LA RESTITUTION DU MILLIARD DES ÉMIGRÉS
Ceci parait au premier abord plus sensé.
Vous savez qu’en 1791, 1792 et 1795 un certain nombre de Français, les uns par haine contre la révolution , les autres par fidélité mal entendue aux rois qui cessent d’être rois quand ils sortent du sol, les autres par mode, les autres par peur de l’échafaud , le plus grand nombre par suite des proscriptions qui atteignaient tour-à-tour tous les partis, sortirent de France et virent leurs biens confisqués par la Convention, bien que l’Assemblée constituante eût supprimé la confiscation, peine inique et odieuse, puisqu’elle ne frappe pas seulement le coupable, mais l’innocent , sa femme , ses enfants , sa famille , ses créanciers.
Après la rentrée des Bourbons, en 1817, le gouvernement et les chambres voulurent deux choses : premièrement, remettre dans la circulation et dans
LtVRE QUATRIÈME. lût
le droit commun cette masse de propriétés confisquées appelées biens nationaux qui subissaient une dépréciation énorme entre les mains des acquéreurs de ces biens des proscrits.
Secondement remettre en possession d’une partie de leur fortune les émigrés ou les familles de proscrits rentrés en France avec les Bourbons , et dont le dépouillement contrastait trop avec la restitution du trône rendu à la royauté pour laquelle ils avaient perdu fortune et patrie.
On fit cette restitution , non pas aux dépens des nouveaux acquéreurs, c’eût été guérir une plaie en ouvrant une autre, et mettre classe contre classe, mais on la fit au moyen d’une indemnité généreuse, prodigue peut-être, payée par l’universalité des citoyens.
On évalue cette indemnité à un milliard.
Celte mesure fit beaucoup crier pendant six mois, puis elle eut tous les effets salutaires qu’on en attendait, comme toutes les mesures de clémence, d’équité et de magnanimité. Elle calma les haines, elle étouffa les récriminations, elle réconcilia les anciennes et les nouvelles familles, elle fut l’amnistie des fortunes, elle remit en valeur et en circulation pour plus de trois milliards de biens nationaux qu’on craignait d’acheter, et que tout le monde acheta du moment qu’ils furent lavés ainsi de toute tache originelle de proscription. C’est ce qu’on' appelle le milliard des émigrés.