisé, débarrassé du besoin et même du goût de la femme...
« J'ai changé d'appartement, naturellement ; je ne suis même pas rentré dans l'ancien. J'évite (au moins le soir et si je suis seul), les rues où nous avons passé tout à l'heure... Avec vous... je n'ai pas osé... Mais vous comprenez que la rencontre d'une femme, juste encet endroit... Enfin, que voulez-vous, ça m'a donné un coup... et même (je vous demande pardon, vous allez me trouver ridicule et indiscret), mais si vous avez ici un second lit, ou seulement un canapé... Je serais bien aise de ne pas rentrer chez moi cette nuit. y>
L'Envîe
o N s I E u R Charbonnel, commissionnaire en vins de Champagne, à Paris, pour la maison Chauvet, Bernier et C*% de Reims, avait cinquante ans lorsqu'il épousa la fille d'un de ses clients, Clémence Robert, dont l'extrême jeunesse, les joues roses et les cheveux blonds l'avaient séduit.
Il fut tout de suite parfaitement heureux. Clémence transforma le morne logis du célibataire en un intérieur confortable qu'elle emplit de sa mobilité, de sa gaieté de bergeronnette. Elle
marqua à son mari, un peu mûr pour elle cependant, raffecrion la plus prévenante et la plus tendre. Leurs goûts étaient pareils : ils aimaient tous deux la bonne chère, les parties de cartes en tête à tête, les petits cafés-concerts, le cirque. Tous deux, dès qu'ils essayaient de lire, fût-ce les plus beaux feuilletons du Tetit Journal^ le sommeil les prenait invinciblement. Enfin, malgré la différence des âges, Clémence semblait toujours disposée à remplir ses devoirs, les remplissait même avec plaisir. Et jamais elle ne manifestait d'exigences spontanées, ce qui eût parfois embarrassé Charbonnel.
Ils étaient mariés depuis plus d'un an, lorsque Clémence, les joues en feu, fit à son mari une confidence inattendue. Avertie par des symptômes, elle avait été, toute seule, consulter un vieil ami de son père, le docteur Tiercelin, qui dirigeait l'établissement hydrothérapique de la rue Saint-Georges, — et le docteur, après l'avoir examinée, lui avait dit en lui tapant sur la joue :
— Ma perite Clémence, retourne chez toi et
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dis à ton mari qu'il a mis dans le mille. Tu es enceinte de deux mois.
Cette grossesse, qu'il n'osait pas espérer, combla Charbonnel de contentement et d'orgueil. Elle troubla cependant bientôt l'harmonie du ménage. Vers le quatrième mois, lorsque le petit être que Clémence portait en elle commença à remuer, le caractère si égal, si gai de la jeune femme s'altéra. Elle devint capricieuse, passant brusquement du rire aux pleurs, du bavardage fiévreux au silence. Elle eut des dégoûts pour les nourritures qu'elle aimait le mieux, des fantaisies bizarres pour celles qui lui répugnaient à l'ordinaire. Des crises de mélancolie la tenaient pendant une semaine dans sa chambre, silencieuse et immobile; puis, tout d'un coup, elle s'agitait, parlait, voulait sortir, marcher, aller au spectacle. Charbonnel, anxieux et soumis, se prêtait à tous les caprices. Il se disait à luimême : « Ça n'aura qu'un temps ; et puis, c'est pour François... y> Car il avait été décidé entre les deux époux que l'enfant serait un garçon et qu'il s'appellerait François.
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Un soir — c'était en décembre — Charbonnel, rentrant de sa tournée quotidienne, dit à sa femme :
— Après le dîner, tu t'habilleras; nous irons au cirque Fernando voir Jams-Jams, l'homme aux perroquets. Il paraît que ce gaillard-là est extraordinaire.
Clémence battit des mains. Elle était dans un de ses bons jours, gentille et joyeuse comme avant sa grossesse. D'ailleurs, la curiosité la tenait depuis longtemps de voir ce Jams-Jams, dont le portrait colorié, assis en maillot noir sur la barre d'un trapèze, les perroquets perchés sur son bras tendu, couvrait à d'innombrables exemplaires les murs de Paris. On le disait riche, entretenu par une grande dame anglaise qui l'avait accompagné à Paris.
Il eut, ce soir-là, cemme tous les soirs, un succès prodigieux, un succès de toréador aux arènes. Il était très beau de visage, avec d'abondants cheveux bruns symétriquement partagés sur le front. Le maillot noir moulait un torse robuste, des bras et des mollets de statue. Sa vue intéres-
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sait les femmes. Les yeux brillants, elles l'applaudissaient à crever leurs gants, surtout lorsqu'il « faisait le drapeau )> aux frises du cirque, immobile, ses perroquets perchés sur son corps, un sur la tête, deux aux épaules, deux aux poignets, deux à la pointe des pieds.
Rentrés à la maison, Charbonnel demanda à sa femme, la voyant sérieuse :
— Eh bien, Clémence, t'es-tu bien amusée?
Elle répondit sèchement :
— Oui... assez.
Il ne put rien en tirer de plus. Elle boudait, retombée dans les humeurs noires. Les avances timides du mari furent repoussées avec aigreur. Il s'endormit le cœur gros, mais résigné. Il pensait :
a: Soyons patient... C'est pour François. i> Mais, le lendemain, Clémence se leva rassérénée. Elle chanta en s'habillant, embrassa son mari dans le cou lorsqu'elle lui attacha son fauxcol, prépara de ses mains, pour le déjeuner, une certaine crème pralinée qu'il aimait. Quand il la quitta vers une heure après midi, pour se rendre aux affaires, elle l'embobina elle-même dans un
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cache-nez de tricot, déclarant qu'il faisait un froid horrible, qu'elle ne voulait pas que son petit homme s'enrhumât. Et, dans la rue, il l'aperçut, penchée au balcon, qui lui envoyait des baisers.
L'éclaircie dura tout le jour, toute la soirée, jusqu'au moment où les deux époux se trouvèrent côte à côte dans le lit commun. Alors Clémence prit entre ses mains mignonnes la grosse tête grise de son mari, et se penchant à son oreille, murmura :
— J'ai quelque chose à te demander, mon chéri.
Charbonnel, la joie pleii^le cœur, répondit :
— Mon petit chat, tout ce que tu voudras.
— C'est que c'est très embarrassant à dire !
— Dis toujours, va.
— Laisse-moi éteindre la bougie. Je n'oserai jamais te demander fa, si j'y vois clair.
La bougie éteinte, Clémence poursuivit :
— Tu sais bien, Jams-Jams, l'homme aux perroquets ?
— Oui... Eh bien?,.. Tu veux aller le revoir?...
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— Non... C'est-à-dire... si... Mais pas au cirque...
Charbonnel se mit à rire.
— Nous ne pouvons pourtant pas aller lui faire une visite chez lui.
Clémence reprit vivement :
— Je ne veux pas que tu ries... C'est sérieux... J'ai une envie, une grosse, grosse envie... Et si tu ne fais pas ce que je désire... eh bien!... voilà... ta petite femme mourra... et bébé aussi, naturellenient...
Charbonnel serra Clémence dans ses bras, la.
baisa tendrement et déclara :
— Je ferai tout ce que je pourrai pour t'être agréable, mon chat, tu sais bien... Mais expliquetoi.
Alors, tout près, tout près, dans l'oreille de son mari, elle balbutia :
— Je voudrais voir ce monsieur... déshabillé. Elle blottit son visage dans le cou de Charbonnel. Charbonnel, épouvanté, se récria :
— Déshabillé!... Mais tu es folle?... Qu'est-ce que tu veux dire, d'abord? Le voir en maillot, comme l'autre jour?
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— Non, répliqua Clémence d'une voix qui s'affermissait... sans maillot... sans rien ..
— Tout nu, alors? fit CharbonneL Clémence répéta nettement :
— Oui... tout nul
Et maintenant résolue, elle ajouta avec volubilité :
— Vois-tu... il faut que je voie ce monsieur comme cela... à cause de François. Hier, quand il a paru dans le cirque, tout noir, ça m'a donné un coup, un fort coup... et j'ai senti bébé qui remuait, qui n'était pas content. Depuis, je vois toujours devant moi une silhouette toute noire, en maillot. Si tu ne veux pas faire ce que. je te demande, tu auras un enfant tout noir, un nègre... pire qu'un nègre... Tandis que si je vois que M. Jams-Jams est pareil aux autres hommes, bien blanc, bien beau... eh bien!...
François sera un beau garçon blanc, comme lui. Voilà...
Vainement Charbonnel, atterré, tenta de convaincre sa femme qu'elle demandait une chose insensée et inconvenante; que même si lui, Charbonnel, consentait, il faudrait encore
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obtenir le consentement de Jams-Jams, qui croirait avoir affaire à des fous lorsqu'on lui demanderait de se montrer dévêtu devant une dame; vainement il s'indigna, raisonna, menaça. Clémence, butée à son envie, répétait :
— Je veux voir ce monsieur déshabillé.
Elle finit par avoir une crise de nerfs, cria, pleura, délira un peu. Pour la calmer, le marchand de Champagne ne trouva pas d'autre moyen que de lui promettre ce qu'elle demandait. Alors, brisée de fatigue, elle s'endormit.
Charbonnel espérait que l'envie serait passée le lendemain. Mais, dès le réveil, Clémence dit sérieusement :
— Tu sais ce que tu m'as promis... Tu vas aller chez M. Jams-Jams tout de suite... Autrement j'aurai une crise cette après-midi et j'accoucherai d'un bébé mort. Ainsi!...
Charbonnel ne résista pas; il se laissa habiller, coiffer, mettre dehors avec cette recommandation :
— Dépêche-toi I Je ne te donnerai pas à
déjeuner si tu ne me rapportes pas de réponse en rentrant.
Une heure plus tard, il revenait.
— Eh bien? questionna Clémence, qui l'attendait sur la porte.
Le mari répliqua ;
— Écoute... Je n'ai pas été chez ce monsieur, parce qu'il m'aurait flanqué à la porte. J'ai été trouver le docteur Tiercelin à son établissement hydrothérapique, et je l'ai consulté sur ton cas, lui qui te connaît. Il m'a dit que réellement, dans ta situation, il y aurait du danger à te contrarier...
— Tu vois bien! fit Clémence.
— Ne m'interromps pas... Malgré toute notre bonne volonté, il aurait pourtant fallu te refuser, sans une circonstance providentielle... car tu comprends, jamais de la vie je n'aurais consenti à ce que ce paillasse de Jams-Jams connût ton envie... La circonstance providentielle, la voici : Jams-Jams prend une douche froide tous les matins, vers dix heures, chez Tiercelin ; c'est Tiercelin qui la lui donne. Nous irons demain
l'envie 271
à rétablissement hydrothérapîque ensemble, avant dix heures. Tiercelin te cachera près de la piscine dans une cellule fermée par un rideay, qui communique avec son cabinet. Tu soulèveras un peu le rideau de côté, et tu verras ce que tu veux voir. Maintenant, si ça t'est égal, ne parlons plus de cette insanité.
Clémence se jeta au cou de son mari, l'embrassa violemment en lui disant :
— Je t'adore! je t'adore!... Tu verras comme il sera beau, ton fils!...
Elle jtnanifesta, tout le reste du jour, une soumission tendre et contrite. Quant àCharbonnel, il fut sérieux et digne, avec une pointe de tristesse, ainsi qu'il convient à un homme qui accomplit, par amour, un pénible sacrifice.
Les choses se passèrent le lendemain, comme il avait été convenu entre le médecin et le mari, de façon à ménager le plus possible l'amourpropre de celui-ci et la pudeur de sa femme.
Les Charbonnel arrivèrent chez Tiercelin vers neuf heures et deniie, comme pour visiter l'établissement. On leur montra l'installation en
détail; puis, dix heures étant proches, le médecin dit.:
— J'ai un client à doucher à dix heures.
Voulez-vous m'attendre un instant dans mon cabinet? Je vous y rejoindrai.
Il les y conduisit, les y laissa. Une porte ouvrait sur une petite pièce demi-obscure, séparée de la salle des douches par un rideau : entre les franges on voyait distinctement la piscine, sans être vu. Clémence, tout à fait à l'aise, se posta à gauche du rideau, Charbonnel appliqua sa tête à la frange de droite. Il avait la notion confuse que la curiosité de la femme serait moins indécente s'il voyait, en même temps qu'elle, ce qu'elle verrait.
Bientôt un homme entra, vêtu d'un peignoir.
C'était Jams-Jams. Il causa un instant avec le docteur tandis que celui-ci essayait sa lance. Puis il jeta son peignoir au garçon, et les mains à plat sur les reins, tendit sa poitrine au jet glacé.
Charbonnel, derrière le rideau^ regardait l'opération, intéressé malgré lui. Le gymnaste lui sembla vigoureusement construit, plus lourd de
carrure cependant qu'on ne l'eût jugé sous le maillot. Il était extraordinairement velu, couvert de poils sur le thorax, sur les bras, sur les mollets.
La douche dura quelques secondes seulement.
En se retournant, le marchand de Champagne s'aperçut que sa femme n'était plus dans la cabine.
Elle avait ouvert la porte du fond et avait passé dans le cabinet du docteur. Il l'y trouva assise sur un canapé, songeuse.
— Eh bien, fit-il, non sans amertume : tu es contente? tu as vu ce que tu voulais voir?
Elle secoua la tête.
— Oh ! pas longtemps... Dès que ce monsieur a eu ôté son peignoir, je suis partie.
Charbonnel demanda :
— Pourquoi ça ?
Elle fit une moue :
— Il est vilain ; il est velu sur tout le corps il a l'air d'un singe... Alors, j'ai pensé à bébé : je me suis dit : c: Si bébé allait être comme ça ! » J'ai laissé tomber le rideau et je me suis sauvée ici, tandis que tu continuais à regarder... Tu
comprends, je ne veux pas que François ressemble à un singe !
Et après un temps, elle ajouta, très sérieusement :
— J'aime encore mieux qu'il ressemble à un nègre !
La Seine
Paris, sur les murs de pignons de certaines grandes bâtisses, jalonnés de pierres d'attente, on voit encore parfois, d'anciennes affiches, énormes, représentant la K^dingote grise. La redingote est gigantesque ; sa forme est d'ailleurs d'une mode abolie : les revers trop larges, les pans trop longs, le collet trop haut; mais ce que sa coupe offre surtout d'extraordinaire, c'est la cambrure exagérée du dos. On n'imagine pas un monsieur dont la colonne vertébrale s'adapterait à un pareil vête-
ment. J'ai pourtant connu quelqu'un à qui la redingote grise eût été comme un gant. Et chaque fois que Je revois l'affiche sur un pan de mur parisien, je repense à l'homme.
Il s'appelait Jacques Génie. Je fis sa connaissance dans un très petit restaurant d'étudiants, où je dînais, en ce temps-là, plus souvent que chez Joseph, particulièrement vers les fins de mois. Avec sa barbe en éventail et ses cheveux broussailleux, de beaux yeux bruns dont l'éclat fou se devinait derrière des lunettes fumées, et surtout son étrange tournure évidée^ ce grand garçon m'intrigua tout de suite. Il entra dans la salle en se heurtant aux tables, ne sut où accrocher son chapeau et sa canne et finalement vint s'échouer à côté de moi. Au cours du repas, il cherchait le poivre, interminablement, de ses yeux de myope. Je le lui passai et la connaissance fut faite.
Comme tous les timides, une fois la glace rompue, il marcha promptement vers l'inrimité. Nous n'étions pas au dessert (et Dieu sait pourtant si l'on y arrivait vitel) qu'il m'avait mis au
courant de sa position sociale. Il était, pour le moment, pion dans je ne sais quelle institution de la rue des Sept- Voies, une rue qui a disparu depuis et l'institution avant elle. Mille francs par an, non logé, et le repas du matin. Juste de quoi mourir de faim sans se presser. Mais que lui importait l'indigence actuelle? Demain le vengerait d'aujourd'hui, et le poète aurait vite fait d'oublier les misères du pion. Car ce pion était un poète. Il écrivait, pour lui seul jusqu'ici, des vers qui devaient le rendre célèbre.
Sur ce chapitre, il s'emballait, reniflant la poésie comme un cheval renifle le vent.
— J'ai foi dans mon étoile, disait-il, le regard égaré, les pommettes en feu. Il y a des gens auxquels il doit arriver quelque chose; il me semble que je suis de ces gens-là. Vrai! Je n'ai pas eu une existence ordinaire, et ce ne serait pas la peine d'être revenu de si loin pour ne rien devenir du tout. Je ne vous ai pas dit que j'étais un enfant trou vé ? Attendez : je vais vous montrer...
Il fouilla dans un porte-cartes à coins de cuivre, crevant de paperasses. De l'une des
poches, il tira un fragment de journal, tout jaune de vieillesse et tout maculé de ces empreintes concentriques que laissent les doigts graisseux. Il le déplia et le mit simplement dans mon assiette. C'était un bout de Tetit Journal^ contenant ceci :
a Chronique du Bien. — Hier matin, lesieurG... tireur de sable à Bercy, a trouvé dans son bateau un enfant enveloppé de langes grossiers. Après avoir fait la déclaration au commissaire de police du quartier, le brave homme a manifesté le désir de garder Tenfant s'il n'était pas réclamé. Il n'a voulu accepter aucun secours. »
— Le nommé G..., reprit Jacques en serrant de nouveau son papier, c'était le père Génie. L'enfant, c'était moi. Le vieux m'a élevé aussi bien que si j'avais été son propre fils. Il m'a donné son nom, un nom prédestiné, n'est-il pas vrai! Il m'a mis au collège et a fait de moi un homme instruit. Cette tâche accomplie, il est mort. Je n'ai jamais cherché à retrouver mes parents. Peu m'importent ces indifférents qui
n'ont eu que la peine de me mettre au monde.
Mon véritable père, c'est le vieux sablier de Bercy ; ma véritable mère, c'est la Seine, elle, la seule qui m'ait bercé quand j'étais tout petit.
Il y avait des larmes dans les yeux de Jacques, tandis qu'il parlait.
Il ajouta, l'œil fixé sur le pot à moutarde :
— Du temps du vieux, quand le soir tombait et que le travail était fini, on s'asseyait sur la berge, les jambes pendantes. La Seine coulait à nos pieds. Elle faisait un bruit qui changeait sans cesse et qui, pour nous autres, voulait dire des choses que nous comprenions. On restait longtemps à causer en famille, comme des bourgeois : le père, la mère et le fils.
Il se tut un instant. Puis :
— A présent, reprit-il, le vieux est mort. Plus de père, ce n'est pas gai... Mais ma mère me reste, la Seine, ma vieille mère nourrice; elle ne peut pas mourir. Je vais la voir tous les soirs. Elle me chante ses chansons comme autrefois, comme au temps où j'étais un mioche de trois ans, gigotant sur le dos au fond du bateau, avec le fleuve au-dessous de moi et le ciel bleu dans
28o LA SEINE
les yeux... Voulez-vous m'accompagner ce soîr? Je vous montrerai l'endroit où l'on m'a trouvé.
Il me prit le bras, comme à un vieil ami; nous traversâmes la place de l'Hôtel-de- Ville, puis le parvis Notre-Dame, et bientôt nous eûmes atteint les quais. C'était vraiment une belle nuit d'août. En marchant du côté de Bercy, on ne voyait qu'un horizon d'un bleu presque noir, où les étoiles se piquaient comme des clous d'or terni. Derrière nous, au contraire, le ciel était rouge : le prodigieux décor des ponts de la Seine se déroulait sous le reflet de cent mille becs de gaz. Et là-bas, là-bas, vers des pays lointains qui devaient être Auteuil et Javel, l'horizon pâlissait, envahi de la clarté mystérieuse qui précède le lever de la lune.
Nous suivions les bords du fleuve, sans parler. Quand nous eûmes dépassé la Cité et remonté les quais quelque temps encore, le paysage s'ouvrit et se simplifia. La vue gagnait en étendue ce qu'elle perdait en netteté. Les lumières se faisaient rares. Çà et là, des lignes noires confuses, alternant avec de vagues blancheurs. Ces lignes
étaient des arbres; ces blancheurs étaient des maisons. Jacques m'avait entraîné du quai sur la berge. Bientôt un silence de campagne nous enveloppa, troublé seulement par le bruit sourd du fleuve et par le grondement lointain de Paris.
Devant une cabane déserte (un de ces petits bureaux où les sabliers de la Seine reçoivent leurs commandes), Jacques s'arrêta et dit :
est ICI.
Il s'assit sur la berge, et moi près de lui.
Comme pour racheter le long silence de la route, il se mit à parler très vite.
— Oui, dit-il, voilà où l'on m'a trouvé. Du temps du vieux, il y avait ici un anneau où il amarrait sa frégate, comme il disait... Sa frégate!... Ça a dû lui faire une drôle de surprise, tout de même, d'y trouver un gosse, un matin.
Puis brusquement, changeant d'idée :
— C'était une rude vie que la sienne, allez I Avec la drague à main, on ne tire pas beaucoup de sable en un jour. Et puis il y a la police qui vous persécute, qui trouve toujours que vous draguez trop près des berges, des ponts, des
écoles de natation. Misère!... Et puis les dragues à vapeur qui gâtent le métier.
Jacques s'arrêta un moment, sa voix tremblait quand il reprit :
— Eh bien, malgré ça, cette vie-là m'aurait convenu. Le père Génie a eu tort de faire de moi un savant. J'ai la nostalgie de ce fleuve. Tous les soirs je reviens là; c'est plus fort que moi. Et quand je ne veux pas venir, quand je résiste, alors j'ai des rêves à rendre fou. Elle me hante. Je la sens me secouer dans mon lit, comme si j'étais tombé dans son eau.
Je me gardai bien de l'interrompre. Jacques poursuivit lentement, regardant le fleuve :
— Les poètes ont inventé des femmes qui vivent dans, l'eau, qui attirent en chantant les pêcheurs à la ligne... Quelle bêtise! Il n'y a pas besoin de cela pour que l'eau vous tente, pour qu'elle vous appelle!... Demandez l'avis des mariniers, des bonshommes qui vivent au fil du courant, sur les trains de bois, ou des sabliers comme le père Génie. Tous vous diront qu'ils aiment leur eau, qu'ils mourraient si on les séparait de la Seine... Ils finissent par causer avec elle comme
avec une personne vivante ; ils lui parlent, elle leur répond. Ne vit-elle pas d'une vie formidable, voyons? Toutes ses molécules se meuvent à chaque instant de la durée, et la vie, qu'est-ce autre chose que le mouvement? Elle vit et elle parle ou plutôt elle chante. Tenez, maintenant, je vous le jure, j'entends des musiques merveilleuses qu'elle fait. Il y a d'abord une basse comme pas un orgue d'église n'est capable d'en donner, tout le roulement de cette masse fluide sur le sable et les graviers de son lit. Puis des arpèges, des mélodies, des notes perlées, l'eau qui frôle un roseau en si hémol^ un autre en mi et qui s'échappe en sol naturel entre deux cailloux. Quand par hasard elle s'égoutte dans un creux, ce sont despinicari auprès desquels ceux de Paganini n'étaient que de la musique d'aveugle... Et puis, et puis, outre tout cela, une orchestration qu'on ne peut pas expliquer, que vous n'entendez pas... Moi je l'entends.
Il se rapprocha de moi et, changeant brusquement l'orientation de son discours, il me dit à l'oreille :
— Quand je suis tout seul, j'ai quelquefois des
envies énormes, des envies de femme enceinte de me jeter là dedans pour voir comment c'est. Du temps du père Génie, j'ai vu des tas de gens noyés que le vieux repêchait. D'autres n'étaient qu'à moitié morts. Je leur demandais toujours, à ceux-ci, comment ils avaient trouvé la chose. Le plus souvent ils ne se rappelaient rien. Mais il y en a eu un, un vieux, tout drôle, qui m'a assuré qu'il y avait un moment très agréable. C'était la seconde fois qu'il essayait.
A ces mots, Jacques Génie se remît sur pied lestement, et, me tendant la main pour m'aider à me relever, il ajouta en manière de conclusion :
— Voyez-vous, quand on la manie de l'eau, il n'y a rien à faire. Un peu plus tôt, un peu plus tard, on finit toujours par y passer.
Il était près de minuit. Nous reprîmes lentement le chemin de Paris, en suivant les berges. A présent, la lune était haute. L'horizon gardait encore son reflet d'incendie, mais, vers le zénith, le reflet se fondait insensiblement dans le bleu lacté du ciel. Jacques ne pariait plus. Tout en marchant il semblait prêter l'oreille : sans doute
LA SEINE 28f
il écoutait les captivantes musiques du fleuve. A nos côtés, la Seine coulait paisiblement; la lune s'y reflétait en une longue éclaboussure qui se déplaçait avec nous; de petites vagues clapotantes venaient mourir à nos pieds.
Aux abords de Notre-Dame mon compagnon s'arrêta.
— Me voici près de chez moi, dit-il en me montrant une des rues qui rayonnent autour de la basilique. Adieu. Merci d'être venu. Vous verra-t-on demain au restaurant?
— Oui.
— Eh bien! à demain...
Ce lendemain mit longtemps à venir. Jacques Génie ne reparut pas au restaurant où j'avais fait sa connaissance. J'essayai à deux ou trois reprises de découvrir son institution ou son logis. Je ne trouvai rien.
Cinq ans avaient passé sur mes souvenirs du quartier latin quand un jour, en traversant le pont Notre-Dame, j'eus la fantaisie d'entrer à la Morgue. Les vitrines étaient vides : mais, comme de coutume, des groupes stationnaient devant les photographies des « non-reconnus ». Les non-reconnus ! Ni Goya ni Callot n'ont rêvé de pareils types. Il y a des têtes de vieux sinistres, aux touffes grises rongées par places; des bustes de sorcières, le masque anguleux, les seins ballants aplatis sur la poitrine comme des outres vides. Plus rares, les figures de jeunes femmes ou les corps d'enfants dont le séjour sous l'eau a ballonné le ventre. Un trou noir béant au crâne; une brisure à la tempe; parfois rien... Mais sur tous les visages, la peur a tordu les muscles en grimaces hideuses : l'œil s'est démesurément élargi devant le vide; les mâchoires, sous l'effarement du coup, ont bâillé douloureusement pour un dernier cri.
Derrière moi, comme je regardais, une voix dit très bas :
— Ceux-là sont heureux, n'est-ce pas?
Je me retournai : c'était Jacques Génie. Cinq
années l'avaient assez fortement changé. Des plis profonds creusaient ses lèvres et le coin de ses yeux. Tout gris maintenant, ses cheveux contrastaient avec sa barbe restée noire. Les vêtements étaient plus misérables encore qu'autrefois, le Unge plus sordide.
Avec ses façons habituelles, il me saisit par la manche et m'entraîna vers la Seine. Il se mit à me parler précipitamment comme s'il continuait une conversation commencée.
— Oui, disait-il, ils sont heureux I plus de vie à gagner, plus besoin de lit, ni de déjeuner, ni d'habit!... Pas même besoin de penser!... On voudrait être à leur place... Eh bien! vous ne me croirez pas?... Ça me ferait quelque chose de voir ma tète dans le cadre aux photographies, après avoir traîné huit jours dans les vitrines frigorifiques. Les vrais veinards, voyez-vous, ce sont les macchabées comme celui que j'ai vu retirer hier... A peine arrivé à la Morgue, une petite femme s'est jetée sur son corps en criant : a: Ah! Jules!... 2) C'était sa maîtresse. Depuis le matin il l'avait quittée, après une scène, en disant : « Je vais me jeter à l'eau. 1> Alors, ne le voyant pas
rentrer, la petite femme avait eu l'idée d'aller l'attendre à la Morgue. C'est drôle, n'est-ce pas?... Moi, personne ne me reconnaîtrait. Ça m'a toujours empêché de sauter le pas.
Il faisait de grands gestes en parlant, des gestes extraordinaires; les gens que nous croisions sur les quais se retournaient pour nous regarder.
Il reprit :
— Ça me fait plaisir de vous revoir, allez !
J'avais gardé un bon souvenir de notre prome- j nade à Bercy, vous vous rappelez? Depuis j^ai J eu bien de la peine... J'ai fait tous les métiers, * même celui de contrôleur de bateaux-omnibus. | Seulement, ça n'a pas duré : j'étais trop distrait. j Une fois, on m'a offert une place de précepteur
à l'étranger. Mais elle ne passe pas dans ce payslà, et vous savez!...
Certes, je savais! Ne m'eût-il pas avoué que l'envoûtement durait toujours, je l'aurais lu dans l'expression égarée de ses yeux.
Il poursuivit, après une pause, sans s'apercevoir de l'incohérence de sa narration :
— Voyez-vous, si j'avais eu seulement des
LA Seine 289
habits propres!... Mais quand j'arrivais dans l'antichambre d'une rédaction, je voyais les garçons de bureau pris d'une espèce d'inquiétude et les jeunes messieurs bien mis qui attendaient comme moi posaient instinctivement la main sur leur chaîne de montre. On n'était tranquille que quand je m'en allais. Les ânes! je leur apportais pourtant quelque chose qui était bien...
Là-dessus, sans transition, il se mit à me réciter ses vers. Les amants chantent leur maîtresse : lui, il avait chanté la Seine. Ah! les étranges poèmes, et pleins d'évocations ! Tous les paysages du fleuve, tous les coins de Paris qu'il reflète s'y dessinaient avec une netteté fugitive. D'abord les banlieues vertes, où le printemps faubourien sourit dans l'épanouissement des cultures...
Parmi les potagers creux qui bordent les routes, un soleil s'allume sous chaque cloche à melon : d'un espalier à l'autre les moineaux francs conversent à brefs coups de gosier. Autour des jardins, l'amour se niche dans les bois en taillis, dans les guinguettes voisines du fleuve, qui laissent aux narines une odeur composite, faite des
relents de friture, du parfum des feuilles et de la senteur des corsages... Puis le décor change : voici la Cité, le cœur de Paris; les lignes austères des monuments se mirent dans l'eau sous le soir qui baisse; le Louvre, le Palais de Justice, l'Aiguille de la Sainte-Chapelle et les tours de Notre-Dame, dont chacune semble regarder à l'occident avec deux yeux en ogive... Au milieu de ces paysages, le poète menait des drames bizarres, poignants et comiques, le touchant et le grotesque, l'amertume et l'ironie mêlés. C'était le poème des mariniers de la Seine, des bateliers qu'un toueur remorque, ou des flotteurs de bois qui s'en vont, portés par leur marchandise, au fil de l'eau. En fumant sa pipe, sans parler de toute la journée, sans penser même, on regarde passer à droite et à gauche les rives qui changent, tantôt ville et tantôt campagne. Le soir, on soupe dans la cabane : le train de bois file toujours, et le manger sent la résine et l'eau. — C'était la légende du pêcheur à la ligne : son âme se vide insensiblement par son bras, suit le manche d'osier et le fil jusqu'au bouchon flottant, jusqu'à l'asticot de l'hameçon où le goujon le
happe... C'était la chanson des rôdeurs de berges, que le fleuve nourrit de ses épaves et qui, les nuits d'été, font alcôve à deux sous l'arche des ponts. Bercés par le rythme des vers, nous avions lentement descendu la Seine jusqu'à l'Esplanade des Invalides. Jacques me vit sous le charme. Subitement il s'arrêta : une flamme éclaira ses beaux grands yeux et il me saisit les deux mains. Sa voix s'était faite merveilleusement douce; il n'avait presque plus l'air fou quand il me dit :
— Je vous remercie. Vous êtes la seule personne à qui je doive des moments heureux, avec le père Génie et elle. Je vais vous laisser. Tout le monde nous regarde, je suis vraiment trop mal vêtu. Mais si vous voulez me faire plaisir, bien plaisir, venez demain me retrouver à l'endroit où nous nous sommes rencontrés aujourd'hui, voulez-vous? J'aurai besoin de vous, à la même heure.
Il me fut impossible de lui faire choisir un autre lieu de rendez-vous un peu moins sinistre. Il persista et, se dérobant brusquement, il répéta:
— Si vous voulez me faire plaisir, venez.
Il y a d'heureux hasards. Dix minutes après avoir quitté Jacques, je trouvai sur mon chemin un de nos plus jeunes sénateurs, que sa fortune politique n'a pas grisé au point de lui faire oublier ses amis de collège. J'avais l'esprit trop plein des poèmes entendus l'instant d'avant pour lui parler d'autre chose. L'histoire du pauvre rimeur parut l'amuser, et il me dit :
— Mon secrétaire, qui avait vingt-deux ans, m'a quitté ce matin, enlevé par une institutrice allemande. Amène-moi ton maniaque. La perspective d'avoir un secrétaire monomane ne me répugne pas. Et puis, au moins, celui-ci ne courra pas après les femmes, et ce n'est pas la Seine qui l'enlèvera.
C'était le pain assuré pour le pauvre Jacques. L'idée de cette bonne nouvelle à lui porter me mit en joie jusqu'au lendemain, jusqu'au mo-
ment où je me dirigeai vers le pont Notre-Dame, comme je l'avais promis.
Aux abords de la Morgue, j'aperçus un rassemblement. On se pressait autour d'un cadavre qu'on venait de retirer de la Seine.
Mon cœur se serra. Brusquement le pressentiment me vint de l'étrange rendez-vous que Jacques m'avait donné.
J'eus quelque peine à me frayer un passage dans la foule. Des voix disaient autour de moi :
— Il n'y a pas vingt minutes qu'il s'est jeté. En plein jour, croyez-vous?... Il a attendu le moment où il ne passait personne. C'est une petite fille qui l'a vu. Elle a bien crié, mais on est venu trop tard. . .
Un dernier effort me mit au premier rang des curieux. Couché sur un brancard à porter des sacs de plâtre, tout dégouttant d'eau dans son vêtement de la veille^ le même pli triste aux yeux et aux lèvres, je reconnus Jacques Génie.
La Seine avait repris son enfant.
Fille de Lettres
ous causions, au fumoir, chez le romancier Armand G***, après un déjeuner léger et délicat, combiné à souhait pour des gens vivant tous de leur cerveau et de leur plume, faiseurs de livres, de pièces et de chroniques. On parlait de l'invasion des femmes dans la littérature contemporaine. Les (c autoresses » sont légion en langue anglaise; sur trois romans d'outre-Manche ou d'outre- Océan, deux sont signés d'un nom féminin. Et voilà que l'usage s'acclimate en France.
Les convives constataient sans bienveillance
cette marche en avant d'un nouveau bataillon de confrères. V***, farouche « protectionniste y> en matière d'art, conspuait les gens de lettres femelles :
— Elles ajoutent à la « rosserie y> essentielle de leur sexe les défauts constitutifs de l'écrivain, disait-il. Cela fait un mélange horrible... Aucune d'elles n'a montré jusqu'à présent un talent supérieur à la moyenne des talents masculins; mais, du premier coup, elles dépassent les plus envieux, les plus vaniteux, les plus perfides d'entre nous. Je me garde comme du feu des confrères en jupon brodé!...
— Ma foi, j'ai eu sans doute plus de chance que vous dans mes rencontres, car j'entretiens des rapports confraternels très cordiaux avec certains jupons littéraires... Et tout récemment encore, j'ai pu faire, entre l'un de ceux-ci et les chausses d'un confrère masculin, une comparaison qui fut tout à l'avantage du jupon.
Cette réplique de bonne humeur était débitée par notre hôte. On lui demanda l'histoire de la comparaison.
— Bien volontiers^ répliqua-t-il. Elle est instructive; un pédant dirait même que c'est une bonne contribution à la chronique du féminisme littéraire. La voici :
« Comme vous, comme nous tous dont les journaux impriment le nom, je reçois des lettres d'inconnus. Beaucoup sont vaines, quelques-unes injurieuses; le plus grand nombre demande un service d'influence ou d'argent. Celles-ci, je ne les lis jamais sans que mon cœur se serre un peu. En face du papier daté d'un coin de province, d'un quartier excentrique de Paris, j'imagine l'anxiété, la détresse de l'être humain pour lequel je fus un instant, moi, pauvre homme de lettres, sans génie et sans fortune, un rayon du divin espoir. Moi I moi ! Pourquoi moi entre tant d'autres? Je sais bien que certains mendiants professionnels consultent l'Annuaire et écrivent circulairement à tous les artistes. N'importe. Je prends autant que je le puis mon rôle de Providence au sérieux. Je réponds presque toujours, au moins pour notifier mon impuissance.
^ Donc, vers la fin de l'an dernier, je reçus une lettre signée d'un nom que j'ignorais : Jean
Séguin. On avait écrit un roman; on voulait me le soumettre : s'il me plaisait, peut-être consentirais-] e à chercher pour lui un journal et un éditeur?...
« Je répondis : — Envoyez votre manuscrit...
Car si la lecture du manuscrit inconnu est un de nos plus ennuyeux devoirs, j'estime que c'est un des plus impérieux.
« Le manuscrit ne se fit pas attendre : un gros cahier, écrit menu, par une main féminine, qui ne me parut pas celle d'un copiste professionnel. Je l'ouvris sans enthousiasme : la surprise est si rare en de pareils envois de découvrir autre chose qu'une sorte d'ardeur ignorante, — ou tout au plus certaine adresse d'imitation! Je lus les premières pages avec ennui : elles étaient lourdes et embarrassées : puis, une situation se dessina dans un milieu curieusement étudié; ce fut, à l'évidence, une histoire personnelle de femme, avec de « vraies y> lettres, des scènes « arrivées »... Je fus si bien pris que j'achevai d'une traite le gros cahier. C'était la nuit, je m'en souviens; la pendule marquait deux heures dix. Dans la joie de ma découverte, j'écrivis aussitôt une lettre à l'au-
teur, afin qu'elle fut mise à la poste dès le lendemain matin. Je le félicitais; je le priais de me venir voir; je lui disais d'espérer.
« Deux jours plus tard, dans la matinée, mon fidèle Constant me remit une carte :
JE^'M SÉGUI'H.
p, rue lienouard,
— (( Cette dame prétend qu'elle a un rendezvous avec Monsieur...
« Ainsi, j'avais deviné juste : Jean Séguin était une femme.
(( Elle fut introduite. Je vis une petite personne d'environ vingt-cinq ans, vêtue de noir, le visage irrégulier, mais d'une fraîcheur charmante, encadré de bandeaux châtains, légers, ondulés naturellement. La bouche, un peu grande, souriait; le nez était dépourvu de caractère; les yeux bruns, qui regardaient fixement, avaient de la profondeur et de l'intelligence.
— « C'est vous, mademoiselle, l'auteur de (SMortelle Épreuve ? demandai-je.
— « Oui, monsieur.
— « Eh bien! je n'aime pas le titre que vous avez choisi, mais le roman est plein de mérite. Je suis surpris qu'une femme aussi jeune ait écrit cela du premier coup...
— « Oh! monsieur, il y a longtemps que je travaille.
— « Vraiment?...
« Sans timidité, même avec un assez amusant aplomb, elle me conta qu'elle était institutrice libre, mais qu'elle avait toujours aimé la littérature, et que, depuis son enfance, elle s'amusait à griffonner des récits. D'ailleurs, cela tenait de famille.
— <!C J'ai un oncle professeur de faculté en province, qui a signé des livres d'éducation. Et mon père a lui-même écrit, autrefois...
— « Ah! monsieur votre père?...
— a: Il y a longtemps... Maintenant il n'écrit plus...
« Elle passa vivement à un autre sujet, et naturellement je n'insistai pas. Elle semblait de plus en plus à l'aise, me disait ses projets, tout l'avenir organisé d'avance dans son cerveau de
vingt-cinq ans. On voyait qu'elle n'ignorait rien des difficultés de la vie littéraire ; elle les exagérait plutôt. Et en même temps elle apportait dans les jugements, dans les prévisions, cette croyance fétichiste à la chance, ce respect des situations acquises, cet esprit d'ordre un peu minutieux et puéril qu'on retrouve au fond de toute activité féminine.
« En somme elle ne me déplut pas : déjà très femme de lettres, mais capable d'enthousiasme, sans la moindre trace d'envie ni d'aigreur. Le léger excès d'aplomb se justifiait par le talent réel.
« Nous nous quittâmes bons amis. Elle voulut remporter son manuscrit, car elle méditait quelques retouches. Dès le lendemain, je me mis en campagne pour caser éMortelle Épreuve,
« L'institutrice avait raison de croire à la chance. Dans la revue à laquelle je m'adressai, on avait besoin d'un récit de moyenne longueur et de prix modeste entre deux gros romans chers. Quant à mon éditeur, fort gai ce jour-là, parce qu'il venait d'apprendre sa prochaine promotion dans la Légion d'honneur, il m'interrompit dès les premiers mots :
— « De toi j'accepte tout sur parole... Envoiemoi ta George Sand.
« Je transmis aussitôt les bonnes nouvelles à Jean Séguin, la priant de m'expédier au plus vite le manuscrit, que réclamait la Revue. A ma vive surprise, la jeune fille ne se montra pas, et je ne reçus point de réponse. Le temps passait. J'écrivis de nouveau. Cette fois un télégramme bleu me renseigna :
« Monsieur, excusez-moi, et ne vous préoccupez pas de mon livre. Mon père est en ce moment très malade, et je ne saurais le quitter un seul instant... »
€ Que faire?... Je me tins tranquille. La Revue commença un autre roman; mon éditeur, après quelques « — Eh bien? ta George Sand?... 3), n'y pensa plus. Et moi-même, la vie m'imposa d'autres soucis.
(( Plus d'un mois se passa. L'année avait recommencé, et j'avoue que je ne songeais guère à Jean Séguin lorsqu'un matin. Constant, de nouveau, me remit sa carte. La jeune fille entra,^ me serra la main, s'assit. C'était toujours le
même visage d'intelligence pratique et de bonté, mais travaillé, presque vieilli par la fatigue et le chagrin. Elle dit, souriant tristement de sa grande bouche aux dents saines :
— « Vous me trouvez changée?...
— (( Je vous trouve l'air un peu las... Êtesvous enfin rassurée?
-— « Pas absolument... Mon père a une maladie de cœur, les contrariétés lui donnent des crises d'étouffement. C'est horrible... Enfin, pour le moment il est hors de danger.
— • <3C Et (SMortelle Épreuve ? Vous ne me rapportez rien?
ce Elle me regarda dans les yeux, se mordit les lèvres avec une hésitation amusante, puis, comme j'insistais, tout à coup elle fondit en larmes... Elle pleura, pleura, avec de gros sanglots d'enfant, ne laissant échapper que ces mots :
— «C'est fini... fini... je ne puis plus le publier... C'est fini... »
« Quand cette explosion de chagrin fut apaisée, elle tamponna ses yeux d'un geste d'éner-
— (( Pardonnez-moi... Monsieur... je suis ridi-
cule... de céder ainsi à mes nerfs... Mais vous avez été si bon... Je vous dois une explication. Je ne veux pas que vous me preniez pour une toquée .. Seulement je vous demande une discrétion absolue... Mon vrai nom est Georgette
« Elle me dit un- nom que vous connaissez tous, que je connaissais moi-même. Je le tairai, comme elle me l'a demandé. C'est le nom d'un vieil homme de lettres avec lequel notre génération eut peu de rapports, mais que nos aînés regardaient comme le type accompli du Raté envieux. Sans talent, sans gloire, la gloire et le talent des autres lui gorgeaient le fiel. Son caractère finit par le brouiller même avec les autres fielleux dont il faisait la société; une vilaine histoire de duel le discrédita tout à fait, le mit au ban des rédactions. Depuis lors, il vivait, solitaire et exaspéré, avec sa fille, ou plutôt sa fille le faisait vivre.
« Le maigre et bilieux visage, la voix énervée de ce mauvais compagnon s'évoquaient dans mon souvenir, à mesure que parlait Georgette L***. Elle m'expliquait pourquoi je n'avais pas
FILLE DE LETTRES ^Of
reçu éMortelle Épreuve et pourquoi (Sifortelle Épreuve ne verrait pas le jour. L***, aussi hargneux dans son intérieur qu'avec les confrères, avait toujours raillé la littérature de sa fille.
— € En voilà une idée de vouloir faire ce sale métier! Heureusement ce que tu ponds est trop enfant et trop stupide pour qu'on l'imprime jamais... Contente-toi donc d'enseigner l'a, b, c, à tes morveux d'élèves!... »
« Or, dans l'élan de joie que lui valut la lettre où j'annonçais le succès de mes démarches auprès de la Revue et de l'éditeur, Georgette commit l'imprudence de tout raconter à son père.
— « J'ai cru qu'il allait étouffer sur le coup... Il est tombé sur un fauteuil, déchirant le col de sa chemise... Pendant quelques minutes, il n'a pas pu parler. Quand il a repris un peu de force, il m'a accablée d'injures, m'accusant de m'être livrée à l'éditeur, au directeur de la Revue, à vous-même, monsieur!... Puis l'étoufTement l'a repris, et, pendant une semaine, il a vraiment couru les plus grands dangers... Alors, avec le médecin, qui est de nos amis et qui le connaît bien, nous avons arrangé une histoire pour le
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calmer : que toute mon afFaîre manquait, que rëditeur et la Revue ne voulaient plus du Roman... Papa m'a vue désolée; ça lui a fait du bien... Il s'est rétabli peu à peu. Maintenant il est tout à fait d'aplomb; seulement il se méfie. Il a mis sous clef le manuscrit de éMonelle Épreuve^ et il me guette pour m'empêcher de travailler dès qu'il me voit une plume en main...
— ce Alors, demandai-je, qu'allez-vous faire?. . .
— « Alors, que voulez-vous? Je resterai institutrice.
a: De grosses larmes lui roulaient des yeux sur les joues, gagnaient les coins de la grande bouche, qui, malgré tout, souriait, témoignait que le sens de l'ironie persistait dans le désespoir de la pauvre fille de lettres, assez malchanceuse pour tomber à ses débuts sur le plus méchant confrère mascuUn de Paris, — son père... :d
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