OUVRAGES DOUBLES
Le troisième point du programme de M. Bertrand, le futur directeur de TOpéra, est conçu en ces termes :
— 3** ft Le premier samedi de chaque mois (sera donné) une représentation de gala,,, consacrée à la résurrection d*un ouvrage du xvii® ou du xvni® siècle. .. (1).
))Jf. de Pourceaugnac, par exemple, serait monté avec toute la mise en scène d'autrefois ; et aux côtés des artistes de la Comédie-Française paraitraient les étoiles de l'Opéra (de la danse et du chant). C'est ainsi que dans M, de Pourceaugnac, la sérénade du premier acte serait donnée par les chanteurs de l'Opéra, tandis que dans la scène des matassins, M"® Mauri danserait.
(1) « L'ennui des ouvrages modernes fait réclamer à grands cris, et à juste titre, la réapparition d'opéras célèbres, et, lorsqu'ils sont remis à Ja scène, leurs plus chauds prôneurs eux-mêmes sont surpris du peu de plaisir qu'ils éprouvent. A les entendre, les passages surannés jettent du ridicule sur des morceaux d'une beauté éternelle, et la réputation du compositeur y perd plus qu'elle n'y gagne...» (T. G.).
«...C'est le destin des œuvres théâtrales, c'est surtout celui des partitions, de perdre un jour la faveur du public, facilement entraîné vers des émotions nouvelles. Mais les beaux ouvrages qui disparaissent ainsi conservent toute leur renommée, et ils sont semblables à ces grands citoyens de l'antiquité, qu'on exilait parce qu'on était las de les admirer. » (F. H.)
» De même pour Fintermède fameux du Bourgeois-GefUil-homme, où le répertoire de Molière serait joué comme au temps du grand Roi.
» Cette résurrection historique et littéraire, pour laquelle le concours de la Comédie-Française semble acquis, fait naître nos réflexions à propos d'un tel projet. »
U s'agit d'unir la Comédie-Française à l'Opéra ; la littérature, la poésie à la musique ; le dialogue au chant. — Ce qui approche de l'opéra-comique, en grand, avec danse, symphonie, etc.
A ce point de vue, la citation suivante semble s'appliquer :
« N'était-ce pas un véritable Athénien, celui qui prétendait qu'on ne devait jamais assister sans musique au spectacle d'un chef-d'œuvre de l'art plastique...?» — il peut en être ainsi de l'art dramatique-littéraire — « comme aussi, d'autre part, il fallait se garder d'entendre une symphonie, si ce n'était au sein d'une harmonieuse et royale architecture o — le palais de Ch. Garnier...
A cet assemblage des arts réunis nous devons un genre complexe, composé de l'art dramatico-littéraire uni à celui des sons, que des génies distincts se sont plu à traiter, chacun dans sa sphère, en le développant dans une forme précise, en l'isolant, comme chef-d'œuvre, à côté d'un autre chefd'œuvre. Ce n'est que par circonstance, dans des fêtes de gala, dans une exécution illustrée qu'ils se rencontrent ensemble.
— Cette collaboration imprévue, bien qu'indiquée, cependant, par les auteurs, agissant chacun de son côté, l'un après l'autre, quelquefois à temps plus ou moins éloigné, chacun tirant à soi, dans son domaine, sans nul souci des lois de proportion, mais n'ayant en vue que chacune des parties, cette collaboration forme une œuvre complète par elle-même, un chef-d'œuvre, dans son essence particulière.
Les ouvrages conçus sous ce double aspect sont : les œuvres (dites de cette nature) de Molière, parmi lesquelles M. de Pourceaugnac, le Bourgeois-Gentilhomme déjà cités; puis : Athalie, Esther, Egmont, Strusnsée, etc., et récemment : V Artésienne»
Cette dernière, par suite du succès posthume obtenu par le musicien, est, sans contredit, celle des œuvres que la vogue même fit tomber consciemment dans Texagération la plus manifeste, sous le rapport des lois enfreintes de toute proportion gardée. — Les deux suites composant Tensemble de la partition écrite par le maestro, furent publiées après la représentation de l'ouvrage, sous une forme quelque peu envahissante, mais que Fengouement du public, toutefois, fît maintenir, en son entier, lors de la reprise. On dit même que l'auteur du drame s'en émut.
11 est vrai que l'adaptation de la partition au concert, empiétait d'une façon démesurée sur son voisin, et différait étrangement avec la partition qui accompagnait la première représentation au Vaudeville.
Nous étions à cette première, non loin de Th. de Banville, et il s'amusait comme moi d'entendre, à chaque morceau d'orchestre, un spectateur, à nos côtés, s'écrier : a Encore une ouverture ! »
L'orchestre était restreint, primitif : un piano à queue, quelques instruments à vent joints à ceux du quatuor. Sur la scène, une harpe, des bassons, une ou deux clarinettes, etc., pour soutenir le chant, les chœurs, etc.
Depuis lors, le succès de la musique ne fit que grandir, au delà de toute attente. Et celle-ci ayant reçu sa forme définitive d'œuvre symphonique de concert, fit passer sous son joug et son collaborateur et son œuvre dramatique.
Ces auditions à TOdéon nous ont semblé présenter un grand intérêt, mais en même temps une excessive fatigue pour l'auditeur, forcé d'opter entre les deux arts réunis, pour l'un ou pour l'autre, s'il ne veut pas succomber sous leur poids.
« C'est une loi pour les arts, loi que leur impose, sans doute, leur communauté d'origine et de fin, de s'entr'aider mutuellement et de se prêter secours les uns aux autres, à charge de revanche. Celui qui est secouru doit briller seul, et les autres, en bons frères, tout en lui prêtant leur éclat,