‹ Le pas relevé: nouvellesChapitre 23 sur 25 · RENCONTRE · texte numérisé non relu

RENCONTRE

Et il ajouta, plus bas :

— Je vous dirai ce qui m'a touché comme ça.

... Au second verre, — assis, la tête basse, devant le foyer dont j'avais ranimé les cendres, Francis commença :

« Voilà, fit-il... Vous vous rappelez peut-être quel homme j'étais jusqu'à l'année dernière, friand de jupons, jamais rassasié, comme tous ceux qui ont vécu chastes très tard et qui se débrident tout d'un coup, au delà de vingt ans. Pourvu qu'elles fussent jeunes, toutes les femmes m'étaient bonnes. Je les attaquais sans préambule, n'importe où je les trouvais, celles qu'on disait sages aussi bien que les gourgandines avérées : et la plupart y passaient. C'est si facile, quand on brusque un peu les abords I

« Une nuit, je sortais de chez ma maîtresse, — car j'avais une maîtresse au milieu de ce tourbillon de hasards ; — il était à peu près cette heure-ci; je regagnais, vite, vite, mon logis de la rue de Tocqueville. Au point où l'avenue de Messine rejoint le boulevard, — juste à l'endroit

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OÙ nous avons été accostés ce soir, un bras de femme se glissa sous mon bras, si prestement, si mystérieusement, que j'eus la sensation d'un attouchement surnaturel, d'un frôlement pareil à ceux que nous évoquons, après Wagner, dans nos drames lyriques modernes, où des baisers immatériels font frémir la chair robuste des chevaliers... En même temps, une voix d'un timbre juvénile, musical, charmant, prononça :

a: — Vous m'emmenez?...

« Je regardai ma conquête. C'était une petite femme, mince et mignonne, toute vêtue de noir, assez élégante ; une voilette blanche, épaisse, enroulée autour de son visage et de ses cheveux, m'empêchait de distinguer les traits; mais la ligne du profil se devinait pourtant au travers, — nette et délicate.

« Je répondis, tout de suite emballé :

« — Je crois bien que je vous emmène I

« — Est-ce loin?

a: — Non... tout près, rue de Tocqueville.

(n Nous fîmes le bout de chemin qui nous séparait de chez moi en quelques minutes, échangeant ces menues répliques, si vides et si amu-

RENCONTRE aff

sântes, des gens qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus et qui, tout à l'heure, vont faire le geste de la suprême tendresse humaine, après lequel il n'y a plus rien, rien que de mourir ensemble... Avez-vous jamais réfléchi à ça, vous? C'est comique et effrayant.

« Chez moi, les bougies allumées, quand je voulus l'embrasser, lui ôter sa voilette, elle devint sérieuse, tout d'un coup. Ma parole, elle se défendait !

« — Non... laissez-moi, disait-elle... Laissezmoi, Monsieur... Je vais m'en aller.

« Je crus d'abord qu'elle plaisantait, qu'elle jouait un rôle... Mais non. Elle avait des larmes dans la voix : je vis qu'elle hésitait vraiment, qu'elle allait partir. Puis elle se jeta sur le lit^ la tête dans les oreillers, garant son visage avec un de ses bras. Je m'agenouillai près du lit. Je déchaussai le plus ravissant petit pied qui se pût rêver. Elle me laissait faire. Je m'enhardis. Elle se releva d'un bond; mais j'avais entrevu une peau d'enfant, des membres délicats, fermes, comme ceux de ces statuettes de bronze, échappées aux cendres de Pompéi, qui sont au musée de Naples.

2f6 RENCONTRE

« — Éteignez les lumières, fit-elle.

« Je tremblais de désir; j'obéis... Dans l'obscurité, ma compagne se dévêtit très vite. L'instant d'après j'étais auprès d'elle.

a: On ne raconte pas des caresses. Celles-là furent folles. Était-ce la céréhranon particulière provoquée en moi par le romanesque de la rencontre, par la résistance inattendue, par le mystère enfin qui enveloppait cette femme que je possédais et que je ne voyais point, que je n'ayais point vue?... Peut-être. Mais je vous jure que ni avant — ni depuis, — je ne me souviens d'avoir rien ressenti de pareil.

(c Quand mes muscles trahirent mon envie, quand, — très tard, je m'abattis près d'elle, éreinté, fourbu, fini, — elle voulut se lever et partir.

« Mais j'étais fou ; je la voulais toujours... Je lui nouai mes bras autour de la taille, je la couvris de baisers. Je la suppliai de rester encore. Elle refusait avec des soubresauts de résistance, des fléchissements de voix, comme tout à l'heure...

RENCONTRE 2f7

€ J'eus une inspiration.

a: — Si tu te lèves, dis-je, j'allume les bougies...

m Elle se calma tout de suite.

« — Soit, fît-elle. Je reste.

« L'instant d'après, je m'endormis, mort de fatigue.

« Le jour était haut quand je m'éveillai : ma montre suspendue à côté du chevet marquait dix heures cinq; tout cela, je me le rappelle nettement... Je me sentis d'abord le crâne vide, les idées incertaines, comme toujours, après les nuits de surmenage ; puis le souvenir de ma rencontre me heurta la nuque, en un coup de massue.

« Je me retournai : la place était vide à côté de moi ; sur l'oreiller, dans le creux où se moulait encore la marque d'un visage humain, il y avait une large tache de sang.

« Je suis sûr de n'être ni un lâche ni un poltron. Je n'ai jamais eu peur des dangers classés ^ des dangers qui ont un nom. Mais le danger inconnu, innommable, me désarme, je l'avoue.

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