‹ Le passage de l'AisneChapitre 3 sur 3 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Peine profonde devant tout ce qui n'a pas accompli son destin ; peine, regret , interrogation. Pour qui sait, pour qui se souvient, la vie intellectuelle de notre temps est tramée de silences. Alain Fournier, quel récit éclatant donnez-vous ce printemps ? Quel est votre appel, Psichari ? votre conseil, Albert Thierry ? où vous ont mené vos hautes analyses, Clermont ? Jean Marc- Bernard, Lionel des Rieux, Drouot, quels sont vos chants ? Quelle est aujourd'hui, Péguy, votre croyance, votre colère ?

Mais Péguy même arrête nos questions par un avertissement sévère :

« Une voix qui manque, nulle autre ne peut la suppléer, et elle ne souffre pas d'être contrefaite. »

Que le souvenir au moins nous anime

xiv PRÉFACE

un instant (Tune pâle lueur ces espaces spirituels si vastes en tous temps autour de nos pensées !

Daniel HALÉVY.

Journée du i 3 SEPTEMBRE

wee

Dans l'après-midi du samedi 12 sep- ^rr-u tembre, sous une pluie battante, le à AmbUny 238 e arriva dans le village d'Ambleny situé au pied des coteaux qui bordent au sud la large vallée de l'Aisne. Le régiment, placé en flanc-garde de la Division qui suivait les Allemands en retraite, avait depuis l'aube marché sur les hauts plateaux sillonnés de vallées profondes qui s'allongent de Villers-Cotterets jusqu'à l'Aisne.

Lorsque les troupes descendues du plateau eurent pénétrées dans le village, le commandant Maillard, précédemment chef du 5e bataillon, faisant maintenant les fonctions de colonel, partit à cheval en avant pour reconnaître le terrain sur la route qui va du village à la rivière, il rencontra un officier de cavalerie qui lui dit que les ponts de l'Aisne venaient à l'instant d'être coupés par l'ennemi. Le commandant fit demander des instructions au général de brigade, qui donna au régiment Tordre de cantonner à Ambleny.

Coupd'œilré- C'était ce soir-là, la première fois trodpectif mr (jepUis toute une semaine que les

La retraite? x , * , . . ,

allemandes, troupes étaient logées ; les nuits précédentes, tant pendant la bataille de la Marne que durant la poursuite de l'armée allemande, avaient été passées soit en plein champ, soit, pour les

fractions les mieux partagées, dans des hangars et abris de fortune.

Aussi la fatigue était très grande ; un effort immense avait été fait pendant les journées de la bataille ; le régiment avait ensuite fourni de longues étapes depuis les champs de Fossé Martin et de Puiseux, dormant peu et parmi des alertes continuelles, marchant souvent sous la pluie, insuffisamment ravitaillé, réduit presque de moitié, cependant très animé à la poursuite, talonnant les Allemands, regrettant sans cesse de ne pas rejoindre et attaquer ces troupes en fuite qui en chaque endroit le précédaient seulement de quelques heures, et dont les habitants des pays traversés racontaient partout la hâte et le désarroi.

Car les Allemands, eux, ne s'arrêtaient ni jour ni nuit, ils marchaient sur les chemins en deux colonnes, et,

quelquefois même, lorsque la route le permettait, comme par exemple la grande route Paris- Maubeuge, sur trois colonnes. L'artillerie, l'infanterie passaient en longues files parallèles avec des voitures de toutes sortes, réquisitionnées ou volées, dont il y avait un nombre immense. Pendant des nuits entières, les gens des hameaux, attentifs mais n'osant pas se montrer aux fenêtres, écoutaient s'écouler ce flot pressé. Parfois les voitures, dont les files étaient serrées les unes contre les autres, s'accrochaient ; il en résultait aussitôt dans l'obscurité un désordre extrême ; il s'élevait des cris irrités, des jurons, et toute une clameur à cause du temps perdu.

Dans le village même d'Ambleny où le 238e parvint le 12 au soir, on apprit que des troupes allemandes qui avaient cantonné là depuis quel-

ques jours, s'étaient, au milieu de la précédente nuit, équipées précipitamment ; sur un ordre sans doute pressant, gradés et soldats s'étaient élancés hors des maisons, et, comme pris de panique, s'étaient enfuis dans la direction du pont de l'Aisne. Après quoi, plus aucun Allemand ne passa.

Il ne resta dans le village que quelques pillards entêtés, qui vagabondèrent de maison en maison jusqu'au moment où les troupes françaises les cueillirent en arrivant. Les Allemands n'avaient rien de plus pressé que de mettre la rivière de l'Aisne entre les Français et eux ; aussi, s'étaient-ils hâtés de détruire les ponts dès que leurs dernières unités eurent passé.

L'objectif de tout le mouvement de retraite opéré par l'armée de von Kluck semble avoir été précisément de se porter avec rapidité sur cette rive droite de l'Aisne, pour prendre

io PASSAGE DE L'AISNE

position sur la longue ligne de hauteurs qui au nord surplombe presque à pic la vallée.

Réorgaiûéa- A Ambleny, dans la soirée du 12 et tion du Ré^L- ja matînée du 13, le chef de corps

ment.

profita de ce que le régiment se trouvait rassemblé pour le reconstituer.

Il ne commandait plus alors qu'à douze cents hommes environ, au lieu des deux mille que comptait le régiment au départ. Des deux bataillons, le cinquième avait le plus souffert durant les derniers combats ; il ne lui restait qu'un seul officier ; ses compagnies étaient extrêmement réduites ; on dut par exemple supprimer la vingtième qui, de fait, n'existait pour ainsi dire plus. On répartit entre les diverses unités un détachement venu du dépôt, et qui arrivait lui-même tout à fait désorganisé ; ce détachement avait été mené par

mégarde en chemin de fer jusque sur la ligne de feu ; avant même d'être arrêté, le train reçut des balles ; il y eut des blessés ; le débarquement se fit dans un grand désordre ; seul un groupe rejoignit le régiment sous la direction de son chef, le capitaine Jollivet. Celui-ci, dès son arrivée, reçut le commandement du cinquième bataillon ; les lieutenants qu'il amenait furent mis à la tête de compagnies. En même temps, on fit d'assez nombreuses nominations de sousofficiers pour compléter les cadres.

Après ces remaniements, les compagnies se trouvèrent portées à peu près toutes à l'effectif presque normal de cent quatre-vingts hommes ; toutefois plusieurs étaient composées maintenant d'éléments disparates qui ne se connaissaient pas, et étaient commandés par des chefs nouveaux. Cette refonte hâtive et nécessaire d'un régi-

ment au matin même d'un combat, jette un jour sur la situation véritable des troupes alors chargées de poursuivre et d'achever la défaite allemande.

Départ Le dimanche 13, à dix heures du

d'Ambleny. matin, le chef de corps reçut l'ordre de quitter Ambleny, et de rassembler son régiment au nord du village. Les deux bataillons furent massés au bord du chemin qui conduit vers l'Aisne, l'un à droite de la route protégé par un mouvement de terrain, l'autre à gauche caché par des peupliers.

Après environ une heure d'attente en cet endroit, le commandant Maillard reçut l'ordre de faire passer l'Aisne au régiment, et de le conduire au village de Fontenoy, situé de l'autre côté de la rivière. A ce moment on n'entendait aucun bruit de bataille.

Il était à peu près midi. Le temps,

pluvieux et froid le matin, s'était élevé ; le soleil brillait ; le ciel, devenu clair, le resta jusqu'au soir.

Au sortir d'Ambleny, la vallée de La Vallée de l'Aisne se présente comme une sorte l'Aune. de plaine s'étalant de l'Est à l'Ouest, mais barrée au Nord, à trois kilomètres environ, par une falaise abrupte et sombre. Au bas de cette falaise passe la rivière ; large de 25 à 30 mètres, elle coule à pleins bords à travers des prairies ; comme elle est presque partout entourée de saules, d'arbustes, d'oseraies, on la découvre seulement lorsqu'on est auprès.i

Du village d'Ambleny jusqu'aux approches de l'Aisne, le terrain s'incline en pente douce ; il est coupé de bouquets d'arbres, de grosses fermes ; il est traversé par la route nationale qui, le long de la vallée, va de Compiègne à Soissons, et, un peu

plus loin, par la voie ferrée, parallèle à la route. Au delà de la rivière, une bande peu large de terrain plat ; aussitôt après, la haute muraille de coteaux boisés, au pied desquels s'égrènent quelques villages, notamment celui de Fontenoy, enfoncé dans la verdure, encadré de deux châteaux dont les parcs descendent vers la rivière, et découpant le clocher blanc de son église sur les premières pentes chargées de sapins.

Le dixième En face de ce village, un pont de Bataillon bateaux avait été, pendant la nuit,

pajje le Font , - -. - , . x ,

de l'Ai due. établi par le génie ; une grande partie de la Division l'avait passé aussitôt.

Le Général de Division venait de s'installer à Fontenoy. Le 238e était ce jour-là placé en réserve.

Pour se porter à la hauteur du pont, le régiment devait obliquer à droite en se dirigeant vers la partie amont

de la vallée. On prit comme objectif une ferme appelée le Pressoir, située vis-à-vis du pont à environ 400 mètres de la rivière, et aux alentours de laquelle se trouvaient quelques terrains boisés. Le sixième bataillon commença le mouvement, les compagnies s'approchèrent de la ferme en se défilant derrière les haies et les rangées d'arbres. Après qu'on eut atteint ce point, les sections les unes après les autres, déployées en tirailleurs, gagnèrent la grand 'route, puis le talus de la voie ferrée, enfin le pont luimême qu'elles commencèrent à traverser par petits groupes successifs.

Les Allemands n'occupaient pas à ce moment-là les crêtes qui surplombent Fontenoy, ils en avaient été déjà chassés; mais ils étaient demeurés fortement établis à droite sur une hauteur qui se détache en avant des coteaux comme un éperon dominant le cours de

i6 PASSAGE DE L'AISNE

l'Aisne ; ils y avaient placé de l'artillerie qui balayait la vallée dans sa longueur. Dès que de là-haut, ils aperçurent des troupes débouchant du pont, ils ouvrirent le feu. Pour répondre à ces canons, une batterie française de 75, chargée de protéger le passage, vint prendre position précisément aux environs de la ferme du Pressoir, où les compagnies se rassemblaient. Elle entra en action peu d'instants après la batterie ennemie ; mais aussitôt elle attira sur elle les projectiles de gros mortiers allemands placés sur la même crête, qui tâchèrent de la réduire au silence au moyen d'un feu très violent. De sorte que la vallée si paisible jusque là, soudain fut emplie tout entière par le fracas de l'artillerie.

jDe la hauteur qu'ils occupaient, désignée sur la carte, cote 112, les Allemands ne pouvaient apercevoir

le pont qui était masqué par un rideau d'arbres ; en avant du pont du côté de Fontenoy se trouvaient quelques fourrés dans lesquels un chemin avait été ouvert à la serpe ; ce chemin luimême échappait aux regards de l'ennemi, mais au delà, il n'y avait plus qu'un champ plat, découvert et entièrement exposé à la vue, qu'on était obligé de traverser. C'était là, au sortir de ces fourrés que frappait l'artillerie ennemi ; une batterie de 77 avait pointé ses pièces sur cet endroit très exactement repéré ; les obus arrivaient sans interruption en sifflant ; ils éclataient à faible hauteur, 2 ou 3 mètres, projetant leur gerbes de balles et d'éclats sur tout ce qui se présentait.

Pour diminuer les pertes on fit passer les troupes par fractions les plus petites possibles ; néanmoins, à tout instant quelqu'un tombait ;

i8 PASSAGE DE L'AISNE

chaque compagnie perdit une quinzaine d'hommes. Le commandant de la 23 e compagnie, capitaine Malaval, marchant en tête de sa première section, reçut à la tête une blessure dont il mourut quelques heures plus tard ; on le porta derrière une meule de paille voisine, et tout le régiment en passant l'aperçut là. Une batterie d'artillerie qui traversait le pont au même moment dut abandonner une de ses pièces, les chevaux gisant par terre et les servants blessés. Plusieurs mulets des sections de mitrailleuses du régiment s'abattirent éventrés par des obus. Malgré tout, le mouvement se poursuivit de façon régulière, chaque unité se présentant résolument à son tour pour franchir le dangereux passage. Les soldats traversaient en courant la zone battue, et se portaient vers le bas du village de Fontenoy, derrière les maisons

qui les abritaient. Le sixième bataillon se rassembla là. Le chef de corps qui avait surveillé toute la manœuvre, fit placer les sections en rang à mesure qu'elles arrivaient. On fit un appel.

Ensuite on reçut du Général Tordre de se porter au château de Fontenoy, situé à quelques centaines de mètres à gauche du village. On atteignit le mur d'enceinte, on trouva une petite porte de côté qui était fermée et qu'on dut forcer. Les compagnies pénétrèrent alors sous les grands arbres du parc, qu'aussitôt on se mit en devoir d'organiser défensivement.

Pendant ce temps, le cinquième Le cinquième bataillon traversait l'Aisne avec plus Bat"lLJ0'1

r doiià le jeu de

de difficulté encore. La 19e com- l'Artillerie pagnie avait seule suivi le 6e bataillon, lourde. et elle s'était réunie à lui derrière le village de Fontenoy. Voyant que les deux autres compagnies n'arrivaient

PASSAGE DE L'AISXE

pas, le chef du cinquième bataillon revint en arrière, ec franchit le pont en sens inverse. Les deux compagnies qu'il allait chercher avaient été soumises plus que les autre- au bombardement de la grosse artillerie allemande. Pendant que les unités de tête opéraient leur passage, nécessairement lent, celles-ci, groupées derrière la ferme du Pressoir, avaient supporté un feu terrible ; non pas, semble-t-il, qu'elles fussent directement visées, car les batteries allemandes, comme il a été dit, avaient plutôt pour objectif les canons placés un peu plus loin et aussi des convois de munitions qui passaient sur la route ; néanmoins les énormes obus tombaient tout autour de la ferme, notamment dans le verger où plusieurs sections s'étaient massées, et ils causaient de grands ravages ; l'un d'eux

à lui seul tua une dizaine d'hommes :

un autre en coucha vingt par terre, neuf morts, onze blesses. Les gens de la ferme et quelques soldats du génie qui logeaient là, se dévouèrent pour ramasser les blesses gisrn: de tous côtés. La position étant devenue intenable, les troupes se séparèrent en plusieurs fractions, qui cherchèrent chacune des emplacements moins exposés ; Tune s'enfonça dans le bois derrière la ferme ; une autre tâcha de s'avancer dans la plaine, mais elle fut accueillie aussitôt par le feu de mitrailleuses qui se joignait maintenant à celui de l'artillerie ; elle revint sur ses pas. dans la direction d'Ambleny ; une autre enfin se glissa jusqu'au talus du chemin de fer, derrière lequel elle s'abrita et d'où, quelques heures plus tard, elle exécuta des feux sur les crêtes dominant Fontenoy, lorsque les Allemands y reparurent.

Le capitaine Jolivet étant revenu sur la rive gauche de l'Aisne, alla jusqu'à la ferme puis la dépassa, et longea la lisière du bois, appelant :

Le 238e à moi ! Une troupe d'une quarantaine d'hommes le rejoignit ; après leur avoir adressé quelques paroles, il les ramena du côté de la rivière ; il trouva en route la garde du Drapeau, qu'il emmena également.

A tout le monde, il fit mettre l'arme sur l'épaule ; on passa ainsi le pont au pas cadencé sous les rafales. Il conduisit cette petite troupe jusqu'au château de Fontenoy. Peu à peu les autres groupes avec leurs chefs rejoignirent le régiment dans le parc soit avant, soit après la tombée de la nuit, et sans avoir subi d'autres dommages.

Le Parc du Ce parc où le 238e se trouvait Château de rassemblé est longé au nord par une

rontenoy. . . ° i • i i

route qui suit exactement le pied des

coteaux ; le château, dit Château Firino, est placé à peu près au centre, au bord d'une pelouse. Une large allée abritée d'arbres part de la pelouse, se dirigeant vers la droite, du côté de Fontenoy ; elle rejoint la route de ce côté à l'angle nord-est du parc : là se trouve l'entrée principale fermée par une grille et flanquée par la maison du garde.

Depuis le matin une ambulance était installée dans le château ; il regorgeait de blessés ; la maison du garde elle-même en était remplie.

Des troupes qui avaient précédemment campé dans le parc, avaient ébauché des tranchées ; les soldats s'y installèrent ; cependant ils en établirent plusieurs autres commandant les issues ou permettant de faire des feux au-delà du mur d'enceinte sur les pentes boisées des coteaux. Le chef de corps fit édifier des échafau-

dages le long du mur bordant la route pour qu'on pût tirer par dessus ; dans ce mur on perça en outre des créneaux. Les mitrailleuses furent braquées sur l'entrée principale ; on en plaça une dans un grenier dont on ouvrit le toit.

Tandis qu'on procédait en hâte à ces aménagements, les obus commencèrent à tomber ; c'était ceux de la grosse artillerie allemande ; la batterie était placée probablement sur le plateau de l'autre côté de la crête, en tout cas, elle ne devait pas être très éloignée, car les projectiles arrivaient avec une extrême vitesse et éclataient de tous côtés sans même avoir été précédés d'aucun sifflement. Au milieu d'un silence profond ils explosaient avec un bruit formidable, soit en frappant le sol où ils faisaient de larges trous, soit en heurtant les grands arbres que les éclats emplis-

saient longtemps du fracas de leur chute. Une voiture d'ambulance devant le perron du château fut mise en miettes ; tout un groupe de mulets fut abattu à la fois, on dut les achever à coups de revolver. Des hommes furent atteints çà et là ; aussi peu à peu tous cherchèrent à se rapprocher du mur nord du parc, qui dans une certaine mesure offrait un abri ; mais il arriva justement que ce mur fut lui-même frappé par un obus qui fit plusieurs victimes. Les troupes, soumises depuis plusieurs heures à cette dure épreuve de recevoir les coups meurtriers d'un ennemi invisible, commençaient à la supporter difficilement.

Le chef de corps, remarquant quelque flottement dans les rangs, se décida alors à faire porter le régiment hors du parc, de l'autre côté de la route, de manière qu'appuyé au flanc

du coteau, il se trouvât protégé par la crête. Il veilla à ce que malgré le péril il n'y eût ni précipitation, ni désordre, et à ce que chaque compagnie allât s'établir à sa place assignée. Les obus continuèrent à battre le parc par derrière. Puis, quand l'intensité du feu eût un peu diminué, on revint aux postes de combat.

Le Lleuten.anL II était maintenant plus de six Graille heures du soir ; le jour commençait à décliner.

A ce moment le Général de Division fit demander de Fontenoy qu'on lui envoyât une compagnie. Le commandant Maillard désigna la 27e, commandée par le lieutenant de réserve Graille.

Celui-ci, ayant aussitôt fait mettre à ses hommes baïonnette au canon, gagna rapidement le village par la route. Il est assez difficile d'établir

exactement où et quand une mission précise lui fut donnée ; en chemin, probablement, il reçut Tordre de protéger le village de Fontenoy contre l'attaque imminente de forces ennemies qui étaient déjà parvenues presque jusque sur les crêtes ; en tous cas, arrivé dans Fontenoy, il ne chercha pas à se présenter au Général ; au contraire, l'ayant rencontré, il passa devant lui sans s'arrêter. Un grand désordre régnait dans le village, qui, à cette minute, se trouvait certainement très menacé. Le Général de Division était sur le bord de la route, devant la mairie : « Où allezvous ? » cria-t-il aux soldats. Il ajouta: « Auriez-vous peur de cinquante Allemands ? » Puis, quand une section eut passé, il arrêta les sections suivantes et leur fit rebrousser chemin, leur enjoignant de garder un peu en arrière quelques sentiers qui descen-

daient de la hauteur. Le lieutenant, marchant en tête de sa compagnie, ne s'aperçut pas que les trois-quarts lui en avaient été enlevés.

Il passa devant l'église, transformée en ambulance ; le clocher venait d'être abattu par un obus ; sous le porche se tenait un médecin-major agitant un drapeau de la Croix-Rouge. En face de l'église, il tourna à gauche et s'engagea ^dans un chemin très encaissé qui par une pente raide conduit directement vers la crête. Il rencontra là quelques éléments dispersés de divers régiments.

A cette minute seulement, il eut la surprise de constater qu'il n'était suivi que par une quarantaine d'hommes ; il les fit arrêter, et descendit rapidement dans Fontenoy à la recherche des autres, mais ne trouva personne. Il revint vers la section qui lui restait et dit aux soldats : « J'ignore

ce qu'est devenu le reste de la compagnie. Nous sommes seuls ; n'importe, nous ferons la même besogne. »

On continua à monter ; avant d'arriver au sommet il déploya ses hommes en tirailleurs ; quand ils débouchèrent sur la crête, ils virent à peu de distance les Allemands qui approchaient.

Ils les abordèrent à la baïonnette ; une mêlée s'engagea après laquelle les ennemis se replièrent et disparurent dans le crépuscule déjà sombre.

La troupe se reforma, mais le lieutenant manquait à l'appel. On le chercha, on le trouva étendu au travers d'une tranchée, grièvement blessé, le visage sanglant. On le transporta un peu en arrière, près d'un tas de paille. Il ne voyait plus. Il tremblait de froid ; on eut beau le couvrir de paille, il se plaignait toujours d'être glacé. Se remettant un peu, il raconta qu'il avait été blessé d'abord

3o PASSAGE DE L'AISNE

à la cuisse, et était tombé ; il s'était vu alors entouré d'ennemis, et il avait cherché à se défendre avec son revolver ; dès le premier coup tiré, l'arme lui avait échappé des mains.

Alors un des Allemands qui l'entouraient, un officier, croyait-il, ramassa le revolver, et lui ayant appuyé le canon sur la tempe, pressa la détente. La balle avait brisé la tempe, désorbité un œil et gravement endommagé l'autre... Les soldats allèrent chercher des infirmiers qui l'emportèrent sur un brancard, et ils demeurèrent sur la position qu'ils occupaient.

Nouvelle La nuit était maintenant venue ;

affenéwe en baSj sous \es arbres du parc, l'obs-

allematiûCJ>. . , , . f1

cunte était complète.

Tout à coup ceux qui étaient rassemblés là eurent l'impression que sur la hauteur une lutte acharnée recom-

mençait. D'abord une rumeur faite d'appels, de cris, de bruits de pas, de craquements de branches, puis une fusillade de plus en plus violente, mitraille et mousqueterie ; un ouragan de balles s'abattit sur le parc, claquant dans les arbres, sur le mur d'enceinte et sur la façade du château. Evidemment les ennemis avaient profité des premières ténèbres pour faire une attaque en masse. A travers la fusillade on entendait retentir leurs trompettes, jetant deux notes toujours pareilles, l'une aiguë, l'autre grave. Des canons de campagne tonnèrent sur la hauteur. En même temps un chant s'éleva, presque religieux, sortant de nombreuses poitrines, et dont on distingua très nettement les mots : Deutschland ïiber ailes. Et ce chant se rapprochait.

Bientôt, par diverses entrées du parc arrivèrent des blessés qui tâchaient

de gagner le poste de secours du château ; puis ce furent des groupes épars de soldats appartenant à des régiments différents, qui accouraient, cherchant en hâte un abri, et qui réclamaient quelquefois même avec violence des places dans les tranchées qu'ils avaient, disaient-ils, creusé euxmêmes le matin. Ainsi de tous côtés se produisait un mouvement de reflux très sensible vers le château. Il était manifeste que les troupes françaises refoulées dévalaient les pentes.

Dans le parc, chacun prit ses dispositions pour combattre. Le chef de corps fit masser des compagnies en demi-cercle vis-à-vis de l'entrée, sur plusieurs rangs autour du drapeau, prêtes à s'élancer sur l'ennemi dès qu'il se présenterait. Maintenant des coups de feu éclataient sur la gauche et sur la droite du parc, qui paraissait débordé de part et d'autre ;

et déjà, dans le bois immédiatement au-dessus on percevait de rudes commandements allemands et des paroles échangées.

Mais voilà que soudain, en cette minute critique, dans ce tragique moment, des clairons français sur la droite sonnèrent la charge. Il y en eut d'abord plusieurs qui répétaient ensemble leur refrain allègre et clair, mais ceux-là se turent, et ensuite on n'en entendit plus qu'un, qui longtemps sonna seul. Nos troupes reprenaient l'offensive. L'oreille tendue, on attendit anxieusement. La fusillade devint plus furieuse encore ; ce ne fut qu'un moment ; ensuite on eut très nettement l'impression inverse de celle qu'on avait éprouvée d'abord ; on sentit que les alentours du château se dégageaient.

Il fut clair que les troupes allemandes avaient plié sous le choc, que

la masse d'hommes descendue jusqu'au bas des coteaux à présent se désagrégeait. Peu à peu le flot se retira ; les bois avoisinants se vidèrent, la fusillade ne retentit plus que sur les sommets ; les canons se turent et, après cette heure de tempête, sur la montagne déblayée un grand silence commença.

Le ciel s'était chargé de nuages, la pluie se mit à tomber, doucement d'abord, puis par fortes ondées très froides. Sans prendre garde aux averses, la plupart des soldats, harassés, s'endormirent sur le sol, à côté de leurs baïonnettes, étendus comme on les avait placés.

Le chef de corps au cours de la nuit envoya les fourriers avec un lieutenant à la recherche de vivres ; ils trouvèrent près du pont quelques voitures où ils prirent du pain, qu'ils distribuèrent ensuite au milieu de

l'obscurité. Plusieurs fois le commandant Maillard fut appelé près du Général à Fontenoy. Celui-ci à un moment demanda une section de garde. L'officier chargé de la conduire, après avoir placé des sentinelles dans le village, fit une reconnaissance sur la hauteur ; il constata avec surprise que, une fois le bord du plateau dépassé, tout était désert.

Vers trois heures du matin, le chef Installation de corps reçut l'ordre de se porter JJir i; ' sur ce plateau, de manière à couvrir les régiments qui avaient donné la veille. On se mit en marche avant le jour par une route qui s'élève à flanc du coteau, et atteint le sommet juste au-dessus du village de Fontenoy.

C'est par là que le régiment gagna la crête et déboucha sur le plateau à travers les restes de quel carnage !

Dans la nuit pluvieuse la lune jetait

vru.

une clarté blafarde à laquelle succéda bientôt, sans même qu'on remarquât la différence, une aube terne et brouillée. La route était tellement encombrée et couverte de cadavres qu'il fallait à chaque pas chercher une place où poser le pied, et qu'on ne savait) comment avancer. C'étaient les corpsl de ceux tombés dans la lutte de la veille, principalement au cours de ce dernier assaut, qu'avaient accom-i pagné les clairons.

On voyait surtout des uniformes français ; dans la mort même, cette troupe semblait retenir la marque visible de l'élan qui l'avait emportée ; les cadavres étaient allongés dans le| sens de la route, tous abattus en avant, parmi les débris des armes ; en tête un lieutenant couché sur le flanc gardait au poing son revolver au bout de son bras tendu. Il n'y avait guère; de blessés, on ne voyait que des:

morts. Tout le régiment traversa avec une sorte d'horreur cet endroit funeste. Sur le talus quelques Allemands tués avaient l'air d'être assis côte à côte.

Beaucoup d'autres gisaient en tas dans un champ voisin ; un officier s'étant approché d'eux pour voir s'il se trouvait là des blessés qui eussent besoin d'assistance, comme rien ne remuait, demanda : « Ist ailes todt hier ? » à peine s'il reçut en réponse quelques faibles gémissements.

Le régiment se porta à 3 ou 400 mètres en avant, et, s'étant déployé, s'arrêta là. Le cinquième bataillon s'installa à cheval sur la route, le sixième se plaça plus à gauche, et aussitôt chaque compagnie dans le jour naissant travailla à établir une ligne de tranchées. Le plateau vaste et nu ne portait que de grands champs de betteraves. Des patrouilles en-

voyées en avant rapportèrent que les lignes allemandes étaient à quelques centaines de mètres plus loin, formant une chaîne continue, bien visible malgré le brouillard.

Matinées» du La matinée cependant resta calme ;

14 Septembre. au contraire, dans la vallée déjà la grosse artillerie allemande battait les rives de l'Aisne. Le ciel était beaucoup trop bas et couvert pour que les ennemis pussent apercevoir leur objectif, cependant ils s'efforçaient de détruire le pont, ou du moins d'en interdire le passage. Les obus éclataient haut, toujours quatre à la fois avec un bruit de tonnerre. Quelques détachements de renfort qui arrivaient de l'arrière purent cependant venir sur la rive droite, et atteindre un bois près du village. Il faisait froid, et il pleuvait, avec quelques grands coups de vent. De temps en temps des

voitures d'ambulance ou des équipages d'artillerie franchissaient le pont, puis, au plus rapide galop des chevaux, filaient à travers champs jusqu'en dehors de cette zone où il semblait que la foudre tombât à chaque moment.

Peu à peu cependant le brouillard s'éleva ; alors sur le plateau à 5 ou 600 mètres on aperçut, en effet, ainsi que les patrouilles l'avaient dit, les silhouettes des soldats allemands, encore estompées de brume.

Eux aussi travaillaient et faisaient des tranchées ; soit grande lassitude, soit parce que personne n'était prêt pour le combat, il n'y eut pas un coup de fusil échangé.

Seulement vers onze heures, quand le ciel se fut davantage éclairci, les artilleurs allemands, du haut de la crête 112, d'où ils avaient la veille canonné les troupes qui passaient la

rivière, découvrant les nouvelles positions françaises se mirent à les battre avec leurs pièces légères. Les canons de 75, du bas de la vallée, ripostèrent en attaquant de même l'infanterie ennemie.

Les obus commencèrent à passer sur le plateau en rasant le sol ; alors les soldats de part et d'autre s'abritèrent en s 'enfonçant dans les trous qu'ils venaient de creuser.

DU i3 AU

La semaine qui commençait fut Le Plateau passée tout entière sur le plateau. Le de Nouvroru; temps resta presque constamment pluvieux et froid. Ce furent pour le régiment des jours de grande fatigue.

L'ennemi se trouvait à petite distance, et les positions ne changèrent ni d'un côté ni de l'autre. Pour la première fois depuis le commencement de la guerre on demeurait ainsi face à face sans se voir. Cependant, ce n'était

pas encore cet état d'immobilité pour ainsi dire acceptée qui s'établit ensuite en beaucoup d'endroits ; au contraire, les troupes attendaient à chaque moment l'ordre de reprendre l'attaque ou la poursuite : c'était à peine le ralentissement d'une bataille qui se poursuivait encore nuit et jour. Le plateau, cerné à l'arrière par la lisière des bois, s'élevait en avant de façon à peine sensible jusqu'en un point à partir duquel il s'inclinait du côté du village de Nouvron. Cette ondulation très légère barrait l'horizon à 600 mètres environ ; le plateau était visible sur une plus grande étendue à gauche dans le sens de la vallée de l'Aisne ; il présentait ainsi l'aspect d'une bande de terrain plus longue que large. A droite, une vallée encaissée le séparait de la cote 112 où étaient installées les principales forces d'artillerie ennemie. Il était

traversé un peu en biais par la route allant de Fontenoy à Nouvron ; sur cette route, en avant de nos premières tranchées on apercevait une automobile renversée, et à côté se dressait une petite maison solitaire ; bicoque dont il ne subsistait bientôt plus qu'un pan de mur percé à jour par les obus.

Les lignes de tranchées sillonnaient le sol, foré en outre çà et là par d'énormes trous d'obus ; dans tous les champs des cadavres étaient épars ; car ce ne fut guère qu'au bout d'une huitaine de jours qu'on se mit à enterrer ceux qui avaient été trouvés en arrivant, et le nombre s'en accroissait sans cesse. Ce plateau dénudé et sans formes ne présentait d'autres points de repère que quelques poteaux télégraphiques espacés le long de la route ; aussi, les jours où la brume enveloppait tout, ou bien le soir à la tombée de la nuit, on ris-

quait fort, dès qu'on circulait, de perdre totalement la direction. Par les crépuscules des jours pluvieux, ce paysage prenait même un aspect singulièrement lugubre ; des soldats allaient chercher de-ci de-là de la paille, des branchages, se baissant, se hâtant, passant comme des ombres ; c'était aussi le moment où les brancardiers apportaient les civières ; dès qu'on marchait on butait dans des cadavres ; des batteries sur les crêtes tonnaient avec furie, comme s 'acharnant à profiter de l'extrême reste de lumière, et même cette canonnade du côté ennemi se prolongeait souvent jusqu'à la nuit close, car les Allemands prenaient chaque soir comme objectifs des meules de paille, sur lesquelles ils ne cessaient de lancer leurs obus que lorsqu'ils avaient réussi à y mettre le feu, et à illuminer nos lignes par des incendies.

Les tranchées étaient à ce moment- La vie dam là très insuffisantes, d'abord peut- lu Tranchée* être parce qu'on n'avait pas encore une grande pratique de leur construction, mais surtout parce qu'elles avaient été établies en vue d'un combat et nullement pour un séjour prolongé. Elles étaient très étroites et peu profondes, on ne pouvait s'y tenir droit sans s'exposer à recevoir des balles ; y circuler était à peu près impossible ; faites pour des tireurs

! debout les uns à côté des autres, elles n'offraient pas la place suffisante

| pour qu'on pût s'étendre et se reposer.

I Pour ne pas gêner le tir, on ne les couvrait pas ; cependant la pluie tom-

I bait, et même elle tomba plusieurs

i fois pendant des nuits entières ; les soldats qui n'avaient encore ni toiles

I de tente imperméables ni couvertures,

; pénétrés par l'eau glacée, ne pouvaient dormir qu'en se couchant dans

la boue. Les souffrances étaient très grandes.

Les communications se faisaient partout à découvert, c'est-à-dire très difficilement. On avait installé les cuisines à Fontenoy ; le transport des aliments depuis le village jusqu'aux tranchées était long, et, de jour, offrait de grands dangers. Aussi, malgré le dévoûment de ceux qui portaient à manger à leurs camarades, les repas dans la plupart des compagnies ne pouvaient avoir lieu qu'après la nuit tombée, ou bien avant le lever du jour. La distribution des vivres se faisait rapidement, sans lumière, bien entendu. Chaque soldat, dans l'obscurité, tendait sa gamelle du bord de la tranchée.

Les vivres eux-mêmes manquaient, pendant plusieurs jours les fourriers ne touchèrent qu'à peine la moitié des rations normales de viande et de

pain. Aussi les soldats, à la nuit, en quête de nourriture, fouillaient les ! havre-sacs des morts étendus dans | les champs. Ceux des Allemands en général contenaient de belles provisions intactes de viande de conserve et de pain de guerre. Ils contenaient du reste bien d'autres choses, toutes sortes d'objets volés en France ou : en Belgique, quelquefois précieux, bien plus souvent vulgaires et encombrants, linge et souliers de femmes, bougeoirs en cuivre, rideaux de lit, tasses à café, boules de billard, dont la découverte faisait rire, et qui témoignaient de la gloutonnerie vorace et ignorante des pillards.

L'artillerie allemande, en ces pre- Souj Le feu de miers temps de la guerre, jetait ses l'4ràlUne^ obus avec une extraordinaire ps-odi- \ galité. Dès qu'une tête avait émergé \ quelque part au-dessus des tranchées,

les projectiles venaient s'abattre sur le point où la présence probable d'un groupe de Français se trouvait ainsi signalée. On était contraint par suite de rester tout le long du jour caché, blotti, non seulement pour protéger sa propre existence, mais encore celle de tous les soldats terrés aux alentours. Tâche difficile pour les gradés que d'obliger à cette immobilité continue des hommes naturellement remuants et curieux, et qui se figuraient toujours n'être pas aperçus lorsqu'euxmêmes n'apercevaient rien. D'ailleurs même quand personne ne se montrait, les artilleurs ennemis, reconnaissant de loin les tranchées aux lignes jaunâtres qui coupaient les champs, s'appliquaient à les bouleverser et à les détruire : toutes, à tour de rôle, étaient en butte à ces canonnades. Généralement la première décharge était mal réglée ; mais la seconde volée d'obus

DU i3 AU 20 SEPTEMBRE 49

tombait plus près ; elle jetait sur les soldats des débris de terre et des éclats. Après cela quelquefois le danger s'éloignait sans qu'il y eût de dommages ; mais il arrivait souvent aussi que le tir continuât à devenir à chaque coup plus précis, plus menaçant, et les obus finissaient par éclater dans la tranchée même, blessant et tuant. Les soldats qui se sentaient ainsi visés , serrés les uns contre les autres dans une étroite rainure du sol, ne voyant rien, sachant qu'à tout instant leur refuge et eux-mêmes risquaient d'être anéantis, ne pouvant ni s'éloigner, ni avancer, ni riposter, au milieu des explosions continuelles, vivaient entre leurs murs de terre bien des moments d'angoisse.

Chaque jour il y avait des pertes importantes. ■••

L'artillerie ne frappait pas seule ; des balles aussi venaient atteindre les im-

5o PASSAGE DE L'AISNE

prudents ; il était généralement difficile de distinguer d'où elles partaient : lorsqu'on se soulevait au-dessus du glacis des tranchées , on n'apercevait d'ordinaire pas autre chose qu'une nappe uniforme de feuilles de betteraves.

Lorsqu'un homme était atteint, la nouvelle transmise à voix basse courait le long de la tranchée. Si le soldat était mort, ses voisins prenaient sa plaque d'identité, sa montre, son portemonnaie, son livret, les quelques objets de valeur qu'il pouvait avoir, on enveloppait le tout dans un mouchoir, et on faisait passer de main en main jusqu'au commandant de la compagnie, le paquet d'ordinaire ensanglanté. Le cadavre ne pouvait être enlevé de jour ni même être placé en dehors de la tranchée, car on aurait attiré l'attention de l'ennemi ; aussi jusqu'à la nuit il demeurait à sa place entre les vivants.

Quand l'obscurité était venue, quelques camarades du mort allaient faire une fosse à la lisière du bois et l'y portaient.

Les Allemands, au cours de cette Attaquée pénible semaine, firent deux attaques, attemandcé. l'une pendant la nuit qui suivit l'arrivée du régiment sur le plateau, l'autre quelques jours plus tard, aux premières lueurs de l'aube ; ils s'avancèrent en se glissant à plat ventre dans les betteraves, mais les deux fois ils furent aperçus, et une vive fusillade les arrêta ; la deuxième fois, au petit jour, ils s'approchèrent davantage, mais aussi ils éprouvèrent plus de pertes ; longtemps on entendit entre les deux lignes crier des blessés, auxquels il ne fut probablement jamais porté secours. Ces deux échecs Heur enlevèrent beaucoup de courage ; des prisonniers faits au cours

d'une troisième attaque plus générale qui eut lieu le 20, racontèrent que pour entraîner leurs troupes, les officiers allemands leur promettaient cette fois que ce serait le dernier assaut, qu'en cas de nouvel insuccès on ne recommencerait pas.

En raison de ces attaques répétées, la nuit dans nos tranchées on prenait les plus grandes précautions. Tout le monde veillait. A 25 pas en avant, des sentinelles se tenaient debout de distance en distance, ayant derrière elles des guetteurs chargés de suivre leurs mouvements et de demeurer attentifs à leurs signaux.

Constamment, des patrouilles circulaient, envoyées vers les lignes adverses ; elles se dirigeaient souvent vers l'automobile renversée sur la route, mais qui était toujours si bien défendue qu'on finit par soupçonner qu'elle servait d'abri à une mi-

trailleuse. L'artillerie la canonna : et un matin elle avait disparu. Les patrouilles s'approchaient aussi de la bicoque au bord du chemin, mais comme les ennemis avaient d'ordinaire là des observateurs, il s'y engagea plusieurs fois de brefs combats.

Quand plus tard on prit possession du terrain, on trouva derrière le mur un monceau de cadavres allemands.

Lorsque les coups de feu partaient en avant, très vite la fusillade éclatait aussi dans les tranchées. A la première apparence de danger, les guetteurs criaient : « Aux armes », les soldats saisissaient leurs fusils, et, pour que le tir fut possible, les gradés tout le long de la ligne se hâtaient de faire rentrer leurs sentinelles, avec cet appel : « Sentinelles, repliez-vous. »

Il se produisit ainsi beaucoup d'alertes, souvent inutiles, car au milieu de ces champs de betteraves on s'imagi-

nait facilement dans l'obscurité qu'une troupe était en train de ramper sur le sol, à cause de la perpétuelle mobilité des feuilles.

Les Allemands chaque nuit, lors même qu'ils n'attaquaient pas, à une heure sans doute fixée d'avance, balayaient le plateau avec toutes leurs forces d'infanterie et d'artillerie ; fusils, mitrailleuses, canons, tout donnait à la fois, les projecteurs lançaient de longues clartés. Cette tempête allait s'abattre sur une zone déterminée du plateau, puis, au bout d'un moment, se déplaçait et portait un peu plus loin. Cela durait une demiheure environ, avec une étonnante dépense de munitions, mais à vrai dire sans causer de grands dégâts, et sans même produire en aucune manière cet effet de dépression morale et d'effroi que l'ennemi devait surtout escompter.

Malgré tant de privations et de Etat moral maux, et en dépit de la grande fatigue ^eé ^UP^ M

- - x ° , P ad ce lia an t du

physique, les troupes demeuraient Chef de Corps. pleines d'entrain. Les officiers partageaient leurs peines, ils supportaient la pluie durant de longues nuits, couchaient sur le sol ou la paille, restaient pendant le jour accroupis dans les tanières étroites. Le chef de corps surtout, par son énergie et sa belle humeur, contribuait à entretenir le courage de chacun. Lui aussi recevait de temps en temps sur son logis des avalanches d'obus qui le forçaient à aller chercher ailleurs l'emplacement d'un nouveau gîte. Cependant il ne se plaignait de nulle autre chose que de ne pas combattre ; à ceux qui près de lui déploraient les misères de la situation : « Je sais bien, disait-il, j'aimerais mieux, moi aussi, monter à l'assaut vingt fois de suite, que passer ainsi des journées à attendre des

obus dans des trous. » On savait qu'il disait vrai et qu'en effet il se serait élancé avec joie au premier rang. Son courage répandait la confiance, et lui donnait beaucoup d'ascendant sur les hommes ; ceux-ci, pour parler de lui, employaient constamment cette expression : « C'est un vrai soldat », unanime éloge, d'un grand prix sur un champ de bataille, dans lequel ils comprenaient à la fois les qualités d'ardeur, de décision, de volonté, d'indifférence au péril, forces morales dont chacun sent le besoin dans les combats, et qui du chef au simple troupier avaient mille occasions de se communiquer.

Un matin, dans les premières lueurs du jour, apercevant une compagnie qui, arrivée en renfort du dépôt la nuit même, était occupée à creuser une tranchée, il s'approcha et demanda pourquoi cet emplacement avait été choisi.

Il reçut cette réponse que le lieu avait été désigné par un chef de bataillon comme le plus propice pour protéger une retraite éventuelle. « Il n'y a pas à prendre de précautions pour une retraite, déclara-t-il avec vivacité, il n'y a pas à en prendre pour I cette raison que nous ne nous retirerons pas. N'y songez point. Nous resterons sur ce plateau quoi qu'il arrive. » Vigoureuses paroles qui, entendues et répétées à la ronde, mettaient dans l'âme des soldats entrant pour la première fois sur le champ de bataille, en même temps qu'une indication précise sur leur devoir, un ferment de courage et de résolution.

La persuasion que les Allemands souffraient autant et probablement plus qu'eux, soutenait aussi les soldats ; à tout moment on s'attendait à les voir déguerpir ; chaque matin on écoutait avec attention les premiers

coups de feu en se demandant s'ils éclataient aussi nombreux que la veille et s'il ne restait pas seulement une arrière-garde. On faisait quelquefois des prisonniers dans les patrouilles, ou bien on ramassait quelques blessés allemands tombés près de nos tranchées : tous avaient l'air très misérables, ils disaient qu'ils n'avaient rien à manger chez eux ; eux aussi croyaient ou feignaient de croire à la retraite très prochaine de leur armée.

Ces hommes qui avaient ensanglanté la Belgique et s'étaient partout conduits avec brutalité et sauvagerie, se montraient en général, dès qu'ils étaient pris, les plus dociles du monde, même humbles et sans dignité. Deux jours après l'installation du régiment sur le plateau quelques cuisiniers d'une compagnie, qu'on venait d'envoyer à Fontenoy pour y préparer des aliments, étant entrés dans une

maison inhabitée, en quête d'ustensiles, trouvèrent sur un lit deux Allemands étendus qui y dormaient depuis l'avant- veille. Ceux-ci, à peine éveillés, se hâtèrent de se rendre.

Les cuisiniers les gardèrent près d'eux toute la journée, les employant aux plus grosses besognes, recurage des casseroles, nettoyage des fourneaux, tâches dont ils s'acquittèrent avec une grande activité et une complaisance servile. De temps en temps, pour se distraire, on leur faisait faire l'exercice dans la cour, notamment le pas de parade, qui égayait l'assistance.

Journée du 20 SEPTEMBRE

A la fin de la semaine, le Général Releva du décida d'accorder au régiment, en Régimenu. raison du grand effort qu'il avait fourni, quelques jours de repos. Un régiment de la 126e brigade, le 305e, ! fut désigné pour prendre dans les tranchées la place du 238e. Les ordres arrivèrent le samedi 19, au matin. Le mouvement était fixé pour le 20, à ! 2 heures du matin.

La difficile opération d'une relève

dans les tranchées à proximité de l'ennemi était alors faite par les régiments pour la première fois ; on n'en avait pas l'expérience, il est possible qu'elle n'ait pas été accomplie cette nuit-là avec toute la perfection qu'eût réclamée un péril imminent.

Les officiers du 305e, soit qu'il; eussent été prévenus un peu tard, soit à cause de la difficulté des communications pendant le jour, n'étaient pas venus reconnaître les emplacements que leurs troupes devaient occuper.

Les compagnies de ce régiment ignoraient la forme du terrain autour d'elles, la position des tranchées voisines des leurs, et elles se trouvèrent comme perdues sur ce plateau où elles arrivaient pour la première fois | au milieu des ténèbres. On dit aussi par la suite qu'elles n'avaient pas été suffisamment mises en garde contre les dangers de la situation... Quoi-

qu'il en soit, chacune d'elles, à peu près à l'heure dite, vint prendre la place de la compagnie du 238e à laquelle elle devait se substituer ; les fractions du 238 e allaient au fur et à mesure se réunir sur la route qui descend vers la vallée à flanc de coteau.

L'opération demanda près de deux heures. Au moment où le régiment enfin rassemblé s'ébranlait pour partir, quelques obus vinrent s'abattre sur les sapins autour de lui, éclairant brusquement le chemin. Toutefois, la marche n'en fut pas troublée.

Le commandant Maillard quitta le plateau le dernier, après avoir transmis ses instructions au chef de corps du 305e et après l'avoir installé avec son maréchal des logis adjoint dans la petite case qu'il avait lui-même occupée, et où il devait, quelques heures plus tard, les retrouver égorgés tous les deux.

Brultéu dcj> Le lieu assigné pour le repos était Bataille ei je pe^it village de Roche, situé au

dixième bord de l'Aisne, à 4 kilomètres environ bataillon, à Pouest et en aval de Fontenoy. Entre Fontenoy et Roche se trouve le village de Port-Fontenoy, où le régiment vint rejoindre et prendre la route qui suit la rivière au pied des coteaux.

On avançait lentement et péniblement ; les vêtements étaient mouillés et raidis d'une longue pluie tombée la veille ; les soldats portaient sur leurs épaules, outre la charge normale, les pioches et les pelles des voitures d'outils qui avaient servi à faire les tranchées ; beaucoup d'entre eux, exténués et fiévreux, suivaient avec difficulté. Aussi le jour commença à poindre avant que le 6e bataillon, qui était en tête de la colonne, eût atteint les premières maisons du village. A ce moment on entendit des coups de feu sur la hauteur, puis une

fusillade qui augmenta très vite d'intensité et de violence, le bruit rapide et régulier des mitrailleuses, ensuite les canons, et particulièrement l'artillerie lourde qui se mit à battre au hasard la vallée avec une hâte furieuse, enfin tout le fracas d'un vaste combat subitement éclaté. Les regards se tournèrent vers la crête des coteaux qui surplombaient la route, chacun se demandant avec anxiété quel événement s'accomplissait sur ce plateau d'où l'on venait de descendre, et qu'on avait occupé huit jours durant sans qu'il s'y fût élevé jamais une telle tempête.

Un lieutenant de l'Etat- Major de la Division, venant de Fontenoy, arriva au galop, et s 'approchant du commandant Maillard, lui transmit l'ordre de faire faire demi-tour à un bataillon qui se dirigeait sur Fontenov. Ce lieutenant était M. de

Pouvreville, qui fut tué le matin même. Le chef de corps désigna aussitôt le 6e bataillon, plus deux sections de mitrailleuses, et il partit avec eux.

Il avait parcouru environ un kilomètre quand un officier du Corps d'Armée le rejoignit, et lui dit qu'il y avait eu une fausse alerte. D'où quelques instants d'hésitation, mais hésitation bien vite interrompue par le retour du lieutenant de Pouvreville, qui venait presser la marche de la colonne, et qui confirma l'urgence du premier ordre. Il était clair du reste que la lutte, bien loin de s'apaiser, croissait de violence à chaque instant, et que, en outre, elle se rapprochait ; des balles passaient par dessus la crête, sifflant de tous côtés, de plus en plus nombreuses, et tombant déjà sur la route.

Il est difficile d'établir si les Aile- L'Attaquer mands avaient attaqué ce matin-là ailemand<^' parce qu'il avaient eu vent de la relève qui se faisait sur le plateau, ou bien s'ils bénéficièrent simplement d'une heureuse coïncidence. Il est même difficile de savoir si l'action, qui se déroula sur un front de plusieurs kilomètres, fut le résultat d'un plan général, ou fut accidentellement déclanchée par le succès d'une première offensive partielle. Quoiqu'il en soit, sur le plateau de Nouvron leurs débuts furent exceptionnellement favorisés. Ils ne firent aucune préparation d'artillerie, ce qui eût donné l'éveil. Ils s'avancèrent dans les premières clartés indécises du jour, à ce moment où les formes des choses sont encore toutes mêlées, et où d'autre part il est plus difficile de résister au sommeil. Probablement beaucoup de soldats du 305e s'étaient endormis.

Quelques-uns qui survécurent racontèrent par la suite qu'ils ne savaient pas être au premier rang devant l'ennemi, et que, voyant s'avancer une troupe, mais ne distinguant dans la demi-obscurité ni les uniformes, ni les casques à pointe, ils s'imaginèrent que c'étaient les leurs encore qui continuaient les opérations de la relève.

Ils ne connurent le péril que lorsque les Allemands n'étaient plus qu'à quelques pas ; ils n'eurent pas le temps de donner l'alerte ; beaucoup de leurs camarades ne purent seulement saisir leurs armes ; certains s'éveillaient à peine. Presque tous furent tués soit à coups de fusil, soit avec les baïonnettes que les Allemands manœuvraient du haut du glacis de la tranchée. Çà et là quelques groupes résolus et prêts à se défendre, ouvrirent le feu ; mais les lignes voisines ayant cédé, ils furent enveloppés de

toutes parts, et comme les autres massacrés en peu d'instants.

Cette première défense rompue, les ennemis se précipitèrent en masse sur le plateau. Dans les tranchées de deuxième ligne, la surprise, le désordre furent plus grands encore; la plupart des soldats, cernés dans leurs trous, ne purent ni résister, ni s'échapper. Le commandant du régiment fut percé de plusieurs coups de baïonnette à la place même où il était étendu. Maîtres du plateau, les Allemands coururent jusqu'à sa lisière sud, d'où ils dominaient le cours de l'Aisne ; ils y amenèrent rapidement des mitrailleuses, et se mirent à creuser des tranchées le long de la crête ; d'autres troupes pendant ce temps descendirent vers la vallée, que l'artillerie lourde arrosait déjà de ses obus ; l'artillerie légère arriva au galop et prit position sur la hauteur

7o PASSAGE DE L'AISNE

pour battre les routes, les ponts, tandis que les réserves appelées de l'arrière et déployées sur le plateau accouraient en flots pressés.

Le dixième Comme le commandant Maillard,

Bataillon • • i a , i , ,

monte <3U1 suivait en hâte la route menant à l'aééauu. à Fontenoy, allait entrer dans le village de Port-Fontenoy, un officier d'artillerie envoyé par le Général de Division arriva près de lui ; il lui expliqua comment le 305 e avait été bousculé et lui dit que les Allemands étaient en train de descendre vers Fontenoy, et il lui transmit de la part du Général l'ordre de gagner la crête.

Le commandant Maillard envoya aussitôt chercher le 5 e bataillon qui avait été laissé en arrière.

Lui-même avec le 6e bataillon s'engagea dans un petit chemin creux qui, un peu en avant de Port-Fontenoy, part de la route pour monter droit

sur le plateau. Sur 150 ou 200 mètres, ce chemin est très encaissé : il coupe alors des prairies semées de bouquets d'arbres. Ensuite, il s'enfonce dans les bois de sapins et les taillis très épais qui couvrent ces pentes sur leur plus grande étendue.

Le chef de corps partit en avant avec le commandant Roux, chef du 6e bataillon et deux compagnies du 6e bataillon ; il laissa dans la partie encaissée du chemin deux compagnies qu'il fit déployer le long du talus, avec mission de battre par des feux de flanc les troupes allemandes descendant de Fontenoy si elles se montraient à droite sur les prairies.

La fusillade était à ce moment d'une extrême violence ; les fantassins et les mitrailleurs allemands installés sur la hauteur balayaient les flancs du coteau par un feu continu. Ils dominaient directement le village de Port-

Fontenoy où se trouvait l'Etat- Major de la Division et où étaient rassemblés beaucoup d'équipages régimentaires et de voitures d'approvisionnement. Ces voitures étaient attelées ; dans la surprise de l'attaque on n'avait eu le temps de prendre aucune mesure de précaution ; aussi beaucoup de conducteurs, et surtout un grand nombre de chevaux furent en quelques minutes tués dans les cours des maisons ou au bord de la route. Il était audacieux dans de telles conditions de s'aventurer sur les pentes. Très raides, presque abruptes, elles sont d'un accès difficile ; de plus le sol était boueux et glissant. Malgré tant d'obstacles et en dépit de leur fatigue, les deux compagnies désignées, plutôt ranimées qu'abattues par ce nouveau et pressant péril, irritées aussi d'avoir vu perdre en un clin d'œil des positions qu'elles avaient

précieusement gardées, avec un grand courage s'élancèrent derrière leurs chefs pour reconquérir les crêtes.

Les soldats frappés d'abord, tant Echec qu'ils furent à découvert, par les d\ dU}cème

/ -- - x r . nataulon.

balles venues du sommet, une fois entrés dans les taillis, eurent à soutenir une bataille plus meurtrière encore. Là, point de chemin, mais presque partout des arbustes serrés les uns contre les autres, un épais feuillage ruisselant de pluie, un entremêlement de lianes et de branches parmi lesquelles on n'arrivait qu'à grand'peine à se frayer un passage ; pas de clairières, aucune vue. Les Allemands descendaient à travers ces fourrés pendant que les nôtres montaient. Les uns et les autres ne se reconnaissaient que lorsqu'ils étaient à deux ou trois pas ; par suite, une lutte sournoise et difficile, des coups

de feu tirés à bout portant, des coups de baïonnette de part et d'autre, partout des combats singuliers où l'un des adversaires tombait.

Les Allemands étaient plus nombreux ; beaucoup des nôtres périrent là. Les groupes dispersés s'efforçaient de gagner la cime, où était le point de ralliement ; mais à mesure qu'ils avançaient ils s'égrenaient et fondaient.

Bien peu atteignirent le but. Quelques soldats qui, sous la conduite de l'adjudant Biais, étaient parvenus presque jusqu'au sommet, se trouvèrent tout à coup en face d'Allemands qui mettaient en place une mitrailleuse et la braquaient sur eux ; ils se précipitèrent pour les tuer ; mais à la seconde même où ils les atteignaient, la mitrailleuse enfin installée entrait en action, et à six mètres de distance elle les faucha tous en un clin d'œil.

Dans une section, deux soldats et un

caporal, du nom de Ribeyron, réussirent à atteindre la crête ; ils s'avancèrent un peu sur le plateau en dépassant la lisière des bois. Ils se virent avec surprise dans un endroit désert ; ils s'installèrent dans une tranchée toute faite qu'ils trouvèrent là et y restèrent quelques moments. Puis, trop peu nombreux pour pouvoir rien entreprendre et ne voyant venir personne, ils rentrèrent dans le bois.

Les deux soldats furent frappés par des balles ; le caporal demeura seul, le cœur plein de rage, se mit en embuscade près d'un sentier, abattant à coups de fusil les Allemands isolés qui passaient. Le hasard lui fit rencontrer en cet endroit le commandant Maillard.

Autour du chef de corps ne restaient plus que quatre officiers et quelques hommes ; tous avaient combattu sans répit et n'avaient échappé

à la mort que par miracle. Ils s'étaient d'abord efforcés de gagner la crête en appuyant sur la droite ; c'était précisément de ce côté là que dévalaient les principales forces allemandes, t dirigées sur Fontenoy. Aussi s'étaient-ils vus bien vite environnés d'ennemis qui passaient en foule, glissaient dans les buissons, emplissaient les sentiers.

Divers indices, quelques renseignements recueillis permirent dès ce moment au commandant Maillard de juger la situation avec netteté : toute la masse allemande s'écoulait à droite vers Fontenoy, mais sur la gauche et à l'arrière il n'y avait que peu ou point de troupes ; il lui parut en conséquence qu'il suffirait de déboucher sur le plateau avec des effectifs de quelque importance pour prendre à revers les forces engagées dans^le bois, les inquiéter, couper leur ligne

de retraite et peut-être les capturer toutes. Il ne fallait que se hâter d'utiliser le passage laissé libre ; mais qu'entreprendre avec les quelques soldats qui lui restaient ? Comment profiter de l'heureuse occasion ? Aussi attendait-il avec une impatience extrême les compagnies restées en arrière, qu'il avait déjà envoyé chercher plusieurs fois par des sous-officiers agents de liaison.

Pour presser la marche du cinquième bataillon, il dépêcha près du capitaine Jolivet, le lieutenant Sibile, son officier adjoint, le chargeant de guider la colonne et de la faire arriver par la gauche, c'est-à-dire à l'ouest, le long d'un repli de terrain qu'il lui indiqua ; le lieutenant s'éloigna seul pour remplir cette mission au cours de laquelle il allait être blessé grièvement.

La petite troupe demeurée près

du commandant Maillard attaquée de partout, diminuait à chaque instant. Une pluie diluvienne se mit à tomber, rendant tous les mouvements encore plus difficiles. Le commandant aperçut entre les branchages une compagnie allemande en colonne, précédée de son capitaine, revolver au poing, qui défilait dans un chemin à peu de distance ; il donna Tordre au lieutenant Florent, chef de la section des mitrailleuses qu'il avait amenée, de se mettre en batterie ; mais le lieutenant rendit compte que la plupart des servants venaient d'être tués, de sorte qu'il était impossible d'utiliser la pièce. Dès lors, le détachement, trop réduit pour opposer une résistance sérieuse, se laissa, sans toutefois quitter la crête, refouler vers la gauche, où les bois ne contenaient guère que des patrouilles ou des soldats isolés.

Comme il attendait toujours vainement des renforts, le chef de corps se décida à faire dire au Général de Division qu'il était sur la crête mais, que pour obtenir un heureux résultat, il avait besoin des troupes. Il envoya d'abord un agent de liaison, le caporal Langlois, qui réussit à parvenir près du Général à Port-Fontenoy ; il lui transmit les paroles du commandant Maillard. Le Général aussitôt donna des instructions à un lieutenant de dragons avec l'ordre de se rendre près du commandant.

Le lieutenant partit, guidé par le caporal Langlois. Ils traversèrent la route et s'engagèrent dans le chemin creux ; le caporal, très fatigué et alourdi par ses armes et son sac, ne pouvait marcher que lentement ; il (fut dépassé par le commandant de dragons qui se hâtait, mais bientôt, jil le vit revenir porté par deux

hommes, sanglant et privé de connaissance. Un mouvement de reflux se produisait alors dans ce chemin ; il était plein de soldats qui descendaient, parmi lesquels beaucoup de blessés.

Le commandant Maillard attendait toujours en vain ; il voulut envoyer près du Général un nouveau messager ; il choisit le lieutenant des mitrailleuses, Florent. Celui-ci, à son tour, partit seul, pour parcourir ces pentes encore parsemées de soldats ennemis. Une centaine de mètres plus bas, il aperçut dans un sentier un blessé allemand qui gémissait ; il s'approcha ; il se pencha au-dessus de lui ; le blessé avait un revolver à la main, il fit feu brusquement, la balle tra versa la poitrine du lieutenant. Quoique mortellement atteint, il ne tomba pas. Voulant à toutes forces s'acquitter de sa mission, il continua à descendre.

les mains appuyées sur sa poitrine, vomissant le sang \

Pendant ce temps le chef de corps voyait encore diminuer la troupe qui l'accompagnait. A la suite d'un nouveau mouvement offensif des Allemands, le commandant Roux et le lieutenant Duc qui l'avaient suivi jusque-là le perdirent de vue dans les taillis, il demeurait presque seul ; il s'arrêta sur un mamelon près de la lisière du bois. Séparé de son régiment, inquiet sur l'issue du combat,

i. Le lieutenont Florent mourut après de longs mois de souffrauces. Il a été cité à l'ordre de l'armée. Ordre général n° 126 : « Est cité à l'ordre de l'armée, le. lieutenant Florent, du 238e régiment d'infanterie. Le 20 septembre a mis plusieurs fois sa section de mitrailleuses en batterie, sous le feu de l'ennemi. Ayant reçu l'ordre de se rendre près du Général de Division pour lui demander des renforts, a été blessé par une balle. A refusé de se laisser soigner avant d'achever sa mission. S'est évanoui en provenant près du Général, et est mort des suites de ses ^ blessures ». ^^

entouré d'ennemis, résolu à rester malgré tout à cette place et à y attendre les renforts qu'il avait demandés ; il voyait avec amertume s'écouler des minutes précieuses. Le sous-lieutenant Guiet, le caporal Ribeyron — deux sergents et trois soldats étaient encore avec lui.

Rôle Le cinquième bataillon, qui s'était

du cinquième ^xrtté près de l'entrée du village de Roche quand le sixième l'avait quitté, s'était d'abord, pour se protéger, appuyé en formation serrée, contre la pente rocheuse du coteau. Mais bientôt un cycliste apporta l'ordre de rejoindre le chef de corps.

On se mit en marche, mais dans des conditions déjà beaucoup plus mauvaises que le 6e bataillon. Les Allemands qui un moment avant combattaient encore sur le plateau, occupaient maintenant la crête ; ils ve-

naient d'installer leurs mitrailleuses au-dessus de Port-Fontenoy, et de la hauteur ils apercevaient en plusieurs endroits la route au fond de la vallée. Les mitrailleuses braquées tout à coup sur la colonne quand elle était encore à cinq ou six cents mètres de Port-Fontenoy, causèrent en un instant des pertes terribles. Un point où la route passe sur un contrefort du coteau en faisant un dos d'âne, devait être particulièrement propice à leur tir, car tout ce qui était arrivé là fut fauché en un clin d'œil. Les balles filaient aussi en arrière ; la route en quelques instants fut rendue intenable.

Une petite troupe de dragons qui avait peu de minutes auparavant dépassé le bataillon, revint en désordre au grand galop, très réduite, plusieurs chevaux sans cavaliers, d'autres blessés ou s'abattant soudain dans leur course. Les compagnies de tête se

jetèrent en contre-bas de la route dans un petit bois qui s'étend jusqu'à l'Aisne ; les mitrailleuses allongeant aussitôt leur tir se mirent à battre ce bois méthodiquement.

De tout cela résulta beaucoup de désordre ; plusieurs fractions se trouvèrent isolées ; la tête et l'extrémité de la colonne perdirent contact.

Au moment où éclatait ce feu meurtrier, le capitaine Jolivet, qui marchait en avant, venait de recevoir du chef de corps l'ordre de se diriger vers la crête à la suite du 6e bataillon. En même temps, il apprit que ce bataillon s'était engagé sur les pentes dans un chemin près de Port-Fontenoy : aussi il résolut d'atteindre tout d'abord ce village. La violence de la fusillade l'obligea à rentrer dans le bois; puis voyant qu'il était impossible de suivre la route ou même de la traverser, il tenta de se rendre au village

par un détour, en gagnant d'abord la rive de l'Aisne par le bois, puis en se faufilant le long de la rivière, derrière des bouquets d'arbres et des murs.

Les fractions de l'arrière n'eurent pas connaissance des ordres qu'il avait reçus ni du mouvement qu'il opérait. Autour de lui, sous la pluie de balles, se trouvaient groupées seulement la 19e compagnie commandée par le lieutenant Avignon, et environ deux sections d'une compagnie suivante ; il se mit à leur tête et les emmena.

Il réussit, malgré de nombreuses pertes, à les conduire jusqu'à Port- Fontenoy, où se trouvait le pont détruit de l'Aisne. L'artillerie allemande commençait alors à donner sur le village et des maisons flambaient. Là, il voulut profiter de la protection qu'offraient les bâtiments pour rejoindre la route et revenir au

bas des coteaux qu'on devait gravir.

La troupe fit donc face à l'ennemi, qui occupait la hauteur ; elle se mit à cheminer à travers le village sous une fusillade intense qui prenait les rues en enfilade. Les soldats se glissaient le long des murs et des haies, ils n'avançaient que très lentement; beaucoup furent blessés.

A ce moment, le lieutenant Sibile, envoyé par le chef de corps pour guider le bataillon, réussissait, à travers mille dangers, à rejoindre le capitaine Jolivet ; il lui dit, selon ses instructions, qu'il s'était trop avancé à droite, que l'attaque de la crête desait se faire plus à gauche. En raison de ces nouveaux ordres, le capitaine résolut de franchir d'abord la route, puis, pour appuyer sur la gauche, de longer un talus protecteur qu'elle formait de l'autre côté, en coupant légèrement le bas du coteau. Mais

traverser la route était précisément le plus difficile ; sa ligne blanche offrait une cible commode aux mitrailleuses qui la battaient sans cesse, par un tir fauchant. Le capitaine voulut passer en tête ; il reçut dans chacune des jambes, à la même hauteur, un peu au-dessus de la cheville, une balle qui lui cassa les os ; il tomba ; malgré sa souffrance il se traîna sur les mains et les genoux, vers le bord opposé du chemin. Dans le village les soldats hésitaient ; ils n'osaient franchir cette route où la mitraille crépitait en faisant voler les cailloux : le capitaine, gisant de l'autre côté, tâchait de se soulever sur une main, et avec l'autre, il leur faisait signe d'avancer.

Le lieutenant Avignon, qui venait derrière lui, entraîna ses hommes et réussit à en amener un grand nombre qui se blottirent contre le talus. Le

capitaine Jolivet lui remit le commandement en lui faisant part des derniers ordres reçus. La mitrailleuse rasait le haut de l'étroit rempart, et quelquefois les balles, traversant la terre, venaient atteindre même les soldats couchés au bas. On attendit là quelques moments, car il était bien difficile dans ces conditions d'exécuter une manœuvre. Le lieutenant Avignon s 'étant relevé pour observer ce qui se passait sur les pentes, reçut une balle en plein cœur, et tomba à la renverse sur la route.

Le capitaine Jolivet transmit alors le commandement au lieutenant Sibile, qui venait de lui apporter les ordres du chef de corps ; mais celuici tout de suite fut grièvement blessé. Le sous-lieutenant Mège, de la 19e compagnie, prit le commandement.

Avec beaucoup d'énergie il mit aussitôt la troupe en marche.

S'en référant au premier mot d'ordre qui avait été donné, il se dirigea vers le chemin creux par où était monté le sixième bataillon. Il n'avait malheureusement pas eu connaissance des instructions apportées par le lieutenant Sibile, et il ne comprit pas ce que celui-ci, qui ne pouvait plus bouger à cause de sa blessure, lui criait de loin à travers le vacarme.

Arrivé au chemin creux il y engagea la compagnie. Le chemin était vide maintenant ; les troupes que le chef de corps y avaient laissées pour battre les flancs de la montagne, avaient été lancées à l'assaut par le Général de Division venu là quelques instants auparavant. Il les avait, comme les premières, envoyées vers la droite, c'est-à-dire là où se trouvaient les principales forces ennemies, et où elles n'avaient en réalité pas de chances de réussir. Aussi avaient-elles été

9o PASSAGE DE L'AISNE

bientôt refoulées, et la 19e compagnie s'avançant à son tour dans cette même direction, en retrouvait çà et là sur les pentes les restes ou les débris.

Son effectif à elle aussi fondit à vue d'œil sous le feu de l'ennemi ; une quarantaine d'hommes seulement, groupés autour du sous-lieutenant Mège et de l'adjudant Brûlé, arriva presque jusqu'au sommet. Mais des mitrailleuses leur barraient le passage : ils cherchèrent un abri dans une dépression de terrain formant excavation. Les balles faisaient voler la terre à la crête du talus ; quelques hommes qui se levèrent eurent aussitôt le crâne fracassé ; des troupes allemandes qui se glissaient entre les buissons s'approchèrent par la droite et par la gauche. Se voyant sur le point d'être enveloppé, sans pouvoir opposer de résistance, le sous-lieutenant Mège se décida à se replier. Les

soldats descendirent vivement à travers les branchages et les pierres ; ceux qui étaient touchés par les balles roulaient dans les rochers.

Ils revinrent jusqu'au bas ; le Général de Division était sur la route. Il leur parla avec véhémence : « Abandonnerez-vous vos camarades qui sont là-haut ? Les laisserez-vous égorger par les Allemands ? Repartez, remontez... » Leur chef les rassembla et les emmena à nouveau. Comme ils gravissaient pour la deuxième fois les pentes, ils croisèrent le lieutenant Florent, envoyé par le chef de corps près du Général de Division et qui venait d'être blessé ; il marchait avec peine, il était sans képi, d'une pâleur mortelle, et le sang coulait par sa bouche. Ce spectacle impressionna fortement les soldats déjà très éprouvés, et qui remontaient à l'assaut sans grande confiance.

Pour les garder en main, le sous-lieutenant Mège les arrêta face à la crête à une dénivélation du terrain, d'où pendant longtemps, avant de reprendre leur marche, ils tiraillèrent sur les ennemis qui se laissaient apercevoir dans les clairières ou les sentiers. Ils firent là une quinzaine de prisonniers et tuèrent tout le personnel d'une mitrailleuse.

Un sous-officier de la compagnie s'offrit pour soutenir le lieutenant blessé et l'aider à marcher. Il voulut le conduire au poste de secours du régiment installé dans le village, mais le lieutenant refusa, faisant comprendre à mots entrecoupés qu'avant d'être pansé il devait parler au Général de Division près duquel il avait une mission à remplir. Il se fit donc mener vers lui ; cependant il ne put rien lui dire, car il perdit connaissance en arrivant.

Les compagnies du 5e bataillon qui n'avaient pas suivi le capitaine Jolivet avaient été envoyées par le Général beaucoup plus à gauche dans la direction de Roche pour défendre la ferme dite de Confrécourt, qui était très violemment attaquée. Il arriva ainsi que le chef de corps ne put faire connaître ni à ses subordonnés, ni à ses chefs la situation où il se trouvait et le plan qu'il avait formé ; il attendit en vain des renforts, et n'eut pas le moyen d'exécuter une manœuvre qui aurait pu rétablir la situation.

Dans ces conditions, toutes les tentatives faites à ce moment pour reprendre les crêtes au-dessus de Fontenoy échouèrent ; les Allemand, quoique perdant beaucoup de monde du fait de ces assauts répétés, purent continuer à descendre par le village.

Aussi la situation de la division française qui se trouvait sur la rive gauche

de l'Aisne devint extrêmement critique. Les troupes serrées entre la rivière et les lignes allemandes, ne pouvant ni s'échapper ni recevoir de renfort, placées sous les canons de la crête ii2, étaient en grand péril d'être détruites ou capturées. Vers neuf ou dix heures du matin, il y avait toutes les apparences que la tentative des ennemis allait être couronnée de succès.

Cependant plusieurs circonstances concoururent à leur enlever une victoire dont ils purent un moment se croire assurés. L'artillerie allemande, dès que l'infanterie fut descendue dans la vallée, se trouva contrainte de suspendre son feu : l'artillerie française, au contraire, ouvrit le sien. I] n'y avait alors que très peu de canons qui eussent passé l'Aisne ; la plus grande partie de l'artillerie était restée du côté gauche de la rivière sur les

hauteurs de Resson et cTAmbleny.

De là, les officiers inquiets suivirent longtemps avec leurs jumelles les mouvements insolites qui se produisaient sur le plateau de Nouvron ; ils n'étaient pas reliés par téléphone avec Fontenoy, et à travers le brouillard et la pluie du matin, ils ne distinguai ent pas les uniformes. Mais lorsque, le temps s 'étant élevé, ils reconnurent des formations allemandes, aussitôt par dessus la large vallée de l'Aisne, ils attaquèrent les troupes en marche. Bientôt des instructions précises leur arrivèrent.

Pendant plusieurs heures, toutes les pièces donnèrent à la fois ; on vida les naissons, on employa toutes les réserves de munitions ; les obus battirent [es pentes de Fontenoy, frappèrent les crêtes, allèrent jusque vers Nouvron chercher les fractions de l'arrière. Longtemps, les artilleurs gar-

dèrent de cette journée, un souvenir orgueilleux. Pendant la guerre de tranchées qui suivit, ils n'eurent plus de si belle occasion de constater les effets terribles de leur tir ; ce jour-là, racontèrent-ils, à une distance de cinq ou six kilomètres, sur ce plateau uni et dénudé, ils voyaient au bout de leurs lunettes les obus explosifs de 75 faire voler les bras et les têtes. Les mitrailleurs allemands, installés sur la hauteur, furent tués ou abandonnèrent leur poste ; l'artillerie se replia laissant des caissons qu'on retrouva le soir. Les renforts cessèrent d'arriver ; les troupes engagées dans le bois subirent de grosses pertes. Elles avaient beaucoup souffert aussi des attaques répétées faites par l'infanterie française ; dans la vallée elles avaient trouvé le pont vigoureusement défendu par les compagnies de Génie.

Elles commencèrent à battre en re-

traite. Pendant ce temps, une attaque poussée dans la direction du village de Roche, quoique menée avec une grande violence, échouait grâce à la défense héroïque de la ferme de Conf récourt.

La ferme de Confrécourt comprend Défende de la un vaste ensemble de constructions rr"Y^c y* situées à la lisière du plateau de Nouvron, non pas directement au-dessus de la vallée de l'Aisne, mais au bord d'une sorte d'échancrure profonde des pentes, d'un large ravin creusé par les eaux, au flanc de la montagne et descendant du côté du village de Roche. Il y a eu autrefois en cet endroit un monastère fortifié dont subsistent beaucoup de vestiges, notamment de puissantes murailles auxquelles s'appuient du côté sud les bâtiments de la ferme et qui se dressent d'une manière pittoresque au-

dessus du ravin. Plus bas, à droite et à gauche, des grottes spacieuses s'enfoncent dans les pentes boisées.

Cette ferme était le centre d'une grande exploitation agricole organisée de façon très moderne, elle était dotée d'un important outillage, machines de toutes sortes, installations d'eau, installations d'acétylène et d'électricité ; on y trouvait une riche habitation bourgeoise. Le plateau, qui s'étale au nord, ne portait jusqu'à une grande distance, aucune autre construction.

Confrécourt était depuis plusieurs jours occupé par les Français, qui avaient creusé des tranchées en avant.

Les troupes allemandes qui se dirigeaient sur Roche devaient nécessairement prendre pour premier objectif cette position importante qui barrait le passage.

L'attaque de Confrécourt se pro duisit plus tard que celle prononcée

sur Fontenoy ; elle commença vers 9 heures ; elle fut conduite par des forces importantes qu'il faut estimer au minimum à deux régiments. Les Français placés en avant dans les tranchées, qui faisaient partie du 216e de ligne, pris de flanc du côté de Fontenoy, furent refoulés dans la ferme, où ils organisèrent leur résistance. Ils étaient peu nombreux, une compagnie tout au plus ; mais dans les lignes françaises bientôt le mot d'ordre circula que Conf récourt était très menacé, qu'il importait de le défendre, de sorte que de côté et d'autre les fractions de divers régiments se portèrent vers la massive construction bien en vue sur la crête.

Une compagnie du 5 e bataillon du 238e, détachée du 104e de ligne et arrivée d'Argentan trois jours avant sous la conduite du lieutenant Lhoste, fut envoyée à Confrécourt par le

ioo PASSAGE DE L'AISNE

Général de Division. D'autre part, le commandant Roux, chef du 6e bataillon du 238e et le lieutenant Duc, qui étaient restés longtemps avec le chef de corps dans les taillis audessus de Fontenoy et qui l'avaient ensuite perdu de vue, finirent, en appuyant de plus en plus sur la gauche, par déboucher près de la ferme ; ils armèrent quelques soldats rassemblés en chemin. Il y eut ainsi quatre ou cinq cents hommes à Confrécourt ou dans le voisinage.

En hâte furent faits quelques aménagements. On occupa en avant de la ferme le verger protégé par un mur crénelé, on perça de meurtrières le toit d'un grand bâtiment qui flanquait la cour centrale, et on disposa une section dans le grenier. Des tireurs furent éparpillés dans tous les endroits d'où l'on pouvait faire utilement partir un coup de fusil ; on plaça en

réserve deux sections dans la cour.

Quelques officiers, pour se rendre :ompte de la situation, montèrent mr le pigeonnier, d'où le regard détendait au loin ; l'attaque allemande naintenant battait son plein ; ils découvraient à perte de vue sur le plateau des lignes déployées de fan- :assins qui avançaient, ondulant :omme des vagues ; et ils en supputent le nombre avec inquiétude.

L'artillerie lourde ennemie entra m jeu pour préparer et soutenir l'asaut. Son tir était bien réglé : le Dremier obus vint tomber sur le pigeonnier. Une partie du bâtiment ['écroula avec fracas ; des éclats de juiles et de pierres volèrent partout ; s pigeons, qui étaient très nombreux, échappèrent en masse, et ils ne cesèrent ensuite, durant tout le combat, e tournoyer avec grand bruit audessus de la ferme. L'infanterie en

même temps attaquait de toutes parts soit de front et à découvert sur le plateau, soit en s 'approchant sur les côtés à la faveur des bois. Nos soldats n'avaient reçu d'autre ordre que d'arrêter les assaillants par leur feu ; ils en abattaient en effet beaucoup, sans supporter eux-mêmes derrière leurs remparts de grosses pertes du fait dt la fusillade. Mais le nombre des ennemis augmentait pourtant sans cesse et d'autre part les obus de gros calibre qui tombaient sans discontinuer dans la ferme rendaient la position épou vantable.

A chaque instant des pans de mur des hangars, des toits s'effondraient Un obus pénétra et éclata dans le gre nier qui avait été percé de meur trières et où l'on avait placé un quarantaine de soldats ; tout s'écrouk beaucoup d'hommes furent enseveli sous les poutres ou dans les débri

de murailles. Par malheur, au rez-dechaussée de ce même bâtiment avait été installé un poste de secours où déjà s'étaient rassemblés de nombreux blessés ; au moment où le plafond s'écrasait, ils tentèrent de s'enfuir.

Beaucoup avaient des blessures qui ne leur permettaient que de se traîner à peine, ou leur rendaient chaque mouvement atrocement douloureux ; cependant tous ceux qui le purent s'élancèrent en troupe par la porte, ils se dispersèrent dans les cours, et poussaient des cris affreux. Blancs de la poussière des plâtres effondrés, sanglants, plusieurs entièrement nus parce qu'on les avait déshabillés pour les panser, ils remplissaient tous les combattants de pitié et d'horreur.

Autour de la ferme les ennemis réussissaient à s'approcher à très petite distance ; ils s'efforçaient de gagner les issues, et surtout la grande

porte de la cour qui s'ouvrait au nord face au plateau. Avec beaucoup de courage et d'élan ils s'avançaient jusqu'à une quinzaine de mètres, mais bien peu allaient plus loin : les soldats postés aux créneaux, aux fenêtres, sur les escaliers, dans tous les recoins, gardant leur sang-froid au milieu de cette tourmente, les fusillaient une fois venus là presque à bout portant.

Les défenseurs étaient résolus à tenir jusqu'à la dernière extrémité ; beaucoup, qui arrivaient des dépôts et qui voyaient les Allemands pour la première fois, étaient peut-être plus acharnés que les autres dans leur animosité. Il est à peu près inévitable, dans de tels combats, que les unités se mélangent et se désorganisent ; le commandement s'exerce avec difficulté et dans un rayon très petit ; on doit s'en remettre à la résolution, au courage, à l'initiative de chacun : les

officiers remarquèrent en cette circonstance combien les soldats, à peu près livrés à eux-mêmes, déployaient d'intelligente activité, se portant à propos aux endroits menacés, choisissant avec discernement les points d'où leur tir serait le plus efficace, enfin s 'adaptant spontanément aux besoins de la défense. Une batterie de 75 installée sur la gauche dans les bois, ouvrit le feu ; mais ses premiers coups trop courts frappèrent devant la ferme le verger que nous occupions et tuèrent du monde dans nos tranchées. On dut les évacuer ; on courut prévenir la batterie en passant derrière la ferme ; dés qu'ils virent le tir s'allonger, les soldats, de leur propre mouvement, s'élancèrent pour reprendre leurs postes. La lutte dura ainsi trois heures, avec des alternatives diverses, mais sans que faiblit ni l'attaque, ni la défense. Les cadavres

io6 PASSAGE DE L'AISNE

s'accumulaient autour de la ferme, et les ruines à l'intérieur.

On tenta une sortie ; elle ne réussit pas. Les provisions de cartouches diminuaient ; on voyait avec inquiétude approcher le moment où elles seraient épuisées tout à fait ; on les économisa ; on ramassa de tous côtés celles des blessés et des morts. Mais il parut enfin que l'ardeur des Allemands commençait à se refroidir ; ils changèrent de tactique ; au lieu d'attaquer de front et de vouloir à tout prix emporter la position d'assaut, la plupart maintenant préféraient tirer à distance sur les défenseurs, et ils se dissimulèrent dans les tranchées des alentours. En particulier ils se tassèrent en nombre dans un silo pour betteraves qui affectait à peu près la forme d'une vaste tranchée. Sans doute leurs officiers cherchaient toujours à les entraîner : un colonel s'ap-

procha presque jusqu'au seuil de la grande porte et périt là. Mais lorsque le feu de notre artillerie fut bien réglé, ils mirent à se terrer plus de soin encore. Mal leur en prit cependant, car beaucoup de ces tranchées où ils s'abritaient, étant à peu près parallèles à la façade de la ferme, se trouvèrent prises en enfilade par les obus venus de la gauche, qui fauchaient tout sur de longues distances. Plusieurs vinrent éclater dans le silo, détruisant entièrement ce qui était caché : on le trouva ensuite bourré de cadavres. La batterie tirait sans relâche, les obus allèrent aussi frapper les troupes circulant au loin sur le plateau. A partir de ce moment, les lignes ennemies, jusque-là régulières, ordonnées, animées d'un mouvement uniforme et d'un même élan, se déformèrent, se rompirent, et l'on vit des groupes qui se retiraient.

Sur la gauche de Confrécourt, un bataillon de chasseurs à pied déboucha tout à coup, venant du village de Vingré. Ils opérèrent avec rapidité.

Ils manœuvraient bien, arrivant par lignes de tirailleurs successives, courant, se couchant, se relevant, les fractions se soutenant les unes les autres par leur feu. Tout de suite le chef de bataillon fut frappé d'une balle, on le releva, on l'emporta sur une civière, grièvement blessé. Les Allemands, pris de flanc, lâchèrent pied ; beaucoup, qui restèrent cachés dans les tranchées, y furent trouvés et tués. Le terrain en avant de Confrécourt fut déblayé en peu d'intants.

Une partie des défenseurs sortit baïonnette au canon sous la conduite des lieutenants Duc et Lhoste, afin de se joindre aux chasseurs et de poursuivre cet avantage. Ils s'avancèrent de quelques centaines de mètres, sans

rencontrer grande résistance. Ils firent des prisonniers ; plusieurs fois ils virent émerger et s'agiter au-dessus des tranchées des fusils au bout desquels se déployait un mouchoir blanc : là se trouvait un groupe d'ennemis désireux de capituler.

C'était maintenant sur tout le plateau, après le débordement du matin, un mouvement général de reflux ; à l'horizon, sur la route qui mène de Fontenoy à Nouvron, des masses allemandes en colonne se retiraient rapidement, poursuivies par nos obus. Le temps était redevenu très beau ; le soleil déclinait déjà ; et à travers l'atmosphère encore humide de la longue pluie du matin, il projetait sur la vaste étendue des rayons obliques.

Le détachement qui s'était porté en avant aperçut à droite de la ferme une troupe ennemie importante qui s'engagea dans le bois. On prévint le com-

no PASSAGE DE L'AISNE

mandant Roux, qui se porta de ce côté avec une partie de l'effectif dont il disposait. On battit les pentes du plateau ; on parvint à l'une des grottes, dite grotte de la Champignonnière.

Les Allemands signalés étaient là :

mais ils n'avaient aucune envie de combattre ; ceux qui étaient au seuil de la grotte, dès qu'ils virent approcher les Français, s'avancèrent en jetant leurs armes et levant les mains ; derrière eux apparurent leurs camarades qui, à mesure qu'ils sortaient, faisaient de même. On en compta 112.

Ils se montrèrent dociles à l'excès ; on leur donna l'ordre de se mettre en rang par quatre : les gradés se précipitèrent pour compter les files, placer les hommes, bousculant les retardataires et les maladroits. On les dirigea sur l'arrière après les avoir réunis à ceux ramassés devant la ferme.

Le commandant Roux, enhardi

JOURNÉE DU 20 SEPTEMBRE m

par ce succès, poursuivit sa marche sur la droite en remontant vers la lisière du plateau. Quand on fut là on vit arriver de loin une compagnie allemande, restée probablement en réserve dans quelque tranchée, qui paraissait intacte, 200 hommes au moins, bien commandée, bien fractionnée, qui s'approchait en manœuvrant. En raison de l'événement précédent, on supposa, malgré certaines apparences, que ceux-là aussi accouraient pour se rendre ; aussi on s'abstint de tirer sur eux. Mais lorsqu'ils furent parvenus à bonne distance, ils déchargèrent soudain leurs fusils et tuèrent dix des nôtres. On rentra dans le bois, ils s'y élancèrent. Mais quand ils aperçurent Confrécourt avec ses fortes murailles et ses défenses organisées, ils renoncèrent à passer plus loin, et retournèrent sur le plateau.

ii2 PASSAGE DE L'AISNE

Fin A cette heure-là, le chef de corps,

de Combat. apr£s avoir vainement attendu qu'on lui envoyât des renforts, avait réussi pourtant à constituer autour de lui une troupe avec laquelle il s'efforçait de couper la route aux Allemands en retraite.

Le premier noyau de ce groupe avait été formé par une section de cinquante hommes commandée par un sous-lieutenant, qu'il avait aperçue sur les flancs de la vallée. Il leur avait fait des signaux, et les avait mandés près de lui en leur envoyant un sousofficier. Puis, exécutant le dessein qu'il avait formé depuis le matin, il suivit la crête, sortit mieux du bois et se mit à longer le bord du plateau du côté des tranchées perdues, de manière à se rendre au-dessus de Fontenoy.

Dès qu'il fut venu en terrain découvert, il aperçut à gauche une com-

pagnie allemande déployée qui, appuyée à un petit talus, tirait dans la direction de Confrécourt ; on ouvrit brusquement un feu à répétition sur cette troupe, qui, prise ainsi à revers, s'éparpilla et disparut en quelques instants. On fit également des feux sur des détachements plus ou moins considérables qui circulaient sur le plateau et qui, surpris chaque fois de cette attaque imprévue paraissant sortir du milieu de leurs lignes, se retiraient immédiatement. Çà et là on rencontra des Allemands isolés qui se rendirent, une quinzaine, notamment un adjudant qui amené devant le commandant Maillard se mit à se lamenter : « Quelle horrible guerre !

J'ai trois enfants. J'espère que vous serez bons pour nous. » Le commandant lui répondit : « Rassurez- vous, les Français sont toujours bons. » L'artillerie française ne tirait plus ; au

ii4 PASSAGE DE L'AISNE

bord des bois gisaient en grand nombre des blessés et des morts.

Le détachement grossit peu à peu par l'adjonction de petits groupes qui, çà et là, sortaient des bois. Le chef de corps fit annoncer au Général de Division qu'il était à un kilomètre environ des tranchées et continuait sa marche.

Le Général, instruit déjà des heureux effets de l'artillerie, avait envoyé vers Port-Fontenoy un officier porteur d'un pli destiné à la première troupe qu'il rencontrerait. Ce pli contenait l'ordre d'aller de suite occuper le terrain que les Allemands étaient en train d'évacuer sous les obus. La missive fut remise au souslieutenant Mège, qui était posté à mi-côte avec le reste de sa compa-l gnie, et qui, obéissant aussitôt, partill une fois de plus vers les crêtes. Il fui suivi bientôt par un bataillon du 305

qui n'avait pas encore combattu et que le Général, dès qu'il eût reçu le message du commandant Maillard, lui envoya avec la mission de dégager les pentes au sud de Fontenoy. Le commandant le divisa en deux parts :

deux des compagnies fractionnées en petites colonnes parallèles battirent les bois à flanc de coteau ; les deux autres compagnies suivirent le bord du plateau, puis furent dirigées vers les tranchées où la surprise avait eu lieu le matin. Les Allemands se reïrèrent de plus en plus vers la droite, tt ainsi ils réussirent pour la plupart 1 s'échapper. Lorsque ceux qui occupaient les tranchées enlevées par eux e matin, entendirent les Français qui ipprochaient au pas de course, ils les • évacuèrent sans résistance, et ils se il replièrent du côté de Nouvron à la itjaveur de l'obscurité.

e| La nuit tombait. Maintenant de

n6 PASSAGE DE L'AISNE

tous côtés des fractions de compagnies, des éléments épars des divers régiments de la Division, désagrégées dans la lutte, affluaient à la lisière des bois ; on les rassembla, on reconstitua comme on put des groupes pour occuper les tranchées et en assurer la défense. Les soldats, qui étaient debout depuis minuit, qui n'avaient eu durant toute cette journée d'autre aliment que les quelques vivres de réserve que pouvaient contenir encore les sacs après des jours nombreux d'abstinence, se voyaient ce soir-là encore, avant une longue et dangereuse nuit de veille, réduits à ne prendre aucun repas. Beaucoup se plaignirent auprès du chef de corps qui, tout en avouant son impuissance à ravitailler à cette heure le régiment, leur dit de sa voix forte qui retentissait au loin sur le plateau : « Eh bien, la Gloire sera votre nourriture... »

On se réjouissait d'un succès qui

quelques heures plus tôt avait paru

inespéré. On reprenait avec plaisir

possession de ses tranchées qu'on avait

:onsidérées comme perdues. Les chefs

Drévoyaient pour la nuit un retour

offensif des Allemands ; mais ce re-

:our ne se produisit pas ; sans aucun

doute leurs troupes étaient beaucoup

dIus désorganisées et réduites que les

lôtres, parmi lesquelles cependant on

^ut de la peine à trouver une seule

fraction à peu près régulièrement

constituée. Un grand nombre des

officiers avaient été tués ou blessés ;

l ne restait des anciens du régiment

[ue trois sur onze présents le matin,

t encore le commandant Roux était

emeuré à Conf récourt avec quelques

ommes, loin du reste du régiment.

e commandant Maillard en arrivant

son ancienne place dans la tranchée

trouva les corps du chef de batail-

n8 PASSAGE DE L'AISNE

Ion du 305e et de son sous-officier; adjoint, dont la gorge avait été ouverte par un coup de baïonnette.

On veilla toute la nuit, avec le système ordinaire de sentinelles et de guetteurs.

Les soldats luttaient de leur mieux contre une fatigue qui dépassait leurs forces ; certains, envahis par le sommeil tandis qu'ils se tenaient debout, le fusil posé au bord de la tranchée, tombaient tout à coup sur le sol. Parfois un coup de feu éclatait, amenant une fusillade qui grandissait, s'amplifiait, puis diminuait, pour renaître ensuite brusquement avec fracas. A plusieurs reprises, dans l'obscurité très noire, on crut voir approcher les Allemands. En prêtant l'oreille, on entendit à peu de distance aux alentours du village de Nouvron le roulement d'interminables convois qui passaient au trot sur les routes, parm:

des coups de sifflet et des aboiements de chiens. Longue nuit tragique, emplie surtout, comme il arrive chaque fois au soir des batailles, par les gémissements infinis des blessés.

Les tranchées mêmes où les soldats veillaient étaient encombrées des blessés et des morts tombés dans l'attaque du matin. La plupart avaient été frappés à coups de baïonnette ; beaucoup, qui vivaient encore, avaient la poitrine traversée. On ne put les snlever que le lendemain. Ils se plaignaient faiblement en général, à mi- /oix, demandant seulement qu'on les îidât à changer de position ou qu'on [eur donnât à boire. Certains, après a première blessure qui les avait étenlus sur le sol, en avaient reçu d'aures des soldats venus en deuxième >u troisième ligne. Ils avaient été ilépouillés de leur argent ; ils avaient u achever d'autres blessés autour

d'eux, et gardaient de la multitude d'hommes qui les avaient approchés, touchés, palpés, ou bien qu'ils avaient vus simplement passer autour ou au-dessus d'eux un souvenir épouvanté.

Beaucoup d'autres, épars à travers les champs et invisibles dans la nuit, du soir jusqu'au matin ne cessèrent de crier par souffrance ou dans le délire. Ceux-là étaient pour la plupart des Allemands, les Français ayant été atteints dans la tranchée même. On entendait çà et là : « Mein Gott !

Mein Gott ! » et parfois quelques fragments de cantiques indéfiniment répétés. Les blessés qui crient ont presque tous la même voix, une voix un peu grêle, presque puérile, haute, aiguë. Un grand nombre étaient tombés entre les deux lignes ; ils tâchaient de fuir la fusillade à laquelle ils étaient exposés de toutes parts, et parfois ils

apparaissaient brusquement au glacis de nos tranchées, vers lesquelles ils venaient en se traînant chercher un abri.

C'est surtout en avant de la ferme de Confrécourt que le champ de bataille offrait un spectacle d'horreur. Là, sur une vaste étendue, les blessés, les morts étaient extrêmement nombreux, Allemands en général. Quand on voulut occuper les tranchées, il fallut en retirer les cadavres qu'elles contenaient. Affreux travail, pour lequel beaucoup qui avaient vaillamment combattu manquaient de courage ; quelquefois ceux qu'on avait pris pour un cadavre et qu'on jetait sur le tas, se mettaient à se plaindre distinctement. Là c'était surtout l'artillerie qui avait donné ; les blessures étaient beaucoup plus terribles que celles faites par les baïonnettes ou par les balles ; c'étaient de

vastes plaies béantes, les membres arrachés par les obus, des visages fracassés ne formant plus qu'un moignon sanglant.

Beaucoup des blessés allemands s'étaient réfugiés derrière une meule de paille qui pouvait leur offrir un abri ; en ce point le sol en était littéralement couvert ; au cours de la nuit, les Français, venant même de loin, allaient sans cesse chercher de la paille à cette meule ; et la circulation continuelle qui avait lieu parmi les blessés ou sur eux, faisait monter de cet endroit de longues et effroyables clameurs. On en voyait quelquefois se dresser, qui levaient les bras au ciel et couraient ainsi sur une vingtaine de mètres pour s'abattre ensuite en poussant de grands cris.

Le lendemain matin le jour se leva très beau. Le ciel n'avait plus un nuage. Vers 8 heures, les fractions qui

avaient passé la nuit dans les tranchées furent relevées par des troupes fraîches. Toutefois, les débris du 238e restèrent sur le plateau. Le bataillon du 305e, qui n'avait pas souffert du combat, resta à la disposition du commandant Maillard ; il lui fit occuper une partie des tranchées de première ligne, afin de pouvoir à l'arrière reconstituer les unités de son régiment. Il passa celles-ci en revue aux premières clartés du jour. C'est alors que Ton constata combien la bataille avait été meurtrière et avait éprouvé le régiment.

Voici d'après la situation de prise d'armes des compagnies à la date du 21 septembre, ce qu'étaient devenus les effectifs :

17e cie, s.-lieut. Harmet (promus la veille) 83 h. 18e — — Vial — 80

!çe — — Mège — 115

20e — — Ginet 101

21e — sergent Reynaud 61

22e cie, adjud* Soupizet 42 h.

23 e — — Monier 40

24e — sergent Pichon 62

104e — adjud* Ledenetz 25

Trois compagnies furent postées en première ligne, les cinq autres prirent position en réserve sur le bord du plateau, sur un terrain légèrement en pente et échappant aux vues. On fit là plusieurs lignes de tranchées à côté les unes des autres ; les compagnies s'y occupèrent dès le matin. Le sol était là difficile à fouiller, beaucoup plus rocailleux et résistant que dans les autres parties du plateau ; néanmoins, sous le beau soleil tout le monde travailla avec beaucoup d'entrain. Le commandant Maillard fit rechercher et relever les morts qui se trouvaient aux alentours ; on creusa aussi pour eux une fosse au bord du bois, non loin des tranchées que se faisaient les vivants.

Sur ce seul coin du plateau gisaient une trentaine de cadavres français, convulsés et sanglants. Par ce matin calme et clair on circulait, on se promenait au milieu d'eux avec cette sorte d'indifférence que la guerre amène très vite. C'était pourtant bien à ceux dont les jours s'étaient terminés là qu'on devait de fouler encore ce sol reconquis ; on ne l'ignorait pas, on savait que leur sacrifice était sans prix, et appelait quelque apothéose future et grandiose.

Le drapeau fut planté et déployé sur le bord de la fosse tandis qu'on apportait les corps. Quand on les eut couchés côte à côte, le commandant Maillard fit sortir en armes de sa tranchée la compagnie la plus proche.

Elle rendit les honneurs. Tout le régiment assistait à la cérémonie au bord des tranchées.

Le chef de corps, avant qu'on jetât

i26 PASSAGE DE L'AISNE

la terre sur les morts, rappela pour quelle grande cause ils étaient là.

Ensuite, il commanda de crier d'une seule voix : « Vive la France ! » et la clameur dut retentir jusque dans les lignes allemandes.

Le drapeau fut ensuite reporté sur la tranchée et planté tout droit à remplacement qu'occupait le commandant.

Page 1