CHAPITRE XV
DE LA PREMIÈRE AMÉLIORATION A APPORTER AD SUFFRAGE UNIVERSEL, ET D’ABORD \ LA SUPPRESSION DU SCRUTIN DE LISTE.
C’est l’ame qui est représentée, ce n’est pas la cote de contribution. Le premier gouvernement de la République, obligé de statuer d’urgence pour la
première fois, en attendant l'Assemblée constituante, lit un décret provisoire. Le décret se rédigeait tout seul; nous ne fîmes que l’écrire. Le voici:
# 1° La France est divisée électorale ment en au- « tant de collèges électoraux qu’il y a de fois qua- « rante-einq mille âmes dans la population générale « de la République;
« 2° Chacune de ces circonscriptions électorales « de quarante-cinq mille âmes nomme un repré- « sentant. »
Le décret fut adopté, inséré au procès-verbal. L’Observatoire fut chargé des calculs et des circonscriptions numériques et géographiques nécessaires pour être annexées en tableaux au décret. En quarante-huit heures, les tableaux furent dressés; il ne manquait au décret que sa promulgation. Nul ne s’y opposait. Le consentement avait été unanime. Toutes les nuances d’opinion s’étaient rencontrées dans ce bon sens et dans cette justice du décret.
Je ne sais quel revirement subit et irréfléchi d’opinion s'opéra pendant ces quarante-huit heures dans l’esprit de quelques-uns des hommes appelés à délibérer sur ce décret. Ce ne fut point une lutte entre des opinions politiques dissidentes; les hommes les plus distants de principes et de vues dans le gouvernement s’étaient loyalement rencontrés sur ce point. Ce fut simplement une vieille prédilection, soi-disant ingénieuse, tenace et obstinée de système, chez certains hommes; une monomanie d’invention,
ou une servilité d’imitation de je ne sais quelle théorie de l’opposition en Angleterre.
» Quoi qu’il en soit, cette faute, soutenue avec esprit et opiniâtreté, suspendit la promulgation du décret et renouvela la délibération. La majorité, séduite par des sophismes spécieux, revint sur ses résolutions ou y attacha peu d’importance. On lutta deux jours contre le mode funeste du scrutin de liste. On aurait pu lutter plus longtemps; on aurait pu même entraver le décret, se retirer du gouvernement, refuser son concours, remettre la sécurité intérieure, la paix extérieure, la convocation de l’Assemblée constituante en problème, en disputant intempestivement sur ce mode. On n’eut pas même celte coupable et lâche pensée. On fit ce simple raisonnement : Nous sommes à quinze jours de la convocation de l’Assemblée nationale, obtenue enfin par nos efforts contre les factions extérieures qui veulent perpétuer la dictature et ajourner la représentation souveraine du pays. La France est dans l’angoisse; Paris est sur un volcan; les clubs fermentent et pervertissent l’opinion ; les factions conspirent contre la représentation qui va les déposséder ; les meneurs ambitieux cl les démagogues ne demandent qu’un prétexte pour proclamer l’ajournement à un an ou indéfini des élections; leur offrir ce prétexte, c’est perdre la République et la patrie. Les partis trouveront ce prétexte dans un second retard décrété par le gouvernement et dans notre division sur le mode de recueillir les suffrages. Ne leur donnons pas ce triomphe, qui serait le triom-
220 juIVRE CINQUIÈME.
phe certain de l’anarchie; volons au plus vile le
décret de convocation, et soyons coulant sur tout
le reste. C’était le conseil du bon sens : ce fut le
nôtre.
Je discutai, je protestai, je déclarai que le scrutin de liste était à mes yeux l’élection des ténèbres, le bandeau sur les yeux du peuple, le triomphe assuré des cabales sur le mérite et sur les probités ; que la France ne subirait pas longtemps ce mode d’élection; que l’Assemblée constituante le corrigerait infailliblement; que je le réprouvais de toutes mes convictions; mais que voulant avant tout la convocation immédiate de l’Assemblée nationale et la cession prompte de la dictature, je me croirais coupable en divisant le gouvernement pour une question de forme ; que je consentais, sans l’approuver , à la promulgation du décret, bien résolu à en appeler à l’Assemblée constituante d’un mode de scrutin qui ne pouvait pas être définitif.
Vous voyez donc qu’en réprouvant aujourd’hui le scrutin de liste, je ne dis que ce que j’ai dit , je ne fais que ce que j’ai fait.
Cela expliqué, passons au scrutin de liste en luimême.
Vous avez expérimenté ses vices ; il n’y a rien de plus à dire à cet égard que ce que l’expérience vous a dit: en moins de deux ans il a dégoûté le pays de l’élection.
Au mois de mai dernier, il a failli le perdre en le donnant à la démagogie dont il a horreur.
Dans deux ans, il risquera de le perdre encore , en donnant le pays à la réaction contre-républicaine, dont il a peur.
Il ne donnera jamais qu’un éternel mensonge de représentation nationale, car ce mode de scrutin est lui-même le hasard et le mensonge organisé.
Il est la guerre civile organisée dans l’urne.
Quel est le vice principal et la cause de tous les vices du suffrage universel, tel qu’il est pratiqué en ce moment?
U n’y a qu’une voix pour répondre: C’est le scrutin de liste.
En quoi consiste le scrutin de liste? Je vais vous l’expliquer.
§ ni.
On dit à une immense collection d’hommes qu’on appelle un département, collection d’hommes séparés par des fleuves et par des montagnes, qui ne se connaissent pas les uns les autres, qui ont des mœurs, des langages, des religions, des industries , des cultures, des métiers différents, on leur dit: « Inscrivez tout à la fois sur une même feuille de « papier dix, douze, quinze, vingt, et, comme à « Paris, jusqu’à quarante noms de représentants , « noms qui vous sont, pour la plupart, aussi par- « failemenl inconnus que s’ils étaient des citoyens « de Philadelphie ou des habitants de Canton , et
« jetez ce papier dans l’urne : il en sortira la repré- « senlation de votre intelligence ! il en sortira la re- « présentation de votre département, de votre rno- « ralilé, de votre conscience, de votre volonté ré- « fléchie et personnelle!! »
— « Dites donc, répond le peuple sensé, qu’il « en sortira le hasard, le mensonge électoral, la dé- « ception, la cabale, l’intrigue, le scandale souvent! « Mais mon intelligence, ma préférence , mon choix « éclairé et réfléchi, ma conscience, ma volonté per- « sonnelle?... Comment voulez-vous que tout cela « en sorte, puisque je ne l’y ai pas mis? J’ai voté « à talons, et vous voulez que mon suffrage ne soit « pas aveugle?... Allez, vous vous moquez du peu- « pie! Une loterie de noms tirés de l’urne par un « enfant vaudrait mieux, car l’enfant est innocent « et impartial, et l’intrigue qui unit la main du peu- « pie est perverse et corrompue! »
Voilà ce que répond avec raison le peuple aux escamoteurs du suffrage universel qui lui ont soufflé le scrutin de liste pour voter et pour régner sous son nom!