SILVIA, SUR LA TERRASSE, ZANETTO
ZANETTO
Vivent les nuits d'été pour faire un bon voyage ! Le soir, on a soupe dans quelque humble village, Sous la treille, devant les splendeurs du couchant ; Et l'on part au lever de la lune. En marchant, On chante, et l'on oublie, en chantant, la fatigue. Vivent les nuits d'été quand le ciel est prodigue De clartés, et que l'astre au regard presque humain Vous sourit à travers les arbres du chemin ! Vivent les nuits de juin et vive l'espérance ! M'y voici. Dès demain, je saurai si Florence Aime toujours le luth et les chansons d'amour. Mais nous sommes encor bien loin du petit jour; Et quand on est ainsi vêtu de vieille serge
(Montrant sa guitare)
Et qu'on porte ceci sur l'épaule, l'auberge
Est sourde au poing qui frappe et s'ouvre avec ennui.
Où pourrais-je donc bien me coucher aujourd'hui ?
(// aperçoit le banc.)
Ce vieux banc? Oui. C'est dur. Mais la nuit est si douce !
Et puis je les connais les oreillers de mousse : On y dort, et, si l'on a froid dans son sommeil; Le matin on se chauffe en dansant au soleil.
(// se dispose à dormir sur le banc.)
C'est égal, on est mieux entre deux draps de toile. Cette nuit, je te prends pour gîte, ô belle étoile, Auberge du bon Dieu qui fait toujours crédit.
(// s'étend sur le banc, à demi caché dans son manteau, et ferme les yeux.)
siLV I A, regardant du haut de la terrasse.
Pauvre enfant ! C'est qu'il va faire comme il le dit. Et moi qui me plaignais que la nuit fût si belle. Comme je suis méchante!
(Elle descend rapidement la pente.)
Il faut que je l'appelle.
Car je manque au devoir de l'hospitalité. On est ainsi pourtant. On se plaint de l'été Parce qu'on est en proie à la mélancolie ; On voudrait que la nuit fût sombre, et l'on oublie Tous ces pauvres errants que le sort négligea Et qui n'ont pas d'abri.
{Regardant Zanetto endormi.)
Mais c'est qu'il dort déjà !
Pauvre petit! il a sans doute l'habitude.
Mais quoi donc? Ce silence et cette solitude,
Cette nuit parfumée et cet enfant qui dort,
Me troublent. On dirait que mon cœur bat plus fort
Et qu'une émotion nouvelle le soulève.
Ah ! je suis folle 1
(Regardant Zanetto de plus près.)
Hélas ! il ressemble à mon rêve.
(^Lui prenant doucement la main.)
Allons! réveillez-vous. L'air du soir est mauvais.
ZANETTO, s^éveillant et regardant Silvia avec une admiration étonnée.
Une fée! — Ah! c'était de vous que je rêvais, Car mon sommeil était plein de visions blanches.
Bah ! c'était un rayon d'étoile entre les branches.
ZANETTO
Non, et c'est bien en vous mon rêve que je vois, Car il me semble aussi connaître votre voix; Quand on dort, on ne peut savoir, mais on devine ; Et j'entendais un bruit de musique divine.
SILVIA
Ce que vous avez pris sans doute pour des mots Mélodieux, c'était, dans les sombres rameaux, Le murmure que fait en s'envolant la brise.
ZANETTO
Mais qui donc êtes-vous alors ?
SILVIA
Une surprise Qui vient vous proposer repas et gîte enfin, Si vous avez sommeil et si vous avez faim.
ZANETTo, la regardant toujours.
Merci. J'ai soupe tard et je n'ai plus envie De dormir.
SILVIA, à part.
Sois clémente, ô cruelle Silvie!
Aujourd'hui souviens-toi que tout te le défend, Que ton amour fait mal et que c'est un enfant.
(Haut.)
Et n'ai-je pas le droit de chercher à connaître Celui qui prétendait dormir sous ma fenêtre?
ZANETTO
Si fait. Je ne veux pas garder l'incognito.
Je suis musicien et j'ai nom Zanetto.
Depuis l'enfance, étant d'un naturel nomade,
Je voyage. Ma vie est une promenade.
Je crois n'avoir jamais dormi trois jours entiers
Sous un toit, et je vis de vingt petits métiers
Dont on n'a pas besoin. Mais, pour être sincère,
L'inutile, ici-bas, c'est le plus nécessaire.
Je sais faire glisser un bateau sur le lac.
Et, pour placer la courbe exquise d'un hamac.
Choisir dans le jardin les branches les plus souples j
Je sais condoire aussi les lévriers par couples
Et dompter un cheval rétif. Je sais encor
Jongler dans un sonnet avec les rimes d'or,
Et suis de plus, mérite assurément très-rare,
Eleveur de faucons et maître de guitare.
siLviA, souriant
Toutes professions à dîner rarement, N'est-ce pas?
ZANETTO
Oh ! bien moins qu'on ne croirait vraiment. Pourtant, c'est vrai, je suis un être peu pratique.
L'heare de mes repas est très-problématique, Et je suis quelquefois forcé de l'oublier Alors que le pays m'est inhospitalier.
Souvent, loin des maisons banales où vous êtes, Assis au fond des bois, j'ai dîné de noisettes ; Mais cela m'a donné l'âme d'un écureuil. Et puis presque partout on me fait bon accueil. Je tiens si peu de place et veux si peu de chose ! J'entre dans les châteaux, le soir, et je propose De dire une chanson pendant qu'on va souper. Tout en chantant, je vois le maître découper Le quartier de chevreuil et la volaille grasse ; Et ma voix en a plus de moelleux et de grâce. Je lance aux plats fumants de longs regards amis; On comprend, et voilà que mon couvert est mis.
J'entends; et vous allez à Florence sans doute?
ZANETTO
Sans doute? Non. Je vais par là; mais, si la route Se croise de chemins qui me semblent meilleurs, Eh bien, je prends le plus charmant et vais ailleurs. J'ai mon caprice pour seul guide, et je voyage Comme la feuille morte et comme le nuage. Je suis vraiment celui qui vient on ne sait d'où
Et qui n'a pas de but, le poète, le fou, Avide seulement d'horizon et d'espace, Celui qui suit au ciel les oiseaux, et qui passe. On n'entend qu'une fois mes refrains familiers. Je m'arrête un instant pour cueillir aux halliers Des lianes en fleurs dont j'orne ma guitare, Puis je repars. Je suis le voyageur bizarre Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans, Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants. Quand il pleut, je me mets sous l'épaisse feuillée, Et je sors, ruisselant, de la forêt mouillée, Pour courir du côté riant de l'arc en ciel. Ne la cherchant jamais, je trouve naturel De n'avoir pas encor rencontré la fortune. Je suis le pèlerin qui marche sous la lune, Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué, Va toujours et n'est pas encore fatigué.
Et n'avez-vous songé jamais à faire halte? Dans celte folle course où votre esprit s'exalte A rêver le douteux espoir du lendemain, N'avez-vous donc jamais, au tournant du chemin, Aperçu la maison calme, toute petite Et blanche sous le pampre et sous la clématite, Avec son bon vieux chien qui dort près du portail Et sa fenêtre dont s'entr'ouvre le vitrail
Pour montrer le profil pur et le fin corsage
D'une enfant qui vous donne un bonjour au passage?
ZANETTO
Quelquefois. Mais j'ai cru toujours que mes chansons
Feraient, comme en jetant des pierres aux buissons
On en fait s'échapper tout un nid de vipères,
Sortir de ces logis les tuteurs et les pères.
Or, avec cet aspect de franc bohémien,
Je suis peu de leur goût, comme ils sont peu du mien
Et j'aime autant laisser tranquilles les familles.
Quoi ? vous ne rêviez pas lorsque les jeunes filles Vous lançaient en riant les fleurs de leurs corsets?
ZANETTO
A quoi bon ? J'envoyais un baiser et passais. Et puis, je vous dirai, ma liberté m'est chère. Si j'aimais, je perdrais cette marche légère; Et, tant que je pourrai, je n'aurai pour fardeaux Que ma plume au bonnet et ma guitare au dos. Un amour dans le cœur, c'est un si lourd bagage !
Vous êtes un oiseau qu'on ne peut mettre en cage?
ZANETTO
Jamais.
Et qui pourtant fera son nid un jour, N'est-il pas vrai?
ZANETTO
Non, non. J'ai trop peur de l'amour.
Ah! vous ne savez pas. C'est une douce chose De s'arrêter ainsi qu'un papillon se pose, D'aller, de revenir, si l'on veut, sur ses pas, Et puis de repartir ensuite.
Ce n'est pas Le bonheur. Ainsi donc, vous venez à Florence, Mais vous n'êtes guidé par aucune espérance. Vous venez, le hasard vous tenant par la main, Parce que vous avez trouvé doux le chemin, Ou que, dans l'air du soir, à votre loi fidèle,
Vous suivîtes de loin le vol d'une hirondelle, Ou que la brise hier de ce côté souffla ?
ZANETTO
A peu près.
SILVI A,
Ce n'est donc pas tout à fait cela.
Auriez-vous un projet?
ZANETTO
Si vague.
SI LVI A
Mais encore?
ZA NETTO
Ce que demain pour moi doit être, je l'ignore.
SILVIA
Si je puis vous aider?
ZA N ETTO.
Il n'en est pas besoin,
— ai —
Et peut-être, après tout, n'irai-je pas plus loin. Ecoutez. Il me vient en tête une chimère. Les êtres comme moi n'ont ni père ni mère. Suis-je le fils d'un rustre ou le fils d'un marquis? Je ne sais. Mais, bien sûr, le jour où je naquis Dut être un beau matin de la saison nouvelle; Car le joyeux rayon qui loge en ma cervelle M'empêche de songer que je suis orphelin. Jusqu'ici, j'ai couru comme un jeune poulain, Libre, sans désirer d'existence meilleure. Mais, je dois l'avouer, madame, tout à l'heure. Tandis que vous parliez avec tant de douceur, Tout à coup j'ai rêvé vaguement d'une sœur, Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile Où l'intime bonheur loin des regards s'exile, La petite maison que voilent les lilas, Pour la première fois je me suis senti las. Eh bien, à votre doux conseil je m'abandonne. Alors qu'on est si belle on doit être si bonne! Voulez-vous essayer, madame, s'il vous plaît, De garder près de vous le petit roitelet Et de le transformer en oiseau de volière ! Tenez : je quitterais ma vie irrégulière Et je vivrais ici, n'ayant d'autre dessein Que de passer le jour, assis sur un coussin, A vos pieds, vous faisant trouver les heures brèves Et berçant de chansons fugitives vos rêves.
SILVIA
Vous êtes un enfant.
(A part.)
Oh ! pourquoi cet émoi Et pourquoi cette peur'' L'avoir l;i, près de moi, Toujours, l'environner de soins et de tendresse, L'entendre me donner le nom de sa maîtresse, Voir se réaliser le plus cher de mes vœux î...
ZANETTO
Vous m'avez entendu. Voulez-vous î
siLviA, à part.
Si je veux?
Oh! jamais! Et pourtant c'est lui qui le demande-
ZANETTO
Madame, je sais bien que la faveur est grande. Mais... voulez-vous?
SILVIA, à part.
Demain il saurait qui je suis.
Z ANETTO.
Une dernière fois, voulez-vous^
SILVI A.
Je ne puis.
z AN ETTO.
Vous ne pouvez? Pourquoi?
SILVIA
Je ne suis pas la femme Que vous croyez. Il faut être une grande dame Pour traiter dignement chez soi, comme les siens, Les poètes errants et les musiciens.
Je suis pauvre et n'ai point un si grand équipage.
ZANETTO
Quoi? pas un écuyer?
SILV'IA.
Non.
Z ANETTO.
Pas même de pager
SILVIA
Non.
ZANETTO
Je dîne d'un fruit et dors en un fauteuil.
SILVIA
Je ne puis.
ZANETTO
Mais..t
SILVIA
Je suis veuve, je suis en deuil Et vis très-seule.
ZANETTO
Hélas! madame, je n'exige Qu'une place à vos pieds.
Impossible, vous dis -je.
ZANETTO
Adieu donc, ô doux sort que mon cœur envia ! Je serai plus heureux demain chez Silvia, Peut-être.
SILVIA, à part.
Que dit-il?
Z ANETTO.
Puisqu'il n'est pas possible De vivre près de vous l'existence paisible Que tout à l'heure, en vous écoutant, j'entrevis, Voulez-vous me donner du moins un bon avis ? L'autre jour, on m'a dit qu'à Florence il existe Une femme à laquelle aucun cœur ne résiste Et dont le seul regard fait tomber à genoux. On la dépeint royale et pâle comme vous. Vous connaissez son nom sans doute, la SiMe ? On ajoute de plus qu'elle mène une vie Somptueuse et que tous viennent des environs. Heureux de se mêler à ses décamérons.
Comme elle doit goûter la musique câline Qui, sô\is un doigt savant, sort d'une mandoline, A vrai dire, c'était chez elle que j'allais.
siLviA, à part.
Mon Dieu !
ZANETTO
Je puis trouver place dans son palais, Entre son négrillon et son valet de meute. Mais j'entends murmurer en moi la sourde émeute De tous mes sentiments d'orgueil et de fierté. Et puis on dit qu'elle est d'une étrange beauté, Qu'on respire, en vivant près d'elle, une atmosphère Funeste. Enfin j'ai peur. Dites, que dois-je faire? Madame, je me fie à vous en ce moment. Vous m'avez repoussé, c'est vrai, mais doucement; Vous ne vous êtes pas sans peine décidée; Et je ne sais pourquoi, je garde cette idée Que pour moi votre cœur est maternel et doux, Que je vous intéresse et qu'un conseil de vous Me portera bonheur et pour toute la vie. J'attends votre ordre. — Dois-je aller chez la Silvie ?
si L VI A, à part
J'ai bien compris. Demain il serait revenu. Ce passant qui s'appelle amour, cet inconnu Dont la vue a rempli mon âme de tendresse, C'est à moi, bien à moi, que le destin l'adresse. C'est le bonheur qui passe, et je le chasserais?
Non. C'est trop étouffer mes sentiments secrets, Et je veux...
ZANETTO
Étes-vous donc si peu mon amie Que vous vous taisez ?
siL V lA, à part.
Ah ! si c'est une infamie, Je pourrai dire au moins que le sort s'en mêla.
(^Haut.)
Vous le voulez ^ Eh bien !...
ZANETTO
Eh bieni'...
SIL VI A, après un silence et avec un violent effort.
N'allez pas là !
Croyez-moi. N'allez pas, ami, chez cette infâme. Ah ! VOUS ne savez pas ces choses-là. Votre âme Est innocente au point d'ignorer le danger. Mais moi qui ne peux rien, rien pour vous protéger, Hélas ! et qui vous dus refuser la première Ce qu'on vous a toujours donné dans la chaumière,
Un asile, je puis vous sauver à présent.
Quoi ! vous, l'enfant des bois, qui passez, amusant
Les échos et luttant dans votre libre course
Avec le passereau, le nuage et la source ,
Vous qui n'avez au cœur rien d'artificiel.
Vous qui chantez ainsi que les oiseaux du ciel ,
Vous franchiriez, la joue humide de rosée,
Le seuil de la maison funeste et méprisée ;
Vous entreriez avec le soleil du matin
Dans la salle où finit à peine le festin;
Et votre lèvre pure, enfant, serait rougie
A la coupe banale où s'abreuve l'orgie;
On vous en offrirait les infâmes débris,
Et vous prostitueriez à ces regards flétris
Par la veille, et que la débauche décolore,
Vos grands yeux pleins d'azur et vos cheveux d'aurore 1
Aller chez Silvia? Vous ne le pouvez pas.
Payer d'une chanson son gîte et son repas,
Rien de mieux ; mais il faut connaître davantage,
Voyez-vous, le logis et le pain qu'on partage.
Pardon. Je parle presque avec sévérité,
A vous, tout d'innocence et tout de pureté.
Quand seule j'ai besoin d'indulgence moi-même.
Mais, si je suis émue, ah! c'est que je vous aime...
Comme un enfant qu'on veut arracher du péril.
Non, Zanetto, restez le doux coureur d'avril!
Que toujours, à travers les campagnes vermeilles,
Bourdonne votre luth comme un essaim d'abeilles,
Et, quand le ciel sera trop noir, allez-vous-en
Chez le vieux châtelain ou le bon paysan;
Et reprenez après votre éternel voyage.
Enfin si, traversant la place d'un village
Par un riant matin de la jeune saison,
Vous voyez, travaillant au seuil de sa maison,
Une humble et pure enfant aux yeux de fiancée,
C'est là qu'il faut borner la route commencée,
Vivez-y les longs jours calmes d'un moissonneur,
Et vous verrez, ami, que c'est là le bonheur.
ZANETTO
Je vous obéirai. Mais pourtant cette femme, La Silvie, il se peut aussi qu'on la diffame. Ceux qui m'avaient parlé d'elle m'avaient fait voir Son palais comme un lieu moins terrible et moins noir; Et je n'y serais pas allé, je vous assure, Si j'avais su...
(Remarquant un geste douloureux de Silvia.)
Pardon. Je touche une blessure.
Je devine. Tantôt, en m'arrêtant au seuil, Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez en deuil ? En deuil ! On l'est surtout d'une amitié ravie. Un frère, un fiancé, pris par cette Silvie, N'est-ce pas? Ah! Soyez bonne, et pardonnez-moi De comprendre si tard, devant un tel émoi.
Que ce n'est pas mon seul intérêt qu'il épouse, Que vous souffrez, enfin que vous êtes jalouse.
s IL VI A, très- sombre.
Ami, votre soupçon vous trompe étrangement. Je ne regrette pas de frère ni d'amant. Et mon émotion est bien plus naturelle. Je connais la Silvie et j'éprouve pour elle De la pitié, sachant qu'elle est, en vérité, Capable d'un moment de générosité Envers celui que son innocence protège.
Mais au cruel désir de marcher sur la neige Pourrait-elle longtemps résister? C'est moins sûr, Car au fond elle hait le naïf et le pur. Partez donc, et croyez que seul ici mon zèle Me fait vous conseiller de n'aller pas chez elle. En vous le prescrivant j'accomplis un devoir. Éloignez-vous. Partez.
{Avec une douleur contenue.)
Vous ne pouvez savoir Combien il m'est pénible et combien il me coûte, Enfant, de détourner vos pas de cette route. Vous ne pouvez comprendre, et je le veux ainsi ; Mais je mérite bien qu'on me dise merci.
(.4 part.)
C'est fini. Mais, hélas ! s'il m'avait devinée !
ZANETTO
Je n'irai pas. C'est vous qui l'avez condamnée. Je partirai, trouvant peut-être moins heureux, Aujourd'hui qu'autrefois, mon sort aventureux; Car ici j'ai compris tout le charme indicible D'un repos qui pour moi sans doute est impossible. Mais j'emporte pourtant comme un bonheur confus. Quelque chose de tendre était dans vos refus. N'emporterai-je rien de plus qui me rappelle Que, si vous dûtes être à mon souhait rebelle, Vous en aviez au cœur quelque chagrin secret Et que vous avez dit le doux mot de regret.
siLviA, vivement et lui offrant une de ses bagues.
Oh! certes, et gardez, pour qu'il vous en souvienne. Cet anneau...
ZANETTO, avec un geste de refus.
Non, madame. Il est de forme ancienne Et rare, en or massif, orné d'un diamant
Énorme. Je ne puis accepter. Non, vraiment.
Merci. — N'êtes-vous pas, madame, pauvre et veuve?
siLviA, à part.
M'aurait-il reconnue et serait-ce une épreuve? Saurait-il d'où je tiens ces bijoux odieux? Il se tait. Son regard me fait baisser les yeux.
(Haut).
Et que voulez-vous donc enfin que je voua donne?
ZAN E TTO.
Je veux un souvenir, et non pas une aumône,
Un rien, mais qui soit bien à vous. — Tenez. Je veux
La triste fleur qui meurt dans vos sombres cheveux?
SILVIA, lui donnant la /leur.
Hélas! prenez. Avant que vienne la journée, Cette rose sera dans votre main fanée ; Mais je veux que sa mort vous rappelle ma loi, Et, quand elle sera flétrie, oubliez-moi. Adieu.
z A N E T T o, s^ élançant vers Silvia qui s'éloigne.
Madame, un mot encore. Car je tremble De reprendre ma route éternelle. Il me semble Qu'il n'est plus par ici de seniier conduisant Au bonheur, et j'ai peur de choisir à présent. Choisissez donc pour moi. Soyez d'intelligence Dans cette occasion avec ma bonne chance. Je pars, mais je prendrai, pour me mettre en chemin, Le côté vers lequel vous étendrez la main. Choisissez.
s I L V I A, cm/ (3 déjà retnon té à demi la rampe de la terrasse ^ indique à Zanetto le côté opposé à la ville.
Allez donc du côté de l'aurore.
{Zanetto fait encore quelques pas vers Silvia ; mais celle-ci V arrête d'un geste, et, après avoir fait un mouvement plein de désespoir, il sort brusquement.)