‹ Le passé à propos du présent; faisant suite à Mes mémoiresChapitre 37 sur 58 · L0HEN6RIN · texte numérisé non relu

L0HEN6RIN

« En Italie s'est constituô d'abord l'opéra... (1).

» En France, au Grand Opéra, se forma un style fixe qui, emprunté dans ses traits principaux aux règles du Théâtre Français, satisfaisait à toutes les conventions, à toutes les exigences d'une représentation dramatique. Sans vouloir pour le moment le définir avec plus de rigueur, je note encore un seul point : c'est qu'il existait un théâtre modèle déterminé, que dans ce théâtre s'était formé le style qui s'imposait à l'acteur, au compositeur avec une égale autorité, qne l'auteur trouvait un cadre exactement circonscrit ; et ce cadre, il avait à le remplir au moyen d une action et de la musique, avec le concours d'acteurs et de chanteurs exercés, connus d'avance, et en parfait accord avec lui pour réaliser ce qu'il se proposait. »

a Ce théâtre modèle déterminé », c'est celui qu'on a Vu se dérouler avec son progrès accompli à chacune des périodes comprises dans le parcours de notre voyage musical, depuis Robert'le-Diable (1831) (2) jusqu'à l'Africaine (1865)(3).

C'est l'époque a où j'éprouvais, dit Wagner, une aversion sans cesse grandissante pour le genre qui avait avec l'idéal

• (1) Richard Wagner : Lettre.

(2) Les ouvrages antérieurs cités non compris.

(3) Les ouvrages postérieurs cités, non compris.

dont j'étais occupé la ressemblance du singe avec Thomme... » < Vous sentez que pour le musicien allemand, véritable et sérieux, ce théâtre d'opéra n'existait pas, à vrai dire : — « un théâtre modèle d'opéra, un théâtre mené dans une direction intelligente, un théâtre qui donnât le ton. » — « Si un penchant décidé, si Téducation le tournaient vers le théâtre, il préférait nécessairement écrire des opéras en Italie, pour des Italiens, — où des morceuux composés pour les premiers virtuoses italiens, appropriés à leurs qualités personnelles, étaient chantés par des chanteurs sans étude et sans exercice, — en France, pour les Français, dont Veffet reposait sur une déclamation pathétique de phrases de rhétorique soigneusement notées; — et tandis que Mozart et Gluck composaient des opéras italiens et français, — à qui suffisaient, pour Tun, « une pleine harmonie entre les tendances du théâtre d'opéra et celles du compositeur », pour l'autre, « ce cadre que le compositeur avait à remplir au moyen d'une action et de la musique, avec le concours d'acteurs et de chanteurs exercés, etc., » la musique vraiment nationale se développait en Allemagne sur de tout autres principes que ceux de l'opéra. »... « ...La musique proprement dite se développait en Allemagne depuis Bach jusqu'à Beethoven ; elle atteignait cette hauteur, cette merveilleuse richesse, qui l'ont élevée à la place que tout le monde lui reconnaît, j)

« Le musicien allemand, dont les yeux, quittant le domaine qui lui était propre, celui de la musique chorale et instrumentale, se portaient sur la musique dramatique, ne trouvait pas dans l'opéra une fojrme achevée, imposante, d'une perfection relative qui lui pût servir de modèle, comme il en trouvait dans les autres genres de musique. Il trouvait dans l'oratorio, dans la symphonie surtout, une forme noble et achevée; l'opéra lui* offrait au contraire un amas confus et sans liens de forpiesnxon développées, » — les chefs-d'œuvre de notre répertoire , du théâtre modèle déterminé I — « Sur ces formes il voyait peser une conven-

tion qu'il ne pouvait comprendre et qui étouffait toute liberté de développement. Pour bien saisir ce que je veux dire, comparez la richesse infinie, prodigieuse du développement dans une symphonie de Beethoven avec les morceaux de musique de son opéra de Fidelio; vous comprenez surle-champ combien le maître se sentait ici à Tétroit, combien il étouffait, combien il lui était impossible d'arriver jamais à déployer sa puissance originelle; aussi, comme s'il voulait s'abandonner une fois au moins à la plénitude de son inspiration, avec quelle fureur désespérée il se jette sur l'ouverture, et y ébauche (sic) un morceau d'une ampleur et d'une importance jusque-là inconnue!... »

Cette définition de l'opéra de Fidelio n'est pas la vraie, à notice avis. Le génie de Beethoven était plus porté vers la symphonie, le genre instrumental, que vers l'opéra, le genre vocal scénique : voilà la vérité.

« Oui, le musicien allemand, après avoir poursuivi ce genre dont le caractère lui semblait problématique, qui ne cessait de l'attirer et de le repousser en même temps, et dont il jugeait les formes absolument insuffisantes », — c'est de ce genre que sont sortis Rienzi, le Vaisseau Fantôme, TannhauseTy Lohengrin — « Topera, enfin, devait nécessairement voir s'ouvrir devant lui une direction idéale. C'est ici que réside la signification propre des efforts de l'Allemagne, et non seulement en musique, mais à peu près dans tous les arts »... c'est-à-dire Tristan et Isevlt, les Maîtres Chanteurs, l'Anneau du Nibeloung, etc.

« Mon système, proprement dit, si l'on veut à toute force se servir de ce mot, ne reçoit donc encore dans ces premiers poèmes qu'une application fort restreinte » .

Rienzi. — Théâtre-Lyrique, 6 avril 1869.

« Cet opéra, où Ton trouve le feu, l'éclat que cherche la jeunesse, est celui qui m'a valu, en Allemagne, mon premier succès... Cet ouvrage a été conçu et exécuté sous l'empire de l'émulation excitée en moi par les jeunes impressions dont m'avaient rempli les opéras héroïques de Spontini et

le genre brillant du Grand-Opéra de Paris, d*où m'arrivaient des ouvrages portant les noms d'Auber, de Meyerbeer et d'Halévy.

...» Dans cet ouvrage, je ne songeais encore qu'à un texte d'opéra qui me permît de réunir toutes les formes admises et même obligées du grand opéra proprement dit, introductions, finales, chœurs, airs, duos^ trios, etc., etc., et d'y déployer toute la richesse possible ».

Tannhatîser. — Trois actes, Richard Wagner :

13 mars 1861 .

« La marche des pèlerins, l'introduction au tournoi des chanteurs, les strophes du chevalier, au premier acte, le duo du chevalier et d'Elisabeth, au deuxième acte, et la mélodie de Wolfram, au troisième acte, sont les seuls morceaux qui aient une forme arrêtée ; les autres parties de l'ouvrage sont conçues d'après un système rétrograde et antidramatique ». (Gustave Chouquet.)

Lohengrin. — Dans cet ouvrage, le système de l'auteur ne reçoit donc encore qu'une application fort restreinte.

« L'intérêt du Lohengrin, dit-il, repose tout entier sur une péripétie qui s'accomplit dans le cœur d'Eisa et qui touche à tous les mystères de l'âme. La durée d'un charme qui répand une félicité merveilleuse et remplit tout de la sécurité la plus entière, dépend d'une seule condition, c'est que jamais ne soit proférée cette question : « D'où viens-tu? » Mais une profonde, une implacable détresse arrache violemment d'un cœur de femme cette question comme un cri, et le charme a disparu ».

« Wagner raconte qu'au moment où il allait entreprendre l'exécution définitive de Lohengrin, des doutes lui furent suggérés par un ami, qui trouvait le personnage principal peu sympathique ; il lui reprochait son égoïsme. Après être venu jeter le trouble dans le cœur d'une jeune fille, ne voit-on pas le héros la quitter, parce qu'avant de s'abandonner elle voulait savoir à qui elle avait affaire. Wagner

reprit son poème avec plus d'ardeur; Lohengrin, à la fin, renonçait, pour Tamour d'elle, à sa divinité. La force de déduction logique ramena le poète à sa première idée. Néanmoins, le chevalier prête le flanc à la critique. J'ai déjà parlé de sa situation dans le finale du second acte ; à la fin de la pièce, il avoue qu'il n'avait voulu rester qu'un an près d'Eisa; les inquiétudes de celle-ci n'étaient donc pas entièrement vaines. Mais voici une autre question : une fois que Lohengrin est descendu à terre et qu'il a obtenu d'Eisa la promesse qu'elle ne l'interrogera pas, son attitude doit changer; dès lors, il n'est plus l'envoyé du ciel, le chevalier du Graal; il est un héros humain. 11 semble cependant le contraire. Il y a toujours eu à ce propos un malentendu entre Wagner et ses meilleurs interprètes. Ceux-ci ont eu tous ou presque tous une tendance à faire du chevalier un personnage mystique, à le transformer en une sorte d'ange. C'est tout le contraire que voulait Wagner. « La mission seule de Lohengrin est miraculeuse, disait-il ; mais lui-même est un homme qui sent, qui vit, qui aime et dont le cœur s'émeut comme celui de tout autre mortel ». (J. Weber.)

Wagner a dit quelque part : « Je m'étais proposé de ne pas développer une seule situation du drame Lohengrin sans en avoir bien établi les rapports avec ce qui précède » ; — il aurait pu ajouter : et ce qui suit, afin d'expliquer Vavantcoureur de l'idée non venue encore du motif qui établit le thème anticipé du chevalier du cygne, page 23. II est vrai que les paroles qui précèdent s'en chargent : « Sous une riche armure parut un chevalier », ce qui est à rencontre de la fin de la citation : — a De la sorte, les situations, issues les unes des autres, réalisaient l'unité du drame; de la sorte aussi, par la nature même de mon sujet, chacune de mes situations principales se formula en une expression musicale correspondante, ayant pour le sens auditif Timportance d'un thème musical déterminé. C'est ainsi que se forma de soimême un tissu toujours caractéristique des thèmes essentiels, qui s'étendit non plus sur une seule scène (comme autrefois

dans les morceaux séparés des opéras » ( — la différence est grande en eÉFet), « mais sur le drame tout entier, et cela en demeurant toujours étroitement uni aux intentions les plus subtiles du poème. • . •

Nous avons, plus d'une fois, discuté le système de Wagner, En ce moment, nous n'avons d'opinion à émettre — nous étant mis, en quelque sorte, non sous le couvert, mais sous Tégide d'auteurs pensant comme nous. Le mouvement s'est opéré. — On a marché depuis dans la voie qui nous a conduit à la représentation du Lohengrin à TOpéra.

Le moment choisi, après tous les efforts que Ton a faits pour arriver à cette seconde épreuve, sera-t-il plus favorable aujourd'hui? Parviendra-t-on, un jour, à l'intronisation en France des œuvres de Wagner?

Depuis que de jeunes maîtres dans Tart se sont révélés, en apportant chacun la somme de nouveauté dont ils ont pu disposer, cette nouvelle période faisant suite à celles auxquelles nous avons pris part, ne se trouve pas comprise naturellement dans la description de notre voyage musical. Nous nous sommes trouvé arrêté au premier ouvrage par lequel s'ouvre le mouvement progressif de l'art moderne vers le but si souvent proposé des « œuvres d'art dites de l'avenir ».

Le répertoire de l'Opéra s'est donc augmenté des ouvrages de MM. Massenet, Saint-Saëns, Reyer, Paladilhe : le Roi de Lahore, le Cid, le Mage^ Henri F/7/, Ascanio^ Sigurd, Patrie.

Joints aux auteurs de livret qui, par la rupture de l'ancien jeu, permettaient aux nouvelles tendances de se produire, les compositeurs ont ouvert la voie où pouvait s'exprimer « un besoin de nouveauté, c'est-à-dire d'observation plus profonde, de vérité plus exacte et de liberté plus hardie. »

C'est à une pareille heure, préparée de longue date, « non sans danger », dit-on, pour les jeunes artistes, que va s'accomplir le rêve des wagnériens.

Nous partageons l'opinion de notre illustre ami. Gounod : « n ne s'agit pas de se mettre en garde contre le géuie qui

est un bienfait, mais contre les sectaires, c'est-à-dire contre le fanatisme aveugle et intolérant qui est un fléau. »

Nous sommes de Tavis de ceux qui disent en parlant des derniers ouvrages de Wagner : « 11 est obscur, il est soporifique et surtout il traîne derrière lui une foule de gens sans talent, sans idée, qui compromettraient la splendeur de Tart français (1). »

« On ne peut contester qu'il y ait des œuvres qui, parfaitement admirables en elles-mêmes, exercent sur les générations ultérieures une dangereuse influence, et de ce nombre je citerai Toeuvre de Beethoven comme ayant servi de prétexte aux tentatives les plus vaines — (les deux symphonies citées plus haut?) — aux tendances les plus marquées vers « l'œuvre d'art de l'avenir (2) » .

Ne peut-on pas, à l'appui de ce raisonnement, citer aujourd'hui l'œuvre de Wagner comme servant de prétexte aux tentatives les plus osées?.... pour le dépasser... en obscurité...

On verra plus loin quelques extraits de ces tentatives.

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