IV. — Objection relative aux droits des nationalités
On dit : « Il est dans le monde politique actuel des peuples esclaves, subissant le joug d'une nation détestée, n'ayant pas l'indépendance nationale, plus précieuse encore que l'indépendance civile : la Pologne, la Finlande, l'Alsace-Lorraine, le Schleswig, l'Irlande, la Transylvanie, l'Arménie, Trieste, la Thessalie ; sans compter, au delà de l'Europe, des peuples entiers asservis, comme l'Inde, la Malaisie, l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte, Madagascar, le Transvaal, les Philippines, l' Indo-Chine. La Cour d'arbitrage va-t-elle prendre en main la cause de ces infortunés? Si elle refuse, elle consacre la violation du droit. Si elle décrète les droits de ces peuples, c'est toute une série sans fin de guerres sanglantes qu'elle va aussitôt provoquer. La Cour arbitrale sera donc enfermée entre ces deux
alternatives, également odieuses : l'iniquité ou la guerre. »
De toutes les objections proposées, c'est celle-là qui me semble la plus redoutable, et il ne faut pas essayer de l'amoindrir.
Oui, assurément. Dès le début le tribunal international va se trouver en présence d'une difficulté suprême. Sera-t-il favorable aux nationalités opprimées, ou aux gouvernements oppresseurs? Son jugement sera-t-il fondé sur l'éternelle justice, ou bien sur le maintien de l'état présent?
Si je me laissais emporter par l'ardente soif de justice qui est en moi, je n'hésiterais pas à me prononcer. Point n'est besoin de dire que ma sympathie va à mes chers compatriotes de la Lorraine et de l'Alsace, à ces Finlandais, généreux et sages, à ces Polonais, dont l'âme héroïque et brillante n'a pu être éteinte par un siècle d'oppression. Mon cœur est avec eux; et j'appelle de tous mes vœux leur libération. Hélas! oui! je sais qu'ils souffrent !
Mais je sais aussi que c'est la guerre, la hideuse et sinistre guerre, qui a fait tous ces grands crimes.
Or il s'agit à cette heure moins de réparer les attentats des guerres passées que d'éviter les attentats des guerres futures; il faut empêcher de nouvelles iniquités, avant d'effacer les iniquités anciennes.
Quoiqu'on nous accuse d'être des utopistes, nous savons distinguer la réalité de la chimère. Ce serait vraiment une tentative chimérique que de vouloir remanier la carte du monde. Rendre l' Alsace-Lorraine aux Alsaciens Lorrains, la Pologne aux Polonais, la Finlande aux Finlandais, soit. Mais quelle sera la limite de ces reconstitutions? L'Irlande sera-t-elle un royaume indépendant? Faudra-t-il rétablir les trente monarchies indiennes qui régnaient dans l'Hindoustan? restituer
Madagascar aux Hovas, l'Egypte aux Fellahs, l'Algérie aux Arabes?
Encore ces attributions ne suffiraient-elles pas. Il faudrait à chaque instant se livrer à de nouveaux remaniements de frontière. Une députation de Corse viendrait demander l'indépendance. Pourquoi la leur refuser? Si la Catalogne désirait se constituer en république autonome, que pourrait-on objecter? Dans la seule péninsule des Balkans, vivent côte à côte dix nationalités distinctes, à frontières géographiques et linguistiques furieusement entremêlées. Qui se chargerait de débrouiller l'écheveau?
De pareilles prétentions ne sauraient être avancées. Qu'à un moment donné un groupement quelconque, se prétendant plus ou moins national, aspire à l'indépendance, ce ne sera pas une raison suffisante pour que son indépendance soit aussitôt décrétée. On arrive ainsi à de manifestes absurdités qu'il est trop facile de mettre en lumière. Si les habitants de l'Eure-et-Loir avaient la fantaisie de se constituer en république autonome, ou de devenir Portugais, faudrait-il les écouter?
On peut admettre en principe que devant la Cour arbitrale ne seront admises comme parties contractantes et réclamantes que les gouvernements déjà constitués.
Sur ce point nulle objection sérieuse. Nous avons vu plus haut que, lors du Congrès de La Haye, l'Angleterre avait mis comme condition à son acceptation que le Transvaal ne serait pas représenté. Sans doute la France eût parlé ainsi pour la Tunisie, et, à plus forte raison, l'Allemagne, pour l'Alsace-Lorraine ; et la Russie, pour la Finlande.
Si la Cour arbitrale était une puissance politique internationale, peut-être serait-il permis de soutenir que
son rôle est d'écouter les plaintes des peuples, martyrs ou rebelles, et de soumettre à un examen approfondi leurs doléances. Mais la Cour est un pouvoir judiciaire, et elle n'a pas à statuer sur les faits historiques du passé. Elle a les différends actuels à juger. Son rôle est donc beaucoup plus simple qu'on ne veut bien le dire. De même qu'un magistrat qui juge un procès n'a pas d'enquête à faire sur les origines premières de la fortune des deux parties, mais ne se prononce que sur un litige nettement défini, de même la Cour de La Haye n'a pas à examiner les titres de possession, plus ou moins légitimes, des États, si elle n'en est saisie par un des États souverains.
Un litige actuel, urgent, est à trancher. Elle n'a pas à s'occuper du reste.
A vrai dire ce n'est que reculer la difficulté, car un des États souverains peut prendre en main la cause de ces nationalités opprimées, et porter la question devant les arbitres.
Par exemple l'Italie peut demander la restitution de Trieste; la France, celle de l 'Alsace-Lorraine ; le Danemark, celle du Schleswig. Quel parti prendra le tribunal? Sur quel principe va s'appuyer sa sentence?
Pour ma part, très franchement, très résolument, je déclare qu'il convient d'accepter par avance le jugement que la Cour aura prononcé.
Elle pourra établir sa sentence sur l'un ou l'autre des deux principes opposés : soit le vœu des nationalités (avec toutes les mesures nécessaires pour que ce vœu soit librement et légitimement exprimé), soit le respect des traités antérieurs, consacrés par le temps et la tradition, avec le principe que possession vaut titre.
Je n'ignore pas tout ce qu'on peut dire en faveur
de Tune et l'autre opinion. Et je n'ai pas à faire mystère de mes préférences personnelles.
Si j'avais l'honneur de faire partie de la Cour d'arbitrage, je sais bien dans quel sens je voterais, car je n'ai jamais pensé qu'une population de deux millions d'hommes est un bétail qu'on peut vendre selon sa fantaisie. Le libre vœu des populations dirigerait ma conscience, et je mettrais toute mon ardeur à défendre la cause des indépendances nationales. Pourtant, si ferme que soit mon opinion, je m'inclinerais d'avance devant la décision de la majorité de la Cour. Car, si chacun gardait, ainsi que moi, ce respect scrupuleux de la justice, toute guerre serait définitivement évitée, et, dans l'ensemble, malgré peut-être quelques partielles injustices, la justice serait sauvegardée.
Supposons, pour prendre un exemple vivant, saignant encore, le cas de l'Alsace-Lorraine. Imaginons que le procès relatif à l'attribution de l'Alsace-Lorraine soit porté devant les juges de La Haye par la France et l'Allemagne ; que vont faire ces juges ?
D'avance je respecterai leur décision. C'est entendu. Mais poussons plus avant, et voyons quelle sera cette décision. Si la Cour déclare que l'Alsace- Lorraine doit rester allemande, je m'indignerai de cette injustice. J'emploierai toute mon énergie à la combattre! Cependant, si les juges ont prononcé, je me résignerai à subir l'iniquité, comme en justice civile je me résignerais à subir la perte du procès le plus juste du monde.
D'ailleurs, après tout, môme après ce jugement injuste, en quoi la situation sera-t-elle autre que la situation actuelle? Quel sera le bouleversement produit? Pourquoi s'indigner? La sentence est conforme à la réalité qui sévit depuis trente-cinq ans. Rien de nouveau.
La décision des arbitres, si peu équitable qu'on la suppose, ne va pas aggraver la situation de l'Alsace. Non ! L' Alsace-Lorraine était terre d'Empire : elle reste terre d'Empire. On n'aura rien changé aux choses. Et on s'exclamerait contre la Cour arbitrale, comme si c'était elle qui, depuis trente-cinq ans, avait institué cette violation du droit.
S'il n'y avait pas de Cour arbitrale, les choses seraient-elles autres? On sait bien que non, puisque la France n'a jamais voulu faire la guerre pour reprendre l' Alsace-Lorraine. Elle n'ose pas reconquérir l' Alsace-Lorraine par la guerre. Pourquoi s'indigner contre la paix qui ne lui restitue pas ce que la guerre lui a enlevé?
On comprendrait que l'Allemagne s'élevât contre la proposition d'un arbitrage. Elle a tout à perdre et rien à gagner. La solution la plus favorable pour elle, la plus défavorable pour nous, c'est le maintien de l'état actuel, où toute justice est impossible. Donc les bons Français devraient dire : tout plutôt que l'état actuel.
Non seulement les bons Français, mais encore tous les hommes loyaux, les Allemands comme les Français, devraient être d'accord pour aimer la justice. Or la justice s'incarne dans des juges et dans les jugements qu'ils rendent. Quant à la guerre, elle ne peut réparer les maux par elle déchaînés. Elle n'est pas comme la lance d'Achille qui guérit les plaies qu'elle a faites. Hélas! elle inflige constamment des blessures nouvelles, chaque fois plus profondes, de sorte que la douleur s'aggrave et le mal s'envenime. La guerre engendre la guerre : la violence appelle la violence. S'il y a un espoir de salut pour les peuples vaincus, c'est dans le jugement rendu par cette Cour composée d'hommes impartiaux, sages, désintéressés, appartenant à des nations tellement diverses que les préjugés
nationaux y seront sans force. Puisqu'il faut que la justice soit représentée par des hommes, elle ne peut l'être mieux que par ceux-là.
Il est impossible que les diverses nationalités européennes continuent à vivre avec ces blessures toujours ouvertes; il est impossible que constamment desnatio- Iités opprimées demandent leur libération sans pouvoir être entendues. Il faut qu'il y ait une fin à ces haines, à ces douleurs.
Or le seul apaisement, ce n'est pas la guerre, comme on le dit bêtement, c'est la justice. Ce qui exaspère les peuples, c'est qu'ils ne trouvent pas de tribunal devant qui ils puissent plaider leur cause. Leurs souffrances seraient moindres s'ils pouvaient les exposer devant un tribunal équitable, et ils seraient alors moins justifiés dans leurs plaintes, même si la sentence prononcée leur était défavorable.
J'ai pris avec intention le problème le plus redoutable, le dissentiment qui fait obstacle à la paix du monde, et j'ai montré que la Cour arbitrale, sans le résoudre définitivement, lui apportera quelques adoucissements. Mais d'autres questions encore, très graves, seront soulevées. Elles seront d'une extrême complexité, et il faudrait être singulièrement naïf pour supposer que d'emblée, sans périls, sans divergences graves, toutes les grandes difficultés mondiales vont recevoir en quelques semaines une solution simple, contentant tout le monde, et qu'un accord irréprochable entre la légalité et la justice va tout de suite être partout rencontré sans effort. Nous n'avons pas cette sotte illusion, et nous prévoyons des discussions âpres et des querelles sérieuses.
Mais en tout cas la situation n'en sera pas aggravée. Il est possible que les querelles anciennes ne
soient pas complètement aplanies : il est certain que les querelles nouvelles seront arrêtées aussitôt.
Prenons une comparaison. Voici un malheureux atteint par de cruelles maladies dont il souffre depuis maintes années. Or je possède un médicament merveilleux qui empêchera l'invasion des maladies nouvelles, dont il est menacé. Quant aux maladies anciennes, elles seront probablement améliorées; je puis même espérer le guérir ainsi. Mais je n'ose l'affirmer, et je déclare, en toute loyauté, que je serai peut-être impuissant. Va-t-on me reprocher de ne pas lui promettre la guérison totale et immédiate de tous ses maux?
Quoi! parce que l'arbitrage international, quinze jours après qu'on l'aura institué, ne fait pas régner l'âge d'or, avec la satisfaction unanime des conquérants et des conquis, des souverains et des peuples, on vient nous dire : Votre arbitrage n'est rien ! Quoi ! nous empêchons les guerres, nous évitons toutes les injustices avenir, nous réparons quelques injustices du passé, et on nous dit : Vous ri avez rien fait tant que toutes les injustices du passé ne sont pas réparées.
Vraiment! Mais imaginez mieux. Est-ce l'état actuel, où l'injustice triomphe, où de sinistres guerres nous font prévoir de plus grandes injustices encore?
Nous ne prétendons pas, comme certains charlatans, débiter une drogue qui est une panacée universelle et infaillible. Éviter de nouveaux malheurs, diminuer les malheurs passés, voilà ce que peut faire l'arbitrage international obligatoire. Et on le rejetterait sous le frivole prétexte qu'il n'apaise pas tout, qu'il ne termine pas tout, et qu'il laissera encore triompher quelques injustices dans le monde.
D'ailleurs, il ne faut pas s'exagérer ces difficultés. Elles ne seront pas plus grandes que les difficultés
présentes. Même en admettant que l'arbitrage international soit devenu soudain obligatoire, il ne s'ensuivrait pas que les demandes en restitution de territoire viendraient aussitôt accourir devant le tribunal.
Il faut fttre de bien mauvaise foi pour prétendre qu'une institution juridique va aggraver la situation générale de l'Europe. Tout au plus, même en supposant le pire, ne va-t-elle pas l'améliorer. C'est le cas, semble-t-il, d'appliquer le vieux précepte hippocratique. Melias anceps remedium quant nul/um.
Mais ce pessimisme serait absolument injustifié, et pour trois raisons fondamentales.
1°. Une fois les traités d'arbitrage obligatoire conclus, et le régime juridique international prévalant, les armées permanentes deviendront inutiles ; les armes, caduques, et rapidement le régime militaire aura pris fin.
2°. Quelles que soient les solutions nouvelles adoptées pour la délimitation des frontières et l'indépendance des nationalités, la décision du tribunal, définitivement et unamimement acceptée, aura force de loi. Elle fera cesser l'état d'angoisse où vivent les peuples, et un régime stable, conforme le plus souvent, sinon toujours, au droit, succédera au régime d'incertitude et d'anarchie dans lequel nous nous débattons.
3° Le sentiment national, si puissant qu'il demeure encore, n'aura plus ce caractère de haine qui le caractérise aujourd'hui.
J'insisterai sur ce dernier point, car j'y attache une grande importance.
Pour les Alsaciens, pour les Finlandais, pour les Polonais, quelle est la grande douleur? c'est detre appelés à servir comme soldats, et à user de leurs armes, pour leur patrie de nécessité, leur fausse patrie,
contre la vraie patrie, chère à leur cœur. Mais supprimez l'éventualité d'une guerre, et tout change. Il reste bien les lois, les impôts, les timbres-poste, les fonctionnaires, pour garder la marque d'une nationalité odieuse. Pourtant ces servitudes, assez pénibles encore, ne sont rien au prix de cette servitude atroce qui expose les jeunes hommes à faire le coup de feu contre leurs vrais compatriotes. Eh bien, avec le système d'une Cour juridique qui supprimera la guerre, ce supplice moral ne sera plus à redouter. Même si les Alsaciens restent Allemands, cette germanisation ne les forcera pas à se battre contre les Français ; les Danois n'auront pas à se battre contre les Danois ; les Italiens de Trieste ne marcheront pas, sous des drapeaux autrichiens, contre les Italiens de Venise.
Les uns et les autres pourront garder le culte des vieux souvenirs : ils n'auront pas à revêtir un uniforme exécré. Après tout, les citoyens de l'Europe, quand la liberté individuelle et la liberté politique seront intactes, quand la paix sera assurée, et que nulle guerre fratricide ne sera à craindre, vivront dans une sorte de confédération véritable, et le souci de la nationalité ne sera peut-être pas alors beaucoup plus angoissant que pour un Normand ou un Breton, citoyens français, l'angoisse d'être Normand ou Breton .
Rien n'est moins chimérique que d'admettre entre deux nationalités différentes, voire même hostiles, une sorte d'union fédérative qui efface les vieilles haines. Nous en avons un éclatant exemple, tout récent, dans l'Afrique du Sud. Les héroïques paysans boers ont lutté contre l'Angleterre pour n'être pas Anglais. Ils ont été vaincus, et sont devenus, de par les lois de la guerre, sujets anglais. Mais l'Angleterre, dans sa libérale sagesse, a accordé aux vaincus une très large indépendance, et les a laissés maîtres de leurs destinées.
Les Boers ont donc pu conserver, au sein de la fédération britannique dont ils font maintenant partie malgré eux, toute leur autonomie. Ils ont leur budget, leur armée, leurs postes, leurs écoles, leurs députés, leurs ministres. Cette fédération, où la liberté individuelle et la liberté politique sont scrupuleusement respectées, n'a rien qui puisse froisser le sentiment national, et ce doit être le type des fédérations futures que nous espérons.
Temps lointains, dira-t-on? Mais ne fait-on pas appel à des temps lointains, quand on suppose, longtemps après l'institution d'un tribunal d'arbitrage, des conflits invraisemblables créés par l'imprudence des gouvernements.
Préférons la patience à la rage. La rage, c'est la guerre furieuse. La patience, c'est la prudence des diplomates, la sagesse des magistrats, la fermeté indomptable des peuples. C'est la pratique enfin d'un instrument juridique admirable, qui, malgré toute sa vertu, ne peut exercer son action bienfaisante que si rois et nations ont au cœur l'amour de la paix et de la justice.
V. — Conclusion. L'institution d'un arbitrage international obligatoire est nécessaire et facile.
Résumons les raisonnements et les déductions logiques de cette longue étude.
Dans le premier livre de cet ouvrage, il a été établi que la guerre est un mal, un fléau exécrable. Et une conclusion se dégageait, d'une naïveté saisissante; c'est qu'il faut combattre ce mal, anéantir ce fléau.
Rêve, utopie, chimère? Non! Et nous avons essayé de prouver que, par un moyen simple et efficace, la guerre pourrait être vaincue.
Il ne s'agit pas, — quelles que soient les sottises que nous prêtent nos adversaires, — d'affirmer, en
toute certitude, qu'il n'y aura plus jamais de guerres, guerres civiles ou guerres étrangères ; que l'âge d'or s'établira soudain parmi les nations humaines à jamais pacifiées. Nos prétentions sont moins hautes, et nos visées plus modestes.
Nous croyons que très simplement on pourra éviter ainsi presque toutes les guerres internationales. Admettons même, par une extrême concession aux. préjugés ambiants, qu'on n'en évitera que quelques-unes. Il paraîtra peut-être que cette économie de sang vaut la peine d'être tentée. On a écrit de gros livres pour desrésultats de moindre importance.
M. Spronck, M. Ch. Malo, M. de Stengel, et quelques autres encore, qui sont les ennemis de toute institution juridique, seront pourtant d'accord avec moi, même s'ils n'ont pas de fils sous les drapeaux, pour admettre que la mort de cent mille jeunes hommes n'est pas quantité négligeable. Donc, à supposer que quelques guerres seulement, et non toutes les guerres, soient évitées, une Cour d'arbitrage est utile et bonne.
Singulier grief que de reprocher à un bateau de secours ayant sauvé cinq navires en perdition, de ne pas avoir sauvé le sixième, qui, malgré lui, s'est perdu, et de jeter mépris et opprobre sur le pilote du navire sauveteur, sous prétexte que tout n'a pas été sauvé.
Cela dit, et dit formellement pour qu'il n'y ait plus de méprise, voyons si ces traités d'arbitrage et ce tribunal d'arbitrage sont choses chimériques.
Il semble étrange que la question soit posée ; car elle est résolue. Il y a des traités d'arbitrage. Il y a une Cour d'arbitrage.
Il est vrai que des traités d'arbitrage ne sont pas encore conclus entre toutes les nations. Nous n'en avons ni avec l'Allemagne, ni avec la Russie, ni avecl'Autri-
che. Mais on avouera que c'est une difficulté très mince ; car ce que nous avons fait avec l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, les États-Unis, les Pays-Bas, demain nous pouvons le faire sans peine avec toutes les autres nations. Le premier traité est le seul qui ait été difficile à conclure. Les autres, tout tranquillement, après quelques heures d'entretien diplomatique, peuvent être rédigés, signés, et tous les Parlements les accepteront ensuite.
Or il s'agit de donner à ces arbitrages le caractère de l'obligation. Au fond toute la difficulté est là, et on n'en pourra trouver d'autre. Elle est réelle ; mais elle dépend exclusivement de la mauvaise volonté des gouvernements. Aussi l'opinion publique, l'opinion de la chair à canon, lasse d'être canonnée, doit elle exercer une pression énergique et puissante sur les diplomaties pour obtenir l'obligation.
L'obligation s'impose avec une logique irrésistible; parce qu'un traité d'arbitrage non obligatoire n'a pas beaucoup plus de force que s'il n'y avait pas de traité du tout. L'obligation ne peut être repoussée que par un État méditant quelque invasion, quelque conquête, quelque violation du droit. Cet État-là, naturellement, refusera l'obligation de se soumettre à des juges. Il est dans son rôle de bandit. Or aucun État civilisé ne veut être assimilé à un bandit. Chaque gouvernement proteste de la pureté de ses intentions, et prétend être le protagoniste de la justice et de la paix. S'il est sincère, il a tout à gagner à l'obligation, puisque ses adversaires ne pourront plus entreprendre aucun attentat contre lui.
Avec l'obligation, on a les mains liées pour faire le mal. Donc, si l'on ne veut pas le mal, pourquoi la craindre? Est-ce que les voisins n'auront pas, eux aussi, les mains liées pour le mal ?
On dit : Et la dignité nationale*!
Mais la dignité nationale ne consiste pas dans le brigandage; et je ne m'estime pas offensé dans mon honneur, si les gendarmes m'empêchent de dévaliser les passants sur les routes.
On dit : Et l'indépendance nationale?
Mais le droit de légitime défense reste intact. Et l'indépendance nationale, qui est menacée par la guerre, ne peut qu'être consolidée par la paix.
Donc il faut que l'obligation soit inscrite dans les traités d'arbitrage. Il faut que l'honneur de chaque nation soit engagé à l'exécution loyale, du traité d'abord, de la sentence ensuite. L'honneur, c'est le respect du droit d'autrui : l'honneur, c'est l'obéissance à la justice.
En réalité ce petit mot d'obligation contient toute une immense réforme juridique internationale.
L'avenir du xx c siècle est là. Des millions d'existences humaines, des millions de bonheurs humains en dépendent.
Que ne suis-je plus éloquent! Je montrerais les deux mondes opposés l'un à l'autre. Ici, dans le passé, l'anarchie, où chaque nation se croit souveraine, et souveraine pour le mal, pour le pillage, pour la fourberie, pour le parjure. Là, dans l'avenir, l'ordre; chaque nation, souveraine pour ses institutions intérieures, est rendue impuissante à faire le mal, car elle reconnaît l'autorité de la justice. Dans le passé, violence, sang, misère, banqueroute. Dans l'avenir, droit, paix, prospérité. Et on hésite! Et on n'ose pas s'avouer la sinistre vérité, qu'on se refuse à l'obligation, pour ne pas être acculé à la justice.
Donc jusqu'ici rien que de très simple. Qu'aux
traités actuels le mot d'obligation soit ajouté. Il ne nous en faut pas davantage.
Et de longues négociations ne seront pas nécessaires. Que l'Angleterre et la France, qui sont à la tête de la civilisation, donnent l'exemple. Le Parlement anglais actuel est résolument libéral, comme le Parlement français actuel : il faut que les ministres ne soient pas inférieurs aux Parlements dont ils émanent. Qu'ils aient ce courage, puisqu'il faut, paraît-il, du courage à faire le bien. L'Argentine et l'Italie ont osé le faire. Pourquoi l'Angleterre et la France ne le feraient-elles pas? Les nations qui se seront les premières solennellement obligées à la justice auront, dans l'histoire, un honneur éternel.
Et quant au tribunal international, il n'est pas plus chimérique que le traité d'arbitrage; car il existe. 11 n'est plus à inventer ; et aucun diplomate n'a de grands efforts d'imagination à faire pour le rencontrer : il est à La Haye, capitale des Pays-Bas.
Donc il suffirait d'inscrire dans les traités d'arbitrage que les parties contractantes s'obligent à soumettre à la juridiction de la Cour de La Haye tous différends, de quelque nature qu'ils soient, qui n'ont pu être tranchés par voie diplomatique, et qu'elles s'engagent à exécuter loyalement la sentence.
Nous avons vu qu'aucune objection sérieuse ne peut tHre faite ; sinon que, peut-être, malgré cette obligation, malgré cette juridiction, il y aura encore des guerres et des révoltes contre la sentence.
Oui assurément, comme nous ne cesserons de le dire, il n'y a pas certitude mathématique que toujours toutes les nations, surtout si elles sont puissamment armées comme aujourd'hui, vont s'incliner docilement devant quelques juges, de nationalités très diverses. Mais quoi ! ne sera-ce rien que d'avoir solennellement
indiqué de quel côté est la justice? L'Etat qui ne se soumettra pas sera sans excuse, et il aura toutes les nations civilisées contre lui.
On dit : Votre tribunal n'aura pas de sanction.
Mais c'est déjà beaucoup que de forcer l'injustice à faire éclater son injustice. Le sanction la plus puissante de ce tribunal sans canons, sans forteresses, sans baïonnettes, sans gendarmes, ce sera sa haute personnalité morale, puissance supérieure aux passions humaines, aux préjugés patriotiques, aux colères du moment, aux rapacités et aux vengeances qui en des moments de fièvre animent les peuples. Il aura la science, l'impartialité, l'indépendance. Faillible, comme toutes les œuvres humaines, il aura une infaillibilité relative; c'est-à-dire que son jugement sera le moins mauvais, tout compte fait, de tous ceux que des hommes, êtres faibles, puissent porter.
L'État qui voudra résister à cette grande force morale se trouvera, dès le début de la guerre, isolé. Ses chances de succès auront diminué : l'opinion européenne sera unanime contre lui ; l'opposition intérieure aura une arme terrible à lui opposer : on lui dira qu'il devait, au lieu de s'engager dans une guerre terrible, accepter la décision des arbitres. La victoire lui sera nécessaire, et la victoire sera très difficile.
Donc il hésitera à faire la guerre, et ce sera un immense et magnifique résultat, môme si la Cour d'arbitrage n'a pas pu empêcher la guerre, que d'avoir, par sa seule autorité, jeté le doute et la méfiance dans l'armée qui combat contre la justice.
On dit encore : « Vous allez provoquer de nouveaux conflits. Nous avons la paix, une lourde et écrasante paix, mais enfin la paix. Votre tribunal va réveiller
toutes les indépendances nationales, et déchaîner partout des guerres sans fin. »
Ce sont là des suppositions que rien ne justifie. Avant comme après l'institution d'une Cour arbitrale, les nations qui désirent la paix ne feront rien contre la paix. Peut-être la Cour arbitrale, dans sa sagesse un peu mesquine, ne donnera-t-elle pas aux nationalités opprimées toute satisfaction. Mais, si peu qu'elle fasse, elle fera plus encore que nos institutions actuelles, où la force seule gouverne, sans que le droit jamais intervienne.
Enfin, et surtout, cette institution d'un tribunal arbitral, avec des traités préalables, va créer dans le monde une mentalité, nouvelle. Si puissantes que soient les institutions, elles ne valent que par les mœurs. D'autre part, par un juste retour, les institutions modifient les mœurs, changent la direction générale des idées. Tout marche vite, à notre époque, et avec une telle rapidité qu'on est débordé par l'ascension des idées. En quinze ans, depuis la Conférence parlementaire de 1889, depuis la Conférence de La Haye surtout, une évolution profonde s'est faite dans les esprits. Sur la justice internationnale, on pense autrement qu'on ne pensait. Un esprit nouveau anime sourdement les masses populaires. Déjà, s'il y a une menace de guerre, de toutes parts on crie : « Et l'arbitrage? Et la Cour de La Haye? » Même ce sont nos adversaires qui crient le plus fort, presque par raillerie, pour faire croire que l'arbitrage est un bibelot ridicule, et que la Cour de La Haye est une parade.
Cependant déjà à ces railleries se mêlent d'autres clameurs. Les peuples, qui prennent de plus en plus la parole dans leurs propres affaires, commencent à dire, eux aussi, mais sur un autre ton : « Et l'arbitrage? Et la Cour de La Haye? »
Ils parlent ainsi, quoiqu'il ne s'agisse encore que d'une espérance. Mais, le jour où cette espérance deviendra une réalité, alors les peuples, tous les peuples, ceux qui ne sont pas engagés dans le conflit, aussi bien que ceux qui y sont engagés, répéteront avec énergie : « Et l'arbitrage? Et la Cour de La Haye? »
Qui sait même si ces voix, grondantes et grandissantes, ne rediront pas, en forme d'avertissement et de menace, aux gouvernements qui auraient la folie de vouloir, malgré tout, entreprendre la guerre encore : « Et l'arbitrage? Et la Cour de La Haye? »
Le Désarmement,
Le lecteur qui aura eu la patience de suivre le développement des précédents chapitres pourra sans doute reconstituer ainsi les phases évolutives de la guerre et de la paix.
Une première longue époque de barbarie, où la guerre sévit sans que rien ne s'oppose à ses méfaits.
Une seconde période, où de loin en loin quelques nobles penseurs émettent l'idée simple que la guerre est un mal, et qu'une organisation juridique pourrait la combattre efficacement (1628-4848). Mais ils parlent dans le désert, et ces voix isolées semblent être sans écho.
Une troisième époque, qui est celle des arbitrages conclus par les diplomates pour des causes d'importance secondaire. C'est la période des arbitrages accidentels^ qui commence à Gobden, Henry Richard, et qui finit à la Conférence de La Haye (1848-1899).
Une quatrième période enfin, la période actuelle, celle des traités d'arbitrages permanents et facultatifs, avec le recours possible à la Conférence de La Haye.
Nous avons prouvé que rien n'était plus urgent ni plus facile que de hâter le prompt et triomphant avène-
ment d'une cinquième période, celle des traités d'arbitrage permanents et totaux, avec recours obligatoire à la Cour arbitrale de La Haye.
Mais bien évidemment ce n'est là qu'une étape dans le chemin de lumière. Une fois que le grand principe de l'obligation sera acquis, il faudra d'autres fondamentales réformes encore dans la vie internationale. Le service militaire, avec tous ses vices, les budgets de la guerre, avec toutes leurs ruines, ne devront plus être que des souvenirs historiques.
Autrement dit, à la période de justice devra succéder la période de désarmement.
Mais, nous l'avons dit, et nous le répétons, il ne faut pas qu'il y ait d'interversion dans les termes du progrès. Nous ne disons pas : « le désarmement d'abord; la justice après ». Nous disons : « la justice d'abord, le désarmement après ».
Vouloir que les peuples désarment — ou, ce qui revient à peu près au môme, qu'ils limitent leurs armements — avant qu'ils soient assurés de leur inviolable indépendance, avant qu'une forte constitution juridique internationale les mette à l'abri de toute tentative de spoliation, c'est imprudence et folie.
La Conférence de La Haye en a donné une démonstration éclatante.
En effet, la Conférence que le tsar a convoquée devait primitivement non pas donner aux nations un code de jurisprudence internationale, mais simplement fixer une limite aux armements démesurés. Le tsar pensait qu'au lieu de se ruiner à l'envi, les grandes puissances feraient mieux de fixer un chiffre de soldats, de navires, ne devant pas être dépassé. C'était là le but avoué, presque unique, de la Conférence. Or il n'y a pas eu d'entente possible.
Bien plus, par la fatalité des choses, par la logique
des idées, plus irrésistible que la logique des hommes, ce n'est pas au désarmement qu'a conclu la Conférence de La Haye, mais à l'arbitrage.
Il en sera toujours ainsi. Avant de désarmer des citoyens, on doit leur assurer la sécurité. Avant de les mettre hors d'état de se défendre, il faut mettre leurs ennemis hors d'état de les attaquer.
Nous allons sans doute assister à une évolution analogue. Sir Ed. Grey, Ministre du Foreign Office en Angleterre, a soumis au Parlement une généreuse proposition relative à la limitation des armements. Mais nous sommes convaincus que toutes ces discussions sur les armements insensés des grandes nations militaires vont aboutir fatalement, par une nécessité inéluctable, à l'arbitrage obligatoire. C'est l'ordre logique. Ni un tsar, ni un ministre du Foreign Office ne peuvent vaincre la nécessité des choses.
On se tromperait si de nos paroles on déduisait cette conclusion que nous approuvons les orgies de préparations militaires auxquelles se livrent les grandes puissances de l'Europe. Loin de là! Il nous paraît qu'elles épuisent les peuples ; qu'elles tarissent toutes sources de richesses ; qu'elles appauvrissent et affaiblissent l'Europe, en face d'une Amérique chaque jour plus puissante et plus riche. Nous savons cela. Mais c'est précisément parce que nous détestons le régime militaire; c'est parce que nous voulons le faire disparaître, que nous redoutons le désarmement actuel.
Il y a une excellente raison pour que nous soyions puissamment armés. C'est que nos voisins sont très puissamment armés. Ce n'est pas de gaieté de cœur que l'Allemagne se condamne à avoir deux millions de soldats ; c'est parce que la France a deux millions de soldats. Raison décisive pour la France, comme pour
l'Allemagne, : toutes les déclamations ne prévaudront pas contre cette simple constatation.
Supposons simplement l'état actuel, c'est-à-dire l'absence de droit, la loi du plus fort. Nul tribunal. Nulle organisation juridique entre les puissances. La seule raison actuellement pour laquelle l'Allemagne ne nous prend pas la Champagne, la Bourgogne, l'Algérie et vingt milliards, c'est que nous avons une armée puissante et nombreuse. Réciproquement, étant donnée la mentalité de nos contemporains et de nos compatriotes, si aujourd'hui toutes les troupes allemandes étaient licenciées, la France voudrait reprendre l'Alsace, les bords du Rhin et vingt milliards.
Pour nous défendre contre les armées voisines, nous n'avons à cette heure que notre armée. Ce serait donc déraison que de la licencier, avant qu'ait cessé l'état anarchique de l'Europe. Car nous serions aussitôt exposés à toutes les convoitises de nos voisins. A cet égard, ce qui est vrai de la France est vrai de tout autre pays. Le désarmement d'une nation entraînerait pour elle immédiatement les plus graves conséquences.
On objecte, il est vrai, qu'il peut y avoir limitation des armements. Mais l'objection est peu valable.
D'abord, parce que, même si les armements étaient limités, même si nous restions, les uns et les autres, dans notre statu quo de 1907, le poids militaire et financier serait encore très lourd, tellement lourd que les populations en souffriraient cruellement partout, comme aujourd'hui, et que la misère serait générale.
Ensuite, parce que la limitation des armements n'est acceptable qu'en supposant chez toutes les nations une égale admirable bonne foi. On peut établir dans un budget des ressources extraordinaires, des bons du Trésor, des mutations, des virements, des emprunts à court terme, toutes opérations de trésorerie à contrôle
presque impossible, de manière à faire croire qu'on n'a pas augmenté les dépenses, alors qu'on les a en réalité doublées. Ainsi les gouvernements ayant loyalement exécuté les termes de la convention seront en état d'infériorité militaire incontestable vis-à-vis des gouvernements moins scrupuleux, qui se seront livrés à de secrets et puissants armements. La limitation des armements serait une prime donnée à la mauvaise foi. Même en supposant semblable loyauté de part et d'autre, comment établir l'égalité de l'armement? Une armée de 200.000 hommes très solides, bien pourvue d'armes, de forteresses, de munitions, avec un état-major irréprochable, peut fort bien être supérieure à une armée de 300.000 hommes. Sur quoi portera la limitation? Sur la quantité ou sur la vaillance des troupes? Sur le nombre des canons ou sur leurs qualités balistiques? Toute appréciation est impossible.
On dit aussi que le désarmement peut être simultané. Oui! on peut concevoir que la défiance mutuelle cesse (1), et que les peuples désarment ensemble, épris de justice et de fraternité ; car, dès qu'un pays aura commencé, les autres pays feront aussitôt de même.
(1) Nibtsche s'exprime avec force sur la stupidité de cette universelle méfiance.
« Actuellement, dit-il, tous les États parlent de la légitime défense, admettent les mauvaises intentions chez le voisin et se targuent de bonnes intentions. Mais c'est là une inhumanité aussi néfaste, et pire encore que la guerre : c'est une provocation et même un motif de guerre ; car on prête l'immoralité au voisin, et par là on semble appeler les sentiments hostiles. II faut renier la doctrine de l'armée comme moyen de défense tout aussi catégoriquement que les désirs de conquête... Le moyen pour arriver à une paix véritable doit reposer sur une disposition d'esprit pacifique, tandis que ce qu'on appelle la paix armée répond à un sentiment de discorde, à un manque de confiance en soi et en le voisin, et empêche de déposer les armes, soit par haine, soit par crainte. Plutôt périr que de haïr et que de craindre, et plutôt périr deux fois que de se laisser haïr et craindre. » (Nibtsche. Le voyageur et son ombre. Trad. franc. 1902, p. 386.)
J. Jaurès a présenté cette idée sous la forme d'une admirable parabole que je me reprocherais de ne pas rappeler ici (1) :
Il y avait une fois une forêt ensorcelée, farouche, dépouillée et aiguë. Sous l'âpre vent d'hiver indéfiniment continu, les arbres se froissaient, se heurtaient les uns aux autres avec un bruit de glaives brisés, Enfin, quand après une longue série de nuits glacées et de jours pâles semblables à des nuits, les êtres et les choses ressentirent les premières sollicitations du printemps, les arbres prirent peur de la sève qui remuait en eux. Et à chacun d'eux le génie solitaire et âpre, qui vivait sous sa dure écorce, disait tout bas, avec un frémissement obscur qui montait des racines profondes : Prends garde ! Si tu te risques le premier aux tentations de la saison nouvelle, si le premier tu développes en feuilles et en fleurs tes bourgeons aigus comme des lances, cette délicate parure sera dévastée par les froissements rudes des arbres plus lents à fleurir.
Et, avec une insistance particulière, un mélancolique et fier génie disait au grand chêne druidique où il était enfermé : « Ne voudras-tu donc pas, toi dont l'orage a brisé de nobles rameaux, participer à l'universelle fêle de vie? »
Ainsi, dans la forêt ensorcelée, la réciproque défiance refoulait la sève, et, jusque sous les appels du printemps, prolongeait le dur hiver pareil à la mort. Qu'advint-il un jour, et par quel mystère l'ensorcellement funeste fut-il rompu? Quelque arbre se risqua-t-il le premier, comme ces peupliers d'avril qui jaillissent en une fusée de verdure et donnent au loin le signal du renouveau?
Ou un rayon de soleil plus chaud et plus vif décida-t-il â la fois toutes les sèves? Mais la forêt éclata tout entière en une magnifique abondance de joie pacifique.
Pourtant, en dépit de cette belle poésie, je crains bien que les gouvernements ne persistent dans leurs errements d'aujourd'hui, et que la confiance ne manque en la loyauté des gouvernements voisins.
D'ailleurs, si réellement les nations veulent la paix,
(1) Discours prononcé le 19 novembre 1903 au banquet franco-anglais du Grand Hôtel à Paris.
que n'adhèrent-elles sans réserve au principe de l'arbitrage obligatoire? Alors le désarmement simultané pourra être effectué, et le régime de la paix non armée régner dans toute sa splendeur. Mais jusque-là tout projet de désarmement ne pourra être que très restreint: et il ne donne pas grand espoir.
G. Moch a proposé, à la suite du traité d'arbitrage conclu entre l'Italie et la France, qu'il y eût de part et d'autre désarmement des Alpes. On sait que, dans des endroits peu accessibles, sur territoire italien comme sur territoire français, on a construit à grands frais des forteresses inutiles, qu'habitent des chasseurs alpins, tout aussi inutiles. Supprimer forteresses et chasseurs, ce serait une excellente mesure, à laquelle il ne semble pas qu'on puisse trouver d'inconvénients, et peut-être se trouvera-t-il des ministres pour la proposer et des Parlements pour l'accepter. Mais, somme toute, ce serait peu de chose. Il y a mieux à faire ; il y a de plus grandes espérances à concevoir.
Une fois le régime du droit établi entre les nations, aucune nation n'aurait plus à craindre d'agression injuste, parce que l'acceptation du régime juridique indique la volonté formelle de renoncer à toute iniquité. Accepter le régime de l'arbitrage obligatoire, c'est la déclaration solennelle qu'on ne fera pas de guerres de conquêtes. C'est la négation explicite du droit de conquête. C'est l'indépendance assurée à tous les peuples, grands ou petits.
Alors aussitôt, sans qu'il soit nécessaire de réunir des assemblées officielles de diplomates à cet effet, chaque nation, désormais certaine de sa sécurité, voudra alléger ses charges militaires. Chaque année les budgets de l'armée et de la marine seront diminués ; chaque année le chiffre des effectifs sera amoindri.
Ce désarmement simultané, qu'une convention eût
été impuissante à réaliser, s'effectuera tout seul. Les grandes armées et les gros budgets militaires ont leur raison d'être aujourd'hui : mais demain, avec le recours obligatoire à l'arbitrage, les grandes armées et les gros budgets militaires n'auront plus aucune raison dêtre.
On va peut-être nous accuser de rêves chimériques ! Eh bien ! soit ! et rien ne sera plus facile que de nous en convaincre. Il suffira à tous les peuples de fortement organiser la Cour d'arbitrage, et de se lier par des traités d'arbitrage obligatoire. Que cette épreuve soit tentée d'abord. Si alors les peuples, avec toutes leurs armes et toutes leurs armées, restent encore à garder leurs frontières, menaçants et hostiles, vous aurez le droit de nous dire que nous avons imaginé des chimères.
Mais ce ne sont pas des chimères : l'institution d'arbitrages obligatoires et universels aura aussitôt une conclusion inévitable : le désarmement universel. Notre société ne sera plus une société de sauvages.
Certains amis de la guerre ont prétendu que le désarmement serait une ruine.
Il y a, disent-ils, quarante mille officiers : que ferezvous d'eux? Il y a déjà encombrement pour toutes les professions civiles ; vous allez l'aggraver dans de terribles proportions. Et les ouvriers des arsenaux, des fabriques d'armes, de lits militaires, de munitions, de cartouches, de cuirassés, de canons, de fournitures de toutes sortes? C'est cinq cent mille prolétaires que vous allez jeter immédiatement sur le pavé.
L'argument n'est pas nouveau : il est déjà dans Aristophane (La Paix).
Trygée. — Ah I Voyez ce marchand d'armes qui s'avance tout chagrin.
Le marchand d'armes. — Hélas ! hélas I Trygée, me voilà ruiné de
fond en comble.
Trygée. — Qu'est-ce, mon ami?
Le marchand. — On m'a tué mon industrie, mon gagne-pain, ainsi
qu'à ce pauvre polisseur de lances.
Un fabricant de cuirasses. — Que vais-je faire, justes Dieux, de
cette belle cuirasse de dix mines si habilement ajustée ? Trygée. — Oh! tu n'y perdras rien. Elle sera très commode pour
s'y soulager le ventre.
Le fabricant. — Cesse de m'outrager, moi et ma marchandise. Un fabricant de trompettes. — Que faire de cette trompette que j'ai
payée l'autre jour soixante drachmes?
Trygée. — Ajoute lut un plateau suspendu avec des ficelles, et tu
auras une balance pour peser aux champs les figues que
tu donnes à tes esclaves.
Un fabricant de casques. — Sort maudit ! Je suis ruiné. Voilà des
casques que j'ai payés une mine. Que ferai-je? Qui me les
achètera ?
Trygée. — Va les vendre aux Égyptiens : ils peuvent servir à mesurer du syrméa.
Un polisseur de lances. — Ah ! mon pauvre fabricant de casques,
cela va bien mal !
Trygée. — Celui-là n'a pas à se plaindre.
Le polisseur de lances. — Mais on ne se servira plus de casques. Trygée. — Qu'il apprenne à y ajuster une anse, et il les vendra
plus cher comme amphores.
Le fabricant de casques. — Allons-nous-en, camarades! Trygée. — Non, je veux acheter ces lances.
Le polisseur de lances. — Qu'en donnes-tu ?
Trygée. — Si elles étaient fendues en deux, j'en prendrais, pour
servir d'échalas, à un drachme le cent.
Le polisseur de lances. — L'insolent ! Partons, l'ami !
11 ne semble pas que l'objection soit devenue meilleure avec le temps, et, quoique F. Brunetiêre n'ait pas dédaigné de la reprendre, il a été impuissant à lui insuffler des vertus nouvelles.
Supposons qu'une divinité bienfaisante ait radicalement supprimé toutes les maladies. Plus de tuberculose, ni de choléra, ni de cancer, ni même de dyspepsies et
de grippes. Le rôle des médecins, des pharmaciens, des infirmiers sera devenu inutile. Us n'auront plus de clients, et les voilà réduits à chercher un autre métier. Va-t-on plaindre ces pauvres gens qui auront perdu leur gagne pain? Ou au contraire le monde ne sera-t-il pas dans la joie pour n'avoir plus à subir la maladie et la douleur?
S'il n'y avait plus d'incendies à craindre, on congédierait les pompiers. Or, quelle que soit mon estime pour ces braves gens, j'estime qu'il serait fort heureux de n'avoir plus besoin d'eux.
Ce que feront tous les ouvriers qui faisaient des
canons, des fusils, des cuirassés et des cartouches?
Mais c'est très simple. Us feront autre chose. Au lieu de construire des cuirassés, ils construiront des navires de commerce. Au lieu de fabriquer des cartouches, ils cultiveront du blé.
Si même il était indispensable de leur donner immédiatement du travail, rien ne serait plus facile que de les employer à des œuvres de vie, au lieu d'oeuvres de mort : par exemple au canal réunissant la Méditerranée et l'Atlantique ; ou à l'élargissement de la Seine permettant à Paris d'être un port de mer; ou au tunnel de Douvres à Calais sous la Manche ; et, dans d'autres pays, on ne serait pas embarrassé pour trouver des œuvres utiles à entreprendre et à achever.
En réalité de telles attributions ne seront pas nécessaires, car le désarmement ne sera pas immédiat et total. Il sera lent, progressif, par conséquent efficace. Les rancunes et les défiances, qui arment aujourd'hui les peuples, s'éteindront, mais elles ne s'éteindront pas subitement.
Je suis absolument convaincu que dans une cinquantaine d'années le régime militaire actuel aura pris fin. Mais ce n'aura pas été par une décision soudaine, ou par une révolution économique immédiate.
Nous avons vu lentement, année par année, le régime militaire se modifier pour arriver à l'état présent; service militaire obligatoire et universel. Nous verrons la régression se faire de même, avec une lenteur pareille. Il y a quarante ans, c'était le régime de la conscription avec sept ans. Du service de sept ans on a passé à celui de quatre ans, puis à celui de trois ans. Nous voici au service militaire de deux ans. Aveugles ceux qui croient qu'on va s'arrêter là! Demain le service militaire de deux ans paraîtra une charge si intolérable que nul peuple ne voudra plus le supporter.
Je n'insisterai pas sur les conséquences économiques du désarmement; la diminution de la misère, l'allégement des impôts; l'amélioration du sort des hommes. L'évidence de ces bienfaits est telle qu'il serait puéril de s'y appesantir.
Mais le désarmement aura une autre conclusion plus heureuse encore.
L'enchevêtrement des faits est irrésistible. Avec les arbitrages facultatifs, la guerre devient rare; avec les arbitrages obligatoires, elle sera extrêmement difficile. Bientôt, comme l'arbitrage obligatoire fait tomber le régime militaire, la guerre deviendra radicalement impossible.
Donc le seul moyen d obtenir le désarmement, c'est l'institution d'un tribunal d'arbitrage obligatoire.
Pourtant, il faut bien le dire, les mots de réduction et de limitation des armements sont acclamés par toute assetnblée de citoyens électeurs, tandis que la théorie de l'arbitrage international est reçue par un silence glacial. Autant il m'a été toujours facile de provoquer la sympathie d'un auditoire en parlant des misères de la guerre, de la dureté des impôts, de la
pesanteur du service militaire; autant toutce que je pouvais dire sur la justice internationale, le principe de l'arbitrage et la Conférence de La Haye, laissait le public indifférent. Le désarmement est populaire, le tribunal international ne Test pas. Nulle hostilité, d'ailleurs : mais nulle faveur.
Cependant on n'arrivera au désarmement que par là. Aussi, pour que la cause de l'arbitrage soit sérieusement défendue dans les comités électoraux, faut-il insister moins sur la théorie même que sur les changements immédiats qu'il va produire dans l'existence quotidienne actuelle des individus.
Or il n'y a pas présentement de plus lourd sacrifice pour le peuple que l'impôt du sang. A vingt ans, quitter son pays, sa famille, son champ ou son atelier, pour aller s'enfermer dans une caserne, et obéir à des règlements fastidieux, c'est un véritable supplice, et ce supplice n'est subi que par nécessité. Un vague instinct dit qu'une pareille servitude est nécessaire, puisque nos voisins, des ennemis peut-être, sont en armes à côté de nous. Alors on se résigne. Mais vienne le jour où cette servitude cessera de paraître nécessaire, alors immédiatement toutes les armes tomberont de toutes les mains; il n'y aura plus d'autre préoccupation électorale que celle d'abréger et d'alléger le service militaire.
Il faudra résolument dire adieu à un merveilleux spectacle que les temps futurs ne connaîtront plus : de beaux régiments, bien alignés, avec cuirasses, casques, canons reluisant au soleil. Hé oui ! nos petits-neveux n'auront pas cette grande joie esthétique. Mais je ne les plains pas.
S'ils n'assistent pas aux parades militaires, ils ne verront pas le départ de la classe.
Ne nous laissons pas enivrer par d'antiques souve-
nirs. Spectacle admirable que le défilé d'un régiment, mais spectacle qu'il ne faut pas trop admirer. Pensons à l'ennui de tous les braves gens qui défilent. On les a affublés d'un uniforme! Mais ils comptent les jours et ils soupirent après leur libération. Toute la rectitude des alignements et tout l'éclat des canons ne doivent pas faire oublier les milliards que ce vain spectacle a coûtés et les pleurs qu'il fait répandre.
Si, le soir d'une victoire, des cris d'enthousiasme et des hurrahs d'allégresse retentissent dans le camp illuminé par des feux de joie, faut-il oublier les vaincus, les prisonniers, les mourants qui agonisent dans les champs, les blessés qui râlent dans les ambulances, les grandes fosses ouvertes, où sont jetés pêle-mêle des milliers de cadavres, et dans cent mille familles le deuil et les larmes ?
Il faudra chercher d'autres inspirations poétiques; car le vieux régime guerrier aura pris fin.
Quelle forme prendra le régime nouveau? Milices nationales? Gendarmerie et police internationales? Qui le sait? Mais ce qui est certain, c'est que le féroce système militaire d'aujourd'hui paraîtra plus ridicule encore à nos petits-fils que ne nous paraît aujourd'hui le système militaire de nos grands-pères.