LIVRE PREMIER
Les Maux de la guerre.
Il peut paraître assez étrange que nous prenions la peine de parler des maux de la guerre ; car ils éclatent en telle évidence qu'il semble vain de les énumérer. Pourtant notre indifférence et notre légèreté font que ces misères, dont nous connaissons l'étendue, n'occupent guère notre attention. Ce sont maux familiers auxquels une longue éducation nous a soumis. Les calamités dont on a l'accoutumance ne sont pas traitées comme des calamités.
Parfois on rencontre dans les rues de malheureux hommes dont un sanglant et énorme ulcère dévore le visage. Ils vont à travers les villes, promenant leur fétidité et leur hideur, indifférents à l'épouvante qu'ils
inspirent, et inconscients de leur mal. L'habitude de la douleur les a vaincus, et ils finissent par ne plus savoir qu'ils sont ravagés par une affreuse plaie.
De même nos sociétés humaines, accoutumées à l'atroce mal de la guerre, ont fini par l'oublier. Elles ignorent et veulent ignorer en quelle pestilence elles vivent. Et elles continuent leur évolution, traînant derrière elles, sans faire autre chose que de l'aggraver, ce sinistre résidu de la barbarie ancestrale.
Le premier des maux de la guerre; c'est la mort; la mort de jeunes gens innocents tués par des jeunes gens innocents.
Ici arrêtons-nous. Car vraiment, au risque d'être traités de philanthropes, nous croyons que la mort d'un homme est chose grave.
Il est, de par le monde, tous les ans, une centaine de sombres gredins que la justice humaine exécute par la corde, la hache, la guillotine, ou l'électricité, suivant les usages du pays. Ces bandits ont tué, égorgé, violé, assassiné. Après que toutes facilités leur ont été données pour se défendre, après toutes précautions prises pour éviter des erreurs, quand leur crime est devenu aussi clair que la lumière du jour, la société les fait]mourir d'une mort rapide et douce, et elle ne se résigne à cet acte solennel, qu'après avoir prouvé, par preuves multiples et sûres, l'infamie de ces scélérats. Pourtant des ouvrages passionnés ont été écrits pour dénier à la société ce droit de mort, et pour l'accuser d'être inhumaine.
Cent par an dans tout le monde civilisé! C'est donc dix mille bandits, qui, dans le cours de tout le xix e siècle, ont été sacrifiés à la sécurité publique.
Eh bien! on s'apitoyesur la mort de ces criminels,
et on n'a ni honte, ni indignation, ni pitié, pour la mort des soldats sur le champ de bataille.
Ceux-là ne sont ni des assassins, ni des brigands. Ils sont braves, loyaux, pleins de santé et de vie; ils n'ont commis aucun crime ; on les a menés devant des canons, et on leur a dit : Marchez ! Et, comme on les avait persuadés que la gloire du souverain dépendait de leur courage, ils ont marché, ils sont tombés. C'est donc aussi la peine de mort, mais une peine de mort bien autrement injuste et terrifiante que celle de la vindicte publique.
Dans ce même xix e siècle qui a fait périr, de par la loi, dix mille criminels, il est mort, de par la guerre, quinze millions de braves gens. Autrement dit, pour un criminel exécuté par la loi, il y a eu deux mille innocents assassinés par la guerre. Et il se trouve encore des âmes naïves qui veulent abolir la peine de mort! Mais la peine de mort, elle est là, effarante, atroce, dans la guerre et dans ses massacres.
Lorsqu'un misérable père martyrise son petit enfant, le roue de coups, et le fait périr de faim, un cri d'horreur s'élève. La foule entoure la voiture qui le conduit au tribunal. On crie: A mort! A mort! Et, s'il n'est pas condamné à l'échafaud, toute la population s'indigne. Le pauvre enfant martyrisé trouve des milliers de défenseurs. Cela est bon, cela est juste. Mais pourquoi tant de colère pour le martyre d'un enfant, et tant d'insouciance pour le martyre de cinq cent mille enfants, tout aussi innocents?
Il s'est institué, à peu près dans tous les pays du monde, des sociétés pour la protection des animaux. De très braves gens, aux intentions excellentes, ont jugé, non sans raison, que toute cruauté envers un animal est chose vilaine. Tous les sociétaires sont convaincus de la sainteté de la cause ; ils ont des bulletins
où sont mentionnés avec horreur les actes sauvages que certains hommes se permettent vis-à-vis des bêtes. Ces sociétés sont fort prospères, et se recrutent facilement ; car elles font appel à un sentiment généreux qui trouve facilement de l'écho. Les vivisecteurs y sont traités de bourreaux, et toute la physiologie, de science abominable. Loin de moi l'idée d'un blâme, ou même d'un sourire. Mais, quand je vois cent mille jeunes hommes sacrifiés en un seul jour de bataille, je n'ai plus le courage] de m'apitoyer sur les infortunes d'une grenouille. Est-ce par dédain pour l'espèce humaine qu'on proteste quand un charretier roue de coups son pauvre innocent cheval; et qu'on laisse passer sans mot dire les grandes tueries dont noire siècle a déjà continué la tradition ?
Notre insouciance des massacres guerriers est stupéfiante. Il me semble que, dès qu'on a réfléchi — mais qui donc ose réfléchir? — on est convaincu de notre universelle folie.
Il y a quelques années Jun incendie cruel, au Bazar de la Charité, à Paris, fit périr dans les flammes trois cents généreuses femmes appartenant à l'élite de la société parisienne. Sinistre épouvantable! Deuil cruel ! Les affaires furent suspendues. Les théâtres fermèrent. Les journaux n'eurent pas d'autres sujets d'article, à Paris, comme dans toute la France, comme à l'étranger. Les souverains envoyèrent des télégrammes de condoléances. A juste titre, ce tragique événement provoqua partout la consternation et l'horreur. On serait tenté de croire que ce fut par respect de la vie humaine et par un beau sentiment de solidarité. Hélas ! Quelle illusion! Si vraiment nous avions quelque respect pour la vie humaine, nous aurions plus d'indignation pour les hécatombes militaires .
La guerre tue ; et on ne s'indigne pas ; on ne pro-
teste pas; on accepte comme nécessaires et légitimes, voire même magnifiques, toutes ses cruautés.
Récemment — bien loin d'ici, il est vrai, mais qu'importe la distance? — une grande bataille se livra à Moukden, en Mandchou rie. Grâce à la fureur indomptable des combattants, grâce à la perfection prodigieuse des armes modernes, il y eut cent cinquante mille morts. Cent cinquante mille morts ! Les trois jours de Moukden ont fait autant de victimes que ne sauraient en faire des incendies du Bazar de la Charité répétés tous les jours pendant un an.
Ce déplorable incendie, comparé aux massacres d'une grande guerre, est une niaiserie, un enfantillage, une faribole. Car je ne suppose pas qu'on estime la vie d'une grande dame à moindre prix que la vie d'un obscur soldat; et j'aime à croire que c'est une vieille et perverse éducation qui nous rend indifférents aux martyrs de la guerre.
Si nous comptions les victimes qu'a faites la guerre de 1870, nous verrions qu'il faudrait vingt ans, avec tous les jours autant de victimes qu'au Bazar de la Charité, pour qu'il y ait parité dans le nombre des morts. Oui, chaque jour, pendant vingt ans, chaque jour, sans rémission, il faudrait pour égaler les sacrifices de cette guerre, autant de morts qu'au Bazar de la Charité. Et alors qu'on se représente cet effroyable Bismarck, l'auteur réel et directement responsable de cette guerre! (11 s'est vanté, comme on sait, d'avoir falsifié les télégrammes qui ont décidé le roi Guillaume à la guerre). C'est comme si, chaque jour, pendant vingt ans, le misérable allumait de sa main un incendie faisant périr trois cents victimes dans les flammes.
On a montré — et nous en donnerons la preuve tout à l'heure — que les guerres du xix a siècle ont fait périr à peu près quinze millions d'hommes. L'énormité
de ce chiffre ne dit rien à notre imagination; mais, pour en concevoir la portée, il suffira de se dire que quinze millions de victimes en un siècle, cela fait à peu près, pour chaque jour de ce siècle, deux incendies du Bazar de la Charité!
Voilà la cruauté de la guerre ! Voilà en quoi vient s'épanouir notre civilisation, cette belle civilisation dont nous sommes si fiers.
C'est un vrai miracle de psychologie que notre insensibilité en présence des massacres militaires; car en toute autre occasion la vie humaine est chose sainte. Pour sauver un malheureux malade, et prolonger de quelques jours, de quelques heures peut-être, une misérable existence, que de soins le médecin ne prodigue-t-il pas ? Qu'un accident de chemin de fer fasse périr cinq ou six voyageurs ! Quelle indignation ! Quelle émotion! Si quinze infortunés matelots sont asphyxiés dans le Farfadet ou le Lutin ; c'est une universelle désolation. Les plus endurcis ressentent une douloureuse angoisse. Et certes rien n'est plus légitime. Mais pourquoi sommes-nous de glace quand il s'agit des soldats tombés à la guerre ? Lorsque les journaux nous rapportent qu'il y a eu en Mandchourie un combat où deux cents hommes ont péri, c'est à peine si distraitement nous jetons les yeux sur ces nouvelles de la guerre. C'est trop peu de chose pour éveiller notre sensibilité. Pourtant deux cents soldats ! Deux cents douleurs maternelles ! Deux cents chaumières en deuil !
Un enfant est né. Pour le mettre au monde, la mère a souffert d'inexprimables douleurs. Mais tout est oublié dès qu'elle voit le petit être longtemps attendu. On s'assemble autour du berceau. Et toutes les espérances s'ouvrent.
Avec les espérances, les soucis, les inquiétudes, les
dépenses. Les maladies sont là, qui guettent leur proie. Il faut veiller sur l'enfant, le défendre contre tous les périls, le vêtir, l'alimenter, un peu l'instruire, écarter de sa route les peines et les souffrances ; et ce sont des soins sans cesse renaissants.
Le père et la mère rivalisent de dévouement et d'abnégation. Si le père, acharné à son labeur quotidien, ne prend nul repos, c'est qu'il travaille pour son fils. Si la mère nuit et jour travaille, c'est encore pour son fils. Ce fils est l'avenir, l'espoir, le but suprême.
Il grandit : le voilà âgé de dix ans, de quinze ans, de vingt ans. Le moment arrive où les parents, presque des vieillards maintenant, vont trouver la récompense de leurs peines. L'enfant est devenu un homme : il va pouvoir se mettre à l'ouvrage, lui aussi, pour diminuer le labeur des parents. Il est l'orgueil, la joie, le trésor des deux pauvres vieux qui lui ont tout sacrifié depuis vingt ans.
Mais une loi leur enlève brutalement ce trésor. Il part, pour longtemps, pour deux ans, pour trois ans :il s'en va bien loin, parfois en pays étranges; et les parents, au lieu de recevoir son assistance, sont forcés de lui envoyer quelques petits subsides de temps à autre. Us ne pensent pas à l'absent sans une amertume sombre, écœurante : car ils ne comprennent pas quelle injustice souveraine enlève cet enfant à ceux qui l'ont si tendrement, depuis les premiers jours, choyé.
Puis, brusquement, les hasards de la diplomatie, les clameurs des journaux, les ambitions d'un conquérant déchaînent une guerre. Pourquoi? On l'ignore, aussi bieh à la chaumière qu'à l'atelier ou au château. Tout ce qu'on sait, c'est que voilà la guerre. Et alors, un beau matin, on apprend qu'il y a eu une grande bataille. Cent mille de ces jeunes hommes, le ventre ouvert, ou la tête fracassée, ou les membres mutilés,
agonisent dans les champs. Cet enfant adoré, ce protecteur, cette espérance, a été assassiné avec ses frères et par ses frères. Tout ce long passé de sollicitude et d'abnégation est brisé d'un seul coup. Le petit soldat est mort.
Quel deuil et quelle effroyable multiplication de deuils! Une mort, ce n'est rien! Mais dix morts, mais cent morls, mais cent mille morts !
Supposons, pour nous faire une idée, même éloignée, de ce qu'est une hécatombe de cent mille hommes (la bataille de Leipzig a coûté cent mille hommes), supposons, dis-je, que le conquérant entre dans 'chaque chaumière pour adresser, à la malheureuse mère dont il a fait périr le fils, quelques paroles de consolations ; et admettons que, pour la consoler de ce désastre, et pour s'excuser de son crime, il lui suffira d'une minulel On avouera que c'est peu pour demander et obtenir un tel pardon. Une minute pour consoler toute une famille en larmes ! 11 ne faut pas perdre de temps. Eh bien, si nous imaginons qu'à cette œuvre de réparation et d'expiation le conquérant consacre sans se reposer douze heures par jour, il lui faudra six mois, pour se laver des meurtres qu'il a provoqués.
La mort d'êtres humains chéris, voilà une des conséquences, et la plus immédiate, des guerres! Tout d'abord on n'y pense pas; car les écrivains bourgeois, journalistes, académiciens ou candidats aux Académies, ne se préoccupent pas des petits soldais obscurs nés en quelque inconnu village des Côtes-du-Nord ou des Landes. La plainte des mères ou des frères n'arrive pas jusqu'à eux. C'est d'ailleurs une douleur sobre, fataliste, silencieuse, qui ne gêne pas, et quia peur d'être importune. Aussi, en exceptant quelque poète fantaisiste, ou quelque philosophe rêveur, qui s'en émeuvent, cette immense douleur passe-t-elle inaperçue. Elle devient une quantité négligeable.
En inscrivant un bulletin de victoire, on relaie avec satisfaction qu'il n'y a eu de notre côté que trois mille morts, tandis que l'ennemi a perdu sept mille hommes. Et on sourit avec complaisance. Trois mille hommes ! ce n'est pas une affaire.
Bien entendu les morts de l'ennemi ne tirent pas à conséquence, et il est peut-être des patriotes qui répéteraient le mot de ce même hideux Bismarck, à qui on racontait la mort d'un soldat français : « C'est toujours un de moins. »
Bien n'est plus édifiant que l'élégante insouciance avec laquelle les écrivains traitent les massacres, et les famines de la guerre. C'est avec admiration qu'ils racontent l'œuvre de César dans les Gaules : « La ville a été détruite, et les habitants ont été passés au fil de l'épée : la région a été saccagée de fond en comble. » Et, quand l'historien conquérant raconte, avec une satisfaction mêlée d'orgueil, que nul des habitants de la province n'a échappé, les historiens philosophes, venus après lui, applaudissent.
Quand la grande armée de Napoléon a passé le Niémen, en évaluant le nombre des soldats qu'il avait pu réunir, on arrive à 700.000. Et là-dessus tous les auteurs poussent des cris d'admiration. Sept cent mille hommes ! Quelle merveille ! Quelle belle et triomphante conquête sur les difficultés matérielles que de pouvoir faire vivre sept cent mille hommes, assurer le commandement, les services de munitions et l'intendance ! Quel prodige que ce recrutement de Français et d'Italiens, de Bavarois et de Polonais, de Saxons et de Danois, d'Espagnols et de Flamands ! 11 n'y a pas assez de dithyrambes pour glorifier ce miracle. Six mois après, combien de ces sept cent mille hommes avaient pu survivre? Trois mille ; oui ! trois mille à peine. Les autres étaient morts, dans d'atroces souffrances, après
des misères effroyables, fracassés par la mitraille, ensevelis par la neige, dévorés par les corbeaux ou disséqués par le typhus. Voilà la suprême grandeur de la guerre !
Et, si les historiens se permettent quelques critiques, ce n'est pas du tout parce que sept cent mille hommes ont péri, c'est pour des raisons de stratégie et de politique. A supposer que cette inepte campagne de 1812 eût amené l'écrasement de la puissance russe, même au prix d'une hideuse hécatombe humaine, l'histoire n'aurait que des applaudissements, et peutêtre ne trouverait-on pas, dans un seul livre, quelque parole de réprobation ou de blâme.
Assurément on pourra traiter de maladive sensiblerie toute cette pitié pour des victimes humaines. Un écrivain ingénieux et paradoxal, G. Le Bon, me reprochait à ce propos d'avoir peur de la charpie. Mais je n'en rougis pas, et ce reproche ne m'offense nullement. La mort d'un être humain me paraît chose mauvaise, et ceux-là mêmes qui me reprochent d'être trop sensible, s'ils venaient à perdre un fils de vingt ans, voire même un bébé de quatre ans, ne traiteraient pas leur deuil personnel avec cette élégante résignation. Le stoïcisme, quand il s'agit de la douleur des autres, n'est que la paraphrase d'une vérité profonde, que nous avons tous assez de force pour supporter le malheur d'autrui.
Quelques-uns de mesamis, soucieux de paraître attachés à la réalité des choses et de conquérir les faveurs des gens pratiques, ne veulent pas parler de ce qu'ils appelent un p'eu ironiquement philanthropie. Volontiers ils diraient qu'on fait œuvre inutile en démontrant, après tant d'autres écrivains, la stupidité et la férocité de la guerre (1). Je ne suis pas de cet avis, et
(1) Voyez la belle préface que (TEstournelles de Constant a donnée au livre de J. Dumas sur les sanctions de l'arbitrage.
je pense qu'on ne saurait trop redire que la guerre est ruine, massacre, violence et bêtise.
Certes il faut se préoccuper de construire ; mais il n'est pas mauvais de détruire, surtout quand l'édifice où Ton veut nous faire vivre est pourri, nauséabond, abritant dans ses plâtres infects tout un essaim malfaisant de bêtes venimeuses.
On dit encore que les grandes luttes économiques font d'innombrablesvictimes ; que, pour mettre du charbon dans nos machines, il faut vouer à une existence misérable des milliers de mineurs : que les logis insalubres font périr de millions de pauvres ouvriers dans les grandes villes, que toutes nos industries et tout notre luxe se payent par des sacrifices humains. On dit qu'il est des famines dans l'Inde, où périssent des malheureux par milliers. On parle de la tuberculose aux ravages épouvantables, et de la mortalité des nouveau-nés! Et on termine en concluant que nos guerres militaires ne sont pas plus terribles que nos guerres industrielles ; et que les maladies font plus de victimes que la mitraille.
Ceux qui m'adressent cette objection ne s'attendent peut-être pas à ce que je la réfute sérieusement; car on ne me fera pas dire que supprimer la guerre, ce sera supprimer la mort. Je me doute bien que les hommes continueront à mourir — et à souffrir — même quand une paix inviolée régnera sur la terre. Je crois au progrès. Mais, si optimiste qu'on me suppose, je ne pense pas que ce progrès ira jusqu'à faire s'envoler les maladies et la mort. Au moins nos malheurs ne seront-ils pas dus à notre volonté seule. Nos larmes ne seront pas provoquées par notre bêtise. Nous aurons tout fait pour épargner la douleur, au lieu de tout faire pour la provoquer.
Mais laissons de côté ce qu'on appelle lesentimenta-
lisme, ce que j'appelle juste pitié pour les souffrances des hommes, et plaçons-nous à une plus grande hauteur, comme le veulent certains philosophes. La mort de quelques hommes deviendra excusable si elle augmente le bonheur des autres hommes.
En effet, toute théorie de morale doit tenir compte du bonheur humain. Une morale d'après laquelle les hommes seraient, en majorité, malheureux, constitue une absurdité si évidente qu'une démonstration de la proposition inverse semble vraiment inutile.
Quant au progrès, plus ou moins parallèle à la morale, on peut le définir : l'amélioration des conditions matérielles parmi les hommes; autrement dit, moins de misères, moins de maladies, moins de larmes. Or, comme les vices — ce que nous appelons communément les vices, le jeu, la débauche, l'ivresse, le vol, le mensonge, la paresse — entraînent misères, maladies et larmes, il s'ensuit que l'amélioration des conditions matérielles est corrélative du progrès moral individuel. Donc une société es! en progrès, quand le sort de chacun de ses membres est moins cruel aujourd'hui qu'hier, et qu'il sera moins cruel encore demain.
Imaginons une société dans laquelle chaque individu serait heureux, et telle que, par les conquêtes toujours progressives de la science, ce bonheur et ce bien-être soient destinés à s'accroître à chaque génération : nous aurons ainsi déterminé une société qui est en progrès.
Supposons le contraire : une société où les hommes sont de jour en jour plus misérables, souffrant davantage de la faim et du froid, décimés par les maladies, incapables de pénétrer dans une connaissance plus profonde de l'univers. Cette société sera en décadence.
La conclusion nécessaire, c'est qu'il faut tendre à la formation de cette société heureuse. Tel doit être le
programme de tout citoyen, l'espérance de tout gouvernement.
Jusqu'ici il n'y a pas de désaccord, et il ne peut y en avoir, puisque ces vérités sont par elles-mêmes évidentes. Il n'est pas de théoricien qui prétende à cet étrange idéal du malheur du plus grand nombre. Où l'incertitude commence, c'est quand il s'agit de préciser ce qui est heureux ou malheureux pour les hommes.
A première vue on comprend tout de suite que l'état de guerre est peu propre à développer le bonheur terrestre.
Massacres du champ de bataille, avec des milliers d'existences humaines fauchées dans leur fleur, douleurs atroces des mourants, amputations, désarticulations, mutilations. Deuils dans les familles, irréparables : les pères pleurant leurs fils ; les femmes, leurs époux. Épidémies féroces accompagnant les armées : typhus, peste, choléra, dyssenterie, qui font plus de victimes que les mitrailles et les bombardements. Villes prises d'assaut, ou subissant de longs sièges, prisonniers traînés sur les routes, ou languissant dans des casemates infectes ; villages incendiés, moissons ravagées, ponts détruits; gaspillage en quelques heures de forces à grands frais accumulées, pillage, maraude, vols et viols suivant les armées; souffrances indicibles par la faim, le froid, la chaleur, la fatigue. Angoisses des combattants, râles des agonisants, gémissements des blessés,' anxiétés de deux nations dont tous les fils sont à chaque minute exposés à une mort affreuse ; en un mot, un immense cri de désespoir, montant vers le ciel. Voilà le bilan des douleurs de la guerre pendant la guerre.
Pourtant, à côté de la douleur du vaincu, il faut mettre la joie du vainqueur.
C'est quelque chose, assurément, mais c'est peu de chose. Le triomphe de la victoire, si intense qu'il soit,
ne suffit pas à compenser la cruauté de la défaite. En prenant une bataille où la victoire n'a pas été indécise un instant, je m'imagine que tout l'orgueil des vainqueurs d'Austerlitz n'a pu effacer le désespoir des vaincus; et que les grades, les décorations, les honneurs qui ont plu sur l'armée victorieuse, ne sauraient être mis en balance avec l'immense malheur de l'armée écrasée.
Même dans l'armée triomphante, il y a eu des blessés, des morts. Même chez les vainqueurs, que de larmes!
Combien faut-il de croix de la Légion d'honneur pour compenser la mort d'un enfant? Supposons un père de famille ayant dix enfants dans l'armée. En sacrifiera-t-il cinq pour que les cinq autres soient décorés, tous, sur le champ de bataille? Telle est pourtant à peu près la résolution d'un peuple qui, pour acquérir à quelques-uns de ses fils un peu de gloire militaire, en envoie d'autres à une mort certaine.
Que sera-ce donc si, au lieu d'une bataille, comme Àusterlitz, où la victoire, éclatante, fut presque facile, nous prenions d'autres batailles, incertaines, où les pertes furent égales de part et d'autre, comme Eylau et Leipzig; et d'autres encore, où, malgré la certitude de la victoire, le vainqueur a subi des pertes épouvantables, comme Waterloo et Sedan ; ou encore ces petits combats meurtriers, sans gloire, incessants, prolongés pendant des semaines, des années (guerre d'Espagne, guerre de Trente ans par exemple)? Alors décidément la joie des vainqueurs et des survivants apparaîtra comme un très misérable profit, au point de vue du bonheur général, en face de l'immense désespoir.
On peut comparer la guerre à une épidémie. Que la peste sévisse dans une ville et fasse d'innombrables victimes, il se trouvera peut-être des gens d'esprit pour
soutenir que, somme toute, c'a été favorable. Il y a eu des héritages importants; des places sont devenues vacantes, ce qui a comblé de joie les nouveaux titulaires. Certaines industries ont prospéré (marbriers et marchands de fleurs). Des médecins qui se sont signalés par leur dévouement ont reçu de flatteuses récompenses ; quelques mauvais drôles ont péri,... j'ignore ce qu'on pourrait trouver encore ; mais il ne semble pas que ce soient là des arguments sérieux, et les bienfaits d'une épidémie, comme les bonheurs de la guerre, ne sont que passe-temps d'humoriste.
Il est fort possible, je l'avoue, qu'à notre époque, et parmi les peuples civilisés, on attache trop de prix à l'existence. Je sais qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Du temps des Romains ou des Grecs, le sacrifice de la vie n'exigeait pas un si grand effort; la doctrine stoïcienne régnait, en son austère beauté, sinon dans le peuple, du moins dans les hautes classes. Aujourd'hui encore, dans la pacifique Chine comme dans le belliqueux Japon, la vie humaine est peu de chose. Civils et militaires ne considèrent pas la fin de l'existence comme un grand mal.
Et après tout ils ont peut-être raison. Si la discussion portait sur ce point, elle mériterait d'être approfondie. La thèse et l'antithèse se pourraient défendre. Mais en ce moment il ne s'agit pas de spéculation philosophique. Même il n'est pas question denotre vie à nous ; il est question de la vie d'autrui, ce qui est tout autre chose. Or il semble bienqu'une des bases de lamoralcestlerespectdc la vie humaine. Il est assez vil d'avoir le culte superstitieux de sa propre existence; mais il est peu recommandable d'être sans respect pour les existences d'autrui.
D'autant plus que chaque vie humaine, pur les affections qui gravitent autour d'elle, est précieuse. La mort d'un être humain ne serait que peu de chose en soi,
si cette mort n'avait pour conséquence le deuil de toute une famille.
Et puis qui sait ce qu'une bataille, fauchant en quelques heures toute une brillante fleur de jeunesse, ne va pas détruire? Qui comptera les hautes et nobles intelligences ayant obscurément disparu, sans profit pour personne, avant d'avoir donné la mesure de leur puissance, utile au progrès humain? Depuis Archimède et Lavater jusque à Henri Regnault et Veretschaguine, la guerre a fait de nobles victimes dont la perte fut irréparable. (11 ne s'agit pas ici des hommes de guerre.) Combien sont-ils, ceux qui, inconnus encore, parce qu'ils étaient tout jeunes, fussent devenus célèbres, et eussent agrandi le patrimoine commun de nos richesses intellectuelles?
Les victimes humaines de la guerre ne sont pas seulement les soldats. Quand un pays est ravagé par une invasion, quand une ville est prise d'assaut, les civils, vieillards, femmes et enfants, souffrent tous les maux de la guerre, et périssent par milliers. Le soldat en campagne, vainqueur ou vaincu, n'est pas tendre pour les populations au milieu desquelles il passe. Môme il ne se contente pas de brutaliser; il empoisonne ; car il traîne à sa suite de hideuses épidémies. Le typhus et le choléra, s'ils se déchaînent sur une armée, font d'innombrables victimes dans la population ambiante. Lors de la guerre du Transvaal on a vu cette lamentable et douloureuse histoire des camps de concentration; la mortalité des enfants boers s'est élevée alors à près de 75 0/0 par an, chiffre invraisemblable, vrai pourtant. Qu'on n'accuse pas ici les Anglais d'inhumanité : ils ont fait ce qu'ils ont pu pour pallier les maux de la guerre. Mais on n'adoucit pas la férocité de Moloch.
Pendant le siège de Paris, la mortalité s'élevait, parmi
les civils, à 4.000 par semaine. Par le fait seul de naître en une ville assiégée, les nouveaux-nés étaient, au moment de leur naissance, condamnés à la mort. Et nous ne parlons pas des guerres où un vainqueur inexorable passe au fil de l'épée la population civile; ni des sièges, comme ceux de Gênes, Saragosse, Dantzig, où la mortalité a été aussi lourde chez les non-combattants que parmi les belligérants.
Peut-être dira-t-on que la mort des soldats sur un champ de bataille est glorieuse et digne d'envie; que mourir pour la patrie ou pour le maître, les armes à la main, le front devant l'ennemi, est un honneur incomparable. Hélas! combien de ces pauvres soldats tombent sans avoir connu l'orgueil de la lutte, pourrissant, dans un hôpital ou dans une étable, du typhus, du scorbut, de la variole, du choléra, de la fièvre jaune, de la dysenterie, de toutes ces infâmes maladies qui accompagnent la guerre et lui font un cortège digne d'elle. Ceux qui chantent la gloire guerrière savent-ils que les maladies font cinq fois plus de victimes que le feu de l'ennemi? Savent-ils que, dans cette absurde guerre que l'Angleterre et la France ont menée, en 1855, contre la Russie, il y eut, pour un homme mort par le feu, vingt hommes morts de maladie!
Savent-ils que dans la récente guerre de Madagascar, qui a fait six mille morts ; il n'y eut qu'une centaine d'hommes frappés par le feu de l'ennemi?
Aux temps d'HoMÈRE, ou môme aux temps de la Chevalerie, quand deux héros en venaient aux mains, avec leurs épées, leurs cuirasses, leurs lances, c'étaient la vaillance et l'adresse qui décidaient de la victoire. Il y avait quelque honneur à combattre, à triompher, peut-être même quelque sauvage plaisir dans cette bataille. Mais quelle noblesse d'âme, quel succès de l'énergie physique à râler sur un grabat infect? Si hideux que
soit l'aspect d un champ de bataille, ce D'est rien à côté du spectacle que donne l'hôpital-baraquement où sont soignés les malades. Rien n'est plus abominable; et tous ceux qui ont vu de pareilles scènes, pour peu qu'il leur reste encore quelque parcelle de cœur ou d'intelligence, ne peuvent plus considérer la guerre que comme- la plus lamentable des aberrations humaines.
Il est impossible de donner en chiffres exacts le nombre des victimes de la guerre. Mais il n'est pas nécessaire de chercher une irréalisable précision.
Nous pouvons faire alors à peu près le compte suivant pour les guerres de ce siècle :
Français.
Guerres de Napoléon (1799-1815) 3.000.000
Étrangers.
Guerre de Russie (1854) 800.000
Guerre d'Italie 300.000
Guerre de Prusse 300.000
Guerre de Sécession 500.000
Guerre de 1870 500.000
Guerre turco-russe 400.000
Guerres civiles de l'Amérique du Sud 500.000
Guerres coloniales (Indes, Mexique, Algérie,
Abyssinie, Transvaal, Java, Madagascar) . . 3.000.000
Total. . . . 15.000.000
Ainsi les guerres de ce siècle ont fait quinze millions de victimes !
Et quels hommes que ces martyrs de la guerre! Des jeunes gens de vingt à trente ans, les plus robustes, les plus vigoureux; et, disons-le tout de suite, les plus braves; car ce sont les audacieux et les vaillants qui sont exposés aux fatigues et aux projectiles, plus que les paresseux et les lâches.
D'ailleurs le xix* siècle, si sanglant qu'il ait été; ne fait pas exception. Les siècles précédents ont vu les mêmes massacres. Et quant au xx e siècle, quoiqu'il commence à peine, il a déjà vu une des plus sanglantes guerres de l'histoire. Le conflit entre la Russie et le Japon a coûté la vie à uu million d'hommes pour le moins. On n'en saura jamais le nombre exact.
Qui sait si, lasse de tant de carnage, l'humanité ne va pas se reposer enfin ?
Au risque de fatiguer le lecteur par d'incessantes et monotones répétitions, il ne sera pas inutile de citer quelques faits historiques relatifs aux grandes tueries du passé. Partout et toujours il y a eu orgies de sang. La guerre a toujours tenu une telle place dans l'histoire de tous les peuples qu'elle se confond avec cette histoire même.
Elle va de pair avec la férocité et la sottise, ses deux fidèles compagnes.
Voyons donc un peu ces annales du passé. Ce sont les titres de noblesse de la guerre. Il n'est pas mauvais qu'on les rappelle.
Chez les Égyptiens, les guerres conduites par les conquérants étaient colossales. S'il faut en croire les inscriptions, Rhamsès a pu réunir sous son commandement 500.000 hommes armés. On devine ce que pouvait faire cette horde d'esclaves, dirigée par un être sans pitié qu'aucun frein n'arrête... « Le Roi, dit une stèle, tombe sur la tête des ennemis comme une montagne de granit : il les écrase et pétrit la terre de leur sang comme avec de l'eau. Leur armée fut massacrée ; massacrés leurs soldats. On s'empara d'eux, on les frappa, on les jeta, les bras attachés, pareils à des oiseaux entassés au fond d'une barque, sous le pied du Roi. Le Roi était semblable à un Dieu. Ses pieds
étaient sur la tête de l'ennemi. Les chefs furent frappés et tenus dans son poing. »
Une mutilation horrible était habituelle : les vaincus, morts ou vivants, devaient la subir. Au pommeau de leur selle les Tartares portaient en triomphe les tètes coupées; mais les Égyptiens avaient adopté une autre mode militaire : ils portaient avec orgueil les phallus coupés, dont ils faisaient un noble trophée. La récolte d'un grand nombre de phallus était la gloire militaire de ce temps-là.
Le roi Mérepkah inscrivait sur les murs de Karnak l'inventaire de ce hideux butin.
Généraux lybiens : phallus coupés 6
Lybiens tués : phallus coupés 6359
Sicules : phallus coupés 222
Étrusques: phallus coupés 542
Achaiens : phallus apportés au roi 6111
Naturellement le pillage succédait à la mutilation et au massacre. Même on ne se faisait pas faute de piller les peuples non belligérants. Revenant d'une excursion guerrière, le pharaon Thoutmos envahit à l'improviste le pays des Phéniciens : « L'armée du Roi incendia tous leurs blés ; elle massacra leurs soldats par myriades ; elle emmena leurs hommes, leurs enfants, leurs femmes en grand nombre, comme prisonniers vivants, ce dont Sa Sainteté (le Roi) se réjouit plus que de toute autre chose. »
En Polynésie le véritable motif de guerre, n'était pas l'équilibre polynésien ; mais le cannibalisme. Or, au risque de faire crier d'horreur les personnes sensibles, je trouve plus rationnel le meurtre d'un homme qu'on mange que celui d'un homme qu'on ne mange pas. La faim est une sorte d'excuse ; c'est l'état de nature, l'état sauvage, dans toute sa force : ce n'est pas ce mélange
douceâtre de pitié et de barbarie qui constitue notre état actuel.
Dans toute l'Afrique, la guerre avait une raison d'être, l'esclavage.
« Après chaque guerre, dit Ed. Viard, le vainqueur doit organiser des caravanes d'esclaves toujours traités avec une extrême cruauté, et que l'on force à voyager durant des semaines, parfois des mois, par des sentiers rocailleux et épineux, avec de lourdes charges sur la tète... les malheureux si durement malmenés ne sont que les survivants d'un large massacre perpétré au milieu de leurs villages en flammes. Après la tuerie on rassemble tout ce qui a échappé, sans distinction de sexe ni d'âge ; puis on procède dans la masse à un triage et à une sélection. Les malades, les vieillards, les enfants n'ayant pas de valeur vénale, sont assommés ou éventrés, h coups de lance, à coups de sabre. On perce, on mutile les nourrissons arrachés à leurs mères, et dont les cadavres sont jetés dans les hautes herbes. Après cette épuration sommaire, on se partage les esclaves épargnés. »
En Amérique, chez les Peaux Rouges et les Mexicains, même férocité guerrière, avec l'esclavage comme terme ultime, et probablement comme but principal de la guerre. Mais on constate un véritable progrès : la férocité humaine ayant besoind'être sanctifiée, les hommes imaginent un dieu delà guerre, qui exige, en temps de paix même, des hécatombes humaines, de sorte que l'idée guerrière et l'idée religieuse vont de compagnie. Quand donc on n'avait pas de captifs pris à la guerre, on sacrifiait les nationaux pour apaiser la soif de Huitzlopotchei, le Mars ou le Moloch mexicain. A Mexico cent cinquante mille crânes humains avaient été amon-
celés en une gigantesque pyramide comme juste hommage à ce puissant Dieu.
En Asie, la diversité des peuples n'empêchait pas que la guerre ne fût partout également féroce.
Les Juifs ne furent pas les moins barbares ; et la Bible est remplie du récit des exploits militaires, massacres et exterminations, accomplis grâce à la protection de Jéhovah. Qu'il s'agisse de Salomon, de Josué, de Saul, de Samson, de David, c'est toujours la même antienne. Massacre des hommes, quelquefois avec torture, enlèvement des femmes et des enfants comme esclaves, pillage des biens, le tout pour la plus grande gloire de Dieu.
Les Assyriens sont à la hauteur p des Juifs. Voici comment s'exprime un roi assyrien, en l'an 879 avant J.-C. « Je me ruai à leur poursuite, je semai mille cadavres de leurs guerriers dans la montagne ; je jonchai les montagnes de leurs cadavres; j'en remplis les ravins. A deux cent trente prisonniers qui étaient encore vivants, je tranchai les poignets. Aux habitants de la ville, je coupai la tête, et j'arrachai les lèvres... Quant aux révoltés, j'en tuai un sur deux, je construisis un mur devant les grandes portes de la ville ; je fis écorcher les chefs, et je recouvris le mur avec leurs peaux. D'autres furent murés vifs dans la maçonnerie ; d'autres furent crucifiés, d'autres furent empalés le long du mur... leurs chariots de guerre, leurs harnais, leurs femmes furent apportés devant moi... Le reste du peuple fut exposé vivant devant de grands taureaux de pierre que Sennachérib, le père de mon père, avait élevés, et moi je les jetai danslafosse, je coupai leurs membres, je les livrai en pâture aux chiens, aux bêtes fauves, aux animaux du ciel et des eaux. En accomplissant ces choses, j'ai réjoui le cœur des grands dieux, mes seigneurs.
Sur les ruines ma figure s'épanouit : dans l'assouvissement de mon courroux je trouve mon contentement. »
Ce prince représente bien l'idéal du conquérant.
« La plus grande jouissance de l'homme, disait Gengis Khan, c'est de vaincre ses ennemis, de les chasser devant soi, de leur ravir ce qu'ils possèdent, de voir les personnes qui leur sont chères le visage baigné de larmes, de monter leurs chevaux, de presser dans ses bras leurs filles et leurs femmes » Par Gengis Khan, à Samarcande, trente mille artisans furent mis en esclavage, et trente mille autres furent tués. A Tauris la population entière fut passée au fil de Tépée, puis la ville brûlée. A Hérat, dont le siège dura six mois, les vainqueurs ne furent occupés pendant une semaine qu'à piller, brûler et tuer. Alexandre, Attila, César, ?napoléon, avec des nuances dans la manière, ont procédé comme Gengis Khan.
Depuis les temps les plus reculés, l'état de guerre a été très près de l'assassinat. Dans Homère il n'y a de différence entre un guerrier et un brigand que par le costume. Même la cause qui mettait aux prises les Grecs et les Troyens, — le maquerellage de Paris, suivant la juste expression de Montaigne, — ne peut être regardée comme une sainte cause. J'admire assurément les exploits d'AjAx, de Patrocle et d' Ulysse; mais les pirates qui couraient les mers phrygiennes, les bandits qui s'embusquaient dans les bois de la Thessalie, ne devaient pas être dépourvus de courage. Malheureusement ils n eurent pas, comme Ajax, Patrocle et Ulysse, l'avantage d'être protégés par les divinités de l'Olympe, et de s'avancer devant les armées éblouie avec un casque retentissant et un bouclier splendide, pour être célébrés plus tard par le plus grand des poètes.
Encore ces luttes épiques entre guerriers sont-elles le triomphe, glorieux à certains égards, de la force et de l'adresse. Agamemnon tue Pisandre et Hippolokos parce que devant lui Pisandre et Hippolokos, effarés, ne peuvent se défendre. Si Hector est vainqueur, c'est que rien ne résiste à sa vaillance. « Il tua Asaios, et Autonoos, et Opritès, et Dolops Klytide, et Opheltion, et Agélas, et Aisyalnos, Oros et le magnanime Hipponoos. Et il tua chacun de ces princes Danaens... Tel que Zéphyros qui agite les nuées, lorsqu'il déroule des vagues énormes, et, de ses souffles épars, disperse l'écume dans les hauteurs de l'air : de même Hector fit tomber une foule de têtes guerrières... »
Cette intrépidité qui consiste à donner la mort sans craindre la mort, ce n'est peut-être pas, à mon humble avis, l'idéal humain que nous devons nous proposer. Pourtant il y a quelque beauté et quelque noblesse dans le geste. Et je comprends à la rigueur l'enthousiasme que ce sport pouvait susciter. Mais la guerre moderne ne ressemble plus à la guerre du temps d'AjAx, ni à la guerre du temps de Roland, ni même à la guerre du temps de Bayard. Ce ne sont plus passes d'armes, et chevauchées brillantes : c'est l'anéantissement froidement méthodique de masses humaines, impuissantes à se défendre contre des ennemis invisibles qu'une habile tactique dissimule à leurs coups.
Et puis il n'y a pas seulement la bataille, la lutte; il y a encore le pillage, les otages, les prisonniers, les exécutions, les massacres de non-combattants! Et, à côté de cette orgie de sang, les tueries de l'Iliade peuvent passer pour des idylles.
Voyons donc un peu ce qu'ont fait les conquérants.
César, parmi eux, doit être mis en bonne place.
Voici comment il s'exprime, racontant lui-même
sa conquête des Gaules. « César, après avoir bloqué Munda, vint à Cordoue. La treizième (légion) se saisit des tours et du rempart, et ceux qui s'étaient sauvés de la défaite mirent le feu dans la place, et, César y entrant, on en tua vingt-deux mille, sans ceux qui furent massacrés dehors. » (Trad. de Perbot d'Ablancourt, mdclxxviii, Paris, 469.)
Il faudrait tout citer : le siège de Namur, par exemple... « César y fit entrer toute son armée, et vendit publiquement à l'encan tout le butin avec les habitants qui se trouvèrent monter à cinquante-trois mille personnes »... et le siège de Vannes... « Ceux de Vannes s'étant rendus à discrétion, César jugea à propos d'en faire un exemple pour rendre à l'avenir ces Barbares plus retenus à garder leur foy, et, ayant faict mourir tout leur sénat, vendit le reste à l'encan. » (p. 58)... et le siège de Bourges... « Une partie de l'ennemi fut tuée aux portes, et une autre dehors par la cavalerie, sans que pas un s'amusât au pillage. On ne pardonna ni à âge, ni à sexe, le soldat étant irrité de la longueur du siège, si bien que de quarante mille personnes, il ne s'en sauva pas huit cents » (p. 156-157)... et le siège de (Cahors)... « Comme les assiégés continuaient â se bien défendre, quoique plusieurs fussent déjà morts de soif, on fit tant à force de creuser qu'on détourna toutes les sources des fontaines, ce qui obligea les assiégés à se rendre. César, qui avait donné assez de preuves de sa clémence pour ne pas passer pour cruel, voulut faire";un châtiment exemplaire des plus rebelles, et fit couper les mains à tous ceux qui avaient porté les armes pour étonner les autres par la cruauté du supplice. »
« César, dit Plutarque avec admiration, prit de force plus de huit cents villes, soumit plus de trois cents nations, combattit contre trois millions d'hommes sur
lesquels un million périt en bataille rangée, et un autre million fut réduit en captivité. »
César a d'ailleurs été dépassé par un de ses successeurs àl'empire du monde, celuiqui s'est fait nommer les Délices du genre humain, Titus. Voici comment s'exprime son servile admirateur, Flavius Josèphe, racontant la fin du siège de Jérusalem... « Les soldats romains tuoient tous ceux qu'ils rencontroient; le nombre des corps entassés les uns sur les autres estoit si grand qu'il bouchait les avenues des rues, et le sang dans lequel la ville nageoit éteignoit le feu en plusieurs endroits. Comme les Romains estoient las de tuer, et qu'il restoit encore une grande multitude dépeuples, Tite commanda de l'épargner et de ne passer au fil de l'épée que ceux qui se mettoient en défense, mais les soldats ne laissèrent pas de tuer les vieillards et les débiles. Quant à ceux qui estoient jeunes et robustes, on réserva pour le triomphe les mieux faits : ceux qui estoient au-dessus de dix-sept ans furent envoyez enchaînés en Egypte pour travailler aux ouvrages publics. Tite en distribua un grand nombre par les provinces pour servir à des spectacles de gladiateurs, à des combats contre les bestes. Quant à ceux qui estoient au-dessous de dixsept ans, ils furent vendus. Pendant que l'on ordonnoit ainsi de ces misérables captifs, onze mille moururent; les uns parce que leurs gardes qui les haïssaient ne leur donnoient pas à manger; les autres parce qu'il y avait de la peine à trouver du blé pour nourrir tant de personnes... Après que tous les soldats eussent esté récompensés, ce grand prince alla offrir des sacrifices en actions de grâce, il fit immoler un grand nombre de bœufs, dont la chair fut distribuée à ses soldats, et fit des festins qui durèrent trois jours aux principaux officiers » (Hist. des Juifs, trad. Arnauld d'Andilly, Bruxelles, 1676, v, 247).
Si je cite ces exemples d'atrocités, prises dans les auteurs anciens, ce n'est pas que les modernes conquérants ne puissent m'en fournir de tout aussi éclatants. Négligeons les DU minores, et voyons dans l'histoire du grand maître de la guerre si nous ne trouverons pas des cruautés sans nom! Hélas!
Et d'abord ce sera le massacre des prisonniers au siège de Jaffa... « Il prit (Bonaparte) une résolution terrible. Ordre fut donné de passer tous les prisonniers au fil de la baïonnette. Il fallait ménager les cartouches. On partagea les prisonniers, la veille du départ, entre les demi-brigades. On fit former les carrés face au dehors, puis on attaqua à la baïonnette ces masses vivantes. On tua tout. L'armée obéit, mais avec une sorte de dégoût et d'effroi. » {Mémoires de Vigo Roussillon) ... « Us étaient deux mille cinq cents prisonniers. Leur sort resta en suspens pendant deux jours; le troisième, 9 mars 1799, on les forma en colonne, et on les plaça au centre d'un carré commandé par le général Bon qui le dirigea sur les bords de la mer... Arrivés sur les dunes, on les divisa par petits pelotons, et on les tua à coups de fusil et de baïonnette. On possède encore l'original de l'ordre dans lequel le général Bonaparte commande de fusiller ces malheureux, en prenant ses précautions de façon à ce qu'il n'en échappe aucun. Pour l'honneur de la nature humaine, cet ordre ne fut pas exécuté sans protestation et sans murmure, et plusieurs chefs de brigades, entre autres le colonel Boyer [Mémoires du prince Eugène) refusèrent de se charger de l'exécution. » (Lanfrey, Hist. de Napoléon, I, 393).
Miot, dans ses Mémoires, raconte cette horrible histoire. « Ce spectacle, qui fait palpiter mon cœur, et que je peins encore trop faiblement, eut lieu pendant l'exécution des pelotons répartis dans les dunes. Enfin il ne
restait plus de tous les prisonniers que ceux placés près de la mare d'eau. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches; il fallait frapper ceux-ci à la baïonnette et à l'arme blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue; je m'enfuis pâle et prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces infortunés... s'élançaient les uns au-dessus des autres et recevaient dans les membres les coups dirigés au cœur et qui devaient sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma une pyramide effroyable de morts et de mourants, dégouttants de sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever les malheureux qui, à l'abri de ce rempart affreux, n'avaient pas encore été frappés. Ce tableau est exact et fidèle, et le souvenir fait trembler ma main qui n'en rend point toute l'horreur. »
On dira peut être que l'expédition de Bonaparte en Syrie, par les grands résultats obtenus, justifie ce colossal assassinat.
Veut-on d'autres récits? Voici l'épilogue d'une victoire (la Moskova).... « Des habitations en cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris... partout des soldats errant parmi des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs compagnons morts. D'horribles blessures, des bivouacs silencieux ; plus de chants, plus de récits; une morne taciturnité. L'empereur ne put évaluer sa victoire que par des morts... Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque là muet comme sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata : il se soulagea par des cris d'indignation (1), et par une multitude de
(i) Contre qui?
soins qu'il fit prodiguer à ce malheureux, puis il dispersa les officiers qui le suivaient pour qu'ils secourussent ceux qu'on entendait crier de toutes parts... Certains prononçaient en gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère: c'étaient les plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou sardonique, sans daigner implorer ni se plaindre, d'autres demandaient qu'on les tuât sur le champ ; mais on passait vite à côté de ces malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié cruelle d'achever. » (Ségur. HxsU de la grande Armée. Nil, 12.) La plus grande horreur de l'horreur napoléonienne, c'est la retraite de Russie. Voici ce que dit un témoin oculaire (de Faber du Faur) : « Sur la rive gauche de la Bérézina des milliers de malades, de blessés et d'estropiés, abandonnés de leurs guides, et retenus par leur impuissance... Le 28, à la pointe du jour on entend le canon de l'ennemi... Alors ils tentèrent le passage, et se précipitèrent vers les ponts, dontcelui de gauche finit par rompre... Dès lors une seule idée occupe tous les esprits, celle de gagner le seul pont resté debout, et, pour y atteindre, renversant tout ce qui les entoure, tout ce qui s'oppose à leur passage, chefs, camarades, femmes et enfants, ils les foulent aux pieds, ou les poussent dans les flots de la Bérézina... Mais Wittgensteiîî put diriger sur ce groupe épais d'hommes sans défense le feu meurtrier de son artillerie. Presque chaque coup porte; les boulets et les obus battaient en brèche cette masse compacte; les cris de ces malheureux étouffaient le tonnerre du canon et le sifflement des balles, et Ton se pressait avec une nouvelle furie sur le pont. Autour des ponts s'élevaient, comme des collines, des monceaux d'hommes et de chevaux foulés aux pieds ou tués par le feu de l'ennemi. Il fallait passer sur leurs corps tout en combattant. Les flots et les
glaçons charriés par la rivière les entraînaient de temps en temps; mais ce n'était que pour faire place h d'autres.. » Ailleurs, le même auteur cite quelques traits de cette moralité guerrière dont on fait si grand cas... (p. 296). « Le plus fort pille le plus faible; on dépouille de leurs vêtements les malades, et ceux qui, par lassitude, ne peuvent plus suivre l'armée ; les mourants sont mis à nu avant d'avoir rendu le dernier soupir, et on laisse tous ces malheureux sans secours couchés dans la neige. L'instinct de sa propre conservation a étouffé dans le cœur de chacun tout sentiment d'humanité. »
Est-ce par un sentiment d'humanité qu'était mu le général Roguet, à la veille de Waterloo?.. Pendant la courte halte de la garde devant Ligny, le général Roguet, colonel en second des grenadiers à pied, avait réuni les officiers et les sous-officiers, et leur avait dit: « Prévenez les grenadiers que le premier qui m'adressera un Prussien prisonnier sera fusillé ! »
Mais les conquérants prennent peu souci d'être humains. Napoléon s'était fait de l'insensibilité une profession, suivant l'expression pittoresque de son apologiste, À. Thiers. Bismarck, qui n'a pas craint, par un mensonge, de déchaîner une épouvantable guerre, n'a pas pu arriver au même degré de cynisme que Napoléon. 11 a été ému par l'aspect du champ de bataille de Saint-Privat. « À quatre cents mètres du village (Gorze) il y avait deux fosses presque parallèles, autour desquelles les fossoyeurs travaillaient encore ; car elles étaient remplies de cadavres... Français et Allemands, couchés là, pêle-mêle. Quelques corps étaient nus ; d'autres encore revêtus de l'uniforme ; tous avaient une couleur noirâtre qui provenait de l'horrible chaleur. En continuant la route vers Metz on trouvait quantité de débris. Ce n'étaient que capotes françai-
ses, casques prussiens, havre sacs, armes, linges, souliers, papier. Le sol était jonché de restes humains plus nombreux et plus effroyables encore. Dans un champ je vis deux corps horriblement mutilés : l'un avait une jambe entièrement arrachée ; l'autre avait la tête à moitié enlevée, tandis que sa main droite, rigide, était restée dressée dans un geste suppliant vers le ciel. Il y avait des tombes marquées avec des débris de chassepots et d'autres avec des morceaux .de boîtes à cigares brisées pour la circonstance. lise dégageait une odeur intolérable, et, lorsque une brise passait sur les morts étendus là par milliers, cette odeur nous prenait à la gorge, et arrêtait la respiration, en même temps qu'elle serrait le cœur. »
Veut-on des faits plus récents encore? Voici un épisode de la soi-disant guerre de conquête de Madagascar. « Les Sénégalais se ruent dans les maisons ; le massacre commence.. Surprise sans défiance, la population entière est passée au fil des baïonnettes. Pendant une heure ceux qui n'avaient pas été tués du premier coup cherchent à fuir ; traqués par nos compagnies noires, on les voit, vêtus de leur sang ruisselant des blessures fraîches, courir affolés, atteints et frappés de nouveau, trébuchant sur les corps de leurs camarades. Tous les habitants tombèrent. Les tirailleurs n'épargnèrent pas une femme, pas un enfant. Quand il fit grand jour, la ville n'était plus qu'un charnier dans le dédale duquel les Français s'égaraient, fatigués d'avoir frappé. Un certain nombre d'entre eux se sentaient étouffés de honte... Une boue rouge couvrait le sol. A la fin de l'après-midi, sous l'action de la chaleur, un brouillard s'éleva. C'était le sang des 5000 victimes qui s'évaporait au soleil couchant. Des gémissements exhalés des lèvres des rares blessés qu'on avait mal achevés, sortirent de dessous les tas de cadavres... les derniers mou-
rurent dans la nuit » (Vigne d'Octon. La Gloire du sabre, 1900, 212).
Et je pourrais citer des pages, et des pages, et des pages, toutes plus émouvantes les unes que les autres, toutes racontant des morts, des massacres, des infamies, des cruautés, des horreurs ; et des horreurs et des cruautés encore, et toujours des cruautés et des horreurs : car c'est l'histoire de l'humanité que l'histoire des guerres.
Qu'on ne me reproche pas de me répéter ; car mon ^intention formelle est de donner, à ceux qui me liront, la satiété de la douleur versée à flots. Il faut qu'en lisant ce livre on sente l'odeur du sang humain prodigalement répandu. Oui, les hommes ont été des barbares. Oui, tout ce passé n'est qu'une stérile boucherie. Si l'on est bien persuadé de cette infamie des temps anciens, on rougira de vouloir la perpétuer.
D'ailleurs, en ne parlant que de la mort, et non des mutilations, et estropiements, nous avons fait tort à la guerre de bon nombre de douleurs humaines. Perdre une mâchoire, un bras, une jambe, un œil, ce sont jeux de prince, et le prince n'en souffre pas. Mais les pauvres invalides mutilés qu'on promène, dans de petitesvoitures, ou ceux qui, pendant de longues années, courbés sous d'atroces douleurs, poursuivent leur piteuse existence dans les bâtiments que la générosité du prince leur a accordés, ceux-là peuvent tout à loisir réfléchir sur les beautés de la guerre. Ils sont morts à demi. Peut-être même survivent-ils pour que leurs cicatrices et leurs mutilations rappellent à notre coupable indifférence que la guerre est la grande destructrice du bonheur humain.
Si encore ces grands massacres servaient à quelque chose ; s'ils consacraient un progrès, une amélioration
de l'espèce humaine I Mais rien n'est plus stérile en résultats qu'une guerre. Elle n'a d'effets appréciables que la douleur et la mort. On n'est pas parvenu encore, comme chez les anthropophages, à utiliser les cadavres pour la nourriture des survivants.
Dans nos sociétés dites civilisées, on regarde comme un vrai crime tout repas de chair humaine. Nos mœurs à cet égard sont irréprochables; et on ne signale guère de pareils attentats, même chez les pires bandits. Pourtant la coutume de manger de l'homme existe chez certaines peuplades sauvages. Il y a des cannibales et des anthropophages, et le récit de leurs repas excite le dégoût universel.
Je ne sais vraiment pourquoi cette indignation : car nos massacres guerriers dépassent de beaucoup ceux que peut commettre une tribu cannibale en excursion. Il est plus absurde de tuer un ennemi pour rien, pour le plaùir, ou pour l'équilibre européen, que de le tuer et de le dépecer ensuite pour ne pas soi-même mourir de faim.
Après tout, pour celui qui est mort, il importe assez peu de servir à la cuisine des vers et des corbeaux, ou à la cuisine de l'homme.
Heureusement nous avons le don de l'illusion. Nous savons nous masquer la vérité, quand elle est sombre et terrible. Les antiques préjugés ont tellement pétri nos civilisations dans le même moule ; nous sommes si bien habitués depuis notre enfance à célébrer les beautés militaires que nous nous extasions devant toutes les choses de la guerre, et que nous nous détournons des anthropophages avec épouvante.
Mais supposons une société d'anthropophages où l'anthropophagie soit une institution vénérable, consacrée par la tradition, prescrite par les lois, enseignée dans les écoles, recommandée par les prêtres, célébrée
par les poètes et les philosophes, préchée dans les salons et les ateliers, dans les Académies et dans les cabarets ; alors assurément personne n oserait protester contre cette sainte morale. Le malheureux qui aurait l'audace de trouver criminels les repas humains, serait vilipendé et déclaré traître à la religion et à l'humanité. Sous peine des plus sanglantes injures, peut-être de l'exil et de la prison, chacun serait forcé de faire Téloge de cette coutume, et les discours de réception à l'Académie française se termineraient, au milieu des applaudissements de l'assistance, par la pompeuse apothéose de l'anthropophagisme.
Notre conception belliqueuse n'est pas supérieure à la conception des anthropophages. Et même manger un homme parce qu'on a faim, c'est un acte moins grave et moins bête que de pousser au stérile égorgement de plusieurs milliers d'hommes. Mais les mœurs sont là, et, de par les mœurs, nous sommes forcés d'admirer. Si, par aventure, quelque voix discordante s'élève pour dire que la notion d'une patrie guerrière est une notion inhumaine, aussitôt on crie au parricide et à l'infamie. Comme dans les sociétés d'anthropophages, celui qui se révolte contre cette antique doctriue est traité de misérable et de traître.
Pauvres anthropophages ! nous n'avons pas le droit de vous traiter de barbares ; car nos festins patriotiques sont bien autrement sanglants que les vôtres, et vous faites maigre chère au prix de nous.
Pourtant, si j'étais parmi des cannibales, dussé-je être conspué, je blâmerais les repas de chair humaine.
De même, en face de la guerre, et au risque de paraître un monstre, je dirai que la mort d'un brave homme d'Allemand, ou celle d'un brave homme d'Anglais, ou celle d'un brave homme d'Italien, me paraissent des crimes. Ces gens-là, quoiqu'ils vivent de l'autre
côté de la frontière, sont des hommes comme moi. Ils ont un père, une femme, des enfants. Leur sang a la même couleur que le mien, et je ne peux me réjouir quand je vois ces honnêtes gens souffrir, pleurer, mourir. En un mot, — j'en demande pardon aux apôtres modernes du faux patriotisme, — je n'ai aucune joie aux misères de l'étranger; et le massacre de ces pauvres diables de paysans voisins ne remplit mon cœur ni d'orgueil, ni de plaisir.
J'en suis même arrivé à ce degré d'infamie que j'ai pour eux, comme pour mes frères de France, la plus profonde pitié, et que je tâche de donner à mes élèves, à mes amis, à mes enfants, le respect de la vie humaine, qu'il s'agisse d'un étranger ou d'un Français.
J'ai même l'espoir, peut-être bien singulier, qu'un jour ce n'est pas moi qui serai traité de barbare.
Qu'il me soit permis d'attacher quelque importance au côté moral de la guerre. Il est bien entendu que ce chapitre n'est pas à lire pour ceux qui considèrent le devoir et la morale comme des mots hors d'usage, de vieilles idées bonnes à laisser dans la poussière des bibliothèques. Mais il est encore certains esprits qui croient à une règle morale. C'est à ceux-là seuls que nous nous adressons.
La règle morale est variée à l'infini selon les âges et les lieux. Sur le mariage, sur la famille, sur la propriété, il existe des divergences telles qu'il serait assez puéril de chercher à codifier quelques principes immuables, hors desquels il n'y aurait que crime. Mais sur un point, dans l'humanité, toutes les morales sont
d'accord ; à savoir qu'il ne faut pas faire de mal aux autres hommes. Tuer un être humain, le faire souffrir, se réjouir de ses souffrances, voilà qui est regardé partout comme un crime.
La loi morale fondamentale, c'est le respect de la vie et du bonheur de nos frères humains.
Nous avons tous un devoir sacré, qui est de ne pas faire de mal aux hommes. Cela est simple et impératif. Toutes les religions ont à leur base ce grand principe. 11 n'est pas de peuple, si barbare qu'il soit, qui recommande l'assassinat, et qui fasse consister le devoir dans une plus grande somme d'infortune infligée aux hommes.
En fait de morale, tout est discuté et discutable, contesté et contestable, sauf cette grande loi. Même elle a un double caractère. Elle est précepte passif, en ce sens qu'elle interdit de faire du mal :[mais elle est aussi précepte actif; car elle recommande de faire du bien. Celui qui peut soulager une souffrance, adoucir une blessure, apporter consolation ou secours, celui-là fait le bien. Il ne suffit donc pas de n'être pas un assassin ; il faut encore être un bienfaiteur. La moralité des individus se juge à cela. En tout temps, en tout lieu, il en est ainsi : c'est là une morale universelle et élémentaire.
Nous n'examinons pas ici si elle est suffisante. Nous penchons à croire que oui, à condition qu'on lui donne toute l'extension qu'elle comporte ; mais pour le moment nous établissons qu'elle est formelle, et ne comporte guère d'exception.
Eh bien, cette loi catégorique, universelle, immuable, acceptée par toutes les religions, tous les codes, toutes les philosophies, est en éclatante contradiction avec le principe même de la guerre.
Le principe de la guerre, c'est de tuer ; et on ne
peut alléguer comme excuse la légitime défense; car deux individus ne peuvent pas être l'un et l'autre en état de légitime défense. Nécessairement un des deux est l'agresseur. Si ces deux hommes — ou, ce qui revient au même, ces deux peuples — se contentaient de se défendre, il n'y aurait pas de lutte. Il en est, pour le moins, un des deux qui attaque, et c'est celui-là qui est le criminel, puisqu'il essaye de tuer.
Donc le principe de la guerre, c'est le meurtre. Comment peut-on le faire concorder avec le principe de toute morale qui est de respecter la vie humaine ?
C'est merveille de voir avec quelle inconscience on accorde ces deux contraires. L'Evangile dit : « Tu ne tueras point ! » Et toutes les nations chrétiennes sont en armes les unes contres les autres. Le Coran proscrit le meurtre. Et la religion musulmane n'a grandi que par la guerre. Les prêtres chrétiens de toutes sectes parlent du Dieu des armées. Les pontifes de l'Islam célèbrent les grands massacres. Dans toutes les mosquées, comme dans toutes les cathédrales, il y a des Hosannah pour béatifier les conquérants; et le sang versé sur les champs de bataille est considéré comme saintement répandu .
Les philosophes, les poètes, les penseurs, ceux qui se donnent la mission de diriger l'humanité vers un idéal supérieur, après avoir, dans leurs théories, formulé des préceptes de charité, dès qu'il s'agit de la guerre, oublient tout, et vantent le meurtre.
Et, si ce mot de meurtre parait trop dur, venons au fait concret, et examinons les choses telles qu'elles sont.
Nous sommes en temps de guerre, dans une forêt. Il faitgrandjour. Unhomme,toutjeune, presqueun enfant, en uniforme, est adossé à un arbre : il tient son fusil, qui est chargé. C'est Jean Bonhomme, paysan, fils de
paysans, qu'on a enlevé à son foyer, et transporté à la frontière. Jean Bonhomme attend, plein d'angoisse. Soudain dans le chemin passe un cavalier qui tient, lui aussi, son arme. C'est Michel, qu'on a affublé, lui aussi, d'un uniforme, Michel, paysan, fils de paysans, du même âge que Jean Bonhomme. L'un est né sur les bords de la Loire, l'autre sur les bords de l'Elbe. Ils ne se connaissent pas, ne se sont jamais vus, n'ont aucun motif de haine l'un contre l'autre. Pourtant Jean Bonhomme lève son fusil, met en joue, tire, et Michel tombe, frappé à mort.
Jean Bonhomme est-il un assassin? Pauvre Jean Bonhomme! âme simple! Tu as reçu l'ordre de tirer sur ceux qui portent un uniforme bleu. On t'a enseigné que c'était là ton devoir. On t'a fait croire que Michel venait piller ton champ, et brûler ta maison. Et toi, pauvre Michel, aussi innocent que Jean Bonhomme ! On t'a conté ces mêmes histoires. On t'a dit que Jean Bonhomme menaçait ta liberté, ta femme, ton champ. Et vous voilà tous deux transformés en assassins.
Oui vraiment! mes amis, vous ne vous êtes pas rendu compte que c'est bel et bien un crime que vous commettez. Ouvrez cet Évangile dans lequel vous avez appris à lire, et vous y trouverez ces mots fatidiques qui ne comportent pas d'incertitude, qui ne soulèvent pas de controverses : « Tu ne tueras point ! »
Il est vrai que cet assassinat est prôné depuis longtemps, et qu'on le décore du nom d'héroïsme militaire, en confondant toujours, par un sophisme pervers, la guerre conquérante et la guerre défensive, ou bien en invoquant le principe d'autorité. Le souverain, roi, empereur, ou République, dit de tuer, et on tue. Et il parait que la responsabilité de l'assassin n'existe plus, comme il n'est pas de responsabilité dans l'acte du bourreau qui, représentant la vindicte publi-
que, met à mort un criminel. Seulement, par une contradiction bizarre, le bourreau qui fait disparaître un misérable assassin est assez peu considéré ; tandis que le soldat qui tire sur un brave garçon, dont le seul crime est d'avoir un autre uniforme, est regardé comme un héros. Et cela, même quand il n'y a pas de danger; même quand il s'agit de fusiller un prisonnier ou un otage.
Ici se pose la redoutable question de savoir jusqu'à quel point un citoyen a le droit de refuser le service militaire.
De toutes les études abordées dans ce livre, il n'en est pas de plus grave, ni de plus passionnante. Mais je n'ai pas coutume de me soustraire aux difficultés d'un problème, en l'éludant, et je l'aborderai résolument, sans réticence.
D'ailleurs, il ne s'agit que de théorie ; car, en fait, pour les jeunes gens de tous les pays, où le service militaire est obligatoire, il y a nécessité absolue de s'y soumettre. Ceux qui se rebellent contre les lois de recrutement sont pris par les gendarmes, et, bon gré, mal gré, il faut qu'ils soient soldats. Les réfractaires, les déserteurs, les insoumis, sont sévèrement punis ; et il ne semble pas que la punition soit douce ou facile à éviter. La non-soumission au service militaire est pratiquement impossible. Donc il ne s'agit ici que d'une dissertation de morale théorique.
Pourtant l'intérêt n'en est guère moindre; car, si, du domaine de la théorie, la résistance au service militaire venait à tomber dans le domaine du réel, la face du monde serait changée.
Et puis les questions théoriques doivent être étudiées comme si elles comportaient la sanction immédiate du fait. C'est la grande maxime morale qu'ÉpicrÈTE,
avant Kant, avait formulée il y a plus de deux mille ans. Agis comme si de ton action dépendait la destinée de runivers. De sorte qu'il ne faut jamais supposer que notre action individuelle n'aura aucune conséquence ; il faut tout au contraire être persuadé que notre action isolée sera le prototype d'autres actions semblables, et que notre exemple sera suivi par des milliers et des milliers d'hommes.
A-t-on le droit de refuser le service militaire en alléguant que la guerre est un crime ?
On peut répondre de deux manières opposées, et nous résumerons ainsi ces deux réponses antinomiques :
A. On ne doit à aucun prix se rendre complice, comme soldat, des meurtres, crimes, brigandages qui constituent la guerre. Donc résolument tout homme, ayant souci de son devoir d'homme, doit se refuser à être soldat.
B. Le service militaire est une loi librement décrétée par la majorité de nos concitoyens : donc tout citoyen doit s'y soumettre, et concourir à la défense de la patrie.
Voici les arguments de l'une et l'autre part. Nous allons d'abord les exposer froidement, et décider ensuite quelle conduite morale, à notre sens, il convient d'adopter.
A. La guerre est essentiellement caractérisée par le meurtre : or la seule raison d'être du service militaire, c'est la guerre : l'accepter, c'est accepter le principe de l'assassinat. Les hommes qu'on va combattre, et que le devoir militaire ordonne de tuer, si possible, sont des frères humains innocents. Eh bien ! la plus impérieuse de toutes les lois morales, c'est de respecter la vie de nos frères.
Les lois de mon pays, qui m'ordonnent de servir
comme soldat, et de jouer à l'occasion le rôle d'assassin, sont des lois écrites. Mais, par delà les lois écrites, et au-dessus d'elles, il y a des lois morales, éternelles, impératives. Si des lois ou règlements étaient édictés, m'ordonnant de tuer mes vieux parents, je serais criminel d'obéir à. ces lois, tout comme si elles m'ordonnaient l'inceste ou l'incendie. La guerre n'est pas moins infâme que le parricide, l'inceste et l'incendie. Alors mon devoir strict est de ne pas m'en faire com plice .
D'autant plus que, si mon exemple était suivi dans tous les pays, et pour toutes les armées, ce serait la fin des guerres. Même le seul moyen efficace de faire cesser l'état actuel de barbarie guerrière est une résistance universelle et simultanée au service militaire. En refusant de prendre les armes, loin de compromettre la patrie, on la sert; car l'exemple sera contagieux, et, si des milliers de conscrits français refusent le service, des milliers de conscrits allemands, autrichiens, italiens, anglais, feront de même : et le hideux régime de notre civilisation guerrière aura pris fin.
Donc, malgré la réprobation presque unanime, fort de mon respect pour la vie humaine innocente, je braverai les persécutions, les tortures, les souffrances, la prison, le bannissement, voire môme la mort, pour me conformer à une loi morale qui ne souffre pas d'exception; et certes il serait plus facile et plus avantageux de faire un an ou même deux ans de service militaire, que d'affronter tous les maux qui m'attendent si j'obéis à ce que je regarde comme un idéal supérieur.
B. Voici les arguments opposés.
La patrie est une réunion d'hommes solidaires les uns des autres, unis dans le passé par une histoire commune, dans le présent par la soumission aux mêmes lois et par
la défense des mêmes intérêts. Le sol, la langue, la religion, les traditions font que ces hommes, du même pays que nous, sont plus proches de nous que les autres hommes. Ceux-là sont des étrangers, parlant d'autres langues, appartenant à d'autres races, possédant d'autres traditions, et ayant, rudement et sans relâche, combattu nos pères. Nous avons des concitoyens : or à nos concitoyens nous devons aide et protection, dans la mesure de nos forces. Voilà notre premier devoir. Du moment que nous vivons en une société nationale et que nous profitons des avantages qu'elle nous donne, nous n'avons pas le droit de nous désintéresser d'elle. Donc il faut accepter les décisions, librement prises par la majorité, presque par l'unanimité de nos concitoyens. De même que nous avons le devoir de payer les impôts, nous avons le devoir strict de satisfaire au service militaire ; car cette patrie, qui est notre patrie, peut être un jour attaquée par des ennemis avides. Ils s'arment contre nous; nous ne pouvons pas rester désarmés contre eux. C'est donner une excuse à la lâcheté que de prétendre à un idéal de fraternité. Avant tout il faut que la patrie soit protégée. Si notre vieux père était attaqué par des brigands, nous serions des misérables de ne pas le défendre les armes à la main, au risque de tuer les malandrins qui l'emmènent. Le droit de légitime défense est un droit plus sacré encore que le respect de la vie humaine : or il s'agit des miens, de mes compatriotes, des maîtres qui ont élevé mon enfance, et qui m'ont fait ce que je suis. Il suffit que la patrie soit en danger pour que mon devoir de la défendre soit impérieux. En l'état actuel du monde, la patrie peut être menacée dans sa prospérité et son indépendance. 11 ne m'est donc pas permis d'hésiter.
Et puis de quel droit vais-je substituer mon juge-
ment à celui de la majorité de mes concitoyens? C'est chose très commode que de repousser comme criminel un devoir de solidarité qu'on m'impose. Il n'est pas possible qu'avant d'obéir à la loi, chaque citoyen se demande si cette loi est bien conforme à son opinion personnelle; car alors il n'y aurait plus de loi. Une société dans laquelle toute personne aurait la prétention de discuter les lois qu'on lui impose, serait en pleine anarchie. Même lorsqu'une loi ne me satisfait pas en tout point, je dois la considérer comme obligatoire: car je n'ai pas le droit de m'isoler de la société qui m'entoure, et de m 'insurger contre ce qu'elle a décidé.
Depuis des milliers d'années le premier devoir de l'homme a été le culte de la patrie. Attenter à la patrie, ne pas vouloir la défendre au prix de son sang, ce n'est pas seulement se révolter contre le sentiment unanime actuel, c'est fouler aux pieds tout ce qui fut, depuis un temps immémorial, l'honneur et la gloire des hommes.
J'ai exposé aussi impartialement que possible l'une et l'autre opinion. On voit que l'une et l'autre se peuvent défendre, et qu'il serait injuste de traiter de monstre ou de misérable celui qui est d'une opinion différente de la nôtre. Qu'il se trompe, qu'il ne raisonne pas juste, c'est possible ; mais on n'a pas plus le droit d'accuser d'infamie le soldat qui vise le soldat ennemi et le tue, que le soldat, qui, détournant son arme, prétend qu'il n'a pas le droit de tuer ce frère humain innocent.
Cependant il ne suffit pas d'avoir établi la puissante logique des deux opinions adverses ; il faut une conclusion.
Or, si impérieuse que soit la loi qui nous com-
mande de respecter la vie humaine, cette loi ne peut être regardée comme absolue. Dans maints cas il faut passer outre. H y a des intérêts à. protéger, des vérités à répandre, des droits à soutenir, pour lesquels il peut à un moment donné être nécessaire de verser le sang. Qu'une horde d'aventuriers s'empare du pouvoir, et arme contre des citoyens paisibles une troupe de brigands, voire même une cohorte de braves gens égarés, je ne dois pas rester spectateur impassible ; il faut que je défende la liberté et la justice menacées. Déserter le combat sous prétexte que je n'ai pas ledroitde me servir d'armes homicides, ce serait une traitrise prèsqu'un crime. Même si ceux que j'ai à combattre sont des hommes honnêtes, qui, par faiblesse d'esprit, se sont laissé conduire au mal, mon devoir me commande de leur résister; car leur triomphe entraînerait des maux incalculables. Mieux vaut la mort de quelques individus que l'asservissement et le malheur de plusieurs générations. La vie humaine est chose sainte assuré ment; mais l'avenir de l'humanité est saint aussi : et la justice est peut-être un bien plus précieux encore. Si donc la justice est offensée, il ne faut pas craindre de la défendre à tout prix. Rien n'est plus odieux que le triomphe de l'iniquité. Or, contre l'iniquité triomphante, la résistance armée n'est pas seulement légitime : elle est nécessaire.
Par conséquent, il est des devoirs supérieurs au respect de la vie humaine.
Il s'agit maintenant de savoir si la protection de la patrie est un de ces devoirs supérieurs. Or cela ne paraît pas douteux; car ma patrie représente un certain idéal de justice et de progrès, et elle ne saurait être lésée sans que le progrès do l'humanité en souffrît. Mes concitoyens ont librement choisi leurs représentants; ils ont le gouvernement qu'ils ont choisi, en
toute connaissance de cause. La liberté individuelle y est protégée, comme la liberté de conscience. La défense de la France est donc, dans une certaine mesure, la défense du progrès humain. Il est donc nécessaire que la France soit indépendante, et, dans l'état actuel du monde, le seul moyen de lui assurer son indépendance, c'est de lui permettre d'avoir une armée vigoureuse et bien organisée.
Même si la France se livrait à une guerre injuste, et commettait d'iniques agressions, le devoir commanderait encore de participer à la guerre, tout en se réservant expressément le droit de faire toute propagande pour empêcher cette guerre, de la déclarer absurde et criminelle, de s'y opposer dans la mesure de notre pouvoir, et de ne rien négliger pour en arrêter le développement. Car, après tout, il faut admettre que je puis me tromper, quoique la plupart des hommes se refusent à admettre pour eux la possibilité de l'erreur. Or, puisque je peux me tromper, je ne me séparerai pas de la majorité de mes compatriotes, quelque convaincu que je sois de leur immense erreur.
Je ferai cause commune avec eux, même dans leurs écarts, ne pouvant pas dissocier, dans le devoir militaire, ce qui est guerre légitime de défense, et ce qui est guerre illégitime d'agression.
Ma conclusion est donc tout à fait précise : il faut se soumettre au service militaire.
Mais cette conclusion comporte de fondamentales restrictions.
La première, c'est que la patrie qu'il s'agit de défendre soit réellement maltresse de ses destinées et non pas soumise au despotisme d'un ou
de plusieurs autocrates. Il serait insensé de prétendre que, par la voix de Néron, de Napoléon ou de Nicolas, ce fût la patrie qui parlât, lorsqu'ils déclaraient des guerres. Là où le suffrage universel n'existe pas, là où les ministres ne sont pas responsables, il n'y a pas de souveraineté populaire ; et si je reconnais — non sans peine — à l'ensemble de mes concitoyens, le droit de me mener à la guerre librement voulue par eux, je ne puis accorder ce droit à aucun d'entre eux pris isolément, fût-il l'héritier d'une longue série de monarques, ou le héros de brillantes épopées militaires. Citoyen de la République française, ou de la République américaine, ou de la libre monarchie anglaise, je ne puis refuser le service militaire à mon pays, même pour des guerres que je condamne ; mais, si j'étais sujet russe, je ne parlerais pas de même, car ma patrie ne s'est pas prononcée ; et je n'admettrais pas que le Tzar pût disposer de moi, sans mon vote, direct ou indirect. Pour le paiement des impôts, pour l'obéissance à des lois qui ne froissent pas la conscience, peut-être un gouvernement vaguement accepté par la tradition et par l'acquiescement tacite suflisent-ils. Mais, s'il s'agit d'une guerre, qui contredit tout ce que je considère comme légitime et humain, j'en demande davantage. Il faut la formelle et décisive consultation populaire ; et ce n'est pas trop exiger que la volonté, expressément indiquée, de la majorité de mes compatriotes.
J'irai plus loin encore. La guerre est chose si barbare, et si abominable, que je ne laisserais pas le gouvernement de mon pays, quoiqu'il soit élu par la nation, décider de la paix ou de la guerre. L'appel direct au pays est indispensable : ce ne sont pas des mandataires qu'on peut charger de cette redoutable décision. Dans le pays le plus fortement démocratique qui existe, en Suisse, il y a pour toutes les lois importan-
tes un référendum populaire, c'est-à-dire que le peuple est consulté pour savoir s'il accepte ou refuse telle ou telle loi. Si la chose est reconnue nécessaire pour d'insignifiants détails de constitution, combien ne le sera-telle pas davantage pour la question de paix ou de guerre? Et, tout en admettant que dans les pays libres, le devoir absolu est d'obéir au service militaire si le service militaire a été décrété; je voudrais voir inscrit dans la constitution ce principe qu'il ne saurait se faire de déclaration de guerre, avec mobilisation et invasion des pays voisiiys, sans un référendum préalable. C'est bien le moins qu'avant d'être engagé dans une lutte qui va le décimer, le ruiner, l'anéantir peut-être, un peuple ait le droit d'émettre nettement son avis, au lieu d'obéir aux fantaisies de ses journalistes, de ses députés et de ses diplomates, et à toute une secrète politique d'intrigues et de marchandages.
La seconde restriction n'est pas moins essentielle. Même si le pays est librement consulté, et que résolument il se soit décidé à la guerre, la guerre n'en sera pas moins chose barbare. Qu'une majorité ou qu'un tyran aient décrété la guerre, la guerre n'en sera pas moins toujours violence et iniquité. Il faut donc taire des efforts incessants pour rendre toute guerre impossible; il faut propager, avec toute l'énergie dont on est capable, le principe de l'arbitrage international ; il faut ne pas contraindre un homme, qui n'est pas un bourreau, à tirer sur un homme qui n'est pas un coupable. Il faut que désormais notre conscience ne se trouve pas tiraillée entre ces deux grands devoirs antagonistes : la patrie à secourir, et des vies innocentes à respecter.
Combattre le principe de la guerre, voilà le vrai et urgent devoir de tout homme juste, de tout loyal
citoyen. Et pourtant, pour une période qui sera, nous l'espérons, très courte, il faut se résigner au service militaire, puisque une armée est indispensable à l'indépendance nationale. Mais ce n'est là qu'une période de transition; car le moment viendra bientôt où l'homme aura enfin reconnu la folie de la guerre.
En tout cas, du moment qu'on accepte le principe du service militaire — et nous croyons qu'à l'heure actuelle il s'impose encore à tout bon citoyen — il ne faut pas faire à demi son devoir, ni chercher des procédés détournés, plus ou moins avouables, pour se soustraire à un devoir qui est général. Prêcher la paix et l'arbitrage international, soit ; mais à condition qu'on reconnaisse nettement qu'il faut être soldat, quand la patrie le demande.
Agis par ton vote, ton influence, tes paroles, tes écrits pour écarter la guerre et pour rendre toute guerre désormais impossible. Mais, si la volonté nationale décide la guerre y ne te révolte pas contre la volonté nationale.
Je reconnais qu'il y a là un déchirement douloureux, rendu aujourd'hui nécessaire parla sottise et l'inintelligence humaines; mais cette grande douleur morale ne sera pas éternellement nécessaire. Par le développement de l'instruction, les peuples comprendront enfin leurs véritables intérêts. Aussi toutes ces polémiques relatives au devoir militaire ne sont-elles que momentanées. Un jour viendra où elles n'auront pas plus de raison d'être que la question de savoir si Ton a le droit de tuer ses esclaves.
En temps de guerre, toutes les notions morales ordinaires ont disparu; l'homme ne respecte plus les biens et la vie d'autrui. C'est un nouveau régime moral, tout différent de la morale ordinaire et qu'on doit appeler nettement la barbarie.
Car il ne faut pas se laisser éblouir parles déclamations et les sophismes. Tuer l'homme qui était devant vous ; voler ses pendules, s'il aune maison ; ses tableaux, s'il a un palais; et ses poules, s'il a une ferme; ne reconnaître pour loi que son caprice et sa force ; voilà la morale de la guerre, : c'est la négation de toute morale.
Il est vrai qu'une armée n'est pas toujours en guerre, et que les devoirs du soldat sont absolument différents pendant la paix et pendant la guerre. Mais la conception d'une armée qui ne doit pas faire la guerre est un peu ridicule, et je ne pense pas qu'une telle ineptie trouve beaucoup de défenseurs.
D'ailleurs nous allons examiner si, en temps de paix, le service militaire développe la moralité d'un pays.
Nous tenons avant tout, pour éviter toute calomnie, à déclarer hautement que nous respectons et que nous aimons les officiers et les soldats. Nous savons ce qu'il y a de noblesse, d'énergie, d'intelligence chez les officiers, l'élite de la nation française. Quant aux soldats, c'est l'âme môme de la France, puisque tous nos jeunes gens de 21 à 24 ans sont soldats. L'armée ne peut donc se séparer de la France, et ceux qui aiment la France confondent l'armée et la patrie dans un commun amour.
Mais, sans commettre de sacrilège, on peut se demander si tous ces jeunes gens, soldats ou officiers, trouvent un utile emploi de leur activité dans l'exercice des devoirs militaires.
Théoriquement l'armée est une société fortement hiérarchisée, avec l'obéissance passive et la discipline rigoureuse, pour bases. Cette immense machine automatique est peu favorable assurément au développement de l'énergie individuelle, mais il n'est pas certain que l'individualisme à outrance soit préférable à une orga-
nisation hiérarchique sévèrement disciplinée. Les deux opinions peuvent se soutenir. Pour ma part je croirais volontiers que l'avenir de l'humanité est dans le culte de l'énergie personnelle, et que l'anéantissement de l'individu dans la collectivité — que ce soit le militarisme ou le socialisme — ne nous conduira pas aune civilisation supérieure.
D'ailleurs je n'entrerai pas dans la discussion un peu abstraite de ces deux alternatives : j'examinerai seulement si l'armée, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, en 1907, représente une école de moralité, ou si au contraire elle n'estpas funeste à la santé morale des jeunes gens qu'elle reçoit chaque année, à chaque appel de la classe.
Évidemment il ne s'agira pas d'une armée théorique, idéale, dans laquelle chaque officier se regarderait comme l'ami et le protecteur de ces braves garçons un peu incultes qui lui arrivent, et aurait pour principal souci de leur apprendre l'amour de la France et de l'humanité, en même temps que de leur donner des notions techniques sur le tir et le maniement des armes. II s'agit de l'armée telle qu'elle est.
Or, dans la pratique, nous sommes très loin de ce Régiment-école avec des officiers, professeurs paternels. Le séjour h la caserne, c'est tout autre chose.
D'abord le soldat perd l'habitude du travail.
Les ouvriers des champs ou de la ville, qui étaient forcés de gagner, très rudement, leur pain de chaque jour, trouvent que la caserne est un repos relatif. Pour les bourgeois et oisifs, fils de famille ou employés, la vie militaire est dure et fatigante ; par conséquent, à ce point de vue, elle pourrait être salutaire. Pour l'homme de la campagne, si la besogne n'est pas fatigante, elle est insupportable ; car il n'en comprend pas l'utilité, tandis qu'il sait très bien pourquoi il doit sarcler son
champ ou mener sa charrue. En tous cas, sans prendre goût au métier militaire, il perd toute ardeur pour le métier de paysan. Il quitte le service avec joie, car le service est une servitude, mais il le quitte perverti ; il s'est dégoûté du travail à la terre ; il a appris à flâner, à ne rien faire pendant de longues fins de journée, et à se promener dans les rues, les bras ballants, désœuvré et mélancolique.
11 a appris bien d autres choses encore : les plaisirs de la cantine, les estaminets borgnes aux boissons frelatées; il a connu les filles soumises, qui rôdent autour des cantines, et qui lui ont peut-être inoculé d'inguérissables maladies ; il a fait son éducation de mensonge et d'hypocrisie pour carotter ses chefs, se soustraire aux corvées, éviter des punitions, de sorte que sa dignité d'homme lui a été enlevée, et qu'il n'a pas, en deux ans, eu le temps de prendre la dignité du soldat.
L'alcoolisme, la prostitution et l'hypocrisie, voilà ce qu'apprend la vie à la caserne.
Ce n'est pas le régime militaire qu'il faut ici accuser; c'est plutôt le régime urbain. De fait, le service militaire, c'est l'exode des jeunes paysans à la ville. Or, à la ville, ils trouveront toutes les pestes de la ville, la tuberculose, la syphilis, l'alcoolisme, avec cette condition 'aggravante qu'ils vivront en commun, et que les bons seront gâtés par les mauvais; car il suffit dans un bataillon de deux ou trois mauvais drôles pour pervertir tous les hommes.
Si encore les officiers pouvaient intervenir! Mais tout surcroît de besogne leur est presque impossible. Et d'ailleurs ils dédaignent cette tâche de surveillance. Ils n'entrent pas dans les chambrées, et ne savent ce qui s'y passe que par les vagues rapports de l'adjudant. Ils se contentent du geste extérieur, la discipline de
l'apparence, la seule sur laquelle ils puissent exercer leur action, alors que c'est la discipline morale qu'il faudrait protéger.
Le seul moyen d'éviter les dangers des grandes villes, ce serait de n'y pas faire vivre les soldats; en un mot, de remplacer les casernes par les camps. « Le Français, disait le général Foy, court au camp et fuit la caserne. »
Au point de vue de la santé et de la moralité de ces jeunes gens, la vie au camp aurait de précieux avantages.
Au point de vue militaire aussi ; et je ne comprends pas pourquoi nous n'avons pas le courage de remplacer nos odieuses casernes, foyers de tuberculose et de fièvre typhoïde, "d'alcoolisme et de syphilis, par l'existence au grand air, avec des marches, des exercices, des tirs. Au camp, serait vécue une vie vraiment militaire, loin des bars, lupanars, estaminets, cafés-concerts de bas étage; assommoirs nauséabonds dans lesquels nos pauvres enfants vont perdre sans rémission la santé du corps et celle de l'âme.
Que la vie de caserne et le régime militaire augmentent la mortalité, ce n'est pas douteux un instant. C'est une douloureuse comparaison que celle de la mortalité civile et de la mortalité militaire (pour des jeunes gens de même âge).
De notables progrès d'hygiène ont récemment été effectués; mais ils sont notoirement insuffisants encore, comme on va le voir par cette simple statistique due
à M. LOWENTHAL.
Soit la mortalité civile = 100; la mortalité militaire, pour les hommes du même âge, a été :
1840-1846. . . U6 (Paixhans).
1862-1868. . . 191 (Vallin).
1892-1899. . . 238 (Lôwenthal).
On ne peut comparer ces trois chiffres obtenus par des méthodes de calcul différentes ; mais, dans le cas actuel, peu importe. Cela nous montre que le régime de la caserne est funeste à la vie des hommes.
Ce qui aggrave singulièrement ces statistiques, c'est que les hommes versés dans les régiments sont des jeunes gens valides, bons pour le service. Et on leur compare les hommes restés au foyer, comme impropres au service, pour maladies incurables ou aiguës! On assimile l'élite au rebut, et c'est pour le rebut que la mortalité est moindre!
En Allemagne, où le service du recrutement est bien plus sévère, et où se fait l'examen sérieux des jeunes conscrits, la mortalité est plus faible. Elle a été de 1889 à 1899, de 2,7 pour mille, tandis qu'en France, dans la même période, elle a été de 5,9 pour mille, soit plus du double!
La tuberculose, la fièvre typhoïde, la syphilis, sont des maladies de caserne. Et on le sait! et on ne fait que quelques modestes efforts pour les combattre.
La tuberculose et la fièvre typhoïde font mourir. C'est entendu. Mais quels ravages ne causent pas les maladies vénériennes?
Si l'on a quelque doute à ce sujet, que Ton consulte les statistiques de la médecine militaire : on verra les proportions effrayantes des maladies vénériennes (en 1892) sur mille soldats :
Amérique (États-Unis) . 218
Angleterre 20i
Italie 66
Russie 45
France 45
Or, comme c'est une statistique annuelle, il s'ensuit qu'en trois ans de service la proportion doit être triplée ; c'est donc pour la France une proportion de
135 0/00, soit un soldat sur huit, atteint de maladie vénérienne. Et ce chiffre serait bien plus élevé encore si la plupart des soldats malades, par fausse honte ou par crainte de punition, ne dissimulaient pas avec soin la maladie contractée. On peut donc dire hardiment qu'il y a près d'un cinquième des soldats qui contractent des maladies vénériennes, pendant leur temps de service.
On parle avec admiration de la discipline, mais le respect de la discipline n'est qu'apparent. Assurément, dans une caserne, pour les formes extérieures, il y a des chefs auxquels il faut obéir, sous peine d'être puni ; mais cette obéissance n'est que la caricature de l'obéissance véritable, qui doit être volontaire, et librement consentie. Car de respect intérieur, il n'y en a point. Au contraire ! L'esprit de révolte gronde sourdement : le soldat grogne contre son caporal ; le caporal contre son sergent; le sergent contre son lieutenant; le lieutenant contre son capitaine; et on m'a assuré que la révolte intérieure ne s'arrêtait pas là.
Pour échapper à ce joug de la discipline aux formes impitoyables, les uns et les autres ont recours à des hypocrisies, à des subterfuges, à des mensonges, à des soumissions apparentes, qui sont au fond de véritables désobéissances ; car on n'obéit bien que si l'on est profondément et intimement convaincu de la supériorité morale et intellectuelle de son chef.
Que de griefs encore, au point de vue moral, ne pourrait-on pas accumuler contre le régime militaire! La brutalité et l'obscénité des propos; la tyrannie que les forts exercent sûr les faibles; les brimades que les soldats de deux ans font subir aux bleus \ la malpropreté, la grossièreté, et, ce qui est plus grave, la vénalité; puisque, avec certains dons habilement répartis
de cigarettes ou d'eau-de-vie, ou mieux encore de quelque menue monnaie, le soldat acquiert la bienveillante tolérance des sous-officiers!
J'en appelle au témoignage de tous ceux qui ont passé par la caserne. Le régiment est-il une école de discipline, de chasteté, de sobriété, de sincérité, de dignité, d'urbanité et de désintéressement?
On ne peut donc pas défendre le principe du militarisme en alléguant la nécessité d'une grande école de moralité : car, dans la pratique, c'est le contraire que la vie régimentaire enseigne. En fait, qu'il s'agisse de la France ou de l'Allemagne, de l'Angleterre ou de l'Italie, du xx* siècle ou des siècles précédents, l'armée est plus près d'être une école de dégradation que de perfectionnement moral.
Mais, quoique le mal soit éclatant, on ne veut pas le voir. On aime mieux répéter des lieux communs (combien faux, hélas!) sur la haute vertu morale de la vie à la caserne! On ne veut pas comprendre que, si le régime militaire, en temps de guerre, est le vol et le meurtre; c'est, en temps de paix, l'abrutissement et la dépravation.
Il y a cependant cette différence entre le temps de guerre et le temps de paix ; c'est que, le principe de la guerre étant le vol et le meurtre, la guerre ne peut être autre chose, tandis qu'on conçoit comme très possible une armée autrement organisée que notre armée actuelle. La ville remplacée par le camp, la caserne remplacée par la tente, les flâneries dans les bouges et cantines remplacées par des marches militaires, les officiers indifférents et distraits remplacés par des officiers soucieux de la moralité individuelle de leurs hommes.
Une telle armée serait invincible. Donc, au point de
vue militaire, comme au point de vue moral, il faudrait nous hâter de rétablir. Car la force d'une armée réside dans le courage et la vertu du soldat, plus que dans l'armement et les munitions, et il n'est pas de pires malfaiteurs que ceux qui vantent l'état militaire présent comme l'idéal de notre puissance guerrière.
Il faut distinguer les ruines que fait la guerre en temps de guerre et en temps de paix.
En temps de guerre, c'est très simple. Tout est ruiné, anéanti, dissipé. Je ne parle pas des munitions de guerre qui, patiemment et laborieusement amassées, disparaissent, comme neige au soleil, le jour de la bataille. Car, à vrai dire, c'est là leur rôle, et il serait assez ridicule de parler du gaspillage des cartouches et des obus, puisque on n'a amassé ces cartouches et ces obus que pour s'en servir lorsque le moment en sera venu. Le jour de la bataille, toutes ces masses de poudre brûlent, tous ces milliers de kilogrammes de plomb sont jetés aux vents; et il est naturel qu'il en soit ainsi, puisque ces objets n'ont pas d'autre destination.
11 s'agit d'autres destructions ; celles des vies humaines et celles des richesses humaines.
La vie humaine est, elle aussi, une richesse, et on peut, très prosaïquement, évaluer à une certaine somme d'argent la vie d'un jeune soldat de 22 ans. Ce capital est peu de chose assurément, au prix de l'immense et irréparable douleur qui va frapper les vieux parents. Mais nous ne reviendrons pas sur cette douleur ; car il est de bons patriotes que cet argument sentimental touche peu. Peut-être seront-ils plus sensibles à l'argument économique, positif.
Pour mener un enfant à l'âge d'homme, il faut faire chaque année des dépenses improductives pendant vingt ans, puisque aussi bien, jusqu'à l'âge de vingt ans, l'enfant ou l'adolescent ne peuvent guère gagner leur vie. 11 a fallu élever cet enfant, lui donner des sabots, un pantalon, et du pain. Chaque jour de chaque année nécessite une petite dépense. Les intérêts composés s'accumulent, et le tout, quelle que soit l'économie avec laquelle on procède, finit par faire, au bout de vingt ans, cinq, six, dix, vingt, cinquante mille francs, suivant la fortune des parents, et l'étendue des sacrifices consentis.
Or ce capital, si l'enfant vit, n'est pas perdu; car, lorsque il sera homme fait, et qu'il pourra gagner sa vie, il profitera de ce qui a été dépensé pour lui, et il pourra à son tour produire douze cents francs, ou deux, ou trois, ou quatre mille francs, ou même plus, tous les ans. De sorte que l'évaluation de la valeur capitalisée d'une existence humaine doit s'apprécier autant par les dépenses faites dans le paésé, que par les bénéfices possibles dans l'avenir.
Si nous ne tenons compte que du passé, on peut apprécier très approximativement à 300 fr. par an la dépense moyenne pendant vingt-et-un ans pour un enfant, ce qui représente, avec les intérêts composés, environ 10 000 francs. Si nous tenons compte de l'avenir, il faut supposer un salaire moyen de 1800 francs par an pendant 30 ans, avec une épargne annuelle de 900 fr. en comprenant dans cette épargne l'argent dépensé pour les enfants; car ce jeune homme sera père de famille, et aura, lui aussi, à pourvoira la vie, à l'entretien, à l'éducation de ses enfants.
Le problème est un problème de capitalisation ; amortissement en trente ans d'un capital qui rapporte 900 fr. par an. Au taux de 3 0/0 d'intérêt annuel, c'est
à peu près 20000 fr. que représente ce capital: et, en prenant la moyenne des deux chiffres de 10000 et de 20 000 fr. on arrive à un chiffre moyen de 15000 fr. qui indique d'une manière assez exacte la valeur en capital d'une existence humaine.
Autrement dit, chaque fois que meurt un jeune homme de vingt-et-un ans, c'est comme si un capital de 15 000 fr. était dissipé.
Par conséquent une grande bataille, comme celle de Moukden, par exemple, où ont péri 100000 hommes, c'est le gaspillage, l'anéantissement, la destruction d'une somme de richesse égale à un milliard el demi ; et la guerre russo-japonaise, qui a coûté la vie pour le moins à un million d'hommes, a anéanti ainsi une richesse de 15 milliards.
On aura beau se débattre. C'est là un fait positif, évident, incontestable, aussi brutal qu'un fait. Si une meule brûle, il y a perte d'un capital, d'une richesse égale à la valeur vénale do cette meule. Si un jeune soldat tombe 'sur le champ de bataille, il y a perte d'une certaine richesse, d'un certain capital, qui peut être évalué avec moins de précision qu'une meule de foin, mais qui est certainement considérable. Il faut être vraiment d'assez obtuse intelligence, pour ne pas comprendre qu'un être humain, un jeune homme actif, sain et vigoureux, est une richesse, lui aussi, tout autant qu'une meule de foin.
Ainsi la guerre, par le seul fait des hécatombes humaines, est ruineuse.
Pour qu'on ne dise pas que nous exagérons ces pertes de la guerre, voici, pour préciser les idées, les pertes subies par l'Allemagne et la France pendant la guerre de 1870-1871 (d'après M. Chenu) :
France :
Morts, sur les champs de bataille, ou dans
les ambulances par blessures 158 000
Blessés ayant guéri 150000
Morts de maladies 56000
La mortalité a donc été de 214 000 hommes, sans compter les non-combattants, qui, comme dans toute guerre, ont payé un lourd tribut.
Allemagne (d'après les comptes-rendus allemands) : Morts, sur les champs de bataille, ou dans
les ambulances par blessures. . . . 40800
Blessés ayant guéri 19 000
Morts de maladies 26 000
La mortalité a donc été de 67 000. On peut alors évaluer la mortalité totale pour les deux armées à 300000 hommes, ce qui, à raison d'un capital de 15 000 francs par homme, représente 4 500 000 000 francs.
A ces chiffres il faut ajouter les pertes financières, évaluées ainsi par M. Bodet.
France :
Dépenses militaires 2 586 000000
Somme» payées à l'Allemagne. . . . 5743 000 000
Emprunts et primes 1156 000 000
Travaux publics occasionnés par la
guerre 207 000000
Indemnités payées par l'Etat 605 000 000
Pertes subies par l'Etat 2 834 000000
Dommages supportés par les assurances 535 000 000
13 666 000000 Allemagne :
Frais globaux, d'après Meitzen. ... 8 000 000 000
De ce chiffre il faut retrancher les 5 000 000 000 payés par la France; ce qui fait une perte de 3 milliards, qui, ajoutée aux 13 milliards perdus par la France, fait une somme totale de 16 milliards, à laquelle il faut
ajouter les 4 milliards 500000000 représentant le capital humain , soit 21 milliards.
Mais ce chiffre est encore beaucoup trop faible; car, parmi les blessés et les malades, combien, portés comme survivants, sont demeurés infirmes, ou ont contracté des maladies incurables ! Et les journées de travail qui n'ont pas été faites! Et les non-combattants morts de misères et de maladies, ruinés dans leur commerce et leur industrie ! On sera dans le vrai en disant que la guerre franco-allemande représente un gaspillage de 30 milliards !
S'imagine-t-on ce capital réparti entre les 90 millions de Français et d'Allemands ? A raison de 5 personnes par famille, cela ferait pour chaque famille une somme de 1800 fr. environ.
En se faisant la guerre, les Français et les Allemands ont été tout aussi raisonnables que si chaque père de famille, dans les deux pays, avait pris 90 pièces d'or de vingt francs, et les avait jetées à la mer! Encore cette stupide dissipation eût-elle été accompagnée de beaucoup moins de souffrances que cette longue, sanglante et néfaste guerre. *
Nous n'exagérons donc pas en évaluant les frais de la dernière guerre à 30 milliards de francs pour six mois, soit 5 milliards par mois, soit 160 millions par jour. Et, comme les guerres futures seront bien plus meurtrières et coûteuses que les guerres passées, on voit que si, la France et l'Allemagne avaient la folie de faire la guerre, ce serait pour chacun de ces deux pays — en supposant l'égalité des pertes — l'effroyable consommation de cent millions de francs par jour. Peut-être sera-t-il bon de réfléchir avant d'entreprendre cette course à l'abîme.
Quant à la paix armée, elle est à peine moins coûteuse. Voici les dépenses des États européens
pour la guerre et la marine, en 1904, (en millions de francs) :
Grande Bretagne. . 1.872
Russie, 1.235
Allemagne 1 . 114
France 990
Autriche Hongrie ' 488
Italie, 410
Espagne 285
Turquie 150
Suède et Norvège. . 110
Pays-Bas 80
Belgique 65
Portugal 50
Roumanie 40
Suisse 30
Danemark , . . . 25
Total : 10.950
Ainsi la dépense totale pour les peuples européens est de 7 milliards par an pour Tannée et la marine.
Il faudrait ajouter à ce chiffre environ 3 milliards pour les autres peuples non européens. (Les États-Unis ont un budget de près de 800.000.000, etc.). En chiffres ronds, c'est à dix milliards que s'élèvent dans le monde les dépenses militaires.
Mais restons-en à l'Europe, puisque aussi bien c'est l'Europe seulement qui entretient le mal par ses rivalités séculaires et stupides. Aux 7 milliards dépensés pour l'armée et la marine viennent s'en ajouter d'autres, dont il faut tenir compte, quoiqu'ils ne soient pas inscrits dans les budgets de la guerre et de la marine.
Il y a d'abord la non productivité des hommes qui font le métier militaire. Un soldat n'est ni un ouvrier, ni un laboureur; il ne gagne pas sa vie; il coûte, au lieu de produire, et cela précisément à l'âge où la capacité de travail est maximale. Or voici quel esta peu près
l'effectif des armées européennes, en temps de paix (en milliers d'hommes.)
Russie 650
Allemagne. . . . , . 640
Grande-Bretagne. . . 635
France , . 605
Autriche-Hongrie. . . 415
Turquie 400
Italie 305
Roumanie 70
Belgique 50*
Pays-Bas . . . „ . . 35
Suède Norvège
Portugal ' \ 100
Grèce Danemark
En chiffres ronds l'effectif de toutes les armées européennes est de quatre millions d'hommes.
Mais ce chiffre devrait être énormément accru ; car nous ne tenons pas compte 1° des réservistes qui font un service supplémentaire d'un mois (deux mois dans certains pays), 2° de tous les ouvriers travaillant aux choses de la guerre, aux arsenaux, aux poudrières, aux fabriques d'armes, de chaussures, d'équipement, de sorte qu'en ajoutant aux militaires tous les hommes qui, parle fait de la guerre, ne travaillent pas, ou, ce qui revient au même, qui travaillent aux choses guerrières, on arrive à un total de 5 millions d'hommes environ.
Pour évaluer le travail que ces jeunes gens effectueraient, travail rémunérateur et productif, il faut, en appréciation très modérée, estimer le bénéfice annuel qu'un homme sain et jeune peut retirer en moyenne de son travail, à 1200 fr. environ. Encore ce chiffre estil faible ; car nous supposons qu'il n'y a dans l'armée que des soldats, alors que la proportion des officiers y
est de 1 pour 20 environ ; c'est-à-dire qu'il y h. à peu près 250.000 officiers dont le travail annuel représenterait un rendement de près de 5000 fr. Mais ne faisons pas cette distinction entre le travail des officiers et celui des soldats : ne prenons que le chiffre global. Ce sera, pour 5 millions d'hommes, à raison de 1 200 fr. par an, une somme annuelle de 6 milliards.
Même en ajoutant ces 6 milliards de travail non effectué aux 7 milliards de coût annuel, on n'a pas encore le total des dépenses de la guerre ; car il faut faire intervenir le chiffre des dettes publiques diverses.
Intérêts de la dette (en chiffres ronds) millions de francs.
France 1220
Italie 1040
Russie 875
Grande-Bretagne 755
Autriche 650
Allemagne 420
Espagne 375
Autres pays ensemble, environ . . . 800
C'est donc une somme annuelle de 6 milliards que les Européens payent pour combler les dépenses faites par les anciennes guerres. Car les emprunts n'ont été contractés qu'afin de procéder h des armements nouveaux ou dfe payer des indemnités de guerre. Tous les emprunts sont plus ou moins des emprunts de guerre : par conséquent les dettes nationales sont toujours des dettes militaires.
Pour le dire en passant, cette situation financière ne peut se dénouer que par la banqueroute, à moins que les gouvernements ne prennent l'héroïque résolution de diminuer les dépenses militaires.
La Fïance, l'Allemagne, l'Angleterre, la Russie surtout, sont forcées d'augmenter chaque jour une dette déjà écrasante ; et les impôts croissent si vite que la limite va bientôt être atteinte. Passé un certain chiffre, les impôts ne rendent plus.
De sorte que vraiment il n'y a que deux solutions possibles :
1°) continuer les armements actuels, c'est-à-dire augmenter dépenses et emprunts: c'est la marche fatale vers la banqueroute ;
2°) limiter les armements, ce qui est le commencement du désarmement total.
Or nous verrons plus loin que le désarmement serait une imprudence, s'il n'était justifié par l'institution d'un régime juridique international.
En totalisant les 7 milliards, de dépense annuelle, avec les 6 milliards de la dette annuelle et les 6 milliards de non production, on arrive au chiffre effrayant de 19 milliards. Voilà ce que l'Europe paye pour ne pas savoir vivre en paix ! Voilà ce que lui coûte chaque année la gloire militaire! Voilà aussi ce qu'une élé mentaire sagesse peut lui épargner !
Mais, comme le chiffre de 19 milliards est trop vaste pour représenter quelque chose à l'esprit, il faut se rendre compte de ce qu'il représente pour les 390 millions d'habitants européens.
C'est le père de famille qui paye l'impôt, et on peut, assez arbitrairement, évaluer à 5 le nombre des individus qui constituent la famille moyenne. Par conséquent les 390 millions d'Européens constituent à peu près 80 millions de familles. C'est donc 19 milliards que payent à la guerre 80 millions de familles. Autrement dit chaque famille paye 240 francs.
Si cette dépense était fructueuse, profitable, ou
même nécessaire, il n'y aurait pas lieu de s'indigner; car ces 240 francs représentent à peu près le sixième du revenu annuel d'une famille. Et on comprendrait que, sur six jours de son travail hebdomadaire, le paysan consacrât un jour, dans l'intérêt général, pour le commun bénéfice de tous, à une œuvre utile ou indispensable et dont il est appelé à profiter. Mais cette œuvre utile n'existe pas, et la dépense est inepte. Le paysan français travaille une des journées de la semaine pour rien, pendant que, de l'autre côté du Rhin, le paysan allemand travaille une des journées de la semaine pour rien, et que de l'autre côté de la Manche, ou des Alpes ou des Pyrénées, les travailleurs font le même travail pour rien.
Si ces braves gens avaient eu le simple bon sens de s'entendre entre eux, ils se fussent épargné ce supplément de labeur, qui rend plus rude et plus misérable leur rude et misérable existence.
Notre devoir est donc d'avertir tous les travailleurs, tous les pauvres gens qui peinent pour vivre, et de leur dire : « Réfléchissez! Voyez votre commune stupidité! Vous vous ruinez parce que votre voisin se ruine ! Entendez- vous donc plutôt avec lui : c'est si facile! puisque aucun vrai motif de haine n'est entre vous. »
Malgré l'aveuglement universel, supposons, ce qui est possible après tout, que les hommes reconnaissent enfin leur folie, et que cette dépense stérile de 240 francs d'impôts militaires soit évitée. Admettons encore que la moitié seulement de cette somme soit versée à l'Etat. Alors l'Etat — je parle bien entendu de l'Etat européen en général — aura une somme de 10 milliards, dont il pourra disposer pour des œuvres utiles, et le contribuable pourra réaliser une économie de 120 francs par an.
120 francs par an ! Sans doute ceux qui me liront, et
qui vivent dans le luxe, ne se font pas une idée exacte de ce que ce chiffre de 120 francs représente de bien-être et d'aisance, pour l'artisan, le prolétaire, le paysan. Cent vingtfrancs, c'est un capital de 4000 francs. C'est donc comme si h chaque famille européenne une divinité bienfaisante venait apporter la somme bénie de 4000 francs, somme que la plupart de ces miséreux, dans leurs plus beaux rêves d'avenir, n'osent pas espérer.
D'autre part il resterait 9 milliards, somme énorme, colossale, qu'il serait facile de faire fructifier en l'employant à des œuvres fécondes, capables de transformer le monde matériel.
Des prodiges seraient réalisés. Toutes les innovations industrielles qu'ont rêvées les ingénieurs pour la conquête du sol, la rapidité des communications, et l'emploi des énergies naturelles, seraient en quelques années accomplies. La Manche traversée par un tunnel; les machines aériennes inventées; le Pôle Nord exploré ; toute l'inconnue Afrique fertilisée et exploitée; les mers aménagées pour la pisciculture; les engrais répandus à profusion ; les produits de consommation descendant à des prix de revient minuscules ; les forces des eaux, de la chaleur terrestre et de la chaleur solaire transformées en électricité et affectées à notre usage; et alors l'humanité, débarrassée des soucis matériels, pouvant se livrer à la recherche des plus hauts problèmes de l'idée et de la science, et évoluant peut-être vers un perfectionnement de la race. Telles seraient les conséquences lointaines ou immédiates d'un judicieux emploi de ces milliards qui viennent chaque année s'engouffrer dans les budgets militaires.
Non seulement des progrès industriels incomparables pourraient être conquis par cette prodigieuse somme de neuf milliards ; mais on arriverait à atténuer, peut-
être même à supprimer les pires malheurs de l'homme, c'est-à-dire les maladies. La santé est le premier des biens; et l'homme serait presque parfaitement heureux, s'il avait toujours une robuste et vigoureuse santé en partage. Or la lutte contre les maladies est subordonnée à la connaissance scientifique de ces mêmes maladies. Le bonheur de l'humanité dépend de la science, qui pénètre les causes des choses, qui nous prémunit contre les dangers connus et les dangers inconnus, qui dissipe un peu de la redoutable obscurité au milieu de laquelle s'agite notre impuissance. Eh bien ! si l'on accepte cette vérité, d'ailleurs par elle-même évidente, il est clair que les conquêtes scientifiques, si nécessaires à notre bonheur, ne peuvent être obtenues qu'au prix de grandes dépenses.
Si l'on avait fait pour la science les sacrifices d'intelligence et d'argent qu'on a consentis pour l'idole de la guerre, les maladies eussent été définitivement vaincues.
Assurément l'homme ne serait pas doté d'un bonheur angélique; il ne deviendrait pas immortel, et la vieillesse, avec tous ses maux, pèserait encore sur lui, la sinistre et invincible vieillesse, que rien ne peut conjurer, la grande misère organique que tout être humain porte en lui dès son berceau. Assurément on ne verrait pas, dans des paysages ensoleillés, des bergers à rubans faire paître parmi les fleurs de gentils moutons tout blancs, au son du chalumeau rustique. Hélas ! beaucoup de misères encore seront à vaincre. Vices, maladies, conflits sociaux, luttes passionnelles; il y aura place pour de copieuses souffrances. Nos arrière-petits-neveux auront une lourde lâche. Mais notre tâche, à nous, est de diminuer les maux évitables.
Or le fléau de la guerre est évitablc.
Volontiers on raille les chimères des inventeurs
qui rêvent je ne sais quels procédés nouveaux, merveilleux, pour amasser millions sur millions. Mais ici il ne s'agit pas d'une invention. Il suffira tout simplement de mettre fin à un état de choses inepte, à une barbarie que rien ne justifie. Il n'est pas besoin de construire de grandes machines problématiques, mais de détruire une grande machine exécrable. Nous ne nous proposons pas d'édifier un palais féerique, mais d'abolir un système stupide, l'organisation de la haine entre hommes qui n'ont pas de motifs de haine. Rendons la guerre impossible, et d'innombrables bienfaits arriveront sans effort, parla seule suppression d'une anomalie séculaire, qui n'a d'autre raison d'être que la folie des hommes.