LE PRÉSENT DE LA PHOTOGRAPHIE
c'est que ce genre me semble avoir une mission que j'ai comprise, et là est le motif qui m'a fait chercher à le perfectionner au delà de tout; il sert un des premiers besoins de la famille : avoir la reproduction réelle de la personne qui vous est chère, sans qu'une interprétation étrangère vous impose, par sa manière de voir, les traits que vous voulez conserver devant vous. La photographie n'est-elle pas, pour ainsi dire, l'émanation de la personne aimée? celle-ci n'est-elle pas encore là, elle-même, lorsqu'elle n'est plus? Loin de moi la pensée de porter la plus légère atteinte aux portraits peints par les maîtres du genre auxquels nous devons des chefs-d'œuvre, mais ne trouve-t-on pas dans la photographie une expression plus vraie, plus réelle de la nature ? C'est la vérité même î vérité parfois brutale, il est vrai, mais telle enfin que la donne elle-même la nature.
Il est peu de découvertes auxquelles il ait été donné de voir devant elles un champ aussi vaste que celui qui s'ouvre devant la photographie.
Nous avons dit les usages importants auxquels les arts et l'industrie font déjà servir les procédés héliographiques, les applications scientifiques tentées avec un si grand succès par plusieurs professeurs.
Mais il s'en faut bien que ce soit là le dernier mot de cet art précieux destiné, selon nous, à figurer parmi les conquêtes les plus importantes et les plus fécondes du xix^ siècle.
L'artiste ne tire pas encore tout le parti possible de l'instrument admirable que l'invention de Daguerre lui a mis entre les mains.
Nous ne sommes pas de ceux qui prétendent que la photographie soit appelée à remplacer l'art du peintre et du dessinateur. Nous avons, pour penser ainsi, un
sentiment trop élevé du rôle que jouent l'idéal et l'imagination dans la composition, non-seulement d'un tableau, d'un épisode ou d'un groupe, mais aussi dans celle d'un paysage et d'un portrait.
Nous laissons une telle opinion à ceux qui bornent la mission des arts du dessin à la simple reproduction de la nature. Nous demeurons plus que jamais convaincu , en présence des merveilleux résultats que donne chaque jour la photographie, que l'art est le moyen donné à l'homme de réaliser et de fixer par une œuvre durable les conceptions de son esprit et de son imagination, les impressions de son âme, de son intelligence et de ses sens.
L'œuvre est belle, grandiose, éternelle presque, lorsque le génie qui l'a conçue et exécutée réussit à faire passer les mêmes impressions dans l'âme, dans l'intelligence, dans les sens de ceux qui la voient, qui la lisent ou qui l'écoutent.
Tel est le sort des chefs-d'œuvre qui ont fait des maîtres immortels de la poésie, de la peinture, de la sculpture, de la musique, des créateurs bien supérieurs aux dieux du paganisme.
On comprend que ce n'est pas par la reproduction exacte et mathématique de la nature qu'on peut atteindre un pareil résultat; le pinceau, l'ébauchoir et la plume copient ou décrivent la nature , mais c'est au génie qu'il est réservé d'animer les créations de l'art et de les faire vivre dans les siècles.
Quelque considérable que soit la part de l'imagina-
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tion, de la pensée, du génie dans les œuvres des arts du dessin, il n'en reste pas moins certain que toujours la nature est et restera impérieusement leur base ; aussi les études sur nature sont-elles d'une importance majeure pour tout artiste qui aspire à composer un tableau, un dessin ou même un portrait; mais ces études elles-mêmes présentent de grandes difficultés ; qu'il s'agisse d'un paysage ou d'une figure humaine, les aspects, la physionomie de la nature, sont excessivement mobiles, particulièrement sous les ciels capricieux de nos climats. Nos impressions elles-mêmes sont fugitives. Il y a donc de puissantes raisons pour que nous ne puissions voir les mêmes personnes et les mêmes objets tout à fait de la même façon pendant quatre ou cinq heures de suite, et moins encore pendant plusieurs séances. C'est en vain que par l'imagination et la volonté nous nous efforçons de fixer, de stéréotyper, de photographier en quelque sorte dans notre esprit l'aspect qui nous a saisi et impressionné; la moindre distraction vient effacer cette image superficielle, et nous restons avec le regret d'avoir perdu le sentiment d'un idéal conçu dans un moment d'heureuse inspiration.
C'est pour fixer cette inspiration, c'est pour en conserver une sorte de mémento matériel que l'on fait des croquis de ses compositions, dans lesquels, à un moment donné, on est heureux de retrouver la trace de ces idées fugitives. Toutefois ces croquis, en fixant les attitudes, les mouvements des figures, l'arrange-
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ment des draperies, les plans des paysages, ne nous donnent pas les contours : sur ce point, il demeurent insuffisants. Mais son croquis une fois composé, quel auxiliaire l'artiste ne va-t-il pas trouver dans la photographie? S'il s'agit d'un portrait, après avoir fixé l'attitude qui lui convient, il va fixer aussi les lignes du visage, le relief, la lumière qui l'éclairé, et jusqu'au moindre pli des vêtements. Pendant qu'il exécutera son tableau il aura certainement devant les yeux, et le personnage idéal qu'il a vu avec son imagination, et le personnage réel de la nature. D'une part le croquis lui rappelle le côté idéal de son art et l'empêche de se laisser entraîner aux banalités, de l'autre, l'image de la réalité l'empêche de s'en éloigner et de s'égarer dans les régions capricieuses. Et ce double et puissant avantage, il le doit à la photographie.
Pour des peintures de groupes, pour des tableaux de pure composition, pour des paysages, le peintre retrouvera les mêmes avantages dans la reproduction d'études photographiques; elles lui donneront un à un ses divers personnages ou des fragments de sa composition, et remplaceront ainsi pour lui la pose du modèle.
11 faut avoir pratiqué quelque temps la photographie pour savoir à quel point cet art nouveau est un excellent professeur de dessin. Nous croyons, quant à nous, qu'avec des études photographiques bien conçues, l'artiste ne sera plus exposé à commettre de
fautes grossières dans le rendu de la forme. 11 y a plus : nous pensons que le public lui-même, par la vue journalière d'épreuves photographiques, se familiarisera telleînent avec le sentiment de la forme qu'il ne pourra plus tolérer la médiocrité du dessin.
Loin de nuire aux artistes, la photographie bien comprise, bien étudiée, bien appliquée, ne peut dqnc que leur rendre des services. Ce n'est pas une concurrence que le nouvel art vient leur créer, c'est un concours qu'il leur apporte.
Il nous reste à signaler encore d'autres services importants déjà dus à la photographie et ceux qu'elle est appelée à rendre encore par la reproduction des chefs-d'œuvre déjà existants, mais malheureusement toujours périssables.
Certes, la gravure est un art élevé auquel nous devons beaucoup et d'excellentes reproductions des grands chefs-d'œuvre; mais sous le rapport de l'exactitude, de la couleur, du sentiment, on ne peut nier que la photographie lui est bien supérieure ; le graveur ne peut qu'interpréter, la photographie, elle, reproduit le fac-similé.
Puis, il est certaines œuvres que le graveur s'occupe peu de copier ou qu'il ne copierait sans doute que d'une façon incomplète ; nous voulons parler des cartons, des croquis des grands maîtres, dont la photographie a donné des reproductions si admirables.
Il en est de même des gravures, de ces belles estampes rareS; dont les planches n'exislent plus et dont
Ton ne connaît qu'un ou deux exemplaires enfermés dans des collections particulières, et destinées peutêtre à se perdre définitivement. Comment ne s'est-il pas encore formé une entreprise pour faire reproduire en fac-similé, par la photographie, les meilleures des estampes dont il n'existe qu'un aussi petit nombre dans les bibliothèques publiques?
Ce serait là une œuvre utile, et probablement lucrative. Nous en dirons autant des médailles, des imprimés rares, enfin des manuscrits précieux qui peuvent être détruits par l'incendie. Quelques centaines d'épreuves de ces curiosités, d'un prix inestimable, assureraient, pour ainsi dire, la perpétuité de la reproduction, à défaut de l'original.
Avec le temps, nous ne doutons pas que cette œuvre ne s'accomplisse; avec le temps aussi, nous verrons, il faut l'espérer, la photographie, classée définitivement parmi les arts, tenir sa place dans les expositions d'œuvres d'art qui ont lieu dans les diverses capitales, particulièrement à Paris.
Si les sociétés de photographie de Paris et de Londres, qui rendent déjà de grands services, veulent bien donner de nouvelles preuves de leur esprit d'initiative, nous verrons se former un congrès général de photographie qui se réunira tous les ans, soit à Paris, soit à Londres, soit à Bruxelles, soit dans toute autre capitale, comme les autres congrès scientifiques, pour étudier les faits acquis, donner de nouveaux développements à cet art, encourager les travaux des
photographes et provoquer des entreprises utiles aux arts, à l'industrie ou à la science.
C'est à ce congrès qu'il pourrait être réservé de réaliser une utopie qui nous est chère, et que nous allons exposer ici brièvement, sans prétendre pour l'avenir à des droits de priorité ou de bénéfices d'inventeur. Que notre idée arrive un jour à se réaliser, fût-ce même après des années d'attente, la conscience d'avoir émis une pensée utile est la seule récompense que nous ambitionnerons.
Nous nous demandons si un jour ne viendra pas où l'on reconnaîtra la nécessité de faire, pour les collections scientifiques, ce qui a été fait déjà pour les manuscrits et pour certaines branches de la science, et si l'on n'organisera pas des missions photographiques chargées d'aller explorer toutes les contrées du monde et de rapporter^ après quelques années, des reproductions complètes de tout ce qui intéresse les sciences physiques et naturelles dans les différentes parties du globe terrestre.
Formées par des hommes de science, par des savants spéciaux, par des praticiens habiles, ces missions photographiques enrichiraient nos musées scientifiques de planches représentant les types de la race humaine, avec toutes les variétés de l'anatomie du corps sous les diverses latitudes ; ou encore, toutes les classes, toutes les familles d'animaux, toutes les espèces de plantes, figurées dans toutes leurs parties, racines, feuillages, fleurs et fruits; ou enfin tous les
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échantillons utiles à l'étude de la géologie, de la minéralogie. L'ensemble des travaux de ces diverses missions pourrait former un corps d'ouvrage qui serait une des œuvres les plus importantes du siècle et deviendrait une sorte d'encyclopédie universelle de la nature, des arts et de l'industrie, car ces missions devraient ne négliger ni les monuments, ni les œuvres d'art, ni les travaux, ni même les outillages industriels des pays qu'elles exploreraient.
N'avons-nous pas vu tout récemment M. le général de Montauban, dans son rapport sur la prise de Pékin, exprimer le vif regret de n'avoir pas eu avec lui des photographes pour fixer par l' héliographie l'image des merveilles qui remplissaient le palais d'été de l'empereur de Chine, merveilles que le feu allait détruire? Espérons, pour l'avenir, qu'un certain nombre de photographes seront attachés à toutes les expéditions lointaines.
Quant aux études anatomiques, elles constitueraient peut-être un des ouvrages les plus utiles qui aient été faits pour le progrès des sciences médicales.
Quand on s'est rendu compte de l'exactitude des planches anatomiques obtenues par la photographie, quand on a reconnu la facilité que ces planches apportent dans les études difficiles et minutieuses, on comprend que de nouveaux horizons doivent s'ouvrir prochainement pour la plupart des sciences; on est convaincu qu'un grand avenir est réservé à cet admirable instrument de travail qui fournit aux hommes
Studieux une reproduction rigoureuse, constante, prise sur le fait, d'une foule d'objets pour lesquels la science est forcée souvent de se contenter d'à peu près, en raison des modifications que leur font subir les variations de la température, de la lumière, de l'air atmosphérique. Avec la photographie on fixera pour toujours l'état réel dans lequel se trouvait un objet quelconque à tel instant donné, dans telle condition de temps, de chaleur, de lumière et d'air. La science n'a-t-elle pas un grand parti à tirer de la certitude de pareils résultats?
Utopie ou vérité, qu'on prenne pour ce qu'elle vaut cette idée. Si elle était accueillie, certes, nous serions heureux de la voir se développer. Puissent, un jour, les nations d'Europe, reconnaissant son utilité, s'unir pour en tenter la réalisation !
Cette tentative ne coûterait pas la millième partie des sacrifices qu'entraîne avec elle la moins dispendieuse des guerres ! — Nous soumettons ce projet à ceux qui, par leurs idées généreuses et leur puissance, peuvent réaliser de grandes choses.