ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
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E vieux petit château de Vornay, au temps où Marguerite et Pierre se parlèrent l'un à l'autre pour la première fois, n'avait déjà plus pour habitants que Marguerite elle-même et son père, qu'on appelait dans le pays : le vicomte, ou bien le baronet. Vicomte de Vornay, c'était son titre : la branche cadette de cette ancienne famille
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berrichonne possédait le château « depuis un temps immémorial », disaient les actes notariés. Mais pourquoi baronet? Les personnes renseignées y découvraient une allusion à un certain vicomte de Vornay, aïeul de Factuel, émigré à Londres durant la Révolution, et qui était rentré au pays richement marié à une Anglaise. Depuis, la fortune des Vornay avait lentement décliné, comme la plupart des fortunes terriennes qu'une activité intelligente ne vivifie point. Ajoutez que, de père en fils, les Vornay étaient joueurs : quand l'un d'eux allait à Bourges, il s'allégeait de cinquante louis ; s'il poussait jusqu'à Paris, il y laissait dix mille livres. Voilà comment, vers 1840, époque où Marguerite et Pierre échangèrent quelques paroles pour la première fois, le vicomte de Vornay, père de la jeune fille, gardait pour tout patrimoine le vieux petit château, une cinquantaine d'hectares autour, en bois et prairies, et le titre bizarre de baronet.
Les gens du baronet étaient un ménage, Antoine et Catherine, elle cuisinière, lui valet de chambre et cocher, qui, depuis quelques années
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déjà, avaient perdu l'habitude de recevoir des gages.
Ils entretenaient soigneusement le château, dont le mobilier, renouvelé quand le baronet s'était marié, excitait leur orgueil. On avait alors relégué au grenier les petites chaises à médaillons, les fauteuils en bois sculpté, les canapés harmonieux et vermoulus, les trumeaux fanés qui racontaient l'histoire des cent dernières années. On les avait remplacés par des meubles neufs du plus pur style Louis-Philippe : belles glaces au cadre de plâtre doré, solides divans d'acajou à velours rouge, sièges massifs tendus d'inusable reps.
Antoine demeurait spécialement chargé de la meute et de l'écurie. La meute, conservée à tout prix par M. de Vornay, chasseur émérite, n'avait jamais décru au-dessous de dix têtes. Quant à l'écurie, bien montée du vivant de M'"^ de Vornay, elle avait périclité après sa mort, faute d'argent. Il n'y resta bientôt plus qu'un étalon assez brillant, nommé Pouf, dont le baronet usait à la chasse, et une toute petite jument poussive, nommée par dérision Gargamelle, qui servait à
Marguerite pour aller à la messe le dimanche. La jeune fille s'asseyait sur sa large échine et se laissait mener, d'un trot paisible, jusqu'à l'église. Personne ne l'accompagnait : le vicomte, un peu libertin, n'aimait pas les prêtres. D'ailleurs, le pays était sûr. Pendant l'office, Gargamelle, qu'on n'attachait point, broutait l'herbe maigre devant le porche, en compagnie de quelques autres quadrupèdes modestes, venus, comme elle-même, pour la messe.
Or, un dimanche du mois de janvier 1840, Gargamelle revint de l'office avec une mauvaise toux. Antoine la soigna de son mieux; M. de Vornay et Marguerite l'y aidèrent. Même un vétérinaire fut mandé. Rien n'y fit. Dans la nuit du mercredi, la pauvre j ument expira. Cette perte coûta des larmes aux jolis yeux gris de Marguerite. Elle en pleurait encore dejongues années après : car, vivant dans une étroite solitude, le passé lui semblait toujours récent.
« Pourtant, songeait-elle en s'essuyant les paupières, si Gargamelle n'était pas morte, je n'aurais peut-être jamais parlé à Pierre! »
Pierre, lui aussi, ne devait pas oublier certain samedi soir où Antoine vint le chercher en lui disant que M. le vicomte le demandait.
Pierre avait alors seize ans accomplis. C'était un garçon maigre, délicat, taché de rousseurs sur sa figure pâle, avec des cheveux d'un jaune quasi blanc. Il n'avait pas, mais pas du tout l'air d'être ce qu'il était : l'enfant d'un jardinier, le fils de ce Nicouleau, qui possédait dans Vornay même, tout proche le château, une enclave d'une soixantaine d'ares, cultivée maraîchèrement. D'ailleurs, Pierre n'était point destiné à travailler la terre. Ses parents, qu'on disait riches, le faisaient étudier, avec le curé, pour être prêtre.
Quand Pierre fut introduit dans la salle à manger, où se tenaient à l'ordinaire le baronet et sa
fille, il oublia de regarder, comme il se l'était promis, ce mobilier dont on parlait tant : le buffet en chêne acheté à Paris, les sièges en peau de porc, les rideaux de peluche. Il ne vit que le maigre vieillard costumé de velours à côtes, assis au coin de Tâtre, — sa chienne à ses pieds, le museau sur l'un des gros souliers de chasse, — et, plus en arrière, un peu dans l'ombre, une jeune fille d'une vingtaine d'années, vêtue de noir, penchant sur une bande de toile cirée verte recouverte de batiste à festons son visage encadré de boucles châtain, tirebouchonnées à l'anglaise.
— Monsieur, c'est le petit, avait dit Antoine en introduisant Pierre.
M. de Vornay ôta sa pipe de ses dents, cracha dans le feu, repoussa la tête de la chienne, qui grogna, et leva sur Pierre son visage ratatiné, couperosé, aux yeux de faucon, aux traits courts et durs.
— Ah! c'est toi, mon garçon?
Et, après une pause :
— Tu vas à la messe, le dimanche, n'est-ce pas?
Oui, monsieur le comte.
C'est tout naturel, puisque tu veux être
curé. Tu ferais mieux de travailler comme ton père et ta mère... Mais enfin, puisqu'ils le veulent, c'est leur affaire... Écoute-moi. Tu vas à la messe sur un bidet, m'a dit Antoine?
— Oui, monsieur, sur le poney qui porte maman au marché.
— Eh bien, voilà...
Ici, la voix du baronet s'enroua; il cracha de nouveau entre les chenets, puis reprit, regardant Pierre en face d'un air presque menaçant :
— Voilà... Tu sais que la jument de mademoiselle Marguerite est crevée... Je vais lui en acheter une autre, bien entendu... à la prochaine foire... dès que je trouverai... Mais, demain dimanche, mademoiselle n'a personne pour la mener à l'église. Veux-tu la prendre avec toi, en croupe, comme on dit? Vous n'êtes gros ni l'un ni l'autre... et puis, ce n'est qu'une fois en passant... Eh bien? tu ne réponds rien?... oui ou non?
Pierre, rouge jusqu'à la racine de ses cheveux de chanvre, balbutia :
— Mais, bien volontiers, monsieur le comte.
Le baronet se tourna vers sa fille.
— Alors, c'est convenu, Marguerite. Ce petit te mènera demain, et tu ne perdras pas ta messe... Il est sage, au moins, ton poney? questionna-t-il, s'adressant de nouveau à Pierre.
— Oh! monsieur, répliqua Tenfant qui reprenait courage. C'est une bien bonne bête. On la mènerait avec un fil de laine.
Non sans fierté, il ajouta :
— Elle va le pas relevé.
Ce renseignement ne parut faire aucune impression sur le baronet. En revanche, M"° Marguerite tourna vers Pierre sa fraîche frimousse, et sa voix dit, entre les anglaises :
— Merci, monsieur Pierre.
Il faut croire que, cette année-là, les marchés du Berry furent dépourvus de bidets, ou que le
vicomte fut trop occupé par la chasse. Car les dimanches succédèrent aux dimanches sans qu'on remplaçât Gargamelle.
Marguerite s'abstint de réclamer. Elle savait que, sauf pour sa meute, le vicomte n'aimait guère la dépense. D'ailleurs, elle sortait si peu!... Pourvu qu'elle ne manquât point la messe, elle n'avait que faire des promenades. Or, le dimanche, à neuf heures un quart du matin, arrivait devant le perron Pierre Nicouleau monté sur Bijou. Bijou, c'était le poney. Pierre mettait pied à terre, salué parfois d'un : « Je descends, Pierre! » qu'une voix juvénile lançait par la fenêtre... M"® Marguerite apparaissait sur les marches.
— Bonjour, mademoiselle! .
— Bonjour, Pierre: Nous partons?
— Quand il vous plaira, mademoiselle.
— Eh bien! montez, Pierre...
— Que mademoiselle m'excuse...
Pierre sautait à califourchon sur Bijou, puis tendait la main à Marguerite, qui, s'aidant de rétrier, s'asseyait derrière lui. Elle entourait sans façon de son bras la taille du jeune homme.
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— Allez, Bijou!
Et l'on partait.
Le chemin qui menait à l'église s'enfonçait tout de suite dans les bois de chênes qui environnaient le château. La lisière franchie, c'était une vaste découverte, fleurie de bruyères violettes, qu'on coupait en diagonale, par une traverse bien mauvaise au temps des orages. On contournait un groupe de maisons appelé le Prieuré. On passait sur un pont rustique un ruisseau nommé l'Airelle. Et, tout de suite après, on joignait la grande route qui menait en cinq minutes au bourg et à l'église.
Sur la route, le monde se pressait vers la messe, piétons, carrioles et cavaliers. Souvent, le même bidet ou le même ânon portait un homme avec sa femme ou sa voisine en croupe.
Nul ne s'étonna que M"'' de Vornay se fît conduire par le petit Nicouleau, déjà regardé comme une sorte d'abbé. Dans ce pays traditionnel, les mœurs demeuraient, et demeurent encore bienveillantes et simples.
Ainsi, les dimanches succédèrent aux dimanches, ramenant pour Pierre Nicouleau et pour Marguerite de Vornay la promenade accoutumée, diverse seulement par l'aspect dont les saisons changeantes revêtaient le paysage. Il y eut des dimanches d'automne trempés de bruine, les chênaies rougies, le ciel gris comme une vitre dépolie. Le parapluie de Marguerite s'égouttait lentement dans le cou de Pierre, qui ne se plaignait point. Il y eut des.dimanches de gel, après la neige, la campagne tout en velours blanc et en verre filé. Souvent, par les dimanches d'été, le soleil pesait ferme, au retour, sur les épaules des deux cavaliers : Marguerite ôtait son châle et le donnait à porter à Pierre... Mais certains dimanches d'avril et de mai, l'odorante jeunesse de la terre les enivrait à ce point qu'il n'osaient se regarder l'un l'autre, lorsqu'en se quittant devant le perron du vieux petit château ils se disaient :
— Au revoir, Pierre.
— Jusqu'à dimanche, mademoiselle.
Les dimanches succédèrent aux dimanches...
Cela fit des mois, des mois, des années...
Parmi le flux continu des choses, une obscure destinée sembla vouloir que, seule, cette promenade dominicale restât identique à elle-même, inévitable, inchangée.
M. de Vornay mourut. Le père et la mère Nicoulcau moururent. Le curé fut plusieurs fois remplacé. Une crue emporta le ponceau de l'Airelle, qui fut rebâti en pierre. On refit la façade de l'église. D'humbles semis d'arbres devinrent des taillis; des bois furent abattus et découvrirent sur le chemin des coins nouveaux de l'horizon. Une maison brûla au Prieuré. Mais, chaque dimanche, Pierre, Marguerite et Bijou se rejoignirent devant le perron du petit château. Marguerite, restée orpheline, ne se maria point.
Pierre ne fut point prêtre : on le jugea trop délicat de santé pour entrer au séminaire. Laïque, il vécut comme un abbé, dans le bien que lui avaient laissé ses parents... Dimanches d'été, dimanches d'hiver, le temps coula... La fine fleur de jeunesse se fana sur le visage de M"° de Vornay. Pierre se voûta légèrement; mille rides précoces sillonnèrcut son front et le coin de ses yeux. Ni l'un ni l'autre n'en avaient souci, et ils se retrouvaient toujours avec le même contentement, assis ensemble sur l'échiné de Bijou vieillissant, qui toujours allait le pas relevé, encore qu'un peu moins alerte d'année en année.
Là-bas, du côté de Paris, des événements eurent lieu, dont le contre-coup parvint très affaibli au fond de cette province forestière, un peu sauvage. Comme on lit l'histoire d'un autre temps, Pierre et Marguerite surent que la République succédait au roi, puis l'empereur à la République, puis, de nouveau, la République à l'empereur.
Et Pierre fut tout à fait un petit vieux hâtif, d'âge mal définissable, mais vieux. Et M""" de
Vornay eut des anglaises grisonnantes, et un peu de couperose aux pommettes.
Un dimanche d'avril, comme Pierre, leste encore, aidait la vieille fille à descendre devant le perron, celle-ci lui dit :
— Pierre, voulez-vous attacher Bijou et entrer quçlques instants avec moi? J'ai à vous parler.
Pierre, étonné, obéit. C'était la première fois, depuis vingt ans, que M"° de Vornay lui proposait cela. Le cœur troublé comme aux jours de sa jeunesse, il la suivit dans la salle à manger. M"° de Vornay s'assit dans le fauteuil, au coin de l'âtre vide. Pierre resta debout.
— Pierre, dit-elle, le nouveau curé m'a dit, hier, une chose singulière. Il paraît qu'on s'étonne, dans le bourg, de nous voir arriver ensemble, à l'église, sur le dos de Bijou. Les mœurs ont changé autour de nous, mon pauvre Pierre,
LE PAS RELEVÉ If
sans que nous nous en soyons aperçus. Il n'y a plus que nous deux et quelques vieux couples de paysans qui chevauchent ainsi.
— Alors?... balbutia Pierre effrayé, croyant qu'il allait perdre la seule joie de sa vie...
— Alors... moi, cela m'est égal... Je me moque des méchants propos. J'ai tenu seulement à vous raconter ce que m'a dit le curé : que d'aller en croupe avec un autre que son mari, cela prête à rire et à jaser... Voilà...
EUe se tut, les yeux baissés. Elle était nerveuse. Pierre ne comprit-il point? Ne voulut-il pas comprendre? Ou peut-être, vraiment, n'y âvait-il rien à comprendre? Il répliqua après un silence :
— Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle... Mais moi aussi, cela m'est égal, les propos des gens.
M"® de Vornay le regarda un instant dans les yeux. Elle haussa imperceptiblement les épaules, se leva, tapota du pied contre un chenet.
— C'est bon, dit-elle... Vous avez raison.
Nous sommes assez vieux l'un et l'autre pour n'en faire qu'à notre tête...
l6 LE PAS RELEVÉ
Elle le regarda encore; elle n'était plus nerveuse; mais ses yeux s'humectèrent un peu et sa voix tremblait quand elle dit, comme d'habitude :
— Au revoir, Pierre!
Pierre, malgré l'émotion qui lui serrait la gorge, répondit avec assez de fermeté :
— Jusqu'à dimanche, mademoiselle!...
La Vierge aux Cerises
^ ERS la fin du XIV® siècle vivait à Sienne, en Toscane, un peintre nommé Baldassare Leanti. C'était un homme de moyenne stature, un peu trapu, avec un visage honnête orné d'une barbe noire, belle et abondante. Ses yeux, d'un ambre tirant sur le roux, voyaient minutieusement les objets situés tout près d'eux; mais, pour regarder à distance, Baldassare était forcé de plisser ses paupières en les rapprochant, ce qui lui donnait, dans les actes publics de sa vie, une certaine apparence de timidité.
l8 LA VIERGE AUX CERISES
Baldassare avait eu pour maître dans son art le célèbre Matteo di Giovanni, plus connu sous le nom de Matteo da Siena — lequel fut le meilleur peintre de l'école Siennoise lorsque la décadence de cette école eut commencé. L'élève suivit docilement les conseils et appliqua les procédés du maître, qu'il aimait et qu'il admirait. Quand Matteo fut mort à Pérouse, Baldassare continua de peindre pour les chapelles, pour les communautés et les personnes pieuses la même Vierge, tenant le divin Bambin, et deux anges qui priaient.
Voici comment il les représentait. La Mère du Christ encadrait l'ovale un peu pointu de son visage dans un voile noir de religieuse, attaché sur la gorge par une escarboucle; ses mains, d'une maigreur et d'une pâleur excessives, soutenaient l'Enfant, de qui la petite tête chauve baignait dans une auréole. Les divins messagers, à droite et à gauche, penchaient sur de longs cous flexibles, dans une posture d'adoration, leurs visages de pages mélancoliques. L'ange de droite joignait ses doigts grêles ; l'ange de gauche avait les bras croisés, comme s'il attendait la
sainte communion. Quelquefois, cependant, c'était l'ange de gauche qui avait les mains jointes, et l'ange de droite qui croisait les bras. Alors Baldassare était convaincu qu'il avait innové dan$ l'art de peindre, et se demandait avec un peu de trouble si son maître l'eût approuvé. Car il apportait dans ses entreprises la timidité hésitante de son regard.
Il prit pourtant une décision importante, et presque soudaine, vers sa trente-sixième année. Il se maria. Jusqu'alors, il n'avait considéré les femmes que comme des causes de paresse et de dissipation, dont le commerce laissait à la bouche le goût de cendre du péché. Baldassare était pieux; il se gourmandait chaque fois qu'il lui advenait de faillir à la chasteté de son état. Ce fut une des raisons qui le déterminèrent au mariage. Il se dit, avec l'apôtre Paul, dont il lisait fréquemment les épîtres, qu'après tout « il vaut mieux se marier que de brûler ». Et le feu de l'amour s'était allumé en lui un jour où, venu à Rome pour les fêtes de la Semaine sainte, il avait vu la fille de son hôtesse de l'Orso, la superbe
Pia, laquelle sortait du couvent où sa mère l'avait honnêtement fait élever.
Baldassare repassa les rouges murailles de sa chère Sienne un peu avant la Pentecôte de cette même année, marié à la Pia de l'Orso. Chose rare chez un homme paisible qui épouse un peu tard et par désir, il ne se repentit point de ce qu'il avait fait. La Pia était sage, comme elle était belle. Sérieuse et ménagère, elle ne bavardait pas avec les commères du voisinage ; elle ne regardait pas d'autre homme que son mari.
Elle acceptait volontiers ses caresses, car elle aimait ses yeux un peu roux et les anneaux noirs de sa belle barbe lui donnant de la fierté.
Le seul inconvénient du mariage pour l'honnête Baldassare, fut que pendant les premiers mois qui suivirent, il fit peu de peinture. A peine assis devant son chevalet, il était saisi de bâillements et bientôt devait s'abandonner à un sommeil invincible. Cette longue paresse finit par l'effrayer; le ménage avait besoin, pour vivre, que le pinceau de l'artiste ne chômât pas trop. Heureusement, Pâques n'était pas encore revenu quand la Pia mit au monde un fils... -
On l'appela Matteo, en mémoire du glorieux peintre défunt. Dans le loisir des relevailles, Baldassare reprit ses pinceaux; et bientôt le plaisir de son art l'ayant reconquis, il se remit à peindre avec la même ardeur qu'autrefois. Il ne négligea pas sa femme pour cela. Seulement, il lui fit part de ses caresses avec la régularité qui convient à l'état de mariage. Saint Paul ne l'avait point induit en erreur; maintenant qu'il était marié, il ne brûlait plus. Il jugea que sa femme goûtait le même apaisement. D'ailleurs, il s'abstint de la consulter là-dessus.
Des mois passèrent. L'été torride endormit les hauts palais de pierre, les rouges basiliques, les rues largement dallées; l'automne abatrit sous ses pluies la poudre blanche des routes ; Tannée finit, recommença; le mol hiver toscan, avec ses ombres froides et ses soleils voluptueux, ramena le pot de cendres chaudes aux doigts gourds des vieilles femmes. Trois jours durant. Sienne s'enveloppa d'un manteau de neige. Puis, tout à coup, dans l'ardeur régénérée de l'air, les amandiers, les cognassiers fleurirent;
ce fut le printemps, chaud comme l'été.. Des bouquets de cerises noires se balancèrent au bout des fins rameaux, ombragées d'étroites feuilles en forme de lance.
La Pia, dont le lait s'était subitement tari vers le quatrième mois, avait sevré son fils. Depuis cette époque, elle était devenue taciturne; son beau visage, aux traits parfaitement réguliers, s'assombrissait. Ses yeux de marbre noir rêvaient trop. Elle était triste. Quand Baldassare, une journée de travail accomplie, la rejoignait, il la trouvait inoccupée, à côté du bambin endormi, le regard absent, soucieuse. Il la questionnait. Elle répondait distraitement, sans colère : ce Je n'ai rien, d Parfois, aussi, elle se jetait au cou de son mari et lui couvrait le visage de baisers. Et souvent, à la chaleur de ses baisers, Baldassare sentait se ranimer en lui le désir passionné de cette bouche ardente, de ces yeux sombres, de cette chevelure aux ondes odorantes, de tout ce corps majestueux qui souhaitait sans cesse lui appartenir.
Un jour de ce même printemps, Baldassare
achevait le grêle dessin des mains jointes de l'ange de droite, quand il vit entrer dans son atelier la Pia et son enfant. Elle s'assit à côté du chevalet, amusant le petit Matteo avec un bouquet de cerises, Baldassare sourit à ces deux êtres qu'il chérissait, et continua de peindre. La Pia demeura; mais, comme l'enfant, excité par le jeu de saisir les fruits avec ses mains inhabiles, poussait des cris et des rires de joie, le père arrêta son travail, se divertit un instant du spectacle, et dit :
— Maintenant, Pia, laisse-moi en repos. Ce tableau que j'achève est une commande pressée, et la comtesse Tolomei, à qui je l'ai promis pour dimanche, me donnera quelque argent de plus si je le lui livre samedi.
La Pia se leva, portant son enfant.
— Nous ne t'empêchons point de peindre, dit-elle d'un ton de bouderie.
— Si. Je vous regarde tous les deux. Je vois la gentillesse du bambin et ta beauté, Pia... Cela me trouble, et je ne sens plus en moi la sérénité ni la piété nécessaires...
La Pia fixa par terre son regard noir, ce qui était chez elle un signe de colère.
— Il est vrai, dit-elle, que Matteo et moi, nous ne ressemblons guère à ce que tu peins sur ton cadre.
Baldassare posa ses pinceaux.
— Que veux-tu dire, Pia ?
— Je veux dire, répliqua-t-elle, s'animant et se rapprochant du tableau, que la Vierge que je vois ici n'est pas une femme, que le Jésus n'est pas un enfant véritable, pas plus que ces deux anges ne sont de véritables jeunes homixies. Où as-tu vu ces cous maigres et courbés comme des feuilles d'iris, ces visages en forme de figue, ces doigts longs comme les membres d'une araignée? Je n'entends pas l'art de peindre, certes! mais, à mon avis, les dessins grossiers que les enfants tracent sur les murs blancs avec des charbons figurent mieux en réalité.
Baldassare ne s'irrita point; il médita un instant, puis, regardant tour à tour son tableau et sa femme :
— Pia, dit-il, je dessine cette Vierge, cet enfant Jésus et ces anges, comme me l'enseigna mon cher maître Matteo di Giovanni, qui, maintenant, voit face à face les Anges, la Vierge et
LA VIERGE AUX CERISES 2f
Jésus dans le Paradis, et peut savoir si les portraits qu'il en fit étaient ressemblants. N'ayant pas vu moi-même ces modèles célestes, je me conforme à la tradition. Cependant, les paroles que tu as prononcées me troublent par je ne sais quel accent de vérité. J'ai besoin d'y réfléchir. Laisse-moi, de grâce, et n'aie pas de rancune contre moi, car je t'aime et je te remercie de m'avoir parlé selon ton cœur.
Tout le reste du jour, il ne put reprendre son travail. Il pensait alternativement à sa peinture et à sa femme, et, pour la première fois, il y pensait avec inquiétude. A force de réfléchir il finit par distinguer quelques idées nettes. Car il appliquait son esprit aussi consciencieusement que ses yeux, et son esprit, souvent distrait, voyait clair quand il s'efforçait sur des objets prochains.
Baldassare comprit deux choses. La première était que Pia, jalouse, haïssait le temps que son mari consacrait à la peinture. Peut-être n'avaitelle pas tort : pendant tout le temps qu'il peignait, Baldassare oubliait Pia. Or, la prenant
pour femme, il aurait dû l'associer mieux à la plus noble partie de sa vie, à ce qui lui valait tant d'heures d'activité sereine et de pieux enthousiasme. Il l'en avait, au contraire, tenue éloignée. Comme à la plupart de ses contemporains, la femme lui semblait un objet de plaisir pour les sens de l'homme, et non point une compagne pour sa pensée.
La seconde chose que comprit Baldassare était que Pia, critiquant la Vierge, le Bambin et les deux Anges, n'avait pas dit des paroles absurdes. Matteo da Siena, certes, était un grand maître, et l'on pouvait sans crainte d'erreur copier indéfiniment son œuvre. Mais, au sens strict des mots, Pia disait juste. La Vierge Marie, le Christ avaient été, pendant le temps bienheureux qu'ils passèrent ici-bas, des êtres de chair et d'os. Quant aux anges, les traditions les représentent comme de beaux adolescents pourvus d'ailes. Baldassare, comme Matteo, ne peignait pas des êtres de chair et d'os, sans doute afin d'interpréter la surhumanité des personnes sacrées. Si pourtant l'on possédait le portrait fidèle de Jésus et de sa mère tels qu'ils furent, avec
tous les signes fidèles de leur humanité, de quelle vénération joyeuse n'entourerait-on pas un tel portrait?
Baldassare médita sur ces grands problèmes tout le long du jour et pendant une partie de la nuit suivante, tandis que Pia dormait à ses côtés d'un sommeil agité. Le lendemain, quand il s'éveilla, il avait pris une résolution.
— Pia, dit-il, ma chère femme, je te prie, dès que les soins du ménage te laisseront du loisir, de me joindre dans mon atelier, avec notre petit Matteo que tu amuseras avec des cerises, comme hier.
— Pourquoi? demanda Pia, qui boudait encore.
— Je voudrais faire votre portrait à tous les deux.
Pia sauta de joie et couvrit son mari de caresses. Elle dépêcha le ménage; puis, son bambin dans les bras, un bouquet de noires cerises aux doigts, elle vint s'installer devant la fenêtre, et posa patiemment.
Par bonheur, le petit Matteo était un enfant paisible, et Pia avait le calme souriant des Ro-
maînes ; car de longues séances furent nécessaires, et pendant beaucoup de jours Baldassare prit une peine extrême.
Depuis tant d'années il ne travaillait plus d'après nature ! Sa main se fatiguait à serrer les contours du modèle; sa palette avait désappris les couleurs des êtres réels. Pourtant, après bien des efforts et des recommencements, il se sentit un jour maître de son œuvre. Pia vivante, Matteo vivant, respirèrent sur sa toile. Les oiseaux se fussent trompés à la chair des cerises. Et Pia et Matteo, copiés fidèlement, représentèrent pour tous la mère du Christ et son divin bambin : ce que Baldassare n'avait ni cherché ni prévu. La main qui avait tracé le portrait de tant de vierges, de tant de Jésus, avait gardé aux doigts comme , un céleste magnétisme. Les amis que Baldassare consulta, tandis qu'il travaillait, ne s'y trompèrent pas. L'œuvre, célèbre à Sienne avant même d'être achevée, fut baptisée : « La Vierge aux Cerises :«), et le surnom fut donné à Pia ellemême, qui s'enorgueillit.
Cependant, Baldassare, pensif, terminait son tableau dans un grand trouble religieux. Il pen-
sait : « Dieu m'avertit que, pareil à mon maître Matteo, je ne dois tracer jamais que le portrait * de sa Mère et de son Fils... O Dieu! prenez en pitié votre créature ! »
Durant ce labeur, la vie des deux époux fut concentrée dans l'atelier. Ils mangeaient à peine, à la hâte... Le soir, fatigués, elle de poser, lui de peindre, ils tombaient, aussitôt couchés, dans un sommeil profond. Cette fatigue cessa bien vite, pour Pia, lorsque, le tableau fini, elle eut repris ses occupations ordinaires. Quand les regards s'attachaient sur elle, par les rues dallées de la ville, et qu'elle devinait ce chuchotement :
« Voici la Pia, la Vierge aux Cerises... j) elle prenait assurément l'air de pudique dignité qui convient à cette divine ressemblance. Mais, chez elle, entre Matteo et Baldassare, elle n'avait garde de tenir. une pose désormais inutile. Elle était comme autrefois la joyeuse mère et l'épouse amoureuse que Baldassare avait été chercher, pour son bonheur, à l'auberge de l'Orso, toute proche du Tibre.
Baldassare se rétablit plus lentement. Son tableau fini, il souffrit de la fièvre, et même, lorsque celle-ci l'épargna enfin, il resta débile et songeur. Sa piété ordinaire s'était accrue. Il fréquenta les églises, lut des livres de sainteté, se conduisit, en un mot, comme le doit faire un homme qui a senti passer sur sa nuque le souffle d'en haut. Pia ne le querellait pas là-dessus, car elle était une épouse soumise, et d'ailleurs Baldassare lui témoignait maintenant une déférence qui la touchait. Il la consultait sur les choses de son art. Il lui faisait part de toutes ses pensées, lesquelles avaient désormais pour principal objet le salut de leur âme immortelle. Elle ne pouvait rien lui reprocher; mais elle le trouvait un peu froid à recevoir ses caresses; elle s'étonnait qu'il ne les lui rendît point. « Sans doute, pensait-elle, la fatigue et la fièvre l'ont affaibli pour quelque temps... »
Cependant, les jours, les mois coulèrent; pour ce mari pieux et continent, l'ardente fille de l'Orso commença d'éprouver un peu de ran-
cune. Elle essaya les baisers de feu, qui naguère incendiaient Baldassare et le rendaient fou de désir comme au temps des fiançailles. Baldassare les toléra avec une résignation qui laissait deviner l'impatience. Elle bouda. Baldassare n'y prit point garde. Elle fut colère et hargneuse. Baldassare se soumit, tout en lui rappelant que la Vierge Marie fut ici-bas inaltérablement douce.
Exaspérée, la Pia dit un soir, au moment où les deux époux allaient se coucher :
— Vraiment, je ne sais pourquoi nous partageons le même lit. Ce n'est pas la façon des moines, et je crois que j'ai épousé un moine.
Baldassare, qui nouait un foulard autour de sa tête, se tourna vers elle et lui dit doucement :
— Femme, tenez votre langue, car c'est le démon qui veut parler par votre bouche. Rien ne changera ma résolution; vous-même l'avez inspirée. Il y avait deux parts dans ma vie : l'une, qui vous appartenait, était la vie frivole de mes sens, l'autre était mon art et ma piété, que je ne séparais point. Vous avez voulu participer à celle-ci : j'y ai consenti. Vous avez animé cet
art, cette piété, par la grâce de votre visage. Je ne crois pas qu'une femme puisse rêver une plus noble destinée. Mais quand elle l'a atteinte, ce serait un sacrilège que de l'en faire déchoir. Nous vivrons désormais comme vécurent Saint- Alexis et son épouse. Celle qui a prêté son visage au portrait de la Mère de Dieu ne doit plus inspirer aux hommes que des pensées pieuses et pures.
Il fit comme il avait dit. S'il convainquit la Pia, c'est ce que je ne saurais affirmer. Il mourut d'ailleurs peu d'années après, en réputation de sainteté. Le tableau de la « Vierge aux cerises y> fut placé dans une petite chapelle privée, voisine de San Giovanni d'Asso. On l'y voit encore aujourd'hui. Comme il est très différent des autres œuvres qu'a laissées Baldassare, il est tenu pour apocryphe ; quelques-uns l'attribuent à Giovanantonio Bazzi, dit le Sodoma.
Psyché
UAND Ludovic Ambrus, pareil à une bête meurtrie qui gagne sa remise familière, rentra, fuyant Paris, dans la maison du Hourquet, perdue au fond de la lande gasconne, sa douleur aiguë se changea vite en une sorte de détresse mystique, animée par la volupté des souvenirs.
Endormi, en ce moment, sous l'ouate des brouillards d'hiver, le domaine du Hourquet était celui où avait fleuri son enfance; celui où, deux années auparavant, il avait amené sa jeune
femme, — où il était revenu avec elle, au dernier septembre, toujours plus amant que mari. Il y rentrait seul, cette fois : Paris gardait la morte. Mais la morte avait trop livré d'elle à cette demeure nuptiale. L'ombrelle et le chapeau de paille, vestiges de l'été, la guettaient dans le vestibule; aux profondes armoires l'attendaient des vêtements encore imprégnés de son odeur.
Un livre gisait sui;la table, marqué vers le milieu d'une enveloppe à son nom. Un bouquet suspendu par elle à la crémone d'une fenêtre s'y desséchait. L'on n'osait ouvrir la fenêtre, de peur que le bouquet tombât en poudre.
Ludovic s'étonna que toutes ces images précises d'une vie disparue ne lui meurtrissent , point cruellement le cœur, — comme d'autres l'avaient meurtri dans l'appartement de Paris où Louisette était morte. On eût dit au contraire que tout ce qui, de Louisette, demeurait au Hourquet, y gardât l'apparence du sommeil plutôt que de la mort. La Louisette d'ici, semblait-il, vivait toujours; seulement, elle était absente, et ce qu'elle avait touché naguère dor-
PSYCHÉ 3f
mait pendant cette absence. Elle reviendrait un jour, et tout revivrait...
Elle reviendrait... Ludovic subissait cette crise qui suit les séparations très douloureuses : pour revoir sa femme, même en rêve, même dans l'hallucination, même dans la folie, il eût donné tous les jours qui lui restaient. Il s'efforçait, le soir, de préparer ce rêve en évoquant les traits, le costume, les gestes de Louisette... Hélas! le sommeil emportait la chère image. Ludovic rêvait bien des choses funèbres; il se voyait errant dans un cimetière, conversant avec des hommes vêtus de noir, rédigeant les réponses aux lettres condoléantes de ses amis... Mais le fantôme de Louisette fuyait obstinément ces tristes rêves.
« N'y a-t-il pas, pensait Ludovic, quelque moyen de l'évoquer, et la science moderne, qui distille de puissants opiums et enclôt le sommeil dans une once de poudre, n'a-t-elle point appris à susciter les images de ce sommeil factice? »
Il posa la question au seul voisin de campagne
qu'il admît parfois dans sa retraite. C'était un vieux médecin, n'exerçant plus, habitant une maison modeste à moins d'un kilomètre du Hourquet. Veuf lui-même depuis longtemps, le docteur Séjour vivait seul avec sa fille Marthe, belle et silencieuse personne au port majestueux, aux yeux de Junon, qui, malgré ses vingt-sept ans passés, ne semblait point songer au mariage. Intelligent, timide, le médecin campagnard consumait sa vie en des études stériles, retrouvant péniblement, faute d'érudition, ce que d'autres, qu'il ignorait, avaient trouvé avant lui.
— Ami, répondit-il à la question balbutiée par Ludovic, ne vous butez pas à l'espoir d'un rêve. Je l'ai connu, cet espoir lancinant et capteur, quand j'ai, comme vous, perdu ma femme que j'adorais... Mais je n'ai jamais revu la morte, jamais, entendez-vous? Et si vous êtes, comme je le crois, un être sain, un cerveau équilibré, vous ne reverrez point votre femme... Croyezmoi, c'est mieux ainsi. Laissons, comme dit l'Évangile, les morts ensevelir les morts. Ne vivons pas en contradiction avec la nature. Les souvenirs s'évaporent : le temps abolit les images.
Résignons-nous. Moi, j'ai vécu pour ma fille et pour mes humbles travaux. Vous n'avez pas trente ans; vous vous remarierez, et, tout simplement, votre vie se refera.
— Jamais! répliqua vivement Ludovic.
Ses yeux rencontrèrent les larges prunelles noires de Marthe Séjour. « Cette jeune fille est belle et sage, pensa-t-il; une intuition confuse me dit que je ne lui déplais point, que mon chagrin l'intéresse... Mais tout moi se révolte à la pensée de l'introduire, elle aussi bien que n'importe laquelle de ses pareilles, dans le lit où Louisette dormait sur mon cœur, d
Il continua sa vie de voluptueux et douloureux envoûtement, baigné par la mémoire de la morte. Il ne connaissait point l'ennui, bien qu'il ne se livrât à aucun travail. Il songeait lentement, consciemment à des choses tristes. Ses jours n'étaient pas très différents de ses nuits : l'engourdissement nocturne était plus profond et moins volontaire, voilà tout. Il s'anémiait cependant, et, s'en rendant compte, se prenait à espérer la mort.
(( Si je pouvais m'en aller ainsi, pensait-il, d'un lent dépérissement, causé par elle ! »
Un soir, comme il entrait dans sa chambre pour se coucher, à l'instant précis où il ouvrait la porte, une lampe à la main, il aperçut nettement, dans la grande psyché voisine de la fenêtre, l'image de sa femme. Oui, pendant une seconde Louisette fut là, dans cette tache à la fois claire et trouble que fait une glace parmi la pénombre : Louisette telle qu'il l'avait vue si souvent au dernier automne, en costume d'étoffe légère, d'étoffe blonde de ton, ornée de guipures bises... Une seconde, et l'image disparut. La psyché, dont il s'approcha, ne lui renvoya plus que son propre visage...
L'apparition ne lui avait causé aucun effroi. Au contraire, il fut rasséréné, comblé par cette présence du fantôme qui consentait enfin, à se laisser entrevoir. Il lui parla, il le remercia; il le supplia de ne plus le quitter. Il se coucha et s'endormit paisiblement. Pour la première fois depuis son retour au Hourquet, il ne se rappela aucun de ses rêves.
Toute la journée du lendemain s'écoula dans le désir impatient du soir. Reverrait-il Louisette? Il avait le violent pressentiment qu'il la reverrait. Il monta dans sa chambré exactement à la même heure que la veille. Il s'étudia à ouvrir la porte du même geste, tenant la lampe de la même façon... L'éclair lumineux qui pénétra dans la pièce, par la porte ouverte, glissa sur la psyché, projetant, comme la veille, la vision aussitôt évanouie de la chère robe blonde et du visage souriant de Louisette.
Dès lors, la vie de Ludovic Ambrus se concentra sur cet instant de bonheur que lui accordait, chaque soir, la destinée miséricordieuse. La longueur des jours lui fut insupportable. Il fut l'amant à qui l'entrevue est promise pour telle heure de la nuit, et qui insulterait volontiers le soleil. L'attente desséchait son cœur : il ne pouvait plus, comme autrefois, rêver à Louisette dans une sorte de calme torpeur. Il chercha à se distraire, pour abréger les interminables journées. Le printemps approchait, et avec lui les grands labeurs de la campagne se renouvelaient.
Il s'adonna activement à ses terres. Il visita plus souvent ses voisins, le docteur et Marthe; il les reçut au Hourquet. Mais, de toutes les choses de la vie réelle, son âme demeurait absente. Il vivait pour la minute ineffable, inavouée, où chaque soir, dans la psyché vaguement lumineuse, lui souriait Timage de la morte.
Ce fut le printemps : nuits fraîches, tièdes journées, brusques ondées qui avivent la jeunesse restaurée de la terre. Une langueur singulière s'empara de Ludovic. Il commença à désirer passionnément ce fantôme dont, jusque-là, la vision fugitive suffisait aux besoins de sa tendresse. Il pria la morte comme une sainte, comme une madone. Il lui demanda de quitter les régions extra-terrestres d'où elle lui souriait, et de le visiter, fût-ce en songe, de le frôler, de se laisser toucher! Hélas I cette fois encore les rêves furent indociles. Louisette n'accorda point, même en songe, le baiser qu'on lui demandait...
Mais elle continua d'apparaître, chaque soir, vivifiant un instant de son apparition la glace inerte de la psyché.
aJ
L'ermite du Hourquet pâlit, maigrit, dépérit. Son voisin Séjour le gourmanda :
— Vous êtes fou de vous terrer ainsi dans votre chagrin. Quelle vie menez-vous, à votre âge? Vous vous préparez une jolie maladie nerveuse... Partez d'ici, partez vite; voyagez, sortez de vous-même 1
Ludovic secouait la tête. « Non! je suis bien ici... y> Mais il sentait bien que Séjour avait raison, qu'à vivre dans le désir d'une image il se détraquait peu à peu. Il mourait de ce désir, lentement : sa longue continence lui devenait insupportable...
m Et comme je n'aimerai jamais d'autre femme que Louisette, pensait-il, il n'y a pas de remède. »
Vers la fin du mois de mars, un jour que le médecin et sa fille avaient dîné au Hourquet, Ludovic les reconduisait à la porte de la maison, quand Marthe s'aperçut qu'elle avait oublié au salon le fichu de dentelle noire dont elle enveloppait son chignon et ses épaules, par ces piquantes soirées printanières. Ludovic courut le
chercher; comme il tardait un peu, Marthe le rejoignit, tandis que Séjour allumait un cigare dans le vestibule. Quelques instants, le fichu fut introuvable. Puis Ludovic l'aperçut, à demi glissé par terre sur le barreau d'une chaise. Il le tendit à Marthe... Fut-ce elle? Fut-ce lui? Fut-ce une force étrangère à leurs deux volontés qui les jeta aux bras l'un de l'autre?... Leurs lèvres se joignirent sans qu'ils eussent prononcé une parole... Et leur baiser se prolongeait, ils oubliaient tout, quand un bruit singulier — tel le choc sur un cristal d'un doigt cerclé d'une bague — les sépara.
— Qu'est-ce que ce bruit? murmura Marthe.
— Je ne sais pas...
La voix du médecin appelait :
— Eh bien! les enfants...
Ils le rejoignirent. Marthe cacha la rougeur de son visage dans les pans de sa dentelle. Séjour serra la main de son hôte. Ils partirent.
Seul, Ludovic referma et verrouilla la porte derrière eux. L'heure approchait où il avait coutume de monter dans sa chambre pour le mys-
térieux rendez-vous. Il attendit cette heure, troublé et inquiet face à face avec la lampe qui doucement bruissait dans le silence. « Louisette ne viendra pas ce soir, pensait-il... Je l'ai trahie. Oh! pourquoi ai-je fait cela?... »
Il monta lentement... Avec les gestes habituels qu'il exécutait comme des rites religieux, il entra dans la chambre... La lueur de la lampe joua sur la glace vide. C'était donc vrai?... Louisette avait fui?... Il s'approcha de la psyché. Sa propre image lui apparut tranchée en deux comme par une lame irisée.
Dans toute sa largeur, une brisure fine traversait la glace.
L'Abandonné
'était un employé pacifique, esrimé pour son exactitude et sa dociKté dans les bureaux de la trésorerie générale, où il travaillait, et dans le chef-lieu du département où fonctionnait cette trésorerie. Très petite ville d'une province de l'Est : le peu de mouvement qui l'animait était dû à un régiment de dragons, dont les officiers s'estimaient