‹ Le passé à propos du présent; faisant suite à Mes mémoiresChapitre 33 sur 58 · MS · texte numérisé non relu

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doivent s'effacer si bien qu'on oublie pour ainsi dire leur présence ».

BftANIÈRE DE JUGER

« Les musiciens qui écrivent sur la musique semblent isoler la question qu'ils traitent, et faire comme s'il n'existait et n'avait jamais existé autre chose que des compositeurs de musique et des exécutants. Cependant, il pourrait se mêler à ces connaissances techniques, sans lesquelles il ne saurait y avoir d'opinion sérieuse, une plus grande dose de sentiment, une tendance en quelque sorte plus littéraire, plus organique par ses rapports avec les autres arts et leur histoire ». — Ceci paraît être à notre adresse. Aussi nous empressons-nous de poursuivre cette citation.

» Les arts sont frères, les muses sont sœurs; il n'y a dans les arts qu'une famille où tout se tient... La musique est une architecture de sons et l'architecture une musique de pierres... La sculpture est la forme fixe, la musique la forme fluide; entre la sculpture et la musique, entre la forme fixe et la forme fluide, la peinture sert de transition (1).

» Pour nous en tenir à la musique, je le demande, qui oserait aujourd'hui prétendre resserrer la discussion d'un chef-d'œuvre de Mozart ou de Beethoven, de Rossini ou de Weber entre les étroites limites du formulaire scholastique d'un Conservatoire?» — Mais I...un musicien.

— » Qui oserait aujourd'hui admirer certaines partitions de ces grands maîtres, uniquement au point de vue des ressources techniques industrieusement combinées, au point de vue de ce qui est l'art musical proprement dit ?» — Un musicien, encore ! Cette étude n'offre-t-elle pas un intérêt des plus curieux, des plus attachants pour les musiciens, artistes ou dilettantes? Il est regrettable, toutefois, que ce travail ne puisse se faire à l'exemple des éditions littéraires des clas-

(1) H. Blaze de Bury.

siques, avec les notes de tous les commentateurs en regard du texte, et qu'il faille avoir k partition sous les yeux, comme pour la belle étude de Gounod sur Don Juauy pour en faire une lecture instructive.

— « Des notes qui se groupent à souhait pour la mélodie où s'enchevêtrent pour le contrepoint, serait-ce là, par hasard tout le secret du Don Juan ou de la symphonie en ut mineur, àQVObéron ou de Gmllaume-Tell? )) — Non, certes. Et on Ta vu dans 1 étude du maître que nous venons de citer.

— » Confondrons-nous la lettre avec Tesprit ?» — Non, quand bien même nous ne parlerions que de celle-là. — « Que Tune reste aux mains des docteurs du temple... » — C'est équitable. — « Quant à l'autre, il appartient à la philosophie, à l'intelligence pure ». — C'est de droit.

« Qui de nous, en proie à cet enthousiasme juvénile dont un chef-d'œuvre enivre une âme de vingt ans, n'a pas éprouvé par quelque belle soirée d'hiver, au sortir des Italiens ou du Conservatoire, je ne sais quel irrésistible besoin de se répandre en flot de paroles ?» — C'est selon, cela tient à l'émotion produite par l'exécution, la nature et la sensibilité de celui qui l'écoute.

Berlioz ne raconte-t-il pas qu'après Taudition d'une de ses œuvres, un vieux maître de chapelle ne lui adressant aucune parole, — il l'interrogea; — celui-ci, pour toute réponse, ne sut que fondre en larmes !

— Que lui-même, Berlioz, entendant le formidable refrain de la Marseillaise par quatre ou cinq mille voix, fut foudroyé... il tomba à terre... et que son entourage épouvanté de l'explosion, fut frappé d'un mutisme absolu, comme les oiseaux après un coup de tonnerre.

— Ou bien alors s'engage un dialogue du genre de celui-ci : « Je sors, dit-il, du Conservatoire avec trois ou qugitre

dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la symjrfionie avec chœurs.

— Comment trouvez-vous cet ouvrage, me dit l'un d'eux ?.

— Immense I magnifique ! écrasant !

~ C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vôub? ajoute-t-ii, en s'adressant à un Italien. . .

— 0ht moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il n'y a pas de mélodie,... s etc.

MANIÈRE D'ENTRNDRi ET DB OUIH LA MUSIQUE

1 II y a différentes manières d'entendre la musique, presque aussi nombreuses que le peuvent être les divers tempéraments modifiés par l'éducation, l'étude, le travail poussé dans tel ou tel sens.

» Certains auditeurs, séduits par la poésie du son, par le cbanne du dessin ou la force de la contexture harmonique, ne voient dans la musique que son revêtement, et ne demandent rien autre chose au compositeur que de produire des successions qui satisfassent un certain goût et de certaines conventions. Pour eux, une symphonie est un palais enchanté construit avec des notes, lesquelles sont arrangées d'après une symétrie supérieure et divine. Ils parcourent avec volupté cette demeure céleste, admirant l'élégance fluidique des colonnades, la grâce aérienne des portiques, l'art merveilleux des détails, l'aspect imposant de l'ensemble. Jouissance d'artiste s'il en fut, et qui ressemble à un rêve surnaturel où les lois de la plus pure logique trouveraient une réalisation sensible (1).

B Mais toutes les imaginations, tous les cerveaux ne sont pas faits de même. D'autres musiciens ou amateurs de musique goûtent peu ce genre de contemplation, ou bien il ne leur suffit pas. Pour ces personnes, la musique n'est rien si elle n'exprime pas un objet, un sentiment déterminé. Le dessin mélodique le plus ravissant, les harmonies les plus fortes ou les plus suaves les laisseront froides, si elles ne peuvent les rapporter à une sensation, les appliquer à une image. Peu soucieux de la symétrie ou de la pondération symphonique, ces auditeurs demandent avant tout ce que cela si-

(1) H. Blazede Bury.

gnifie. Et si Ton cherchait auprès d'eux une définition de la musique, ils répondraient que c'est une langue destinée à compléter, à renforcer, à suppléer le langage ordinaire » (1).

Dans la définition de ces deux manières d'entendre la musique, le sens du mot entendre se rapporte plus à celui de ouïr la musique en général, qu'à Vécouter en particulier.

Pour entendre^ comprendre la musique, il n'y a qu'une manière, comme pour voir la peinture, etc. On entend par les oreilles; on voit par les yeux.

Les différences ([ui se produisent par. ces deux organes : l'ouïe, la vue, résultent de l'individualité qui les met en jeu. Chaque individu a une manière propre d'entendre et de voir, qui tient à sa nature, à ses aptitudes, à son tempérament, lesquels se perfectionnent par l'éducation, l'étude, le travail, pour suivre la voie à laquelle il est destiné. On comprend dès lors que ceux qui ont embrassé la carrière des arts, entendent et voient, véritablement, par les oreilles, par les yeux, selon leur faculté, leur intelligence, leur expérience. Ce qui détermine divers entendements, à Taide desquels chaque profession conçoit ou reçoit réellement les idées émises de part et d'autre.

Pour ne parler que musique, c'est, en effet, une opération diSërente que l'entendement chez le musicien et chez le non musicien.

La distance entre ces deux êtres est immense!

L'un, le musicien, connaissant tous les secrets, tous les éléments de l'art, les reconnaît, les apprécie aussitôt leur apparition; il en comprend tous les fonctionnements, suit leur évolution dans les plus petits détails; il distingue aussi bien le produit de l'imagination que le résultat de la maind'œuvre ; il est ému, charmé par l'une, constamment éveillé, intéressé par l'autre, comme s'il y coopérait lui-même. Et, en cela, ne peut-il pas reproduire par la pensée, fictivement, la partition qui se déroule à l'audition dans son cerveau? Il en

(1) Le même.

saisit les sons, la mesure, le rythme, les tonalités, le mode, les modulations (à l'exception de certaines organisations, — A. Adam, entre autres n'entendait pas le ton dans, lequel on jouait!); il se rend compte des effets d'orchestre produits, en désigne les instruments^ leurs diverses combinaisons à se grouper ensemble, à s'isoler entre eux; il nomme l'instrument solo; décompose les différents timbres de sonorité qui se succèdent dans l'exécution, sans que celle-ci ne l'empêche d'entrevoir les divisions, la structure des morceaux, par les points de repaire formés des reprises de motifs, ni de juger de la valeur du style et de l'œuvre, de l'élévation des idées, de l'inspiration en un mot.

L'autre, le non musicien, n'ayant la connaissance d'aucun élément, d'aucun principe de l'art, ne peut les apprécier, en comprendre leur mise en œuvre; il est étranger à la conception, en ce qui touche tous les ressorts qui la font se mouvoir, par le souffle qu'ils lui communiquent, en la faisant résonner, vibrer, en lui donnant la vie, en l'exprimant enfin par l'exécution; il ne peut en juger que par les effets de sonorité qui arrivent à son oreille — comme un bruit harmonieux a sur lui, sur son organisation plus ou moins disposée à le concevoir, l'empire des sons; les diverses reprises, les divisions, la forme, les développements des morceaux, tout ce qui tient à la facture ne saurait l'orienter, l'aider, en lui désignant les différentes étapes entrevues, à poursuivre le long chemin de tout discours, de toute audition.

Certains auditeurs, dilettantes reconnus, ne pouvant, cependant, être captivés à l'audition par le seul intérêt puisé dans l'art musical, ont recours à d'autres éléments d'arts différents que leur bon goût, les citations aidant, savent mettre en jeu par une curieuse et poétique comparaison. C'est ainsi qu'entendant une symphonie, l'idée leur vient d' « un palais enchanté construit avec des notes... » lesquelles ils les trouvent arrangées « d'après une symétrie supérieure divine. » Pendant tout le temps de l'exécution, et au milieu des applaudissements, pour les expliquer venant de leur part, ils

vous disent (pi' « ils parcourent avec volupté c^te demeure céleste... » admirant « la grâce aérienne des porliquee. . . l'art merveilleuK des détails... l'aspect imposant de l'ensemble... »

D'autres amateurs plus avancés ou enclins à la musique pittoresque, imitative, ne peuvent goQteF le charme de la musique pure et simple; il faut que celle-ci exprime absolument « un objet, un sentiment déterminé. » Et cet objet, ce sentiment, se trouvent presque toujours à rencontre des dessins méthodiques, des barmonies puissantes, auxquels ils sont attribués.

Aussi, lorsque dans le cours de l'exécution, voulant fiûre preuve d'érudition, ils se servent de termes techniques dont la signification ne leur est point inconnue, il faut le reconnatlre, ils les placent k tort et à travers. En entendant un forte passer subitement à un pianissimo, là, où il est question de nuance : oh! la jolie modulation! diront-ils; — comme à la rentrée d'un motif ramené avec cet art qui, chez les anciens, caraclérise ce point remarquable : ce passage du i majeur est tout à fait déhcieux, etc., etc.

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