‹ Le passe-partoutChapitre 1 sur 4 · BERNARD · texte numérisé non relu

BERNARD

Au mois de décembre ! 830, nous dit à son lour Eugène Artaud, la Chambre !des Pairs de France, habillée pour la première fois en cour de haute et souveraine justice, envoyait au fort de Ham les provocateurs de l'insurrection de Juillet.

Ce premier procès fut plus court que les autres. Tant qu'il dura, la défense du Luxembourg el de ses environs resta exclusivement confiée à la garde nationale de Paris , alors commandée par notre bon Lafayette, saint vieillard que peuple et roi idolâtraient dans ce temps-la , el que F un et Faulre ont oublié depuis.

Unepuit, il y eut au Luxembourg une alerte fort comique.

C'était , je crois, la nuit qui suivit cette lutte mémorable de l'accusé Peyronnet avec l'accusateur Persil , où, pour avoir affaire à moins noble partie, Taccusateur n'en fut pas moins renversé, brisé sous les pieds de l'accusé, ain»i que plus tard les mômes juges, dans un procès fameux, virent le parquet frémir sous la voix de La» grange.

Le campement avait été fait à la hâte et très mal. Le poste de l'artillerie, chétive baraque de planches disjointes, où l'eau gelait à côté du feu , se partageait en deux corps dont le poêle marquait la limite, comme jadis un autel de terre glaise entre deux armées ennemies. D'une part , dormaient les artilleurs , ces républicains farouches, qui, trois jours après , devaient, eux aussi, avoir leur complot, et, quatre mois après, leur jugement; de Tautre, debout à force de punch et de vin de Champagne , veillaient les riches trabans de la garde à cheval , troupe coquette et fashionable, jetant dix louis sur une carte, et riant tout bas de ceux qu'ils appelaient leurs camarades de deux sous. Évidemment ce n'était pas le hasard qui avait ainsi rassemblé sous le même hangar artilleurs et cavaliers; l'une des deux troupes avait la mission de surveiller l'autre. Or, les endormis gardaient-ils les éveillés? les éveillés gardaient-

ils les dormeurs? Votre sagacité décidera. Tout le monde a su combien les illustres accusés étaient entourés de soins et de respects. On leur parlait chapeau bas. Pour eux, le noble tribunal siégeait jour et nuit 5 le noble tribunal n'avait ni faim ni soif; le noble tribunal eût donné ses fauteuils et la salle de ses audiences; il eût bivouaqué en plein air sous les frimas de son jardin, plutôt que de causer une heure d'attente ou d'enlever un pied d'espace aux malheureux prisonniers. On recommandait aux gardiens les plus grands égards; le rire était blâmé comme indécent, la chanson proscrite comme une insulte , même à très grande distance de la geôle. C'était le bon temps des procès politiques , et à Dieu ne plaise que j'en fasse à ces gens un sujet de reproche! Toute infortune m'est sacrée; etd'ailleurs accusés et juges se devaient ces soinslù ; ils étaient de vieilles connaissances : pro-

ces et jugement entraînaient nécessairement douceur et courtoisie , à charge de revanche , comme cela se fait entre personnes de bonne compagnie.

Une heure après minuit venait de sonner. Le chef du poste de l'artillerie fît Tappel des hommes qui devaient relever la faction dans les intérieurs. L'artillerie avait été préférée pour ce genre de service. Voici quelle était la consigne de cette nuit-là.

« Le factionnaire se promènera sous les feil nôtres des prisonniers , de manière à n'être » vu ni entendu de personne. Il ne perdra pas » de vue un seul instant le mur de la rue de » Yaugirard, parce qu'une tentative d'évasion » est à redouter de ce côté. S'il entend du bruit » à la petite porte pratiquée dans le mur^ il » s'approchera doucement, et demandera qui ï) s>ive. S'il ne reçoit pas de réponse, il atten- » dra. Si le bruit recommence , il réitérera sa

» demande, et donnera l'alarme. Si, au con- » traire, à la demande de quiçive, les person- « nés du dehors répondent : un bain , le fac- » lionnaire gagnera la porte de communication » des deux enceintes , et répétera : un bain. » Le factionnaire de la seconde enceinte ren- » dra le mot à la sentinelle du dehors , et le » chef du poste ira faire ouvrir aux baigneurs. » En cas d'attaque, le factionnaire tiendra tajit » cjuUil pourra. »

Or, pour accomplir toutes les conditions de cette consigne , pour s'opposer aux tentatives d'évasion , donner l'alarme et résister en cas d'attaque, le factionnaire avait , à la hanche, un sabre-poignard non aiguisé , et sur l'épaule, un mousqueton qu'il lui était défendu de charger/

J'étais l'un des deux hommes de garde à une heure. Nous nous regardâmes, mon camarade et moi , tandis que le chef du poste, qui

venait de nous faire renonciation de nos devoirs, se mordait les lèvres pour ne pas rire. Nous ouvrîmes le bassinet de nos mousquetons; nous laissâmes tomber la baguette au fond du canon, afin de constater l'état inoffensif où nous mettait l'ordonnance, et nous suivîmes le brigadier. En chemin, il nous demanda si nous avions des cartouches.

— J'en ai, moi, dit Bernard , celui qui m'accompagnait.

— C'est que, fit remarquer le brigadier, s'il nous est défendu de vous donner des munitions, il ne nous est pas ordonné de fouiller dans vos gibernes.

Là-dessus, Bernard, qui avait six cartouches, m'en offrit trois, que j'acceptai. On nous mit chacun dans une cour; enferma les portes sur nous. Au bout d'une heure, on vint nous relever. Tout était calme. Il n'y avait eu ni tentative d'évasion, ni attaque, ni bain; seule-

ment nos armes, vides au départ, étaient chargées au retour.

Cinq minutes après notre rentrée au corpsde garde , on annonça une ronde du commandant. Chacun prit une arme à la hâte et sortit. Le premier mousqueton qui me tomba sous la main était celui de Bernard ; en le mettant à mon bras, j'entendis une détonation. La secousse que je venais de donner l'avait fait partir au repos. Je restai un moment immobile de stupéfaction , regardant ma manche toute brûlée par l'amorce, et le trou que la balle avait fait au toit.

Alors le terrible cri aux armes! retentit d'un bout à l'autre du jardin ; tout ce qu'il y avait de garde en haut et en bas, dedans et dehors, s'émut et se bouleversa ; la trompette sonna 5 le tambour battit. A ce bruit sinistre, deux légions de la banlieue, biYOua(|uées sur l'esplanade de l'Observatoire , se rangèrent en

bataille avec fracas. Partout les chandelles s'allumèrent, les fenêtres s'ouvrirent, les boutiques tremblèrent; des courriers allèrent à toute bride au Palais-Royal éveiller le roi et les ministres. Le commandant du Luxembourg, qui était sorti pour faire sa ronde, rentra vite chez lui , et son lieutenant Lavocat , devenu depuis si célèbre , vint demander de quoi il s'agissait.

— D'où est parti le coup? dit-il.

— Du corps-de-garde , répondit tranquillement le chef du poste.

— Qui l'a tiré?

— C'est moi, répondirent à l'instant deux voix , celle de Bernard et la mienne.

Cette déclaration simultanée causa d'abord un peu de confusion. J'entendis, parmi les personnes qui entouraient le lieutenant Lavocat, chuchoter les mots de secret, à' interrogatoire, de complot. Bref, tout s'expliqua. Ber-

nard s'accusait parce que le tort venait, disaitil, de lui, qui n'avait pas déchargé sa carabine en rentrant : j'eus beau faire, il fallut lui laisser la moitié du crime , que nous expiâmes ensuite par deux heures de faction hors de tour, imposées, non point, nous dit notre juge Lavocat, pour avoir chargé nos armes malgré la défense, mais pour avoir troublé la tranquillité du palais.

Le lendemain, je lus dans un journal qu'une tentative avait été faite pendant la nuit pour enlever les prisonniers, mais que la vigilance et l'énergie de la garde nationale avaient tout déjoué. Plusieurs artilleurs soupçonnés de complicité, ajoutait* la docte feuille, venaient d'être arrêtés.

Cette circonstance augmenta mon amitié pour Bernard , que j'avais connu quelques mois avant dans des circonstances terribles. C'était un homme de quarante-cinq ans à

peu près, ancien militaire , et légionnaire de 1815. Il avait sauvé mon père en Juillet, et jamais notre reconnaissance n'avait pu l'atteindre. Il semblait même nous fuir pour s'y dérober. Sa demeure m'était inconnue. Pourtant je l'eusse trouvée, sans doute , à force de recherches, quand arriva la fameuse conspiration du Pont-des-Arts , dans l'instruction de laquelle M. Persil se brûla si cruellement les doigts. Immédiatement après la découverte de cette conspiration , l'ordonnance de M. de Montalivet prononça la dissolution de l'artillerie; je m'enfuis en Belgique , et pour la seconde fois nous nous perdîmes de vue.

Le 23 février 4834 , je traversais tranquillement la place de la Bourse pour aller dîner chez ma mère, rue Yivienne, lorsque tout-àcoup je tombai au milieu d'hommes armés de bâtons, qui me frappèrent cruellement et me jetèrent tout meurtri sur le pavé. La chose s'était faite sans provocation , sans prétexte ;

les assommeurs avaient agi par instinct de meurtre et besoin de sang. Terrassé à coups de bâton, je fus relevé à coups de pieds. J'essayai de me plaindre : alors deux sergens de ville me saisirent, Tépée à la main, me chassèrent devant eux en me tourmentant du geste et de la voix, comme on chasse une bête fauve ; et quoi que je pusse dire de me voir , souillé de poussière et de sang , les vêtemens en lambeaux, conduire ainsi par le collet en plein jour sous les fenêtres de ma mère, mes deux pîqueurs allèrent promptement serrer leur proie dans un de ces mille garde-mangers de la police qui portent ironiquement écrit au front Liberté , et que le bourgeois candide continue à désigner au respect de ses enfans comme les saintes-chapelles de YOrdre Public, Là, il fallut attendre. Les bureaux étaient encombrés ; on faisait queue. L'officier du poste, un digne architecte, qui depuis huit jours

promettait les Tuileries à sa femme, furieux d'être venu si maladroitement se prendre au piège par un si beau dimanche , l'officier du poste injuriait les assommés , et recevait en docile hâte la déclaration des assommeurs. L'un des deux sergens qui m'avaient amené me laissa à la garde de son camarade , et se remit en chasse aussitôt. Ce fut alors seulement que je pus voir en face l'homme à la discrétion duquel je me trouvais pour le moment. En le regardant , je m'étonnai : cette figure ne m'était point étrangère. Je cherchais pendant quelques minutes , rassemblant mes souvenirs un à un, et je m'aperçus bientôt que l'homme de police ne m'examinait pas moins curieusement. Enfin, certain et tremblant tout à la fois d'avoir deviné juste, je saisis avec force le bras du sergent, qui se détournait de moi comme pour cacher son trouble ; et tandis que l'officier du poste, bientôt à bout de

sa fournée , dcmandail impatiemment : A qui le tour?..,

— Allons, dis-je, Bernard! répondez donc à monsieur que je m'appelle Eugène Artaud?

A ces mots la figure de l'homme de police s'enflamma; il tressaillit d'épouvante et de honte : chancelant , les yeux pleins de larmes, il se pencha timidement à mon oreille et me dit tout bas de sortir. En même temps il me poussa dehors, au grand étonnement de l'officier. Nous marchâmes ensemble jusqu'au bout de la rue, muets tous deux de notre mutuelle reconnaissance. Puis, comme les passans s'arrêtaient pour me voir, tout en désordre et tête nue, côte à côte avec un sergent de ville, je rompis le silence et dis à mon compagnon :

— Est-ce que je suis libre?

— Non, non, pas encore, répondit Bernard II. 2

avec impétuosité. Ecoutez ! ceci est ma perte , ceci est ma ruine. Demain, ajouta-t-il en brisant son épée sur une borne , demain ils me chasseront ; demain je me ferai voleur pour vivre!... 11 faut que vous sachiez tout... car vous me maudiriez , vous aussi... Parmi ces voix terribles qui viennent toutes les nuits bourdonner autour de mon lit , j'entendrais la vôtre, Eugène Artaud! Cela ne sera pas, cela ne peut pas être!... Venez avec moi.

Et, sur un signe que fit l'homme de police, une voiture s'ouvrit : nous y montâmes. Deux heures après, nous étions assis en face l'un de l'autre chez un marchand de vin de la Cité. Je pleurais, mes amis ! j'avais mis ma main dans celle de Bernard 5 je le consolais et lui disais de prendre courage. C'est que je venais d'entendre la terrible histoire de cet homme !

in*.

Quand les ministres de Charles X , réunis autour d'un tapis vert, chez le ridicule baron Capelle , s'avisèrent de jouer aux dés la couronne de leur maître , en signant les ordonnances du 25 juillet 4830, mon père, à moi, messieurs, était capitaine au 3' régiment d'infanterie de la garde royale. Plein de confiante

dans la sagesse d'un gouvernement qui se vantait, lui aussi , de connaître le vœu national , et que la présomption perdit comme elle en a perdu et en perdra tant d'autres , le capitaine Artaud était loin de prévoir que le peuple de Paris, si insouciant et si bonhomme depuis quinze ans, pût s'émouvoir désagréablement des nouvelles mesures ministérielles. Il soignait donc tranquillement son petit parterre de rosiers, quand, le mardi 27 juillet, l'ordre \int à Courbevoie de faire marcher le régiment sur Paris pour combattre les révoltés. Le vieux soldat frémit. L'idée de se battre contre des hommes qui parlaient sa langue lui faisait mal au cœur; et puis, sa femme allait sans doute vouloir le suivre au milieu de la Vdle insurgée; et parmi ces révoltés qu'on lui disait de réduire à coups de fusil, il allait trouver peut-être son Eugène à la tête chaude, un vaurien d'étudiant, son fds unique et l'i-

dole de sa femme. Le capitaine eut envie de donner sa démission, de pendre au clou sa vieille épée d' Austerlitz , de ne point mener sa croix de la Moskowa se heurter contre une croix d'Arcis ou de Champaubert ; mais le mari, mais le père ! Comment nourrir sa femme après cela ? comment achever d'élever son fils? II se soumit en gémissant; il partit , le cœur lourd et froid comme du plomb.

Le régiment passa les barrières à la nuit tombante.

A la nuit tombante aussi , deux hommes , couverts de sueur, morts de fatigue et de faim, entraient silencieusement dans une petite chambre garnie de la rue Serpente. Après avoir fermé la porte avec soin , l'un d'eux fit du feu, pendant que l'autre découpait dans une poêle de fonte des débris de gouttières qu'il avait apportés. Tandis que le métal fondait, ils tirèrent d'entre les matelas du lit deux fusils

de chasse qu'ils se mirent à nettoyer. Puis, ayant coulé leurs balles une à une au moyen d'une planche trouée, ils firent des cartouches. De ces deux hommes , l'un s'appelait Eugène Artaud, étudiant en médecine ; l'autre, Simon Bernard, ouvrier ébéniste, soldat de l'Empire, qui avait servi avec le père du premier!

Quand nous eûmes fini, deux heures du matin venaient de sonner; le jour pointait déjà. Nous emplîmes chacun un verre, et, nous donnant la main, nous fîmes serment de ne nous quitter que morts pendant tout le combat qui allait avoir lieu. Ensuite nous nous couchâmes à terre pour dormir , moi pensant à mon père le capitaine , Bernard à sa femme et à sa fille.

A cinq heures nous sortîmes , le fusil sur l'épaule, les poches pleines de cartouches. Nous étions de ceux qui, vers dix heures, mirent en déroute le poste de l'Hôtel-de-Ville, et planté-

rcnt le drapeau noir au front de îa commune de Paris. A midi, nous nous battions rue Saint- Martîn ; à deux heures nous entrions sur le boulevard Montmartre. La femme de Bernard demeurait de ce côté: l'ouvrier avait peur pour elle.

Jusque là , nous n'avions eu affaire qu'à la troupe de ligne et aux gendarmes ; des adversaires plus sérieux nous attendaient à la sortie de la rue Montmartre. Un régiment d'infanterie de la garde défilait lentement sur les boulevards. C'était une marche mystérieux et terrible , c'était un spectacle effrayant, et qui vous tordait le cœur, que ces pâles figures de grenadiers, l'œil fixe, le regard éteint , sous leurs grands bonnets noirs , coupées de ligne en ligne par d'autres figures plus expressives , plus animées , celles des chefs , qui criaient à leurs soldats : En avant! d'une voix brève et saccadée ; voix sans écho dans

Tâme de ces hommes simples et froids , qui , cherchant en vain des uniformes étrangers parmi la foule qu'on leur montrait /hésitaient et se demandaient , chacun à part lui : — Est-ce bien, ce que nous allons faire là?

Ce régiment avait reçu l'ordre de proclamer la loi martialedansles rues Saint-Denis et Saint- Martin, deux rues que le pouvoir fera raser un jour, tant elles sont devenues la terre classique de l'émeute. En tête marchaient des lanciers, à cheval, au trot dans les contre-allées , poussant et chassant devant eux, et foulant aux pieds tout ce qui leur faisait obstacle. Après eux venaient les sapeurs , colosses noirs et blancs, tout de fer, la hache sur l'épaule ; ensuite les grenadiers ; puis le colonel et son état-major, jeunes gens de vingt-cinq ans, au visage rose et frais comme des jeunes fdiesj puis encore des grenadiers 5 puis les canons , avec leurs canonniers en grande tenue, en ha-

bits de fôte, des vieux canonniers de l'Empereur, calmes, impassibles, muets, et tenant en main la mèche tout allumée. Un dernier escadron de lanciers fermait le cortège funèbre. Et tout cela marchait en ordre et serré, comme à une revue du roi , entre ces belles rangées d'arbres verts , entre deux grands murs de hautes maisons blanches et luisantes au soleil, fermées partout comme dans une ville morte , avec un ciel de feu sur la tète, un pavé de feu sous les pieds, au milieu de curieux qui se taisaient et pâlissaient en les voyant passer ; tout cela marchait en mesure , d'un seul pas , d'un seul temps, comme un homme seul, sans musique et sans tambours. Ah ! c'était un beau régiment !... Et il est mort ! et le lendemain , à pareille heure, le peuple l'avait pris et broyé dans ses mains de fer.

Ils étaient venus ainsi, sans se déranger, de- . puis la place de la Révolution. Nous nous mî-

mes à les suivre. Je frissonnais , moi ! j'avais l'œil hagard et les cheveux dressés ! ce régiment était celui de mon père ; parmi les officiers qui criaient : En avant ! j'avais reconnu mon père; je l'avais montré à Bernard ! Arrivés à la descente du boulevard Poissonnière, les soldats s'arrêtèrent tout court. Une immense barricade, haute de plus de vingt pieds, construite au moyen de charrettes renversées , de poutres mises en croix, et d'un corps-de-garde démoli, leur barrait le chemin. Derrière, fortifiés de pavés et de matelas , se tenaient une trentaine d'hommes, le genou en terre, l'arme basse, prêts à faire feu. Un silence de tombeaux régnait parmi eux. Le colonel dit aux sapeurs:

— Abattez-moi cela !

La tâche était rude et difficile. La hache mordait mal ; elle bondissait et s'ébréchait sur les ferrures des charrettes , sur la garniture des roues. Un trou se faisait-il , les moellons ,

s'écroulant, le rebouchaient à l'instant môme. Et puis, ccsliommesgigantesques, aux muscles trempés comme l'acier , se sentaient le cœur malade au milieu de Paris ; il n'y avait point pour eux d'illusion possible: malgré tout, Paris n'était pas Vienne, et leurs ennemis n'étaient pas des Autrichiens! Ils trouvaient sacrilège la besogne qu'on leur imposait : voilà pourquoi ils la menaient mollement.

Y^yant leur indécision, et n'osant point dans son âme la condamner , le colonel fait ouvrir les rangs, et les canonniers amènent deux pièces, la bouche ouverte sur ce rempart opiniâtre. Alors l'amour-propre blessé rougit le visage des sapeurs : ils s'indignent , ils frappent des coups terribles , et la barricade tombe. Mais les trente hommes agenouillés se démasquent et font feu. Des quatre encoignures du faubourg et de la rue Poissonnière, on fait feu. Par les fenêtres, par les portes, d'en haut, d'en

bas, deux cents coups de fusil s'élancent et se croisent ; des coups de fusil de chasse, tirés par des chasseurs !

Je ne respirais plus ; hélas ! je ne me souvenais de rien. Ma fureur à l'apparition des ordonnances , mes émotions de la veille , la nuit passée en préparatifs de combat, ma vie jouée vingt fois depuis le matin , tout avait disparu. Malheureux que j'étais ! je n'avais de pensée, d'attention, de regards, que pour un objet : mon père était là , devant moi , en uniforme de capitaine^ avec son épée de capitaine ; mon père , servant de but à vingt fusils ! Depuis dix minutes, insensible aux balles qui déchiraient l'air autour de moi, je tenais le bras de Bernard convulsivement serré dans mes deux mains; le fougueux homme du peuple se laissait faire; il consentait à rester inactif; il avait compris. Tout-à-coup j'entends derrière moi ce mot : Au capitaine l Je me retourne :

c'était mon père que Ton couchait en joue! J'abandonne Bernard, je saisis à deux mains mon fusil, je le brise sur la tête de l'homme qui \isait le capitaine , et du môme temps , fou de désespoir et de rage , je m'élance, je \eux courir à mon père, lui servir de bouclier , mourir avec lui. Mais on m'entoure, on m'arrête; des mains vigoureuses étreignent mes épaules d'enfant. — C'est un traître! un garde du corps déguisé ! s'écrient vingt bouches furieuses. — Un traître! un garde du corps! répond Bernard en frémissant de colère : vouliez-vous donc qu'il laissât tuer son père? A nous les autres ! à nous le régiment tout entier , mes amis! mais sauvons celui-là ! ~ Et, m'en- Iraînant avec lui, il va se jeter au milieu des grenadiers , il enlève mon père, il l'emporte à travers une charge de cuirassiers qui montaient la rue Poissonnière au grand galop. Meurtri , déchiré, assourdi de bruit et des cris, il en-

fonce une porte d'allée; il nousy pousse, mon père et moi , en nous disant : — Montez au quatrième : c'est là que demeure ma femme ; elle vous déguisera avec mes habits! — Ensuite, défendant cette porte contre la multitude qui l'assiège, il parle, s'explique, se justifie, demande qu'on le ramène au feu , et tombe frappé de deux coups de carabine en criant j. Vive la liberté ! a bas les ministres !

En le voyant étendu à leurs pieds , ceux qui tout à l'heure le soupçonnaient se regardèrent un instant, muets et interdits. Puis tout-àcoup, d'un mouvement unanime et rapide comme la foudre , il se ruèrent sur la cavalerie qui cherchait à balayer la rue. Il y eut un quart d'heure d'effroyable mêlée. Les coups portaient tous , terribles et mortels. C'était du sang partout, partout des cadavres d'hommes et de chevaux. On tuait les cuirassiers avec leurs propres carabines , les lanciers avec leurs

propres lances, arrachées de leurs mains comme des jouets d'enfant. Cris d'effroi, cris de douleur, cris de rage, cris de grâce, couraient et s'entrechoquaient dans l'air, plus forts que les coups de fusil , plus bruyants que le mugissement de la mitraille qui , dans le même temps , s'éparpillait brûlante sur les rues Saint-Denis et Saint-Martin. Enfin , vaincus , perdus , tués de fatigue et de chaleur , écrasés de blasphèmes et de malédictions , cuirassiers et lanciers se débandèrent et s'enfuirent à travers les rues, laissant plus de trente des leurs sur le champ de bataille.

Je ne vous rappellerai pas ce qui se passa le reste du jour et pendant ceux qui suivirent. Tout le monde a vu jouer cette épouvantable bascule qui portait un trône à chaque bout, et qui, naturellement, éleva l'un, tandis que l'autre tombait englouti dans un gouffre de cadavres et de sang.

Aprèsbicn du temps passé à l'hôpital, Bernard revint chez lui, fier de ses blessures, glorieux d'avoir souffert. Sa femme et sa fille étaient malades, et le pain manquait à la maison. La Commission des secours ne faisait plus que de minces aumônes aux combattans de Juillet. L'héroïsme des trois jours avait fatigué

la charité nationale. Spontanées et magnifiques au commencement, les souscriptions étaient devenues mesquines et rechignées 5 on trouvait que ces gens du peuple vendaient leur sang bien cher, et que, pour avoir duré si peu, la révolution se faisait trop payer. On entrait en novembre, enfin! et Juillet était déjà de l'histoire. ^

Deux mots de sa femme apprirent tout cela au pauvre ouvrier, et changèrent en accablement le noble enthousiasme qu'il avait rapporté de son séjour à l'hôpital, au milieu de combattans comme lui , blessés et glorieux comme lui. Cette mère, cette jeune fdle, pâles de la fièvre , dans une chambre froide et démeublée, devant une cheminée sans feu , à côté d'un buffet vide, rappelèrent cruellement Bernard aux tristes réalités de sa position. Les illusions qui Tenchantaient la veille s'envolèrent. Le

héros populaire, le brave des trois jours dispa- II, 3

rut; le père de famille san& argent, l'ouvrier sans ouvrage resta. Dès-lors le malheureux fut perdu. En voyant revenir ce passé de privations et de misère qui lui avait mis les armes à la main, il sentit son cœur se remplir d'amertume et de colère; il dit anathème au monde, qui traite l'homme d'action en instrument passif, et l'abandonne ou le brise après s'en être servi. 11 n'eut plus de croyance, plus de courage; il partit de chez lui désespéré , en s'écriant dans sa douleur : — Oh! pourquoi ces soldats ne m'ont-ils point cassé un membre? Louis- Philippe me paierait ma jambe ou mon bras!... Pourquoi ne m'ont-ils point tué, plutôt! ma femme aurait une pension. — H partit pour aller demander du travail, pour en trouver n'importe où ni à quel prix; mais plus rien de noble, plus rien de fier, plus rien du héros ni du brave ne le poussait à cette recherche : c'était l'instinct sauvage et brutal de la bote

fauve qui va chercher à manger pour ses petits.

Et il ne trouva point de travail! Vainement il se présenta chez tous ceux qui remployaient jadis; vainement il s'offrit au rabais; vainement il se mit pieds et poings liés à la discrétion des maîtres : on le trouvait de trop partout. Depuis trois mois, les uns l'avaient cru mort, les autres l'avaient oublié! D'autres se ressouvinrent de lui, mais pour insulter à son malheur, pour l'appeler républicain et mauvaise tête, pour l'accabler de sarcasmes et de condoléances ironiques. — Vous êtes trop huppé pour nous, lui dirent-îls; un combattant de Juillet, qui a des blessures à ne plus se tenir debout, et qui va être décoré, ne peut pas reprendre les outils : c'est une place du gouvernement qu'il faut à des hommes de votre genre. — Et le pauvre Bernard n'eut pas même la force de répondre à ces infâmes moqueries.

Pâle, épuisé de jeûne et de maladie , baissant la tête comme un criminel, l'ouvrier pleurait. 11 demandait humblement secours et pitié, on le mit dehors en l'appelant mendiantj et quand il fut parti , on alla regarder au comptoir et à l'argenterie si le héros de Juillet n'avait point volé quelque chose.

— Oh! m'écriai-je... Et vous ne nous avez pas cherchés! Et vous n'êtes pas venu à moi, qui vous devais mon père? à nous, qui vous demandions à tout le monde par la ville?

— Je croyais, répondit-il avec amertume, que vous ne vouliez plus me revoir , que cela vous aurait blessés. . . C'est pour cela que le jour du Luxembourg , quand vous m'avez parlé de mes affaires , je vous ai dit que j'étais très content... Et puis votre pore, voyez-vous, votre père!... ses opinions...

— Mais moi! moi! Pas un mot, pas votre adresse seulement? A votre ancien logemont,

je n'ai trouvé personne pour me dire où vous demeuriez !

— Enfin , qu'est-ce que vous voulez? Il faut croire que cela devait être comme cela , me dit le pauvre homme. Le malheur rend défiant, voyez-vous; il donne de la mauvaise humeur... On me traitait si mal !

Après tout, les hommes de ce temps avaient leurs raisons pour nous maudire, messieurs. La révolution , en secouant violemment toute la machine sociale, avait effrayé le commerce et fait cacher les capitaux. La haute consommation, subitement arrêtée par la fuite des consommateurs émigrés ou blottis dans leurs terres , ne demandait plus rien à l'élégante industrie parisienne. Cette industrie, qui ne vit que par le luxe, voyant le luxe absent, crut qu'il était mort, et eut peur de mourir aussi. Yoilà pourquoi les entrepreneurs de cette industrie, aveugles et niais alors, comme depuis.

comme toujours, ne comprenant rien au grand principe qui fait qu'un peuple se soulève, criaient malheur sur les acteurs du drame, au lieu d'en renvoyer la catastrophe à son auteur. L'égoïsme des intérêts privés est ce qu'il y a de plus féroce chez l'homme : les preuves ne nous en ont pas manqué pendant ces dix années de despotisme boutiquier !

Au commencement de 4831 , la femme de Bernard, lasse de souffrir, mourut. Le malheureux se fut tué , peut-être , sans sa fille , sans son Eugénie, seul amour qui pût balancer dans son cerveau les terribles efforts du désespoir. On lui avait donné , quand il était apprenti , quelques notions de dessin ; il tâclia de s'en ressouvenir pour dessiner des broderies qu'Eugénie exécutait ensuite , et qu'elle allait vendre afin de nourrir son père et elle. Us vivaient ainsi, si c'est vivre, trèspauvres, presque mendians ; mais ils vivaient

enfin , lorsque les douleurs d'une blessure que Bernard avait reçue jadis à Champaubert, revenant avec intensité, lui frappèrent le bras droit d'une sorte de paralysie» Cette infirmité , bien que passagère , désola Bernard ; car elle lui fit croire que bientôt il nô pourrait plus rien faire lui-même , et que sa fille allait avoir tout le fardeau à porter. Alors il se décida bien péniblement à revoir une sœur avec laquelle il était brouillé depuis fort long-temps; il lui parla d'Eugénie; il lui montra sa pauvre enfant toute frêle, toute délicate , élevée presque richement , et qui , depuis dix mois, s'épuisait nuit et jour dans un misérable travail , à peine suffisant pour leur donner du pain. La tante consentit, par religion, disait-elle, à recueillir sa nièce. Quant à Bernard, elle lui proposa de le placer domestique dans quelque bonne maison. Le vieux soldat frémit, et pourtant il accepta

humblement les insolentes charités que lui faisait sa sœur : la pensée d'Eugénie lui défendait de les repousser.

Au bout de quelque temps en effet , la bonne sœur de Bernard le fit entrer chez un maître des requêtes, rédacteur du Journal des Débats. Ce nouvel arbitre du sort de mon pauvre héros était une sorte de bourgeois gentilhomme qui aurait donné tout au monde pour qu'on lui trouvât quelque noble dans sa famille. A défaut du titre , il avait pris les armes. La restauration ne pouvant plus faire de barons, il lui avait ôté sa plume qu'il avait donnée au nouveau gouvernement, en échange d'une promesse très prête à s'effectuer, disait-on. En attendant, il se consolait d'être vilain par le plus profond mépris de ses pareils. Deux fois déjà il avait menacé Bernard de la livrée ; et l'homme du peuple attendait, sans oser se plaindre, la réalisation de cette menace, car

on le traitait bien du reste, et sa fille venait d*être employée comme lingère dans la maison. La misère, cette maladie honteuse qui ronge et pourrit les facultés morales, avait commencé ses ravages sur Bernard. Flétri par l'injustice de son temps, séché au vent de la corruption, qui soufflait alors sur nous tous, cet homme avait concentré les forces de son intelligence sur un but unique, la conservation de sa fille. Il prévoyait qu'en refusant la livrée il se ferait chasser, et Topprobre des galons ne reflrayait plus.

Cependant la Commission des récompenses nationales avait terminé son travail ; la liste des citoyens j ugés dignes de la décoration spéciale parut dans le Moniteur, La veille, Bernard avait pris la livrée. Son nom était sur la liste; mais, trois lignes plus bas, on lisait le nom de son maître, le journaliste ministériel, bien qu'il se fût tenu soigneusement caché pendant ces trois jours du triomphe de la canaille. La veille, on était venu lui apporter le brevet de chevalier delà Légion-d'Honneur. Le journaliste réfléchit au parti qu'il avait à prendre dgins une circonstance aussi délicate. Sa togi(^U6

de gentilhomme s'opposait à ce que le mcme ruban pût orner la boutonnière du maître et celle du \alet. Il trancha la question en mettant Bernard à la porte.

Le matin , le domestique avait eu permission de sortir pour aller fêter sa décoration avec deux ou trois camarades d'hôpital. Il s'était retrempé, le pauvre homme 5 il avait repris de la vigueur et de l'espérance dans cette journée de souvenirs et d'orgueil. Quand il rentra, son maître était au bal et sa fille pleurait.

— Tu as huit jours pour chercher une place , lui dit-elle : Monsieur ne veut pas d'un domestique décoré.

Alors le malheureux devint furieux de douleur et de rage. Retombé de toute sa hauteur du premier jour, il se maudit, il maudit la révolution , cette mère sans cœur, qui affame et renie ses enfans; il maudit sa croix de Juillet,

il Tarrache de sa poitrine , il crache dessus et la foule aux pieds. — Oh ! si ce maître insolent, si cet homme du lendemain pouvait venir, s'écriait-il, comme je me vengerais sur lui ! comme je l'écraserais dans mes deux mains! Il ne veut pas voir ma croix à côté de la sienne, le misérable î le voleur ! Il sait bien qu'il l'a volée , la sienne! Il est au bal, dis-tu? ah oui! il fait le beau,, il se vante , il imagine une histoire de bataille pour s'en dire le héros ; il raconte sans rougir ses dangers à des femmes qui pâlissent en l'écoutant... Et moi! voilà donc pourquoi je me suis battu j pourquoi j'ai passé quatre mois à l'hôpital , pourquoi j'ai perdu mon état ? Demain j'irai demander l'aumône dans les rues avec ma croix à la boutonnière; tandis que lui . . . Tout est donc pour ces hommes ! Il faut que le peuple sue, il faut que le peuple pleure, il faut que le peuple saigne , pour que ces hommes boivent sa sueur, ses larmes et son sang...

Oh! malheur ! malheur sur moi!... Ma femme morte , ma fille sans pain , pardonnez-moi de m'être battu en Juillet !

En disant cela, le pauvre Bernard s'était jeté à genoux au milieu delà chambre ; il se roulait parterre; il demandait grâce, les mains jointes. Toute la nuit, il eut une fièvre horrible. Dans son délire , il se croyait au 28 juillet ; il voyait tomber des hommes autour de lui , il criait : En avant l Vive la France! A bas les ministres! Ce fut son dernier rêve de liberté.

Quand il eut quitté le maître des requêtes, il parvint à se placer chez un loueur de cabriolets, et, le U juillet 1831 , se trouvant en station à la Bastille, il eut l'imprudence de venir au secours d'un jeune homme en chapeau gris, que les assommeurs du marché Lenoir accablaient de coups. 11 fut arrêté et mis en prison comme décoré de Juillet et suspect de républicanisme. Avant de l'arrêter , les assommeurs embrigadés

avaient brisé la capote de son cabriolet. H fallut vendre son lit pour indemniser le propriétaire de la voiture.

Il était à la Force depuis long-temps. Triste et froid comme les pierres de son cachot , insensible à tout , hors à la pensée de sa fille, Bernard attendait avec une sombre résignation le sort que la police et les juges voudraient lui faire, lorsqu'un homme qu'il avait déjà vu plusieurs fois causant et se promenant avec les guichetiers se fit ouvrir la porte et vint s'asseoir à côté de lui. Cet homme était vêtu de noir; il avait de beau linge, des bagues en diamant ; il avait la physionomie singulière , repoussante, mais grave et tranquille. Bernard pensa que c'était un juge qui allait l'interroger. Il écoulait déjà et se tenait prêt à répondre. L'homme jeta sur lui un long regard qui ressemblait à de la compassion; et, paraissant touché de sa mine hâve et paie, il versa du

vin clans deux verres, en pril un, tendit l'autre au prisonnier , et lui dit :

— Buvez, mon brave : ce vin est bon , il vous fera du bien; et quand vous aurez bu, nous causerons de vos affaires.

Bernard , surpris d'abord , finit par croire que c'était là le début ordinaire d'un interrogatoire. Il but, et attendit. L'homme reprit :

— Comment est-il possible que vous , un vieux soldat, père de famille, ayez fait la folie de vous mêler aux émeutes ?

— Celui qui a dit cela en a menti, répondit Bernard avec fermeté, croyant toujours avoir un juge devant lui ; je n'ai jamais été que d'une émeute, celle qui a mis Louis-Philippe sur le trône. Au reste, je m'en repens bien!

— Cependant vous étiez à la Bastille le 14 juillet?

— Pouvais-je empêcher la dernière per-

sonne que j'ai menée de s'arrêter à la Bastille?

— Mais vous avez résisté à la force armée ; vous avez fait acte de rébellion.

— La force-armée ? Ah î ces gredins armés de bâtons, qui portaient des rosettes tricolores sur leurs blouses d'ouvrier, c'était la force armée? Pardon! je les avais pris pour des habitués de Toulon.

— La police et la garde nationale les protégeaient j vous l'avez bien vu : cela aurait dû vous rendre prudent.

— Ce que j'ai vu, c'est un jeune homme, un enfant, dont le seul crime était de porter un chapeau gris, avec la cocarde nationale attachée dessus. Ils l'avaient pris à quatre ; ils le tuaient à coups de bâton : je suis allé à son secours. Ce que j'ai fait, je le ferais encore; vous l'auriez fait à ma place, monsieur le juge.

L'homme sourit avec bienveillance ; et, rem-

plissant le verre du prisonnier , il l'engagea à boire ; puis il répondit :

— Je ne suis point un juge, Bernard ; je suis un ami.

— Un ami? Je ne vous connais pas, répliqua le prisonnier en remettant son verre sur la table.

— Vous ne me connaissez pas , c'est vrai , répondit l'homme avec un accent plein de douceur ; mais moi , je vous connais. Vous êtes Bernard , ancien ouvrier ébéniste , un brave qui, le 28 juillet, avez sauvé du massacre un capitaine de la garde royale.

— Est-ce que vous viendriez de la part de M. Artaud, ou de son fils le médecin? demanda le malheureux avec joie.

— M. Artaud?... Oui... je sais qui vous voulez dire... Mais il ne faut pas le nommer

ici , voyez-vous. 11 s'est compromis dans une 11. 4

conspiration carliste. Ah!... son fils est médecin ?

— Oui Et on a mis le capitaine en prison?

— Non ; mais la police est sur ses traces. Écoutez, Bernard. Je sais tous vos malheurs; je sais que vous avez une fille qui ne peut se passer de vous...

— 0 mon Dieu !

— 11 faut en finir; il faut retourner auprès d'elle, la protéger, la faire vivre. Le voulezvous ?

— Vous me demandez cela?... Est-ce que... Ohî mais!... vous êtes donc un ange du Ciel ! s'écria le malheureux d'une voix entrecoupée... Si je veux revoir ma fille! Que faut-il faire? parlez.

L'homme remplit pour la troisième fois le verre du cocher ; puis il tira de sa poche un papier plié, qu'il mit devant lui.

— Écoutez-moi bien, dit-il. Ce soir vous serez libre ; les charges qui pèsent sur vous seront annulées; votre existence ne vous embarrassera plus; des appointemens suffisants pour mettre à l'aise vous et votre fille vous seront garantis... Pour tout cela, vous n'avez qu'à signer ce papier.

— Et... qu'y a-t-il sur ce papier? demanda Bernard en vidant son verre , qui fut aussitôt rempli.

— Je vais vous le dire. Quand M. de Belleyme était préfet de police, il institua un corps de fonctionnaires , chargés spécialement de veiller à l'exécution des réglemens administratifs concernant la propreté des rues, la libre circulation des voitures, la police des marchés, des théâtres, etc. Il avait choisi à cet effet des hommes robustes, d'anciens militaires, exercés à commander comme à obéir, décorés pour la plupart... Vous êtes grand,

vous avez servi, vous êtes décoré Voulezvous être sergent de ville ?

— Sergent de ville! répéta le prisonnier stupéfait , en essayant de se lever, et retombant pâle sur son escabeau; sergent de ville!

— Je vois, continua sans s'émouvoir l'homme de la rue de Jérusalem , que vous en êtes encore aux préjugés, aux sottises. Mon Dieu! un sergent de ville est un homme comme vous et moi, mon ami.

— Oui! comme toi! s'écria Bernard d'une voix éclatante; comme toi, mouchard ! comme toi, hypocrite, qui viens pleurer avec un homme pour lui voler ses secrets! Va-t'en! continua-t-il furieux, en se levant debout et saisissant la bouteille vide; va-t'en! tu es le démon, on t'envoie ici à la place du bourreau. Si j'en avais fait assez pour que l'on me coupât la tête, tu ne serais pas venu! Va-t'en, te dis-jc, et sois maudit.

Aux cris du prisonnier, un guichetier ouvrit la porte. L'homme sortit, calme et grave comme il était entré.

— En voilà un qui n'a pas beaucoup l'air de vouloir mordre, dit le guichetier, quand ils furent dans le couloir.

— Il y viendra comme les autres , répondit le mouchard; nous savons comment les prendre !

L'instruction des affaires du d4juUlet se fit enfin; et, vous vous en souvenez, tout l'échafaudage de mensonges élevé par les feud^s rendues s'écroula en pleine chambre des députés sous la magnifique dénonciation de M.Odilon-Barrot.Lepublic vit clair dans la

maison du marchand de vin Souchet, ou 1 mfàn.e police avait convoqué, payé, armé, soûle

les assonimcurs. Bernard fui renvoyé comme les autres, affamé et la rage au cœur. Sa fille était rentrée chez sa sœur, qui la nourrissait de fiel , mais qui la nourrissait. Vinrent les journées de juin 4832 ; tranquille à l'égard de sa seule affection , l'ouvrier reprit son fusil et alla se jeter dans les barricades pour y mourir. Il fut pris et remis en prison. Sur ces entrefaites, le choléra emporta la tante d'Eugénie; et la jeune fille, trop jolie pour être soufferte par sa cousine dans la maison qu'allait habiter le mari de celle-ci, fut priée de chercher asile ailleurs. Cependant les nippes de Bernard avaient été vendues par son propriétaire, et son logement loué. Chassée, isolée, orpheline, puisqu'alors elle ne pouvait plus voir son père qu'on tenait au secret, l'enfant de dix-sept ans fut perdue. Le maître des requêtes avait pris du goût pour elle. Il mit sur ses traces une de ces veuves de colonels, qui se ven-

gent d'être vieilles et déshonorées en désho norant, en flétrissant tout ce qui est jeune et pur. Le démon trouva l'ange, le tenta et le vendit. On parla à Eugénie de son père prisonnier qu'on allait rendre libre, de son père pauvre qu'on allait rendre riche : la victime se laissa prendre. Bernard fut condamné à mort par le conseil de guerre; on dit à Eugénie qu'il s'était sauvé. La Cour de cassation renversa l'abominable juridiction de l'état de siège, et renvoya les condamnés devant le jury. Ce fut alors que, par hasard, la jeune fille apprit que son père était un de ceux-là. Rien ne put la faire rester une minute de plus au pouvoir de l'homme qui l'avait séduite; elle s'enfuit, elle courut à la prison; elle pleura aux barreaux du greffe jusqu'à ce qu'on lui eût permis d'entrer dans le cachot de Bernard. Arrivée là, elle se jeta aux pieds de son porc

et lui avoua tout, en cachant seulement le nom de son séducteur.

— Et moi, misérable, me dit Bernard en se meurtrissant la poitrine, moi, qui jugeais cette pauvre femme avec le dur et cruel égoïsme d'un homme, savez-vous ce que j'ai dit à ma fille qui se traînait pleurante à mes genoux , qui me baisait les pieds en me criant grâce? Je l'ai maudite, monsieur! maudite! entendezvous? Et après cela, je l'ai relevée de terre, je l'ai repoussée loin de moi en lui disant : Sors de ma présence ! et j'ai appelé un porte-clefs pour qu'il chassât ma fille !

Le père s'interrompit à ces mots et cacha dans ses deux mains son visage rouge de honte et de larmes.

— Mais le soir, mais le lendemain, reprit-il, j^aurais donné ma liberté, mon sang, mon honneur pour la revoir, pour lui pardonner ! Pendant un mois, tous les jours, collé au grillage

de ma lucarne, je l'appelais , mon enfant! je la cherchais, je criais aux passans : — Ma fille ! ma fille! — Et les passans levaient la tête et riaient en m'apercevant; ils disaient : — Voilà un fou! — Oh! oui, j'ai été fou! j'ai été le bourreau, l'assassin de ma fille! Imbécile de cinquante ans , qui suis allé par orgueil me draper au milieu d'une insurrection sans âme et sans but , au lieu de veiller sur mon trésor, au lieu de me rappeler les paroles que m'avait dites sa bonne mère, quand elle mourut : — Veille sur eile, Bernard, veille sur elle; tu en réponds devant Dieu !

Il s'interrompit encore, et moi, je me taisais, messieurs. Comment, en effet, consoler de pareilles douleurs ?

— Enfin, continua-t-il, je parus devant la cour d'assises et je fus condamné à un an de prison. Que m'importait! depuis plusieurs mois , ma vie de prisonnier était devenue fort

douce. Le directeur de Sainte-Pélagie m'avait donne une chambre plus grande et plus propre. J'avais du vin, du linge , des alimens presque recherchés. A toutes les questions que je faisais sur ce changement on gardait le silence. Le jour de ma mise en hberté, le directeur médit qu'il avait quelque chose à me remettre. 11 tira de son bureau un sac contenant cinq cents francs , dont deux cents francs provenaient de la répartition des dons souscrits pour les prisonniers politiques 5 le reste m'était envoyé par la m.ain mystérieuse qui m'avait déjà secouru. Je bénis cette invisible Providence , qui me sauvait de la misère après avoir adouci ma captivité : puis je me mis à chercher ma fdle. J'avais des remords, voyez -vous! A mon ancien logement , chez mes neveux , chez la lingère qui nous avait fait travailler, partout, j'allai partout, et personne ne put m'apprendre où elle était. Si j'avais su alors

le nom de l'homme! Mais on ne voulut pas me le dire... Je l'ai cherchée bien long-temps, ma pauvre fille, monsieur, et... Mais non! je n'oserai jamais vous dire le reste!...

Il se leva tremblant , fit quelques pas comme pour sortir de la salle , et puis, se frappant le front, il revint s'asseoir à sa place, en disant: — Pourtant il faut que vous le sachiez , parce que s'il arrive malheur quelqu'un de ces jours, au moins vous pourrez dire si c'est un crime ou une justice.

Alors il me regarda fixement, mes amis, comme pour lire sur ma figure si j'étais vraiment digne ou non d'entendre l'horrible confidence qu'il lui restait à me faire. Ses lèvres blanches et crispées souriaient ; ses yeux pleins de sang s'élançaient de leur orbite 5 une sueur glacée coulait (\c son front sur ses joues creuses et flétries. J'avais peur de lui en ce moment. Il me prit le bras, et je sentis ses

doigts mordre ma chair comme les ongles d'un lion ; il se pencha vers moi , et ses paroles m'arrivèrent brûlantes au visage , comme les émanations d'un volcan.

— Un soir, dit-il, je passais sur le boulevard Poissonnière... Au coin de la rue du Sentier, il y a, vous le savez, un magasin de nouveautés , dont mon sang a rougi les volets le 28 juillet 4839 î... Aux vitres de ce maga^sin, toutes resplendissantes de la lumière que le gaz y versait par torrens, deux femmes étaient arrêtées, regardant avec envie les riches

étoffes amoncelées derrière Elles étaient

pourtant pompeusement vêtues. L'une d'elles se mit à rire... comme cela, tenez !

Et il poussa un éclat de rire frénétique.

— Je me sauvai, continua-t-il, haletant, épouvanté; mais la foudre m'avait frappé... c'était fmi... 11 fallut m'arrêter à quatre pas de là; et m'appuyer contre un arbre pour ne pas

tomber. . . Alors je sentis que quelqu'un me coudoyait... Je me retournai... c'était les deux femmes! Celle qui avait ri se pencha pour me parler: elle me dit... Oh! c'est que je ne mens pas, monsieur Eugène! elle me dit... ce qu'elle venait de dire à un autre passant qui n'avait pas voulu la suivre... Sa voix était toute rauque ! Je ne savais plus, moi ! Je n'osais pas... Enfin elle me regarda! Mes yeux

croisèrent les siens! Il me sembla qu'une

lime ardente me traversait le cœur... Je ne vis plus rien , monsieur, un nuage de sang était tombé entre cette femme et moi... Dans cette femme, j'avais reconnu ma fille!... Je m'évanouis... Des passans me ramassèrent, et je fus porté dans une boutique de la rue du Sentier, la même où mes camarades des trois jours m'avaient déposé mourant après le combat du 28...

— En revenant à moi , je souris, car

je reconnus la bonne et noble figure de l'homme qui m'avait secouru ce jour-là... Je me retrouvais... Je me souvenais... je me sentais plein de bonheur et de gloire comme ce jour-là... Je tendis la main à mon hôte , en lui disant ;

— Ma blessure n'est rien, n'est-ce pas? Je peux marcher, je peux retourner n^e battre I

— Alors quelque chose que je ne distinguais point, qui n'avait pas de forme, s'agita par terre à mes pieds; j'entendis des pleurs, des sanglots sortir de cette chose... et du monde qui était dans la rue et qui disait : — C'est son père !

— Je me baissai , monsieur, je pris dans mes bras la pauvre femme, que son désespoir et sa honte avaient étendue là, toute brisée, et... tenez , je vous l'avoue!... je ne trouvai plus en moi de force que pour l'embrasser, que pour lui dire : — Ne pleure pas, je te pardonne!

—On fit venir une voiture, et j'emmenai ma

fille. A peine fut-elle arrivée chez moi , qu'une fièvre terrible la saisit. Pendant vingt-deux jours elle fut en danger. C'est moi, moi seul qui l'ai veillée tout ce temps. J'étais là , toujours là pour la servir, pour lui sourire quand elle s'éveillait, pour prier et pleurer sur elle quand elle dormait... Je lui devais bien cela, moi qui avais eu la barbarie de la chasser le jour où elle était venue se réfugier dans mon sein!... moi qu'elle avait secouru et nourri en prison avec le prix de... Oh! c'est horrible!

— Enfin elle guérit. Sa convalescence fut longue, commel'est toujours celle des pauvres gens. Nous demeurions près des Champs-Elysées, et dès qu'il faisait beau temps, j'allais, comme autrefois, quand elle était petite , la promener au soleil , pour lui faire prendre des forces. Toutes nos peines s'endormaient dans ces

heures de tête-à-tête ; cette existence de dé- \ouement , de repentirs et de soins m'avait rajeuni; nous nous aimions, monsieur Eugène ; nous nous consolions , nous étions heureux.

— Un jour qu'attachée à mon bras, la bonne fille suivait avec moi l'une des grandes contre-allées de l'avenue de Neuilly , une calèche passa. Un homme seul était assis dans cette calèche; Eugénie pâlit, et, me le montrant du doigt , elle s'écria : — C'est lui !

— C'était le maître des requêtes!... Je m'élançai comme un insensé , en criant : arrête ! en courant après l'équipage blasonné, qui traînait la cause de notre malheur. Hélas! il était déjà bien loin... Quelqu'un me saisit par le milieu du corps et me rejeta dans la contre-allée pour m'cmpcclier d'être broyé sous une autre voiture. Je revenais désespéré, les yeux à terre, quand lout-à-coup j'entends

crier: — Au secours! mon j)èrc! mon père! au secours!

— Je regarde, monsieur! c'était ma fille que deux hommes en uniforme faisaient monter de force dans un fiacre... On refermait la portière... les chevaux couraient déjà... je me précipite... j'appelle... je demande ma fille!

— Votre fille, dit un sergent-de-ville qui était resté là 5 c'est donc votre fille? Eh bien ! vous la retrouverez à la salle Saint-Martin. Elle était en contravention; les inspecteurs l'ont arrêtée.

— C'était vrai cependant ! s'écria le malheureux Bernard avec un accent de détresse qui me déchira le cœur; cette pauvre femme ne s'appartenait plus; elle était l'esclave, la propriété, la chose de la police! Et j'avais fait tout cela, moi! j'avais, en la maudissant, creusé moi-même l'abîme où elle s'était engloutie. Je courus à la préfecture. Là, un homme fort élégant , fort posé , à la mine pies-

que respectable, m'expliqua froidement ces horreurs que je ne comprenais pas. Il m'apprit que les registres de la préfecture sont des livres de fer , comme celui du destin , et que les noms qui s'y attachent une fois ne s'en effacent plus. Moi, je me mis à ses genoux, en pleurant comme un enfant; je lui dis qui j'étais, ce qui m'était arrivé, combien j'avais souffert; je lui demandai pardon ^ je crois, d'avoir haï le gouvernement; j'aurais tout fait, tout dit , tout osé dans cette heure terrible ; je me traînais de désespoir sur le plancher. L'homme parut s'attendrir; il fit sortir tout le monde.

— Avez-vous de l'argent , me dit-il?

— Hélas! non, répondîs-je.

— C'est fâcheux. Quel âge a votre fille ?

— Dix-neuf ans.

— Cétaittrop!... Pourtant il y avait encore un moyen. Cet homme eut le courage de

me le dire. Il savait sans doute, car ils savent tout , là -bas , ce qui m'avait été offert dans le temps. Je pouvais ravoir ma fille, mais à une condition , monsieur ! c'était de me donner en échange d'elle. Le mouchard pouvait racheter la fille perdue.

— Cela fait frémir , n'est-ce pas? continua l'infortuné... Eh bien! je reçus cette proposition sans horreur^ sans indignation; je ne pensais pas à ce qu'on voulait de moi , je ne calculais pas le prix qu'on me demandait : je voyais , j'appréciais le bien immense , le trésor qu'on allait me rendre, voilà tout... Mon Eugénie, mon enfant! à côté de cela, il n'y avait plus d'honneur ni d'infamie pour moi ; tout était bon, légal, juste; je me serais fait bourreau pour la sauver : je l'aimais tant!

— Je dis à l'homme que j'acceptais. Il sonna et me fit rendre ma fille.

— Revenez demain matin, me dit-il; j'aurai

fait préparer deux actes : la radiation de madame, et votre...

— Je sais! je sais! interrompis-je... n'achevez pas. A demain!

— Je reconduisis ma fille, et je lui dis ce que j'avais promis. Elle recula d'épouvante; elle me conjura de la tuer 5 elle évoqua le souvenir de sa mère; elle éleva cette ombre sainte entre elle et moi, et me dit :

— Quand vous aurez perdu votre honneur, mon père, retrouverai-je le mien pour cela? Voulez-vous donc que ma mère vous maudisse dans le ciel?

•^Je lui j urai de faire tout ce qu'elle voudrait. Alors elle se calma un peu et s'endormit, écra* sée d'émotions. Quand je vis qu'elle reposait, je sortis. J'allai au cimetière de Montmartre, à l'endroit où sont enterrés les morts de Juillet. Le ciel était triste et brumeux ; personne ne passait. Je creusai la terre avec mes ongles :

j'arrachai de ma poitrine mes deiiî^ décoralions , la croix d'honneur et la croix de Juillet; et, ces sacrées reliques dans les mains, je m'assis près de la fosse que j'avais faite , et je me mis à repasser ce que l'homme de la rue de Jérusalem m'avait dit.

— Yoilà donc à quoi m'a servi tout ce sang versé pour la liberté, pour l'honneur de mon pays! m'écriai-je. Cette blessure de Champaubert qui m'a valu la croix d'honneur , je l'ai reçue en sauvant la vie à un général qui a dit qu'il ne me connaissait pas, quand on est allé le prier en faveur du prisonnier de juin! Ce coup de carabine , que Ton m'a payé d'une croix de Juillet, m'a enlevé la force et la santé pour toujours , et tout-à-l'heure , dans cette caverne de la police que j'ai eu la sottise de sauver de l'incendie , après ta victoire , pauvre peuple ! on n'a eu à m'offrir qu'une place de mouchard pour pension de retraite ,

que l'înfamie pour invalides ! 0 terre , terre sacrée du repos éternel , en attendant que tu me reçoives et me consoles enfin , prends , cacjie aux yeux de tous ces gages de Tlionneur que je vais perdre, ces témoignages d'un passé de gloire que va couvrir un avenir de boue ! Que le combattant de Champaubert et de Juillet descende dans tes entrailles avec ces insignes qu'il y jette; l'homme qui sortira d'ici ne doit plus s'appeler Bernard le brave , mais Bernard le lâche, Bernard l'infâme, qui va se vendre à la police !

— Quand je revins chez moi, il était fort tard. Je montai avec précaution, pensant que peut-être Eugénie dormait encore. Je frappe doucement; on ne me répond pas. Au bout d'un instant, je frappe plus fort... même silence. J'appelle... Rien! L'inquiétude me prend... J'appelle encore... je crie... je secoue la porte avec violence!... Tout-à-coup je crois entendre un gé-

mîssement!... Éperdu, je m'élance comme un furieux sur la porte qui cède et se brise... Je trouve ma fille morte à côté d'un fourneau, où brûlait encore le charbon qui l'avait tuée!

— Sur la table était une lettre... Je l'ai là I \oulez-vous la lire?

Je lui fis signe que je le voulais. Alors il ouvrit ses vetemens , et prit sous sa chemise , à l'endroit du cœur , un petit sachet de parchemin , taché et ridé comme si depuis cette heure le malheureux eût sué du sang. Il en tira un papier plié dont ses larmes avaient presque tout effacé. Après l'avoir baisé respectueusement, il me le présenta, et je lus des adieux sublimes qu'il n'est donné à nulle bouche au monde de pouvoir redire. C'était solennel et sacré comme une révélation 5 c'était immense comme tous les remords et toutes les espérances à la fois. Cela voulait dire que l'extrême beauté, l'extrême grandeur peuvent

suceéder à la souillure; cela signifiait enfin que la pauvre repentie s'était tuée pour sauver du moins l'honneur de son père.

Je tombai dans les bras de l'homme de police, messieurs, et nos larmes coulèrent longtemps ensemble.

Mais après cela, je le repoussai, cet homme, car il me faisait horreur.

— Qu'avez vous ? me dit-il tristement.

— Après cettCiprière des anges, malgré cette volonté suprême, m'écriai-je! vous avez pu,..

— Je n'étais pas digne du sacrifice , me répondit Bernard, et j'ai voulu m'en punir... Mais c'est fini!...

Sa tête tomba sur sa poitrine.

— Et maintenant qu'allez-vous faire ? lui demandai-je, plein de compassion.

— Attendre le moment , me dit-il à l'oreille.

— Quel moment ?

— Le moment de venger ma fille.

— Comment ?

— Le maître des requêtes a été nommé souspréfet , et comme il a bien travaillé , apparemment! comme il a été bien vil et bien docile, ils l'ont fait conseiller d'État. 11 va revenir à Paris... bientôt... J'irai le voir : c'est mon ancien maître!

— Et que ferez-vous?

— Je le tuerai.

Et il l'a tué , messieurs !... dit Eugène en finissant... Sa cause vient aux prochaines assises. Tu le défendras , n'est-ce pas, Alfred ? une belle cause pour toi !

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