‹ Le passé de la guerre: et l'avenir de la paixChapitre 4 sur 29 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Un jour Micromégas, du haut d'une des étoiles qu'il habite, promenant sa vue perçante à travers les mondes, arrêta son regard un instant sur les corpuscules animés qui s'agitent à la surface de la planète Terre.

Et il se mit à les plaindre.

Ces infortunés atomes sont attaqués sans cesse par des ennemis innombrables. Ils n'ont qu'une existence fugitive, traversée par des douleurs sans fin; ils doivent subir la maladie, la vieillesse, la mort, et ils sont dévorés par des vices tenaces qui infligent des tortures physiques et morales. D'ailleurs ils ne comprennent rien à l'immense machine qui les écrase, et dans laquelle il se démènent, ahuris, aveuglés, impuissants. Il leur faut un peu de matière alimentaire, et ils souffrent de la faim, dès que l'aliment fait défaut. La pluie, la neige, les vents, le froid, les torrides chaleurs font de leur minuscule globe une plage inhospitalière, sur laquelle il n'est

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possible de vivre qu'après s'être construit des abris, et fabriqué des vêtements.

Leur sort est vraiment lamentable, et Micromégas fut d'abord attendri en voyant toute cette détresse.

Pourtant, en suivant de plus près les évolutions de ces petits êtres, il découvrit bientôt une chose singulière.

En effet ces organismes humains s'attribuent une intelligence capable de choisir entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste, entre le bonheur et l'infortune. Et cependant ils ont choisi le mal à la place du bien, l'injuste à la place du juste, l'infortune à la place du bonheur.

Au lieu de s'assembler contre des maux qu'ils pourraient vaincre, au lieu de dissiper, en unifiant leurs efforts, l'ignorance qui les enveloppe de toutes parts, au lieu de percer la brume sombre en laquelle ils pleurent, ils se sont imaginé que leurs compagnons de misères étaient leurs véritables ennemis. Alors ils ne se sont pas associés, mais massacrés. Us se sont coalisés, par groupes épars, non contre l'adversaire commun, mais contre d'autres groupes fraternels. Ils ont employé tous leurs efforts à se perdre, à se détruire, à s'envoyer de part et d'autre des haines, des injures, des plaies. Ils ont usé toute leur ingéniosité à se faire le plus de mal possible, et leur principale occupation est de préparer de grandes tueries. Ils ont ainsi ajouté aux infortunes inévitables, qui dépendent de leur condition humaine, des infortunes nouvelles qui sont de leur invention, et dont ils se montrent très fiers :

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de sorte qu'ils ont accumulé larmes sur larmes, misères sur misères, douleurs sur douleurs.

Et Micromégas se demanda si cette intelligence dont les atomes humains se vantent si fort, n'était pas plutôt de la bêtise. Car vraiment, si les hommes avaient voulu accroître l'intensité des maux naturels dont ils souffrent, ils n'auraient pu trouver mieux que l'organisation de leurs sociétés guerrières.

Depuis trois mille ans ils prétendent être sortis de la barbarie, et pourtant depuis trois mille ans ils n'ont fait que développer cette triomphante idée, que l'adversaire de l'homme, c'est l'homme; qu'il n'y a pas de loi plus impérieuse pour l'homme que la lutte brutale contre son frère. Tout le reste importe peu. Les maladies ne sont rien ; les vices ne sont rien; l'ignorance n'est rien; la douleur n'est rien. L'ennemi implacable, redoutable, c'est le camarade terrestre. Avant toutes choses il faut s'armer contre lui, et le combattre. Tout pâlit à côté de ce grand devoir.

Et Micromégas, ayant connu la longue aberration de ces pauvres bestioles, les plaignit encore. Mais un peu de dédain se mêla à sa pitié.

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