VI
Non , le gouvernement de la République n’avait aucun besoin de la guerre pour se soutenir ; l’équilibre lui suffisait, sa sagesse l’avait assuré; sa politique étrangère, inoffensive aux gouvernements, respectueuse pour les nationalités, servie par la sympathie des peuples en Allemagne, redoutée et appelée comme médiatrice en Italie, avait conquis cet équilibre. Ces dépêches vous en font foi. Avais-je donc tort de m’écrier, un mois après, à la tribune de l’As-
Semblée constituante: « La République a relevé en « trois mois et sans guerre les affaires et les influen- « ces légitimes de la France, plus haut que dix ba- « tailles ne les avaient jamais portées. »
Un seul de ses gestes pouvait soulever l’Allemagne ou nationaliser l’Italie. Ces aveux de l’ Autriche et ces supplications à l’intervention contre l’ombre seule de l’armée des Alpes sont de meilleurs témoins que moi , et c’est la conscience de cette vérité , de celle sécurité et de celle grandeur dans la paix dont la France avait en ce moment le sentiment, qui enflait de joie le cœur de la République , et qui rendait le peuple si sage et si souple à gouverner.
§ VII
L’heure de descendre en Italie sonna quelques heures après les sinistres événements de juin. Un autre gouvernement tenait les rênes, il n’avait plus sans doute la même liberté de ses mouvements, la même disponibilité de nos forces militaires; je l’ai dit deux fois en face de lui; je ne le condamne pas, je ne le juge pas, je n’ai pas les éléments de ses résolutions; mais l’abandon de notre ligne de politique étrangère et de la médiation armée de la République française en Piémont, a pu entraîner, de déviation en déviation, selon moi, fatalement toutes les conséquences faibles, fâcheuses, embarrassées, et enlin fausses et déplorables que nous avons aujourd’hui à subir, à traîner, à expier dans l’affaire de Rome. Voici comment :
§ VIII
L’Autriche se sentant facilement victorieuse d’une seule puissance organisée et militaire qui pouvait peser de quelque poids contre elle en Piémont cl en Lombardie, reprit confiance et osa tout. N’ayant à traiter qu’avec une petite monarchie italienne vaincue, révolutionnée, sans chef et sans roi, par les défaites et par l’abdication de Charles-Albert, elle revint sur toutes ses concessions et sur toutes ses pensées du mois précédent. L’ombre de la médiation armée de la France n’étant plus là pour, la rendre réservée, sage et conciliatrice, elle foula librement sous ses pas la Lombardie, occupa Alexandrie, celle clef de la plaine et des montagnes, et menaça Turin; un pas de plus, elle pouvait, puisque nous restions spectateurs impassibles, occuper Chambéry, le pont de Beauvoisin et le pont du Gard! L’Autriche était en droit, sans doute, de vaincre le Piémont, puisque le Piémont lui avait le premier déclaré la guerre ; mais le Piémont par l’esprit des traités comme par la nature, étant une puissance-limite, une nation intermédiaire et destiné, par sa création, à s’interposer, à prévenir le contact entre la France et l’Autriche, la France avait le droit d’entrer de son côté comme médiatrice armée en Piémont. La Restauration elle-même l’avait admis en 1821 , dans des circonstances toutes semblables, et M.de Chateaubriand,, ministre peu révolutionnaire de sa nature, l’avait demandé comme une satisfaction à la sûreté et à la dignité du trône français. Je faisais comme lui; ce n’é-
(ail pas (rop ose pour la République d’être aussi nationale que la Restauration.
Secondement. L’Italie centrale et méridionale se voyant dénuée de tout appui moral et de toute médiation armée par la France, se précipita dans les agitations convulsives et dans les* mesures extrêmes que le désespoir inspire aux peuples au bord de leur ruine. La Toscane tomba en démagogie, et Rome, après des assassinats impunis et honorés, et après la fuite de son pontife, se proclama république. C’était son droit, sans doute, mais c’était aussi sa faute capitale dans de telles circonstances, car c’était le déli jeté dans un mol aux puissances catholiques, et jeté par une ville trop faible pour soutenir seule un pareil déli.