SILVIA, SEULE
(Silvia, en déshabillé blanc, est accoudée sur la rampe de pierre sculptée de la terrasse, et contemple, rêveuse, le paysage.)
Que l'amour soit maudit ! Je ne puis plus pleurer,
{Elle descend lentement la pente douce.) J'ai passé ma jeunesse à me faire adorer.
Je suis la froide et la méchante souveraine.
Tous, ils baisent ma main comme une main de reine,
Humbles, sans que jamais, par un frisson vainqueur,
La chaleur du baiser m'ait monté jusqu'au cœur.
Qui le croirait pourtant ? La Silvia s'ennuie.
Et toujours cet azur banal. Deux mois sans pluie!
Toujours les belles nuits et le tranquille été.
Vraiment, le ciel m'en veut et s'est mis du côté
Des poètes et des donneurs de sérénades.
Il leur offre à loisir les comparaisons fades;
Et mon nom va rimer, à la fin des sonnets,
Avec toutes les fleurs où je me reconnais.
Et cependant je suis l'idole, et l'on envie
Tous ces flatteurs courbés que traîne la Silvie
Dans le sillon que laisse en passant son dédain.
L'aventurier toscan, alourdi de butin,
Vient jeter à mes pieds les anneaux et les chaînes.
L'orgueilleux podestat et l'argentier de Gênes
Luttent à qui pourra troubler mes yeux sereins
En ouvrant devant eux la splendeur des écrins.
Mais nul ne m'a cause même de la surprise.
Ah! c'est que je les hais comme je les méprise,
Tous ces hommes au cœur aisément contenté,
Dont le désir me veut moins que la vanité.
Je soutfre. Vivre ainsi, sans amour, est-ce vivre?
Je n'ai rien, ni la fleur qui sèche dans un livre,
Ni les cheveux gardés, ni le mot si touchant
Auquel, tous les minuits, on pense en se couchant.
Ma vie est sans plaisirs comme elle est sans alarmes, Hélas! et j'ai perdu jusqu'au secret des larmes! Oh! comme je suis triste!
(Montrant la ville au loin.)
Et dire que voici Florence, et que la nuit est si pure, et qu'ainsi Q.ue moi, sous quelque toit de la ville, peut-être, Le regard dans le ciel, le coude à sa fenêtre, Soupire et rêve un pauvre et timide écolier Qui m'a vue une fois et n'a pu m'oublier. Et me garde un amour dont je ne suis plus digne. Oh! qu'il n'espère pas que mon cœur se résigne A le laisser partir, celui-là, si jamais Il vient dans mon chemin fatal. Je lui promets Q.ue je ne serai plus la seule malheureuse Et que je n'entends pas faire la généreuse!
ZA.NETTO, chantant dans le lointain.
Mignonne, voici l'avril !
Le soleil revient d'exil; Tous les nids sont en querelles.
L'air est pur, le ciel léger.
Et partout on voit neiger Des plumes de tourterelles.
Tout, jusqu'à cette voix si fraîche dans la nuit,
M'irrite. La gaieté des autres me poursuit.
Je suis triste et maudis le printemps; il le chante.
ZANETTO, dont la voix se rapproche.
Prends, pour que nous nous trouvions, Le chemin des papillons Et des frêles demoiselles.
Viens, car tu sais qu'on t'attend Sous le bois, près de l'étang Où vont boire les gazelles.
SILVIA
La mélodie est douce et la voix est touchante; Mais je ne comprends plus tous ces riens amoureux. Rentrons. Il faut laisser la place aux gens heureux.
(Elle remonte lentement sur la terrasse, en regardant, distraite, du côté d^où venait la voix. Zanetto, sa guitare sur Vépaule et portant sous son bras son manteau qui traîne dans Vherbe, entre gaiement, sans voir Silvia.)