CHAPITRE VIII
Passons en Italie.
Le roi de Sardaigne, sollicité par la Lombardie et par la vieille ambition de sa maison qui convoite la
possession de PItalie, déclare la guerre à l’Autriche, déjà à demi expulsée de ses étals italiens. Le roi de Sardaigne demande itérativement à la République française un mot de consentement ou d’encouragement à cette guerre déjà commencée. Le cabinet français refuse avec une inflexible réserve de probité de dire ce mot. La République veut cire aussi irréprochable de provocation à la guerre et d’intrigues à son profit de l’autre côté des Alpes que de l’autre côté du Rhin. Elle ne s’explique pas, elle ne le doit pas, mais elle prévoit et elle se prépare; c’est son devoir. Que prévoit-elle? et à quoi se prépare-t-elle ? Suivez-bien encore , car tous nos embarras actuels de Rome viennent de ce que les plans de la République des trois premiers mois n’ont pas été suivis jusqu’au bout en Piémont.
Elle prévoit donc que le roi de Sardaigne aura ou «les succès ou des revers éclatants en Lombardie. Dans les deux cas, la France est intéressée à agir; elle crée et elle renforce jusqu’à soixante-deux mille hommes l’armée des Alpes, pour être prêle à l’action.
Si le roi de Piémont chasse l’Autriche de la Basseïlalic cl englobe Milan , Venise , Panne, Modène , Gênes, la Toscane même dans scs États? la France ne peut souffrir à ses poètes la transformation puissance secondaire en première puissamrtT, sans ombrage. Lcs^fronlièrea de ce nouveau royaume italien touchent aux portes de,fcyon. En s’alliant de
nouveau avec l’ Autriche, ce royaume italien changerait entièrement l'état défensif de la France. Les Alpes pèseraient le double. La France, dans ce cas, doit prendre ses sûretés en Savoie et à Nice.
Si le roi de Piémont est vaincu et suivi dans ses Etals , comme cela a eu lieu , par une armée autrichienne victorieuse , si l’Autriche veut effacer ce royaume ou le rogner, ou l’enchaîner, ou occuper ses forteresses qui sont aussi indirectement les nôtres? La France, par droit de contiguïté, et par soin de sa propre sûreté et de sa légitime influence sur un voisin faible et limitrophe, doit descendre en Piémont comme médiation armée !
§ ni.
Que se passe-t-il alors? Je vais vous le démontrer, non par de vaines conjectures qui ne prouvent rien, mais par des faits réalisés pendant les quatre premiers mois du premier gouvernement de la République.
§ iv.
Il se passe à l’instant ceci : L’année en déroute du Piémont se reforme derrière l’armée française. L’Italie tout entière sur notre droite se rassure , se sent protégée, appuyée, lève et arme ses contingents; Venise consolide sa résistance. L’armée autrichienne s’arrête pour parlementer en face de la nôtre qui couvre les frontières du Piémont; l’Europe tremble du premier coup de canon qui peut être tiré, elle ac-
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court au quartier général de l’armée française ; l’Angleterre se jette avec ses négociateurs entre les deux camps, avec ses vaisseaux à Gènes et dans l’Adriatique. Les conférences s’ouvrent, on traite, on conserve et on augmente notre légitime influence sur le Piémont, sur la Toscane, sur Home, sur Naples ; on obtient pour la Lombardie même et pour Venise des existences politiques constitutionnelles semi-nationales, prix de leur sang, et qui commencent, sous le patronage collectif de la France et de l’Angleterre, l’émancipation de l'Italie !
Ces résultats signés, l’armée des Alpes repasse les montagnes, restitue la Savoie et Nice; la République, (1ère d’elle-mèmc, peut se regarder sans rougir. Elle a grandi moralement. Elle a assuré plus d’indépendance à l’Italie, elle a sauvé à la fois la dignité et la paix.
Tel élail le plan du premier cabinet républicain ; les trois quarts de ce plan étaient accomplis. Le dénouement seul restait à accomplir. Il a été brisé par le canon du 25 juin à Paris, et par la politique différente et peut être forcée des cabinets républicains qui nous ont succédé.
Mais pour que vous ne pensiez pas que ces beaux résultats, à la fois français, libéraux et pacifiques, sont un roman diplomatique dont on vous combine les plans et dont on vous arrange les scènes après coup, je vais vous donner des faits qui vous mon-
lieront que ce qui vous semble un beau rêve était la plus prochaine et déjà la plus accomplie des réalités.
« Deux fois après ses revers et avant la réunion de « l’Assemblée constituante, le 8 mai 1848, le cabinet « autrichien nous a fait faire, par scs agents officiels « à Paris, des ouvertures pour un arrangement des « affaires d’Italie sur les bases suivantes proposées « par l’Autriche elle-même au consentement de la « France: 1 0 Indépendance complète de la Lombardie « évacuée per l’Autriche, à ta condition que la Lom- « hardie payerait sa dette; 2° Indépendance adminis- « tralive et politique de Venise avec une constitution « propre et spéciale, mais sous un prince de la « maison d’Autriche comme ta Toscane. »
On voit que nous étions bien près du but, et certes j’étais loin de l’écarter.
Enfin, quelques jours après, et au moment où la fortune des armes tournait déjà évidemment du côté de Radelzky, voici la note que le ministre des affaires étrangères de Vienne faisait présenter à Londres, en réclamant l’intervention de V Angleterre.
« Le royaume Lombardo-Vénilien resterait sous « la souveraineté de l’empereur; il aurait une admi- « nislration distincte de celui du reste de l'empire, « administration exclusivement nationale dont les « bases seront fixées par les représentants du royau- « me , sans aucune intervention du gouvernement « impérial. Un ministère italien servirait de trait « d’union entre les deux gouvernements. Un archi- « duc vice-roi serait placé à la tête de l’adminislra- « lion. Le royaume supporterait sa part de la dette.
88 livre deuxième.
« el l’année du royaume serait nationale. Nous re- « gardons l’irruption de la France en Italie comme « probable el prochaine. Si demain les Français pas- « sent les Alpes et descendent en Italie, nous n’irons • « point à leur rencontre. S’ils viennent nous cher- « cher, nous nous retirerons vers nos Alpes, nous « n’accepterons pas de bataille, nous resterons spec- « taleurs, etc. »
Or, voulez-vous savoir maintenant quelles étaient les dispositions de l’Angleterre relativement à celle intervention que l’Autriche implorait d’elle, et juger par ces dispositions si la guerre générale devait comme on le- dit résulter de notre médiation armée • en Piémont? Voici les paroles confidentielles de l’ambassadeur d’Angleterre à la cour de Vienne, le 5 avril 1848: « Le gouvernement de la Rêpubli- « que française aurait besoin de la guerre pour « se soutenir ; nous souhaitons que vous ne lui en « fournissiez pas l’occasion. »