LA CONFRÉRIE DE SAINT-JULIEN DES MÉNÉTRIERS
Le goût très vif des danses et festins avait de bonne heure entraîné celui de la musique. C'était tout naturel; il y avait impossibilité de ne pas introduire dans ces fêtes l'élément sonore et rythmique; aussi, on voit, dans toute l'Europe, les grands favoriser les musiciens et leur accorder des privilèges.
Il était d'usage d'avoir à sa solde des ménestrels pour distraire ses hôtes ou plaire à qui l'on désirait. Cet usage entra si profondément dans les mœurs qu'il survécut à toutes les époques, se métamorphosant suivant les lieux et les circonstances. C'est ainsi qu'au temps de MoHère, on offrait des concerts pour « le régal » ou le « cadeau »; les violons servaient à cet usage et allaient au domicile des belles donner le bal ou la sérénade; les poètes gageaient encore des musiciens pour accompagner leurs pièces. Plus tard, en Allemagne, les musiciens gagés par les grands seigneurs formèrent les premiers orchestres symphoniques, et Haydn fit ses premières armes dans celui du prince Esterhazy.
Dès le XII® siècle, il y avait en France une grande quantité de musiciens errants ou trouvères; accueillis partout, ils obéissaient aux goûts de leur clientèle et avaient des chan« sons pour les grands comme pour les petits...
Au commencement du xiv® siècle, les jongleurs, hommes et femmes, auxquels jusqu'alors les ménétriers semblent avoir été mêlés, demandèrent un privilège pour s'ériger en corporation. Ds étaient au nombre de trente-sept; le privilège leur fut accordé, et ils se placèrent à Paris sous le patronage de Saint-Julien des Ménétriers.
La confrérie de Saint- Julien furétablie à Paris en 4331 (1). Elle fonda l'hôpital qui a porté ce nom^ et se donna un chef qui prit le titre de roi des ménétriers.
Ports de leur privilège, les ménétriers ne voulurent que personne, sauf autorisation accordée de leur part, moyennant argent, pût jouer en France d'aucun instrumeqt, ni enseigqer à autrui, et Ton vit les musiciens ambulants s'attaquer aux organistes des cathédrales, aux chapelles des rois de France. Pour les faire taire, il fallut payer ou les engager dans les rangs de ceux qu'ils persécutaient; englobés dans les violons de Louis Xin, qui donna le titre de roi des ménétriers à L. Constantin, un de ses violons; battus sous Louis XIY, époque à laquelle un roi Guillaume, sentant son titre de roi des ménétriers un peu vermoulu, espéra le regaillardir en
(1) Communaaté de Saint-Julien des Ménétriers.
— La liberté de Fart musical.
— Le corps de la musique de S. M.
— Compositeurs de musique, organistes et professeurs de clavecin ;
— Par leur requête d'intervention (1693), jurés, roi des violons, maître des ménétriers, tous déboutés de leur demande ;
— La Cour condamne le s' Dumanoir aux dépens (1695).
— Communauté des maîtres à danser et joueurs d^instruments tant hauts que bas, et hautbois (offices héréditaires);
— 1693, défense à tous particuliers d'enseigner à toucher du clavecin, sans auparavant se faire passer maître de- la communauté, etc. ;
— Demande d'autre part (1694), Guillaume Dumanoir, roi des violons, maître des Ménétriers.
a Les premiers statuts de la corporation des ménétriers de Paris datent du 14 septembre 1321, et leur enregistrement au Châtelet du 22 octobre 1341.
3> On pourrait croire que si la musique ne fut pas réglementée plus tôt, c'est qu'elle n'eiistait pas, ou du moins qu'elle n'était que dans son enafnce, qu'elle avait trop peu d'importance pour donner lieu à une réglementation ; que c'est de l'établissement de cette corporation que date son progrès, et qu'il a fallu la protection de l'État pour la développer, et sans aller plus loin, c'est l'opinion d'un auteur auquel j'emprunte la plus grande partie des documents qui concernent cette corporation. » (Rouxbl.)
le métamorphosant eu celui de roi des violons, — ils voulurent résister et dominer quand même...
Le roi des violons n'était pas, comme on pourrait le croire, celui qui jouait le mieux de son instrument, mais un maître de danse qui exerçait en France une juridiction bizarre sur tous les maîtres de danse et même sur tous les musiciens du royaume.
L'exercice de la musique instrumentale n'était point considéré comme un art, mais comme un métier dépendant de la profession de maître à danser. Le violon était l'instrument du ménétrier, et si quelques amateurs jouaient du violon, c'était pour leur usage particulier; ils n'osaient pas toujours avouer ce travers.
Malgré la difficulté de son mécanisme, le violon fut longtemps dédaigné et abandonné aux laquais. Un homme de qualité se fût cru déshonoré s'il eût joué du violon ; le luth, le clavecin occupaient son temps. Charles IX, qui, dit-on, jouait du violon, avait alors un goût bien roturier! Ce préjugé contre le violon était si répandu que Rabelais a grand soin de s'y conformer; en parlant de l'éducation de Pantagruel, il lui fait apprendre à jouer du luth, de l'épinette, de la harpe, de la flûte allemande (traversière), de la viole, de la sacquebute, mais il se garde bien de dire qu'il apprend à jouer du violon.
On appelait alors ménestrandie une société nombreuse qui se composait de chanteurs, de joueurs d'instruments et même de baladins et de faiseurs de tours. Les musiciens, humiliés de cette espèce d'association, se séparèrent de ces derniers.
Les ménétriers se divisaient en deux classes : les joueurs de violon ou de rebec, proprement dit, et les joueurs de hautes-contres, tailles, quintes et basses, instruments qui n'étaient que des variétés de la viole, et qu'on trouve dans les partitions de LuUy.
Quelque étendue que fut la juridiction du roi des violons, elle parut encore trop restreinte à Dumanoir le jeune, qui,
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se fondant sur là dénomination vague de la confrérie (ménétriers et joueurs d'instruments, tant hauts que bas), voulut obliger les organistes, les maîtres de clavecin et même les compositeurs, tels que François Couperin, surnommé le Grand, Nivers le Bègue, à prendre la maîtrise et à lui payer un droit. Guillaume Dumanoir prétendait que la difficulté que faisaient les organistes et les maîtres de clavecin d'appartenir à la confrérie des ménétriers était injurieuse pour elle; que cette confrérie avait compté au nombre de ses membres des artistes du premier ordre, et notamment LuUy. Les organistes et compositeurs répondirent que loin d'avoir été de la conomunauté des violons, LuUy en faisait si peu de cas, vu le peu de facilité des maîtres à jouer leurs parties sans les avoir étudiées, qu'il les traitait de maîtres ignorants, etc.; qu'il était vrai qu'il eût joué du violon dans sa jeunesse, mais qu'il y avait renoncé pour s'adonner au clavecin et à la composition.
Il est certain que jusque-là il n'y avait point eu en France de violoniste qui méritât quelque estime. Baptiste, élève de Torelli, fut le premier qui montra du talent.
La confrérie des ménétriers de Saint-Julien ne renonça pas à ses prétentions. Elle avait été seule en cause dans toutes ces contestations, parce que Dumanoir le jeune s'était démis, en 1695, des attributions de sa charge de roi des violons; mais, en 1741, Guignon demanda et obtint que cette charge fût rétablie en sa faveur. L'un des premiers actes de sa royauté fut de faire, en 1747, de nouveaux règlements, par lesquels il mettait sans façon tous les musiciens du royaume sous sa domination. Les organistes de Paris formèrent opposition à ce règlement. Guignon battu (son nom porta malheur à lui et à ses sujets), se rejeta sur la province, et il l'exploita si bien, qu'il finit par rencontrer l'opposition qui l'avait battu à Paris. Ce ne fut cependant qu'en 1773, tant la tradition était vivace, qu'intervint un arrêt prononçant définitivement la dissolution de la corporation des ménétriers. Heureusement, l'infortuné Guignon était mort, et n'eut pas
le désespoir de survivre à sa couronne disparue (1). (F.-J. Fétis, Castil-Blaze, Ludovic Celler.)
La ligne que nous avons suivie depuis son point de départ : « Commencement du xvi® siècle, des premiers essais du genre de musique instrumentale de violon, jusqu'à nos jours » présente quatre grandes divisions :
Première époque : du commencement du xvi® siècle jusqu'à 1653;
Deuxième époque : de 1653 à 1753;
Troisième époque : de 1750 à 1820;
Quatrième époque : de 1820 à...
Nous citerons comme exemple toute la musique recueillie par nous et que Ton pourra consulter.