‹ Le passe-partoutChapitre 2 sur 4 · UNE CARESSE DE LION · texte numérisé non relu

UNE CARESSE DE LION

Oui , certes, s'écria Alfred, je le défendrai, et pour plus d'une raison... Son histoire m'en a rappelé une bien terrible aussi , qui se rapporte aux mêmes temps , aux mêmes maux. Il y a dans celle-là comme dans la tienne, Eu-

gène , un officier de la garde royale ; seulement , ton père n'eût pas fait , sans doute , ce qu'il a fait, cet autre!... Dites, vous avez bien connu Auguste Lambert , mes amis ? j

— Ce pauvre Auguste qui s'est tué , on ne sait pas pourquoi ?

— Je sais pourquoi il s'est tué, moi, dit Alfred. Et vous allez le savoir aussi.

A deux jets de pierre en avant de Choîsyle-Roi , la Seine , contrariée dans son cours , tourne tristement autour d'une sombre presqu'île toute couverte d'arbres pleureurs. A la pointe de ce bosquet qui noircit l'eau de son ombre funèbre , l'œil découvre , à demi-caché

sous la longue chevelure des saules, un pavil- 11. 6

Ion grisiUro, simple et grave comme un tombeau. Lambeau détaché d'un domaine historique dépecé par lu bande noire , ce pavillon etleverdovant terrain qui l'entoure furent achetés, il y a quinze ou seize ans, par un marchand de laines du Marais, pour sa maîtresse, une grande et forte cauchoise, jadis la belle limonadière d'un illustre café du Palais-Royal. Cette Sémiramis de comptoir étant morte poitrinaire dans son aquatique villa , vers la chute des feuilles de Tannée 1827 , la presqu'île revint au marchand de laines qui trouva ingénieux d'y envoyer mourir sa femme, faible et douce créature , sorlie tout étiolée d'un beau pensionnat dcî Paris, et que le marchand d'.' luiuos haïssait J^rofuuuément depuis (ju il avait perdu sa dot au jeu des huiles de colzu» une loterie assez infâme qu*ou tire tous les mois au palais de la Bourse avec approballon et privilège du roi. Le marchand de

bines mit donc sa femme dans la prcsf|u*îleet ne »'cn inquicla plus. Comme il avait un enfant d'elle , la mal heureuse pouvait très bien mourir; le mari ne craignait point, nprês tout, d'avoir à rem}x)urser la dot.

Or, par un hasard moins heureux que funeste, hélas î il arriva que dans ce lieu si fatal aux organes de la robuste cauchoise , la mince cl frêle parisienne devint florissante de vie et de santé. Tranquille sous les frais ombrages de la Plaisance , comme le fastueux marchand de laines appelait son morceau de terre à fleur d'eau, la Jeune femme, délivn^ des lortures Jentemenl mortelles que son mari lui infligeait, se laissa doucement aller au calme solitaire qui luisembhut le iKjnhfjur. Elle vivait ainsi depuis un an, d une pension que lui faisait sa mère CD cachette; passant l'hiver chez son oncle, un ^ieux et rude soldat de l'Empire; quand nu mois de juin 1820, des bateliers de Choisy-lf*-

Roi \inrent un jour déposer sur le gazon de la presqu'île le corps d'un homme qu'ils avaient tiré de l'eau.

Aux cris de ces braves gens qui appelaient du secours , la femme du négociant accourut tout alarmée. Puis elle faillit s'évanouir en reconnaissant sur le pâle visage du noyé les traits d'un jeune homme qui l'été précédent l'avait poursuivie et importunée dans sa retraite de vœux constamment repoussés. 11 y avait deux jours qu'une lettre de ce jeune homme était venue annoncer son retour a Louise. Louise , blessée d'une persistance qu'elle ne voulait point chercher à s'expliquer, avait renvoyé cette lettre comme toutes les autres, sans la lire; et maintenant la tendre femme palpitait de remords et d'effroi, à l'idée que le pauvre enfant, car on lui eût donné vingt ans à peine, s'était désolé de sa rigueur au point de vouloir mourir. — C'est par amour

pour moi! pcnsait-cllc; — et cela fit qu'elle ne sut point que le jeune homme , étant fort sérieusement occupé à pécher un goujon, avait voulu ramasser sa ligne maladroitement engagée dans les hautes herbes , et qu'en se penchant trop avant, il avait perdu l'équilibre.

Les soins que l'on prit du noyé l'eurent bientôt fait revenir. Mais il était bien faible et bien ému, le pauvre jeune homme! 11 fallut le garder dans la maison, tout le jour, toute la nuit. Il fallut que la nuit quelqu'un le veillât, car il avait la fièvre. Hélas! il fallut que Louise l'aimât et se perdit. Oh ! pourquoi vous être levée aux cris des bateliers , malheureuse femme! Pourquoi au lieu de secourir et de sauver ce noyé , ne vous êtes-vous point enfuie, sans regarder derrière vous, bien loin, à Paris, chez votre père , chez votre mari luimême, au risque d'être encore injuriée et battue ! Mon Dieu ! mon Dieu ! elle vivait si sage

et si pure dans son désert ; elle était si modeste et si simple ! Elle se privait tant de mille choses qu'il faut à toutes les jeunes femmes, afin de donner plus aux pauvres , ses seuls hôtes , les vrais maîtres de sa demeure. Car c'était aux pauvres le poisson de la rivière, l'herbe de la prairie; elle ne gardait pour elle que les oiseaux et les fleurs, Choisy et ses environs lui envoyaient leurs pauvres et venaient à elle déguisés en pauvres , de deux lieues à la ronde. Et il a été permis à la séduction d'entrer dans un temple tout parfumé d'innocence, tout rayonnant de bonnes œuvres, comme était la maison de Louise ! Et il a été possible qu'un démon s'emparât ainsi de ce nid d'ange l C'est à faire douter de votre existence , mon

Dieu !

L'avocat s'arrêta. Il pleurait, et nous nous taisions, tout émus.

— Ah! c'est que vous ne saurez jamais

comme moi, nous dil-il, combien ce frère et celte sœur étaient dignes l'un de l'autre!...

Il s'essuya les yeux et continua.

— Le jeune homme s'appelait Ernest deVerneuil; il était le fils unique de la marquise de Verneuil, une veuve encore belle, très riche, et dévote, qui avait son château à deux lieues de la Plaisance. Il avait vingt-deux ans déjà^ mais sa figure était si douce et si rose , son re* gard si timide , sa voix si pleine de candeur, qu'on n'eût jamais deviné son âge. Les femmes jouaient avec Ernest comme avec un enfant; elles ne se cachaient point de lui ; elles le rendaient sans façon témoin d'une foule de détails de vie privée que les hommes ne voient pas ordinairement. Il avait pris, dans cette facilité du tête-à-tête, une grande séduction de formes, je ne sais quoi de caressant, de soumis, et pourtant de familier, qui le rendait très aimable et très dangereux. Idole de sa mère, qui,

depuis cinq ans quelle était veuve, n'avait d'autres volontés, d'autres désirs, d'autre direction que les caprices de son fils, et quelquefois ceux du curé, Ernest menait la vie à sa fantaisie, grandement et royalement; il la semait d'or et de plaisirs; if avait dix chevaux, vingt maîtresses, et des amis plein le château. A la dernière fête du village, fête qu'il avait honorée de sa présence, en compagnie de deux camarades d'orgie et de trois femmes de la rue Neuve-Saint-Georges, effrontément voiturées dans la calèche armoriée de sa mère, Ernest avait rencontré Louise; et, tout de suite, oubliant avec qui et pour qui il était venu là , il n'avait plus quitté la jeune femme, il l'avait fait danser, il lui avait offert la calèche pour s'en retourner toute seule, au grand dépit d'une madame Saint-Marc, qu'il était allé prendre à Paris le matin. Louise s'était, ce jourlà , fort doucement débarrassée d'Ernest, sans

lui rien permettre ni lui rien promettre. Mais, plus tard, le jeune homme était venu à la Plaisance demander humblement à voir sa jolie danseuse, une fois, deux fois, dix fois, et toujours Louise avait été invisible. Alors il avait écrit des lettres brûlantes, où la passion criait à chaque ligne, et les pauvres lettres étaient revenues non décachetées. Ces refus, ces rigueurs, le mystère qui enveloppait la vie delà belle solitaire , son nom partout béni, partout sanctifié comme le nom d'un ange, tout cela avait fini par donner à Ernest un amour ardent pour cette femme qui ressemblait si peu à toutes les autres. Il se mit à ne plus sortir des abords de la maison de Louise; il essaya de lui enlever ses pauvres, pour la rendre jalouse ; il bâtit des cabanes aux paysans; il maria des amoureux; il veilla des malades ; il se coucha la nuit dans les prés, au bas des haies de la Plaisance; il suborna la

femme du jardinier, à force d'or et de prières, pour qu'elle le fit entrer un quart d'heure dans les allées où Louise s'était promenée , afin d'y baiser à genoux les traces de ses pas. Louise sut tout cela , et elle en fut émue , et elle aima le jeune homme de son premier, de son unique amour ; elle se cacha pour le voir quand il la cherchait , pour l'entendre quand il l'appelait. Voilà pourquoi je vous ai dit qu'elle fut perdue lorsque les pêcheurs de Choisy apportèrent mourant à ses pieds cet Ernest , de qui sa seule vertu la gardait...

Passons.

Vous vous souvenez encore de la Chaumière , mes bons camarades ? Dans quel coin de la France n'est -elle pas connue, notre Chaumière, notre paradis, la plus douce tradition peut-être que Paris ait à nous laisser, quand nous le quittons ! Notre premier bol de punch, amis, notre premier amour, notre

premier duel datent de la Chaumière. C'est à la Chaumière que nous sommes devenus des hommes politiques, n'est-ce pas, Eugène?

C'est à la Chaumière, tu ne l'as pas oublié, toi surtout , que le lundi 26 juillet nous organisâmes notre part de la divine insurrection î Je vous vois encore, bouillans et pleins de fièvre, vous aborder, tout pâles, entre deux contredanses, et vous prêter à voix haute , au nez des gendarmes , nos bienveillantes victimes, un serment de victoire ou de mort que nous avons tenu en braves , c'est la vérité ! Et puis, c'est là que nous sommes venus, après le combat, jouir de notre gloire, pleurer nos morts, nous enivrer de foi, d'enthousiasme et de liberté !

Et puis après nous sommes devenus fous. Il y en a des nôtres, les plus jeunes et les plus vieux, qui ont cru au pouvoir nouveau, qui se sont faits ses gardes , ses séides , ses mar-

tyrs. Les vieux ont disparu dans le monde,

comme nous. Les jeunes c'est encore à la

Cliaumière qu'ils se consolent, pauvres parias rejetés du monde! en horreur à ce trône qu'ils ont quasi fondé , haïs , méprisés , calomniés par les innombrables imbéciles qui vont ramassant leur science dans les almanachs et leur politique dans le Nouvelliste !

Car c'est pitié de voir comme ils sont traités aujourd'hui, ces étudians que la Chambre de 4830 déclarait avoir bien mérité de la patrie. On dirait vraiment qu'au lieu d'être comme toujours la plus noble représentation , la véritable fleur delà jeunesse française, ils en sont la fange et l'écume. Tout ce qui tient à quelque chose, tout ce qui a propriété, fonction publique, grade civil quelconque, les repousse impitoyabiement. Enfermés dans le quartier latin comme dans un lazaret, ils n'ont de logis que le logis public , de table que la table pu-

blique; c'est aux lieux publics qu'il leur faut demander plaisir, bonheur, amour. 11 n'y a plus une famille qui voudrait d'eux aujourd'hui. L'étudiant est proscrit , banni de toutes les sociétés qui s'appellent honnêtes; sa présence au-delà des ponts fait fuir tout le monde! Et l'on s'étonne que cette jeunesse, pleine d'ardeur et de feu , ait voulu se faire une existence à part, adopter un costume particulier! A qui la faute?

Prenez garde, au reste, messieurs les bourgeois, nos souverains, nos maîtres! Tous ces cœurs comprimés bouillonnent et fermentent incessamment : qu'une étincelle maladroite y tombe, et gare l'incendie. Le gouvernement s'est surpris à frémir plus d'une fois en songeant que trois jours de la semaine , deux ou trois cents étudians se réunissent à la Chaumière!

Dites s'il n'y a pas quelque chose d'effrayant

à voir danser cette jeunesse, étrangère au milieu de Paris? Ces liomincs tout noirs des pieds à la tetc, avec leur pale figure qui sort plus blafarde et plus triste do ces longs cheveux lombans, de cette épaisse mouslache, de cette barbe inculte perdue dans une cravate noire sans col, ne jetlent-ils point dans votre ârae une impression sinistre? Ils figurent machinalement une danse ridicule, sans que leur immobile physionomie témoigne la moindre participation intellectuelle à ce bizarre exercice. Décolorés et froids comme des cadavres , ils communiquent à leurs danseuses l'étrange expression dont ils sont revêtus , et ces jolis visages de femme, si frais, si gais de nature et d'origine , puisent dans leurs regards une tristesse sympathique; c'est un reflet funèbre qui ternit leurs joues, qui les rend paies et frissonnantes!

Les voilà ces jeunes gens , si brillans et si

tumultueux jadis! Vous voyez en eux le type de la génération qui naquit au moment où mourait l'Empire; triste dans son repos, triste dans ses plaisirs , elle n'a de flamme et de vigueur que pour l'action sérieuse , pour la bataille, pour l'émeute. Le présent lui pèse , l'avenir la dévore. Fournissez donc un aliment à sa surabondante énergie , ou prenez garde ! Cette énergie la brûlera , messeigneurs ! et vous , qui la méprisez tout haut en la craignant au fond de votre ame,YOus serez brûlés avec elle.

Et sachez bien qu'ils vous rendent ce que vous leur avez donné. D'eux à vous il y a dédain pour dédain , mépris pour mépris ; que la revanche soit juste ou non, peu importe! Toujours est-il que l'étudiant reste fidèle à sa Chaumière et qu'il n'en sort jamais pour aller, à l'instar de vos commis , explorer les hauts bals, ou se mêler aux riches quadrilles de la

banlieue. Prisonnier, il crache au \isage de ceux qui Font proscrit , mais il ne dépasse point les limites de son préau. La Grande Chaumière , d'ailleurs , suffit à ses tristes délassemens; il y trouve tout ce qu'il lui faut d'arbres, de femmes et de fleurs.

Le soir du dimanche 25 juillet 1830 , un étudiant de seconde année à l'École de médecine revenait de la Chaumière , tenant sous son bras Rosalie, sa franche grisette, quand, à deux pas de l'hôtel des Pyrénées , rue Serpente , il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit une lettre, en lui disant : — Lisez tout de suite, monsieur Auguste*, c'est très pressé.

— C'était Lambert? dit Eugène.

— C'était Lambert , répondit l'avocat en soupirant.

Il reprit.

Auguste entra au café qu'il y avait alors au

coin de la rue de la Harpe, et se mit à lire. 11. 7

Rosalie était fort intriguée. Cette lettre était une lettre de femme , pliée comme les femmes plient leurs lettres, et si finement écrite, que, tout en se penchant fort indiscrètement sur l'épaule d'Auguste , la grisette ne put distinguer un seul mot. Quand l'étudiant eut fini, il se leva brusquement , demanda au garçon de quoi rallumer sa pipe, et dit à Rosalie : —Bonsoir. Tu vas t'en retourner seule aujourd'hui, entends-tu?

— Seule ! répéta la grisette étonnée.

— Il est tard, au fait Tiens, voilà trente

sous, tu prendras un cabriolet j j'irai bien à pied , moi.

— Et où donc allez-vous? Est-ce loin, le rendez -vous que cette femme vous donne? Quelle horreur ! Me laisser seule dans la rue , exposée au premier venu , à onze heures du soir, comme un vrai chien!

Auguste frappa du pied. Puis, voyant que

Rosalie pleurait, il haussa les épaules. ^ — Tiens, dit-il , c'est assommant : lis!

La grisette essuya ses yeux et lut.

« Je vais mourir , Auguste ! je vais mourir » comme j'ai vécu, abandonnée et maudite, » n'ayant autour de moi que solitude et dés- » espoir... Non pourtant, car j'ai foi en toi , » mon Auguste , je sais qu'on te juge mal , et » que tu es bon. Si ce dernier cri de ma dou- )) leur peut arriver jusqu'à toi, viens. Tu ne » me sauveras pas, parce quec'estimpossible... » mais tu me plaindras peut-être, et j'ai tant ï> souffert, que j'ai besoin que ceux qui m'ont » aimée me plaignent... "^iens ! viens vite î

» Ta malheureuse sœur, » Louise.

» De la Plaisance, près Choisy-le-Roi, 25 juillet^ à midi. »

— Oh! vas! cours tout de suite, Auguste ; s'écria Rosalie. Choisy !... mon Dieu , comme c'est loin, dis? Pauvre chéri... tiens, voilà ton argent , je peux bien m'en aller à pied, je n'ai pas peur. Ta pauvre bonne sœur 1... que lui sera-t-il donc arrivé, hein?

— Est-ce que je sais!... Midi... si j'allais la trouver morte! depuis midi!

douze heures tout-à-l'heure Qu'avais-tu

besoin de venir, toi... Voyons! je t'embrasserai demain-, je n'ai pas le temps!... adieu,

adieu !

• Et l'étudiant courut tout d'une haleine de Paris à Choisy. Une heure après minuit sonnait quand il arriva à la Plaisance. Les portes étaient ouvertes; le ciel était noir. La brise pleurait dans les peupliers. Les chiens hur^ laient. 11 y avait en l'air tous ces mille bruits mystérieux et funèbres qui rendent si effrayant le silence de la nuit. Auguste parcourut le

dOi

jardin sans rencontrer personne. Il traversa le vestibule et l'antichambre , il appela, il voulut sonner; la sonnette se tut , nulle voix ne lui répondit, nul pas ne vint au-devant de ses pas : alors il s'approcha , pale et ne respirant plus , d'une porte à travers laquelle semblait venir un peu de lumière : il ouvrit. C'était là ! Une lampe à demi éteinte jetait sa lugubre lueur sur la tête décolorée de Louise, tombée au bord du lit comme la tête d'une morte. Une vieille servante dormait épuisée à côté du lit. Un prêtre agenouillé priait. Le médecin venait de partir en annonçant tout bas qu'il ne reviendrait plus.

Auguste se découvrit et marcha vers le prêtre.

— Est-ce la prière pour ceux qui sont morts que vous dites, monsieur ? demanda-t-il en lui touchant doucement l'épaule.

«■^ Non , monsieur, dit le prêtre qui s'était

le\é et regardait tristement le jeune homme ; c'est la prière pour ceux qui vont mourir.

Alors le frère tomba prosterné, lui aussi, les mains jointes, vers cette femme si jeune , si belle hier encore , et tout-à- l'heure un cadavre. Alors pour la première fois depuis bien des années, il pria, l'étudiant ! il pria pour sa sœur , cet être tout d'amour et de bonté , compris comme lui dans la haine que leur portait un père soupçonneux et trompé. Il pleura , le jeune homme froid et inflexible qui avait entendu debout et l'œil sec la malédiction d'un mari furieux qui le reniait pour son fils. Car Louise , c'était son dieu sur la terre; c'était le type de toutes les beautés, de toutes les puretés; c'était un nom sacré qu'il ne prononçait qu'ému , qu'il n'entendait qu'en s'inclinant. Et pourtant, il avait fallu qu'il vécût séparé de Louise ; elle lui avait fait jurer de ne plus la voir , depuis qu'un jour, dans son indignation

contre l'ignoble conduite du marchand de laines, il s'était emporte jusqu'à frapper cet homme chez lui , devant ses domestiques et ses commis. Il avait fait et tenu ce serment, parce qu'il ne voulait pas que sa sœur souffrît à cause de lui. Aussi, comment dire son désespoir k cette heure terrible , quand , à genoux et tout en larmes, il se frappait la poitrine en songeant à sa folle journée de plaisirs qui le faisait arriver trop lard 'peut-être pour recevoir le dernier adieu , les derniers ordres , la dernière confidence de Louise ! Oh ! comme il se trouvait petit et misérable ! Comme il méprisait la vie tumultueuse et désordonnée qui le réduisait ainsi à n'être plus qu'un stérile pleureur au pied du lit d'une mourante. — Toutes mes années, s'écriait-il, tous mes jours ! prenez-moi tout, mon Dieu, et donnezlui une demi-heure encore ! que je Tentende, que je la venge, et puis tuez-moi !

La malade fit un mouvement ; un soupir effleura ses lèvres déjà blanches et contractées; elle ouvrit les yeux, et cherchant qui gémissait ainsi près de son lit , elle reconnut l'étudiant. Alors elle poussa un cri, et se mit sur son séant, les bras étendus.

— Auguste ! Auguste! dit-elle d'une voix déchirante d'amour et de reconnaissance. Oh! je savais bien qu'il viendrait!

Le prêtre et la servante étaient debout , épouvantés du cri qui venait d'interrompre le sommeil de l'une et les prières de l'autre.

— Laissez-moi seule avec lui , reprit la pauvre femme. Agathe, conduisez monsieur le curé dans une chambre où il puisse se reposer. Ne craignez rien , je vous appellerai avant de mourir ; je sens bien que j'aurai le temps de tout dire à Auguste; et puis, d'ailleurs, s'il m'arrivait quelque chose, il est médecin, lui,

n'est-ce pas , mon frère ? ajouta-t-elle en souriant.

On fit ce qu'elle désirait.

— Maintenant qu'ils sont partis, écoutemoi bien , mon Auguste. Ne me parle pas, laisse-moi te dire tout. Je n'ai pas beaucoup de force, \ois-tu... écoute bien... Je parle assez haut comme cela, n'est-ce pas? tu m'entends bien?... Oui?... Eh bien, mon frère, je suis empoisonnée... Oh! tais-toi! lais-toi! C'est fini... il n'y a pas de remède, je savais bien ce que je faisais, va!... car c'est moi, oui... c'est moi ! J'ai voulu me tuer, et tu vas voir si j'ai eu raison. Je n'ai pas dit cela ici, vois-tu. Il n'y a que le médecin qui l'ait su ; il a fait tout ce qu'il a pu , le digne homme , mais il était trop tard... tu comprends? Si je leur avais dit cela, ce pauvre prêtre n'aurait pas osé prier pour moi! ceux qui se tuent sont damnés... Damnés! est-ce vrai, Auguste? Est-ce vrai , mon

Dieu! Ne pleure pas! ne pleure pas, il faut être tranquille , il faut être un homme pour entendre ce que je vais te dire Embrassemoi , mon frère.

Auguste l'embrassa.

— J'ai voulu mourir aujourd'hui, reprit Louise , parce que mon mari va venir demain. Oui ! on nous a réconciliés , à ce qu'il paraît , pour Fhonneur de la famille , parce que notre séparation pouvait faire manquer son élection. De sorte que lui, toujours si dur et si méchant pour moi, est tout-à-coup devenu plein de repentir et d'amour. Demain il sera ici, te dis-je!

— Et fallait-il pour cela?...

— Oh ! ne m'interromps pas... mes idées se brouilleraient. Oui! certes il fallait ne pas être vivante à l'heure de sa venue, parce que... parce que je n*aurais jamais su... je n'aurais jamais pu lui dire : — Pendant votre absence ,

monsieur, clans celte solitude où vous m'avez reléguée comme vous aviez fait pour voire maîtresse qui est morte, il est entré un homme qui m'a séduite, un homme qui m'a aimée, qui m'a trompée 5 et j'ai aimé cet homme et je l'aime encore, et j'ai cru ce qu'il me disait ; je me suis livrée à lui, j'ai été sa maîtresse, monsieur, et pendant dix mois, il est venu, ici, chez vous, la nuit! comme un voleur, et

je l'attendais et j'étais sa complice et cet

homme m'a rendu mère!! Pouvais-je dire tout cela à mon mari , réponds-moi?

— 0 mon Dieu, s'écria l'étudiant. Et cet homme? que fait-il? où est-il? qu'est-il devenu?

— Mon Auguste ! mon ami ! mon frère bienaimé... ne m'accable pas! ne me maudis pas! Tu m'as toujours défendue, toi! tu es si bon ! eh bien! pardonne-moi, je t'en prie, au nom de notre pauvre mère, si malheureuse et si

méconnue. Oh! tu n'aurais pas le temps de me faire des reproches, vois-tu, mon frère... je suis mourante... je m'éteins... Pardon! laissemoi descendre de ce lit, mon digne, mon noble frère , je m'agenouillerai la , tiens î devant toi. .. sur le carreau... je pleurerai à tes

pieds... je les baiserai je mourrai.... Oh!

pardon! pardon! ne fais pas que mon âme s'envole désespérée.

— Oh! oui .. je te pardonne, oh! oui! je te bénis, ma sœur chérie, mon ange; seul but , seule étoile de ma vie désormais obscure et inutile... Mais, cet homme! ô cet homme!

— Situ l'avais vu, continua la mourante avec effort , je crois que tu l'aurais aimé aussi. Il est si séduisant, si tendre... si doux! Je n'avais jamais entendu personne me parler comme lui, à moi, pauvre femme. Il m'a perdue par l'orgueil, vois-tu. Il m'avait rendu si fière, si tu savais! L'amour des femmes

dOO

n'est pas comme celui des hommes, mon Auguste; c'est du dévoûment, c'est du sacrifice , c'est de l'esclavage pour toute la vie. Et quand Ernest me disait qu'il ne pourrait plus rien sans moi , que mon amour était son ame , que j'étais maîtresse de son nom , de son honneur , que je ferais de lui un scélérat ou un héros, selon que je l'aimerais ou que je le haïrais , j'ai cru tout cela, moi. Et voilà pourquoi je meurs, car Ernest avait menti! oh oui! il avait menti , l'infâme ! car il m'a quittée comme un lâche, il y a quinze jours, quand il a vu que mon mari allait venir ! Et comme je le conjurais à deux genoux de m'em mener , de me sauver , il m'a répondu froidement que puisque mon mari était un marchand , on arrangerait cette affaire-là avec de l'argent , et il m'a laissée noyée de honte et de larmes , et il m'a emporté mon enfant!... Oh! mon frère! que c'est affreux pourtant! mourir si jeune ,

mourir ici , où j'étais heureuse ; laisser sans appui, sans secours, tous ces pauvres gens qui me bénissaient, qui apprenaient mon nom aux enfans dans leurs prières , qui les faisaient baiser le bas de ma robe quand je passais! Si mon mariage n'eût pas été un calcul, cependant ! si on m'eût permis de me donner au lieu de me vendre comme on a fait... que de bonheur! que d'amour! Mon Dieu, soutenezmoi... faites que je ne vous blasphème point en mourant... Console-toi^ Auguste; mon ami, mon frère , mon juge, pardonne-moi..... Ne fais jamais comme il a fait, cet homme... Tu viendras quelquefois ici , n'est-ce pas ? penser à ta pauvre Louise et pleurer... Tes larmes, à toi qui es si bon , tes larmes donneront à Dieu de la pitié pour moi... oh mon frère! si tu savais comme c'est terrible , ce que je souffre!...

— Il s'appelle Erne^^t , cet homme ! cria le

frère, fou de douleur et de rage... Ernest, tu as dit ? un mot , encore I

— Oui... Ernest... Ernest, comte de Verneuil. Ne le tue pas... c'est le père de mon enfant. Je l'ai appelé comme toi mon enfant;

Auguste!... Aîmc-le bien! Mon père, mon père, pourquoi m'avez-vous sacrifiée! ma mère, pourquoi m'as-tu laissé livrer !

Elle retomba et mourut.

Dans la matinée du 28 , tout Paris fut sur pied. Les terribles faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau avaient envoyé la moitié de leurs habiians au centre de la ville. Chaque maison s'était fortifiée comme une bastille ; dans toutes les rues on arrachait les pavés à coups de pioche , à coups de ciseau , avec les

mains même , à défaut d'autre levier. Partout des barricades s'élevaient; voitures, poutres, barriques pleines de pavés, matelas, meubles, on employait à ce courageux travail tout ce qui pouvait repousser la balle , tromper la mitraille , amortir le boulet. Gendarmes et troupes de ligne quittaient , désarmés et vaincus , leurs pauvres vieux corps -de-garde, qu'on démolissait aussitôt pour en amonceler les décombres en barricades nouvelles. Il semblait qu'un souffledefeu eût passé sur cette ville qui ne présentait plus , dans presque tous ses quartiers, qu'un belliqueux spectacle de bouleversement et de destruction. Déjà riiôtel-de-Yiile était au peuple : dix hommes armés de bâtons s'en étaient emparés. Ils avaient fermé les portes, pris les fusils du poste, et montaient tranquillement la garde sur la place de Grève ! Si l'on eût songé alors, si l'on eût consenti , seulement , à en:

voyer une force suffisante au secours de cette brave poignée d'hommes, au lieu de trois jours de carnage, il n'y en aurait eu que deux peutêtre, et que de victimes on compterait de moins aujourd'hui ! Mais rien n'était prêt, rien n'était organisé; ceux qui se vantaient de connaître le mieux le peuple et sa puissance étaient les plus timides , les plus étonnés , les plus tremblans de tous, et quand, moi qui vous parle, je courus dire aux personnes réunies chez M. de Puyraveau que l'Hôtel-de- Ville était pris, quelques-uns me crurent, mais la majorité haussa les épaules sans répondre. Oh! ils en ont menti, ceux qui disent que la révolution de Juillet a été une conspiration ! Pour se justifier d'avoir volé le prix de tout ce sang, ils prétendent qu'ils ont tout conduit, ils prétendent qu'ils avaient préparé la bataille , et que la victoire leur appartenait, comme une œuvre accomplie selon qu'elle

avait été prévue : ils en ont menti , dix fois , mille fois menti î

Déjà aussi pourtant, le tocsin sonnait à Notre-Dame. Le drapeau tricolore flottait sur une tour de cette égliscj le drapeau tricolore qu'on n'avait plus vu depuis quinze ans, qu'on ne connaissait même plus , car ceux qui avaient arboré celui-là avaient mis les couleurs à la hampe. Quelques anciens gardes nationaux , en uniforme, prenaient les armes, et tout habit militaire devenant un signe de commandement, comme la veille tout habit bourgeois, la multitude ardente s'empressait autour d'eux , obéissante, prête à tout faire. L'École Polytechnique entière avait enlevé plutôt qu'obtenu de ses chefs la faculté de sortir pour aller combattre; les Écoles de Droit et de Médecine, l'École de Commerce , marchaient au feu en masses serrées, calmes, intrépides comme de vieux soldats ; tandis que dans les rues et sur

les places , devant les maisons tranquilles et muettes comme si tous les habitans eussent été déjà tués ou pris, stationnaient des gardes royaux , infanterie et cavalerie , des Suisses , de la ligne et du canon.

Au-dessus de ces boutiques, de ces portes impitoyablement fermées de manière à ne laisser aucun refuge aux fuyards, quels qu'ils fussent, les hommes des faubourgs aperçurent des écussons royaux, des fleurs de lys, des indications de brevet, des enseignes de Loterie royale, ^^Manufactures royales, d' Êtablisseinens royaux» Ce fut par ces signes extérieurs de respect pour la royauté que l'œuvre de la vengeance populaire commença : en un clin-d'œil , dans tout Paris , fleurs de lys, écussons , enseignes royales , disparurent comme si une main invisible les eût arrachés d'un seul coup. Quelques-uns de ces insignes furent attachés ou plutôt pendus aux cordes des réverbères. On brûla

le reste par tas autour desquels dansaient les gamins, cette intrépide enfance de notre peuple à nous , Parisiens , gaie, rieuse partout et toujours, qu'elle ait faim, soif, froid, chaud, qu'elle se batte ou qu'elle soit battue. Il n'y eut d'ailleurs ni violence, ni menace aucune envers les personnes dans cet acte singulièrement expressif de la justice souveraine.

Enfm , vers onze heures ou midi , la bataille s'engagea. Elle envahit presqu'à la fois tous les quartiers de la ville immense. Il y eut dans ces mouvemens partiels un tel ensemble , une intelligence si admirable , qu'aujourd'hui nous en sommes encore à nous demander s'il est vrai que personne n'y ait présidé. Et pourtant, c'est bien vrai, je vous le dis , moi! Voilà pourquoi surtout les trois journées de Juillet sont et resteront un fait unique dans l'histoire de toutes les nations. Qu'une armée que nul ne commandait ait accompli de

tels miracles j qu'une ville sans police, sans autorités civiles, car le 28 , à deux heures, il n'y avait plus à Paris ni police , ni magistrats municipaux ; que cette ville, ainsi abandonnée, livrée à elle-même, soit restée nette de crimes,de vols, d'attentats aux propriétés : ce sont là des choses inouies, ce sont là des argumens éternels à opposer aux insulteurs du peuple , mes amis!

Qu'il était merveilleux de bravoure et de sang-froid ce pauvre peuple , sans discipline , sans chefs , presque sans armes , heurtant sa poitrine nue, opposant ses vêtemens en lambeaux aux cuirasses, aux bayonnettes, au canon de ses assaillans! Que de traits inconcevables , que de prodiges oubliés de vous , de moi, de leurs auteurs peut-être , maintenant que l'histoire en est proscrite, maintenant qu'on a craché dessus le réquisitoire et le ridicule ! Quelle magnifique besogne, perdue pour

ceux qui l'ont faite I Non pas perdue pourtant ! La population parisienne a, dans les trois jours de Juillet, prouvé du moins au monde qu'elle est invincible; elle s'est glorieusement purifiée des invasions de 1814: et 1815; elle peut maintenant dire aux étrangers : — Si vous êtes entrés deux fois chez moi, c'est que je Tai bien voulu !

Les jeunes gens se serrèrent la main en silence. Ces souvenirs d'une gloire déjà tout usée leur remuaient le cœur et leur mouillaient les yeux.

Au bout de quelques instans , le narrateur reprit :

— Le principal théâtre de l'attaque et de la défense pendant la journée du 28 était l'Hôtelde- Ville, si malheureusement oublié le matin. A onze heures, deux régimens de Garde- Royale, Français et Suisse, vinrent l'investir avec du canon. La courageuse poignée

d'hommes qui l'occupait fut taillée en pièces-, mais bientôt une bande intrépide d'ouvriers et de jeunes gens bien armés parvint à se loger dans l'édifice. Alors commença le combat le plus acharné qu'il soit possible d'imaginer. La fusillade et la canonnade durèrent sans interruption pendantprèsdedouzeheures. Quatre fois l'Hôtel-de-YiHe fut pris et repris , au bruit du tocsin qui sonnait, de l'artillerie qui tonnait, aux cris de douleur des blessés^ aux cris de fureur des combat tans. Ce fut une horrible bataille; à chaque instant on apportait des blessés à l'Hôtel - Dieu , des cadavres à la Morgiie. Ces tristes convois se faisaient à pleines charrettes : citoyens et soldats s'inclinaient avec respect sur le passage de ces pauvres vic^ . limes de l'héroïsme civique et de l'obéissance militaire-, on n'insultait à aucun cadavre , futil couvert de îa blouse de l'imprimeur ou du

rouge uniforme des Suisses ; chaque mort élail un homme, chaque blessé un frère pour tous.

Mais je n'ai point à \ous refaire cette grande «épopée, moi : à vous surtout, mes braves, qui avez eu votre riche part dans les exploits dont elle est pleine. Ce n'est pas devant vous que Juillet aura jamais à se justifier ! Je vous aï promis l'histoire d'Auguste : il est temps que j'y revienne.

Au second assaut de l'Hôtel-de-Ville, car je ne saurais autrement appeler ces acharnées prise et reprise.'de la commune de Paris, deux officiers de lanciers qui se battaient l'un à c6té de l'autre tombèrent ensemble frappés do plusieurs balles. C'était une affreuse mêlée, voyezvous. On se battait corps à corps, pied à pied.

Les soldats des deux partis se ressemblaient ; la poussière ctle sangavaicnt tout effacé, tout confondu dans un môme uniforme. L'un expira presqu'aussitôt; il n'eut que le temps de fouiller dans sa poitrine et d'en tirer une mèche de cheveux déjà toute sanglante qu'il tendit à son compagnon d'armes , en disant

d'une voix éteinte: — Ernest! Ernest

de Yerneuil , si lu ne meurs pas, toi.... porte cet adieu à ma mère... Je savais bien que je mourrais, vois-tu!,., je l'avais coupée d'avance... A revoir là-haut, Ernest!

L'autre blessé prit et serra convulsivement sur son cœur le dépôt de son ami.

— C'est vous qui êtes le comte de Yerneuil? dit tout bas une voix à côté de lui.

— Oui!... murmura l'officier, et il s'évanouit.

L'homme qui avait parlé regarda un moment Ernest, puis il jeta son fusil, prit le

blessé sur son dos et l'emporta en courant.

Ceux qu'ils quittaient firent pour lui comme pour ton sergent de^ille, Eugène. Ils crurent à la trahison : ils étaient ivres de soleil et de poudre.

— Oh ! le gredin ! ah ! le traître ! il les sauve ! s'écrièrent-ils. Veux - tu laisser cet homme, lâche ! Veux-tu venir ici ! Il était pour eux, voyez-vous !

Dixcoups de fusil partirent à la fois. L'homme courait toujours , l'officier sur ses épaules. Il y en eut qui se mirent à le poursuivre et qui l'auraient tué certainement ; le carnage rend féroces et fous ceux qui n'y sont pas habitués. Mais le sauveur d'Ernest était leste et robuste; son fardeau semblait ne rien peser : il ouvrit une allée du quai Pelletier , et la refermant vivement sur ses camarades qui Tatteignaient presque, il monta tout en haut de la maison.

Une jeune femme se tenait debout sur le palier , fort alarmée du bruit et des cris qu'elle venait d'entendre.

Aide-moi à mettre cet homme sur ton lit, et vas vite chercher le médecin! Si je sortais à présent, ils me tueraient.

-Mais moi, dit la jeune femme ? Par où donc veux-tu que je passe?... On se bat par-

tout !

Par derrière... Allons! Vite!.-. As-tu

peur ?

Tiens! dis donc. . Et pour un officier delà Garde, encore! De jolis oiseaux, ma foi! Un officier n'est pas un homme, peutêtre? D'ailleurs, cela me regarde. Faites ce que

je vous dis.

Au fait ! c'est vrai. Pauvre jeune homme! .. .

mourir à cet âge-là!... ça serait un vrai meurtre. Allons! voilà de l'eau de Cologne; vodu de

l'eau. Tu déchireras mes chemises, entends-tu?

Au bout d'une demi-heure, elle amena un médecin.

Le blessé était déshabillé et couché. Il avait rouvert les yeux et regardait avec une reconnaissance ineffable son hôte qui lavait ses blessures à genoux. Celui-ci se leva et courut audevant du médecin : — Monsieur, lui dit-il, la femme que vous voyez-là est maintenant ce que j'aime le plus au monde. Si elle tombait malade, vous demanderiez de mon sang pour la guérir, quejevousen donnerais!... Mais pour la guérison, pour la vie de ce blessé^ monsieur!... oh! demandez-moi mon honneur, et je le perdrai, si vous voulez.

Le médecin s'approcha du lit et défit les appareils provisoires que le combattant de Juillet avait posé sur les plaies de l'officier. • — Ceci était fort bien arrangé, dit-il. Est-ce que vous êtes étudiant, monsieur ?

— Oui, répondit le jeune liomme. L'uniforme de lanciers était sur une chaise

à côté du lit. Le médecin le regarda sans rien dire. 11 n'osa point demander à l'étudiant si le blessé était son frère; il le crut, et ce fut avec toute l'émotion que lui donnait cette pensée qu'il se mit à examiner la poitrine d'Ernest.

— Deux balles un peu engagées , dit-il au bout d'un moment. Pourrez - vous m'aider , monsieur, et tenir un peu votre... votre ami... pendant que je débriderai les plaies ?

L'étudiant ne répondit point. Mais il fit ce que désirait le blessé.

Les deux balles furent extraites. Le médecin pansa les blessures et puis , pressant la main du jeune homme : — Je crois, dit-il , pouvoir vous répondre de lui. Je reviendrai ce soir. Calmez-vous, mon ami ; et espérez. Il vivra.

Le digne liomme ne tint pas sa promesse.

Il ne revint point le soir. A deux pas de la maison il fut frappé au cœur d'un éclat de mitraille, et il mourut.

Mais sa prédiction à l'égard d'Ernest était vraie. L'officier guérit. Au bout de deux mois, il était assez fort pour se lever et marcher dans la chambre.

Une semaine après, l'étudiant vint trouver son hôte, et lui dit : — Demain, monsieur, s'il vous plaît, j'aurai l'honneur de vous conduire au château de madame votre mère.

— 0 mon ami , que vous êtes bon ! s'écria le comte de Verneuil , les larmes aux yeux. Ce que je n'osais vous demander , vous me l'offrez ! Vous voulez venir avec moi! . . . C'est appuyé sur votre brasqueje reverrai ma mère! vous serez là, mon sauveur, quand je lui dirai : — Voici l'ange qui m'a donné autant que loi , ma mère, la vie.. . — Et c'est vous, mon ennemi! vous, un homme du peuple, quidcvriez

nous liaïr tous, les miens et moi ! qui devriez faire votre joie de nous voir morts ou mutilés! Oh! mais... c'est unrcve! c*est un rêve.

L'étudiant détourna la tête et sortit.

Ernest écrivit à sa mère, pour lui annoncer sa venue. Il lui dit ce qu'il lui avait toujours caché jusqu'alors, sa blessure et le reste. Sachant combien elle l'aimait , il avait imaginé un mensonge, et quelqu'un était allé, de sa part, apprendre à la marquise de Verneuil, que son fils, le comte de Verneuil, avait suivi Charles X à Lulworth. Sa lettre fut touchante^ car elle ne contenait que la vérité , car, pendant ces trois semaines, la plus tendre amante, l'ami le plus dévoué , une mère elle-même, avec tout son amour, eussent été mis au défi d'entourer un malade de plus de précautions et de soins que le comte n'en avait trouvé chez les deux inconnus du quai Pelletier. La femme , qui

s'appelait Rosalie, une femme toute jeune et 11, 9

toute fraîche, avait passé quinze jours à son chevet. Elle le faisait manger et boire comme un enfant, elle chassait les mouches de lui, elle lui lisait des romans et lui chantait des chansons pour le distraire. La nuit, c'était le tour de l'homme, qui s'appelait Auguste. Il parlait peu, celui-ci, il était triste et sombre; sans doute à cause de la mort de quelque parent , car il portait le grand deuil. Mais quand le blessé s'éveillait, il trouvait toujours Auguste, prêt et attentif, à ses côtés; et lorsque, confus de tant de fatigues et de peines, il se plaignait , il demandait au moins qu'on fît venir une garde pour la nuit, Auguste lui répondait , avec cette expression froide et tranquille qui le rendait presque terrible à voir: — Non. Je vous soignerai mieux qu'une garde, moi, monsieur. Vous y gagnerez, et moi aussi. Si vous saviez combien je désire que vous soyez vile sur pied !

Souvent, dans CCS nuits de veille, le comte avait surpris son hôte un papier à la main et le visage baigné de larmes; il le suppliait alors de lui confier les motifs de son chagrin , mais Auguste se taisait obstinément. Jamais Ernest n'avait pu parvenir à savoir ce qu'on dépensait pour lui. Un jour, malgré ses instances, Auguste avait compté l'or que renfermait la bourse du malade, et, mettant cette bourse dans une petite boîte , il avait placé la clé de la boîte sous l'oreiller d'Ernest, en lui disant : — Quand vous partirez, monsieur, j'espère que vous trouverez votre compte. — Rosalie s'était montrée aussi désintéressée qu'Auguste; et roffîcier s affligeait de cela profondément, car il était évident pour lui que ses bienfaiteurs n'avaient point de fortune. Il engageait sa mère à chercher pour Auguste quelque cadeau riche et honorable , digne à la fois d'eux et de lui. — Il ne te refusera pas, toi,

disait-il. Comment refuser le témoignage de reconnaissance d'une mère, quand on a sauvé son fils!

Rosalie porta cette lettre à la poste.

Le lendemain , à dix heures , une voiture, la plus douce qu'Auguste eut trouvée , vint s'arrêter contre l'allée delà maison. L'étudiant en sortit, et monta chercher Ernest, qu'il trouva prêt et plein de joie.

— Quand vous voudrez, monsieur, lui dit-il.

Ernest vint à Rosalie, et lui prit les mains avec un attendrissement profond.

— Chère madame, dit-il, je ne vous remercierai pas... où sont les mots capables d'exprimer ce que je sens?... Mais, si j'osais vous prier ! . . . vous avez été si bonne pour moi , madame!... Il va falloir peut-être que je m'expatrie... Ma famille, trop connue pour son attachement aux Bourbons, sera peut-être bannie.

que sais-jc!.,. Et... j'ai un enfant... le fruit d'un amour bien coupable et bien triste... Ce pauvre enfant est à Paris , chez une nourrice... une mercenaire! Voulez-vous aller quelquefoisle voir, madame?... voulez-vous veîllersur lui? Voulez-vous lui servir de mère, si je pars, dîtes?

— Veux-tu, Auguste ? demanda Rosalie qui pleurait.

— Oui, répondit l'étudiant d'une voix étouffée : puis il ouvrit la fenêtre pour s'y mettre et cacher son trouble.

— Où est- il, monsieur? demanda la jeune femme.

— Voici une lettre que j'avais écrite pour la nourrice... J'étais si sûr que vous accepteriez! Oh! madame!... soyez bénie... Maintenant , Auguste , me voilà , continua le comte en allant à la fenêtre. Vous pleurez ? vous l'ai-

merez bien aussi, vous, mon pauvre enfani! il s'appelle comme vous , tenez !

— Avez -vous pris votre bourse, monsieur? dit alors Auguste, en cherchant à se remettre.

— Oui... oui, mon ami.

— La boîte est fermée, pourtant!.... la bourse est dans la boîte! Reprenez votre argent , monsieur.

— Mais...

— Je veux que cela soit ainsi. Ce n'est pas pour de l'argent que je vous ai vendu l'hospitalité, monsieur le comte!... Ce n'est pas gratis non plus... Mais j'attends de vous autre chose que de l'argent.

— Oh! tant mieux!... Tout ce que je pourrai ! mon bras, ma pensée!.... Mais enfin, je puis bien laisser cet argent à madame, pour les dépenses de mon fils, dites-moi?

— Alors... c'est bien. Venez... Mais ne voulez-vous pas le voir, ce fils, avant de partir?

— Ma mère d'abord!... ma bonne mère!

— C'est juste! Allons.

Ils descendirent Tescalier. Ernest paraissait avoir repris toutes ses forces. — Diable ! fit rétudiant en le regardant d'une façon singulière, mais... savez -Yous que vous êtes très bien aujourd'hui?

Le comte de Yerneuil chercha la main d'Auguste pour la serrer; il ne la trouva pas.

Ils montèrent en voiture. Il y avait sur Tune des banquettes un paquet soigneusement enveloppé. Auguste le mit devant lui , et dit au cocher d'appeler le portier. Celui-ci vint aussitôt.

— Tenez , lui dit le jeune homme en tirant de sa poche une lettre ; montez ce papier làhaut : j'ai oublié de le laisser à Rosalie.

La voiture partit.

Ils se parlèrent peu durant le chemin. L'étudiant ne répondait que par monosyllabes aux

tentatives que faisait l'officier pour lier la conversation.

Vivement affligé, mais désespérant de chasser une mélancolie si sombre, Ernest finit par s'abandonner aux douces rêveries que lui inspiraient sa convalescence et l'idée de revoir sa mère.

La voiture , ayant dépassé Vitry , arriva bientôt à l'entrée d'un sentier qui conduisait à la Seine. Auguste tira le cordon. — Monsieur, dit-il à Ernest , j'ai quelque chose à faire à deux pas d'ici. Youlez-vous m'y accompagner ? Une petite promenade à pied vous fera du bien. Venez.

— Volontiers, dit Ernest. Et il descendit.

Auguste prit le paquet qui était dans la voilure , il le mit sous son bras et marcha avec le comte jusqu'à une pelouse bordée de peupliers qui longeait la rivière.

Alors il s'arrêta, et dit à l'officier d'une voix

profondément émue : — Reconnaissez-vous cet endroit, monsieur le comte de Verneuil?

Ernest frémit ; il \oyait la Plaisance à travers les peupliers!

— L'année dernière, au mois de juin, continua l'étudiant, des pêcheurs vous apportèrent ici ! Vous étiez mourant; une femme vous recueillit, vous aima. Tous souvient-il encore de ces choses-là , monsieur le comte ?

M. de Verneuil avait les yeux à terre, et n'osait rien dire.

— Cette femme qui vous avait recueilli, cette femme qui vous aimait , qu'est-elle devenue ?

— Oh î dites-le moi 1 dites-le moi ! supplia Ernest, les mains jointes.

— Regardez derrière vous , là !

Le comte vit un tombeau sous les saules.

— Son mari l'a tuée! s'écria-t-il.

— Son mari?... un marchand?... vous n'y pensez pas, monsieur le comte, dit Auguste

avec une ironie terrible. Un marchand a bien affaire du sang d'une femme! Ils vendent 'et ' achètent tout, les marchands! Ils se font tout payer, honneur et déshonneur ; comme une tonne d'huile, comme un ballot de laine! Vous le savez bien, puisque vous l'avez dit , mon gentilhomme !

-Oui! répéta Ernest au désespoir, sans même entendre les sanglans sarcasmes dont l'accablait Auguste, elle l'attendait! il ^l'aura tuée en arrivant!.,.

- Non! je vous dis que non , monsieur! ~ Elle s'était empoisonnée la veille.

-Comment savez -vous tout cela, mon dieu !

-J'étais à côté de Louise, quand elle est morte.

— Qui donc êles-vous? |

— Je suis son frère. | La foudre était tombée aux pieds d'Ernest! i

— Et vous m'avez sauvé , pourtant ^ comme elle m'avait sauvé, la pauvre femme î dit-il au bout d'un moment en attachant sur Auguste des regards pleins d'épouvante et de remords.

— J'avais promis de venger ma sœur, reprit le jeune homme d'une voix solennelle. Quand après vous avoir inutilement cherché , je vous vis étendu devant moi sur le pavé de la Grève , j'eus d'abord l'idée de vous écraser la tête sous la crosse de mon fusil!..... mais c'eût été l'action d'un lâche ^ et le frère de Louise ne devait point être un lâche. Alors j'eus le courage de vous emporter chez moi ^ et de vous panser moi-même, en attendant le médecin. Ce fut un courage atroce, je vous jure. Je vous ai soigné comme un ami , n'estîl pas vrai? J'ai vendu pour vous tout ce que j'avais! J'étais si pauvre! Et pourtant, il fallait tout vous faire moi-même, il vous fallait

Ja dernière obole du frère comme vous aviez eu le dernier soupir de la sœur! Si j'eusse accepté un centime de vous, mon œuvre était manquée. Voilà pourquoi vous m'avez vu enfermer votre bourse et mettre la clé sous votre chevet, comme un domestique à son maître, car j'ai été votre domestique, vous le savez ! J'avais de la joie à m'abaisser ainsi devant vous ; je puisais dans ma servilité de quoi nourrir ma haine. Oh ! que vous m'avez fait de mal avec votre douceur et votre patience , monsieur! Combien je souffrais quand je vous voyais me sourire , quand je vous entendai's m'appeler votre sauveur , votre ami , votre ange; quand vous pleuriez sur mes mains serrées dans les vôtres ; quand vous me parliez de votre mère qui m'aimerait I C'étaient des tortures infernales, monsieur. Jugez donc! Un jour j'ai cru que j'allais vous aimer! Moi, vous aimer ! vous qui m'aviez tué ma sœur !

Enfin, j'ai tenu jusqu'au bout. Je \ous ai guéri 5 vous voilà redevenu sain et fort : il n'y paraît plus. Vous dites que vous m'aimez, vous dites que vous donneriez votre sang pour moi 5 du noble sang de gentilhomme ? Eh bien, monsieur, vous allez vous battre avec moi; vous allez mourir ou me tuer. Allons! voici des armes : êtes-vous prêt ?

Il défit l'enveloppe des pistolets qu'il avait apportés.

— Eh bien! reprit-il, que faites-vous donc là ? Voici des armes , vous dis-je !

— Oh mais!... c'est horrible, ce que vous venez de dire , Auguste , répliqua enfin le comte, croyant à peine à ce qu'il voyait. Mon dieu!... vous voulez?... Mais est-ce que je pourrai jamais , moi !

— Vous avez bien pu tuer la sœur ! et vous n'oseriez point vous battre avec le frère î Allons donc ! Elle vous avait donné tout son amour,

elle , de qui la dernière parole a élé un cri de grâce pour son bourreau! Moi, qu'esUc^ que je vous ai donné?

-i^ La \ie.

— Et elle?

— Oh! non! non! laissez-moi fuir d'ici ! Je ne pourrai jamais ! c'est trop affreux !

— Comte de Verneuii! dit Auguste en courant à cet homme qui s'enfuyait, comte de Verneuii I vous êtes un lâche, Comte de Verneuii, je vous méprise , je vous insulte!... Vous ne voulez pas vous battre avec moi? Mais c'est mon paiement , cela ! c'est mon salaire! Je vous ai soigné, je vous ai nourri, moi... Il me faut quelque chose, il me faut ce combat , ou bien vous m'avez volé ! ou bien vous êtes un fripon , entendez-vous, monsieur le comte!

— Jamais! jamais ! vous dis-je.

— Aimez-vous mieux alors, dit le frère hors

de lui , que je me brûle la cervelle et qu'on vous accuse de m'avoir assassiné?

— Mais un duel ! un duel... ici... sans témoins...

— L'ombre de ma sœur est là, qui nous regarde, monsieur.

— Donnez! Vous avez raison... donnez !

Mort pour mort ! Sang pour sang !

— C'est bien ! à la bonne heure!... Tenez, monsieur, choisissez !

11 lui tendit les pistolets. Un seul était chargé.

— Cependant , monsieur... dit le comte dont les dents claquaient , non de peur, car personne n'était bravecomme lui, mais de tout ce que le repentir peut jeter d'abattement dans un homme... Cependant, si vous vouliez... Je suis riche ! Toute ma fortune sera pour ce fils de votre sœur , pour cet enfant qui porte votre nom, et que je légitimerai en lui don-

nant le mien ... Je renoncerai à toute alliance, monsieur ; je me fermerai ce monde qui rira de moi , qui me méprisera comme vous dites que vous me méprisez... Prenez tout cela, ma réputation, mon nom, ma fortune!... Mais ne m'exposez pas à vous tuer, ô mon Dieu ! N'estce pas assez que votre sœur soit là , froide , couchée sous ces arbres où je lui dus peutêtre cette vie que vous m'avez sauvée... Auguste !... Je vous en prie à genoux!

— Prenez ce coin de mouchoir , monsieur, dit le frère en frappant du pied, et jurez-moi sur votre honneur de soldat , qu'au nom de Louise, vous ferez feu.

— Je le jure! dit machinalement Tofficier anéanti.

Auguste ôta son chapeau et le jeta sur l'herbe. Ensuite il mit son pied contre le pied d'Ernest , et prit l'autre bout du mouchoir : — Adieu, ma sœur ! dit-il alors, les yeux sur le tombeau de

Louss^... Puis il se lut un. moment, comme s'il priait, et bientôt, d'une voix ferme, il reprit : — Adieu, pauvre victime! Adieu...

Il n'acheva pas. La prairie retentissait de cris ; une femme en pleurs s'était précipitée vers Ernest. C'était sa mère^ la marquise de Verneuil.

Les deux hommes laissèrent tomber leur arme. La mère n'avait rien vu , rien que son fils!

— Mon fils! mon enfant!... mon Ernest! te

voilà! ô mon Dieu, merci! merci! Je

venais au-devant de toi, vois-tu... A cette voiture arrêtée au bout du chemin , j'ai deviné que mon enfant était ici!,.. Une mère ne se trompe pas, méchant! Je savais bien aussi que tu n'étais pas allé à Lulworthî... C'est égal,

je te pardonne Je te pardonne tout, même

d'être venu ici , en rendre une autre heureuse

plus tôt que moi.,. Oh! ne joue pas la sur- 11. 10

prise... ÎS'essaie pas de me cacher ce que je sais depuis long-lemps... Les femmes se devinent dans un commun amour, mon Ernest. Tu me la feras voir, n'est-ce pas?. . . Je veux l'aimer, je veux qu'elle m'aime aussi, elle!

Le comte, écrasé de remords, a^ait les yeux à terre; il restait froid aux embrassemens de cette mère éplorée de tendresse, il recevait ses baisers et ne les lui rendait pas. Elle , la bonne mère , aveuglée dans sa joie , ne remarqua rien d'abord : elle était trop heureuse ! Mais enfin ce visage morne , cette pâleur sépulcrale la frappèrent.

— Mon dieu ! s'écria-t-elle , comme tu as souffert ! Comme te voiià changé ! C'est vr«"i que tu as failli mourir , cher enfant. Tu te sens mieux, dis-moi? Cette blessure... Mon Dieu!... les meurtriers! les assassins î

— Ma mère !

— Ohî c'est vrai,,. Tu fus sauvé par ceux

même qui l'avalenl IVj'.ppc ! Où est-il donc, dis-moi, cet Aiigus'ic, ton sauveur, toa frère? Si tu savais co:iimc j'ai pîcuré en lisant ce que tu m'écrivais de iui...

— Le voilà, ma mère! dit sourdement Ernest, et il lui désigna Auguste qui se tenait à l'écart.

— Ali ! monsieur , s'écria la marquise en courant au frère de Louise, pardon; je n'a- \ais vu que mon lils.

Auguste s'inclina.

— Laissez-moi baiser votre main, monsieur, dit la malheureuse mère, ivre de recon-" naissance. Ne vous dérobez pas à l'amour d'une pauvre femme qui se mourait et que vous avez ressuscitée en lui rendant son fils... Mais quoi!.... vous me repoussez?.... Vos regards... Ali! mon Dieu... quevois-je!»*. des pistolets ! !.. . Que faisiez-vous donc ici ?

L'étudiant baissa la tète.

. —Vous ne répondez pas?... Ernest.... pourquoi ces armes sont- elles là ? Je veux qu'on me le dise! je le \eux.

— Ma mère , dit tristement le comte , cet homme qui m'a sauvé la vie est le frère de la femme qui demeurait ici , et qui dort maintenant au fond de ce tombeau. Cette femme, c'est moi qui l'ai tuée , et son frère est venu ici pour la venger. C'est juste.

— Tuée!... Elle est morte? vous dites vrai, mon fils?

— Vrai, ma mère.

— Et comment?... 0 mon Dieu!... Tuer une femme!... Oh! je comprends... tuer comme ils nous tuent... la perfidie, l'abandon... Yoilà! voilà! Et c'est lui , mon fils! mon orgueil! Malheureuse! me deviez-vous cette punition, Seigneur?

La pauvre mère faisait pitié à regarder!

lAi)

Elle se mit à genoux devant le frère de Louise.

— Je ne vous ai rien fiiit , moi , monsieur ! dit-elle avec un accent déchirant. Je suis une mère éperdue qui vous demande grâce pour son coupable fils. Après avoir été si grand et si sublime jusques-là, ne pouvez-vous point l'être encore ? Songez , monsieur , que si vous tuez ce malheureux , il faudra qu on emporte d'ici deux cadavres... Et pourquoi voudriezvous me faire mourir, moi? 0 vous, sœur bienaimée de cet homme héroïque! vous qui, j'en suis sûre, à votre dernière heure, pardonniez encore à Ernest, inspirez à votre frère un peu de pitié pour la mère de votre assassin! Grâce! ohî grâce!

Elle restait à genoux, elle y restait obstinément: Auguste la releva; et long-temps, sans rien dire , il promena du (ils à la mère son regard sec et froid comme io tombeau. Ce-

pendant îî avait lu poitriae haletante, sa respiration grondait ainsi que la tempête... Ses pieds quittaient le sol, chaneelans. Toute cette scène agissait sur lui d'une façon terrible... Je tiens du comte lui-même, mes amis, qu'il eût été impossible alors de l'envisager sans pâlir. Tout-a-coup ses yeux s'allumèrent de fureur; terrible, il repoussa cette noble marquise qui tenait ses mains jointes devant lui comme une suppliante devant un juge!

— Grâce ? s'écria-t-il d'une voix à faire trembler. Vous me demandez grâce , a moi ? Vous ne voulez pas que je me batte avec cet homme?. ^ . Et qui donc vengera ma sœur, dites? Ah oui! vous m'implorez humblement, n'est-ce pas ? Tu me caresses , noble famille qui crains de perdre ton beau rejeton! Tu t'agenouilles devant moi qui ne suis rien, pauvre chien qu'on muselait hier, et qui fuit peur aujourd'hui que sa cbaînc est rompue! Si le

bon temps de jadis luisait encore sur vos têtes découronnéos, fiers gentilshommes lia Bastille eût déjà fait raison de ce manant audacieux qui ose se plaindre qu'on lui ait tué sa sœur. Misérable canaille qui ne sent pas l'insigne lionneur qu'on lui a fait ! qui ne s'incline pas dans un respect profond devant la précieuse souillure dont un seigneur a daigné la gratifier! qui a l'insolence d'estimer son vil sang plus cher que l'or!... Grâce , dites-vous? Oh non ! point de grâce ! Pas de grâce pour toi , pauvre lion pris au piège ; il faut que ta vie paie

tes caresses qui tuent Et rends-moi grâce

plutôt, à moi! car je ne t'impose pas même le talion , moi ton maître à cette heure; je daigne encore jouer ma vie de vainqueur contre ta vie de vaincu. Allons! viens ! suis-moi!

Ernest allait suivre Auguste. Mais la marquise , que son désespoir douait d'une force surhumaine, saisit leurs mains et les entraîna

Ions deux vers la voiture qui l'avait amenée. Une femme était assise là , tenant dans ses bras un petit enfant tout endormi.

— Voyons î dit la mère avec un cri de détresse à fendre Tâme. Voyons s'il se battront à côté de cet enfant. C'est le tien, Ernest; une lettre de cette bonne nourrice, arrivée pendant qu'Auguste te sauvait, m'a appris que tu étais père, et je suis allée ce matin te chercher cet ange... J'espérais... je croyais augmenter ton bonheur par celte surprise... Hélas ! pauvre folle!... Monsieur! regardez... regardez bien... c'est lui... C'est le fds de votre sœur, monsieur! Dieu pardonnerait en face d'un tel spectacle... De quoi donc seriez-vous fait, vous, si vous étiez plus sévère, plus impitoyable que Dieu?

— Cet enfant de ma Louise! s'écria

Auguste... C'est son enfant! oli oui! Voilà bien ses jeux ; c'e^t déjà son sourire

Auguste! Auguste!... Ilclas ! je lui fais peur, moi... OIiî un Ijaiser sur ta bouche muette, fils de ma pauvre martyre... Oui , c'est assez , madame! Vous a\ez raison; il faut que l'enfant ait un père, il faut que le père élève son enfant. Mais la vengeance? mais l'expiation? Eh bien! c'est moi... je me dévoue. . . Adieu! Ernest , je te lègue un remords de plus.

A ces mots , il s'enfuit , un pistolet à la main. Ernest et sa mère coururent après lui. 11 était trop tard. Ils ne l'atteignirent que mort!

A lillila lia mlà^i

Page 1