‹ Le passage de l'AisneChapitre 2 sur 3 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

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son temps , II voulait les comprendre, et la méditation était pour lui une manière plus sûre de les saisir. Qui, durant V avant-guerre, écrivit une page plus pénétrante, plus prophétique que celleci?

« Jamais une époque plus molle et plus pacifique et ayant plus soigneusement, plus savamment, plus amoureusement forgé l'outil de destruction et d'asservissement.

Et non pas la révolution dont on nous menace, qui n'est qu'une volonté d'accroissement de cette organisation et de cette paix, qui est de la solidarité intensifiée, devenue violente pour se parfaire, mais des bouleversements d'autre sorte. — Peut-être quelque longue et terrible tourmente, qui apportera un but, un idéal, c'est-à-dire une volonté de toute autre race que celle qui nous occupe, le mépris de la douleur,

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le sacrifice égoïstement exigé, et par une grandeur d'ordre non moral , qui exalte et que veut être obéie.

Peut-être quelque fléau de Dieu, quelque nouvel Attila, quelque Napoléon. On s'imagine trop qu'une carrière dévastatrice et créatrice comme fut celle de Napoléon est impossible, alors que jamais cela ne fut plus facile et que rien n'est plus près du plus grand bouleversement que la confiance en la plus grande paix.

Certes l'arme est prête — et l'enclume aussi. »

Le z août 1914, Emile Clermont, remplaçant le maire absent en son village, fit sonner le tocsin pour avertir les paysans aux champs. Il les vit, il leur parla, et fut heureux de leur courage. Il était trop bien né pour ne pas répondre par un consentement absolu à

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l'appel de son pays. Sergent au 238e d'Infanterie, il rejoignit son corps le troisième jour. Il dut faire nettoyer des salles, habiller, nourrir des hommes. Il s'appliqua à ces tâches nonobstant r aversion qu'il sentait toujours pour la vie active et le contact du peuple. « Moi, si occupé, si chargé, si éloigné des choses simples, si tourmenté»..» 77 s'en rapproche, il accepte de simples | devoirs, et s'en trouve grandi.

Au début de septembre, tandis qu'on se battait sur la Marne, il reçoit l'ordre de monter au front avec un détachement de renfort. « A Versailles, écrit-il, nous commençâmes d'éprouver je ne sais quoi d'angoissé... Vers 11 heures du soir, arrêt dans une gare immense que je n'ai pas reconnue ; le projecteur de la Tour Eiffel et ceux des forts causèrent une grande et haute impression tragique. Gare déserte et noire : on alla chercher de l'eau. » Le

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lendemain ,- il est au jeu. Son train , ?nal dirigé^ va jusque sous les balles ; des hommes sont blessés et tombent en débarquant, « La réalité sentie à plein, d'une autre manière, comme une Némésis impitoyable. »

Alors commence le récit qui occupe ce Cahier,

Ce récita Emile Clermont V écrivit sur V ordre de son colonel. L'un des plus solitaires d'entre nos écrivains se jait ainsij par discipline) historiographe militaire) et le lecteur jugera que cette discipline ne le diminue pas.

Inscrivons pourtant) dans la marge, une notation plus intime. La voici, tirée d'une lettre : « Les premiers jours de mon entrée dans la guerre avaient été épouvantables ; on se battait avec jureur sur ce plateau où l'on semble

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avoir maintenant renoncé, de part et d'autre, à se faire plus que ces petites méchancetés consistant à tuer ou à blesser des hommes. On a amené depuis quelques jours, chez nous, des canons dont les obus font voler, en tombant, des colonnes de terre et de cailloux, fouillant ainsi les tranchées. On voit cela avec horreur... »

Nous ne laisserons pas Clermont où son récit nous laisse. Il va mourir, nous le suivrons. Sa mort est proche, non imminente. Clermont n'a pas connu, comme un Fournier, un Psichari, un Péguy, le sacrifice éclatant des premières batodlles. Il a vécu quinze mois dans la tranchée. Il a vu, après l'élan initial, les premiers fléchissements et dans la guerre même le recommencement des bassesses. « On disait au

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début : quelle vie plus belle nous préparons à ceux qui viendront après nous!... Mais maintenant un lourd voile commence à tomber sur V avenir ; non, ce n'est pas cette splendeur, ce ne sera pas cette aurore. » Sa pensée, pourtant si avertie, si retenue, s'était un peu exaltée ; il avait cru, semble-t-il, qu'un droit nouveau pouvait sortir de la routine des massacres. Il se prend à mieux réfléchir, il trouve cette sobre pensée : « // ne faudra pas avoir trop de jeunesse et de joie en France après la guerre ; il faudra penser davantage à ceux qui sont morts. On dit trop : nous bâtissons une maison nouvelle... Pour ceux qui réfléchissent % est-ce une France nouvelle, une base nouvelle de la culture, de V instruction, de la philosophie qu'il faut trouver ? Il y aurait plus de grandeur, malgré les apparences, à revenir simplement aux choses interrompues. )> Penser aux morts : lui-même

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y pense , et mesure la faiblesse du lien qui Vattache encore aux vivants. Il considère les jeunes corps abîmés et rendus à la terre. Il se doute que parmi ces jeunes corps le sien sera bientôt.

« ... Ce qui choque le plus, c'est V injustice y V injustice universelle et totale... Peine profonde devant tout ce qui n'a pas accompli son destin. » Ainsi Clermont, dans la guerre même, retrouve ses problèmes, et, sans négliger les tâches ni fléchir au devoir, il redevient V homme qu'il avait été, le méditatif, l'analyste attentif ; il se penche vers la croyance, et peut-être enfin se décide pour elle. En août 1915, il trace le plan du dernier livre qu'il ait conçu : In mernoriam. Quelle mémoire, sinon la sienne ? In memoriam racontera, la vie d'un combattant tombé ; une sœur tiendra la plume. Quelle sœur, sinon la sienne ?

« Celle qui est là pour les intercessions.., » Dans peu de mois, Mademoi-

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selle Louise Clermont , déchiffrant les notes fraternelles, entendra cet appel d 'outre-tombe , et elle écrira un beau livre oit Emile Clermont nous paraît éclairé par Vardeur d*une foi quHl avait enviée \

En mars 1916, il tombe. Un obus F écrase tandis quHl fait rentrer ses hommes dans leurs abris pour les mettre à couvert contre un bombardement, « Libéré par la mort, mort militaire, mort par la guerre — de cette manière que je n'avais pas prévue, qui sort de tous les cadres et de toutes les lois, mais belle, mais volontaire. »

1. Emile Clermont, sa vie, son œuvre. — Correspondance. — Journal de route, — Notes et fragments inédits. Préface de Maurice Barrés.

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