‹ Le Passavant de Théodore de Bèze. Épître de maítre Benoît Passavant [pseud.] à messire Pierre Lizet, où il lui rend compte de sa mission à Genève et de ses conversations avec les hérétiquesChapitre 4 sur 5 · TRESPAS DE SON FEU NEZ · texte numérisé non relu

TRESPAS DE SON FEU NEZ

essire Pierre estonné De voir son ne\ boutonné, Prest à tomber par fortune De la vérole importune :

De grand colère qu'il eut, Print son grand verre, et y beut :

Puis d'une musique y vr on gne, Contournant sa rouge trongne, Jettant son œil chassieux Vers son royaume des deux, (^C'est-à-dire ses bouteilles, Belles, grandes, nompareilles, De son buffet l'ornement Et son seul vray sauvementj,

A coudé dessus sa table,

Rota ce cry lamentable :

« Ha ! pauvre n£%, tu t'en vas,

» Et je demeure icy bas!

» Ne% né seulement pour boire,

)) Ne%, mon honneur et ma gloire

» Ne% qui peux entièrement,

b D'un seul regard seulement »

(Car Hotefj ie bon hommeau

Avec son rouge museau,

Seul d'entre les hommes ne',

Xe regardoit que du ne%)

« Tout V Univers altérer,

» Las ! te faut il enterrer?

» Et qu'eau bénite te lave

» Prise ailleurs que dans ma cave

» Ne%} seul vrai ne~ beuvatif,

» Ne^ d'un teint altérât if,

» Ne% dont mesme la roupie

» Pissoit vin de goudepie,

» Ne% gourmet de mes désirs,

» Alambic de mes plaisirs :

» Ne% par qui fut annoncé

» L'aigre, l'esvent, le poussé :

» Suce-vin, vui de-bouteille,

» Ne%, ne%j ma rose vermeille :

» Adieu, ne~ qui vas en terre,

» Avecques lequel s'enterre

» L'espoir que favois jadis

» De ce mien bas paradis.

» Hélas ! au moins j'espérois

» Qu'avec moi tu partirais,

» Et qu'après nostre vivant

» Mourrions ensemble en b cuvant.

)) Nef, vrai nef de Cardinal,

» Mes Heures, mon Doctrinal,

» Miroir de la Sorbonique,

)) Qui ne fut onc hérétique :

» Vrai suppost de notre Église,

» Digne qu'on te canonise :

» Mon rebec, ma cornemuse,

» Duquel la ronflante muse

» De blanc, et clairet enflée,

» Eust peu tout d'une soufflée

» Calliope et ses enfans,

» Jusques aux plus triomphans,

» Voire tout leur Hélicon

» Deffier à beau flaccon,

» Voire leur double Parnasse

)) Deffier à belle tasse.

» Hélas ! flaccons et barils,

» Chante-pleures et durils,

» 77 s'en va mourir ce nef

» Qui vous a tant pourmenef.

» Nef défuncts, je vous adjure?

» Je vous prie et vous conjure,

» Par flaccons et gobellets

» Par tous friands morcellets,

» Cervellats, pastef, espices,

» Pieds, andouilles, et saucisses,

» Honneur de nos cheminées,

» Par jambons, et eschinées,

» Bœuf s allât, et hastiveaux,

» Pipes, poinsons, et tonneaux... )>

(Et notef, 6 grand pitié,

O immortelle amitié !

Qu'en chantant tout ce beau rolle,

Entrecoupant sa parole,

Le bon preud'homme pressé,

De son ne% intéressé,

Autant qu'il pouls a de mots,

Autant souspira de rotsj

« Or doncques, ne%, » dit-il lors,

« Povres ne% qui estes morts,

» Faites à mon ne% l'honneur

» Qui affiet à tel Seigneur.

» Mais, ô mon ne%, tu t'en vas.

» Etant ainsi mort, hélas !

» A quel maistre seras-tu

» Convenable à ta vertu ?

» Si tu as encore envie

» De me plaire après ta vie,

)) Va droict entre les camus

» Choisir feu De Cornibus :

y> Car lors fô grand déplaisir J

» Que la mort le vint saisir,

» Le bon homme fsçay-je bienj

» Avoit jà perdu le sien.

» Au moins j'auroy ce confort,

» Que seras après ta mort

» Le ne% d'un autant preud'homme

» Quefust onc Pape de Rome. »

Sur ce l'yvrongne se teut,

Et le pauvre ne% lui client,

Qu'il ramassa doucement.

Puis, pour son contentement,

Ordonna très-bien et beau

Qu'il fust mis en un tombeau,

Bien proprement enchâssé

Dedans un verre cassé.

Puis, pour mémoire éternelle

De son ne%, et de son %èle,

Luy grava cette épitaphe, Qu'il signa de son paraphe :

Ci gist enchâssé en verre Le feu nez de Maistre Pierre : Priez, ô vous qui passez, Pour tous les nez trespassez.

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