LA BOITE A VIOLON
L'horrible dénouement de la narration de Frédéric nous avait jetés dans une sorte de torpeur. Un bon gros monsieur de cinquante ou soixante ans, à peu près tourné comme un armateur, portant la mine joyeuse que donnent un bon estomac et une bonne bourse, rompit le silence en ces mots :
— Vous êtes médecin, monsieur ? dit-il à Eugène.
— Oui, répondit notre camarade. Pourquoi?
— Yous avez dit lout-à-l'iieure qu'on ne guérissait pas les mélancoliques... ne craignezvous pas, si nous continuons, que nous ne de-^ venions tous plus ou moins incurables?
Il avait fait cette demande d'un ton si comique que nous ne pûmes nous empêcher de rire.
— Pas si vite, reprit le bonhomme, qui s'appelait M. d'iïervilly. Nous ne sommes pas encore au Havre, et j'ai aussi ma petite terreur à vous dire, si vous le permettez... toutefois!
— Comment donc, monsieur! criames-nous en chœur.
— Alors, messieurs, voici l'affaire, ça n*est pas long ; soyez tranquilles.
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J'habitais Paris alors, Messieurs : j'étais un officier cie marine fort biea eii coiir^ et je ne pensais guère à me faire comme me voilà , marchand de beurre sah3 et armifeur pour lu [)èche de la baleine. J'ai eu aussi mon existence dérangée dans votre chose de 183),
jeunes gens ! Au reste, j'ai pris mon parti as- 11. 20
sez philosophiquement , mon embonpoint le prouve : et si je suis fâché de la chose aujourd'hui , ce n'est plus pour moi, c'est pour vous, qui ne recommenceriez pas , hein , si le eu était à refaire? Mais bah!...
En 1829^ un ancien ami de ma famille, M. Lacombe, m'écrivit que, depuis la mort de sa femme, le séjour de la province lui était devenu insupportable, et qu'il voulait absolument revoir Paris , peut-être pour ne plus le quitter. Il me priait en conséquence de lui trouver dans mon quartier, le plus près possible de chez moi, un hôtel garni où il pût se loger décemment avec sa fille.
La session législative venait de finir, et les élus de la France s'envolaient dcyà de toutes parts, pressés d'aller soigner leurs terres, leurs forges et leurs foins. Un député de mon dépar-
tement, que je voyais de loin en loin, laissait libre, à l'hôtel Washington, un logement qui me parut devoir convenir parfaitement à M. Lacombe. J'allai le retenir en son nom. Je répondis ensuite à mon vieil ami qu'il pourrait venir quand il voudrait. Au reçu de ma lettre il se mit en route , et huit jours ne s'étaient point écoulés, que, passant un matin dans la rue Saint-Honoré , et voulant voir si la nouvelle distribution de l'appartement avait été faite comme je le désirais, j'entrai à l'hôtel Washington et j'y trouvai M. Lacombe, arrivé la nuit avec sa lilie, dormant tous deux d'un sommeil de cent cinquante lieues.
11 était alors un peu moins de huit heures. Je voulus me montrer généreux : je ne revins qu'à midi. Gomme j'allais sonner chez M. Lacombe, la petite porte d'une chambre contiguë à son appartement s'ouvrit, ec j'en vis sortir un jeune homme extrêmement distingué de tour-
mire cl (le* toilotlo, (jui fiuNloiinait iruiie voix (V;iî(lu> cl pleine de goAl un air de la Muette, Je nie rangeai afin de le laisser passer, car j'ai lon.jonrs eu pour les artistes une oonsidéraîion inlini(\ cl ccvlci> ce jeune lioninie en était un : on le voyait aux e(>(piett(»s précautions, à l'aisaneo caradérisrnpie avec Ies(pielles il [>ortail son violon, eveclliMit ( t niagniliipie sans doute, autant (pi'il nu* fut permis d'en juger par la boîle luisanh^ et rieheinent garnie (pii tenait ronrernié le précieux instrument.
l /artiste ré[)on(lità ma [)olitesse par un salut fort gra( i( MX , puis il descendit rescalier, et j'entrai chez M, Lacond>e, qui avait (lui de dormir, ainsi (]uc sa (ille. On m'attendait pour déjeuner. Il } (Mil là um* de civs bonnes et IVancli(\s reconnaissances, pleines d'émotion et do de vrai plaisir, (pii sont l)ien rares dans la vie, mais (^ui vous donnent du bonheur pour longtemps. Mou vieil ami, je diîi cela, |>arce (]u'a-
lors il était moins jeune que moi de dix ans, et cela ne lui faisait que cinquante ans , après tout ; mon vieil ami me parla longtemps de sa femme; il me raconta longuement ses souffrances et sa mort ; il semblait, l'excellent homme, se complaire dans ces tristes souvenirs , dans ce pieux retour vers un inconsolable passé.
— Voyez, me dit-il , enfin , mon cher d'Hervilly, j'ai trente mille livres de rente... que voulez-vous que j'en fasse? Me voilà redevenu garçon, à mon âge! n'est-ce pas une calamité? Mes illusions de vingt ans sont bien loin, mon pauvre ami. Ah ! si Ton pouvait me rendre mes misères et mes joies de vingt ans! Tenez , j'ai quitté la province , parce que je m'y ennuyais à mourir. Ma fortune m'y faisait bien des amis, mais ces amis-là ne valent point l'argent qu'on dépense pour les avoir. Quand ma pauvre femme vivait , nous étions deux à man-
ger notre argent, voyez-vous. Elle me créait des jouissances qui sont mortes avec elle. Faire le bonheur des autres, c'est faire le sien, n'est-ce pas ? Mais il n'y a que les femmes qui sachent s'y prendre. Qu'un homme se mêle d'être bienfaisant, il fera des sottises; il prendra des escrocs pourjdes proscrits, et des men* dians d'église pour des pauvres. Je suis devenu égoïste, moi; et, puisque ma fille ne veut pas se marier pour me débarrasser de toutes ces rentes ridicules, il faudra que vous m'appreniez comment un vieillard et une jeune fille peuvent dépenser honnêtement à Parig trente mille francs par an. Mais à propoâ, dites moi donc un peul vous ne l'avez pas embrassée > rna fille î Dieu me pardonne I
C'était vrai. Je la regardais depuis une heure sans oser. Elle était si jolie , si brillante de jeunesse et de confusion ! car je l'avais surprise en négligé ; son père l'avait empêchée
de se sauver dans sa chambre quand j'étais entré; nous étions les deux frères, lui disait-il. Certes , les Parisiennes sont de charmantes femmes : leur pâleur naturelle, le cercle délicieusement ombré qui entoure leurs yeux, cette finesse de regard et de sourire qu'on ne trouve que chez elles, leur instinct exquis de tout ce qui est gracieux , élégant et coquet , voiPa bien des séductions, voilà de quoi bouleverser bien des cervelles. Mais une belle fdle du midi, avec ses couleurs franches et nettes , avec ses formes toutes statuaires , avec ses grands yeux noirs pleins de poésie et de feu, une belle fille du midi comme Henriette Lacombe, était admirable à voir , et , chose étrange, j'aurais sans façon peut-être embrassé une Parisienne, et moi, un vieux loup de mer, je n'osais pas embrasser Henriette Lacombe, bien que, sans doute pour faire plaisir à son père, la bonne fille me tendit presque sa joue.
Cependant, nous nous enhardîmes peu à peu. Au dessert, nous étions bons amis. Nous fraternisâmes en prenant le café. Il y avait eu échange de baisers , quand nous sortîmes tous pour aller nous promener.
Cette première journée, en dépit des fatigues du voyage, se termina tout naturellement par le spectacle, par ta Muette de Porlïci. M. Lacombe était grand amateur de musique, sa fille était de première force de province sur le piano. Nous revenions , inondés de ces torrens d'harmonie, ivres de chants et de danses; je remettais le père et la fille chez eux, et je leur disais bonsoir , quand une voix déjà connue, fredonna derrière moi un air deZa Muette^ et je vis en me retournant le jeune homme qui rentrait avec sa boîte à violon. Ma considération pour lui s'accrut immensément. Il chantait la Muette I il rentrait en même temps que nous : à coup sûr, il revenait de l'Opéra;
il était nuisicien à l'Opéra, musicien dans le premier orchestre du monde.
A son tour, ce fut lui qui se rangea pour nous laisser passer. En braves gens de pro- \ince, habitués à saluer leurs voisins , M. Lacombe et sa fille s'inclinèrent devant l'artiste qui, avec une politesse charmante, demanda la permission de rallumer à leur bougie la sienne que le vent venait de souffler. C'était presque une demi-connaissance faite. Pendant que le jeune homme nous empruntait ainsi de quoi voir clair, j'examinai sa figure. Elle lui donnait à peu prés vingt-cinq ans; elle était belle, régulière et mélancolique-, son regard, je crus le deviner du moins, se détournait un peu de son but principal pour se porter à la dérobée sur Henriette, et je vous jure qu'il y avait bien de quoi. Un tremblement léger, mais très visible, de sa main droite, fort proprement gantée , faisait vaciller le bougeoir et
retardait Topération , d'autant plus que c'était Henriette qui tenait notre bougie, et qu'elle baissait les yeux de temps en temps pour ne point rencontrer trop souvent ceux de l'artiste. Il y avait dans tout cela un magnétisme d'émotions, une sympathie d'embarras fort remarquables, et qui eussent donné matière à d'amples méditations psycologiques.
Enfin, la bougie de l'artiste vint à bout de^. se rallumer; il remercia ses voisins avec uri % choix d'expressions qui sentait le beau monde d'une lieue. Oh! les artistes prennent le ton qu'ils veulent. Us sont reçus partout. Quand je revins déjeûner le lendemain avec ma nouvelle famille, il fut grandement question de l'Opéra, et, par rapport, du jeune musicien-, j'ai peut-être tort de dire que le musicien se rapportait à l'Opéra ; car je suis sûr que c'était le contraire, au moins dans la pensée d'IIenriette. Toujours est-il que l'on se perdit en
ni 5
conjectures sur la nature cl rorîgîne du jeune homme , que père et fille s'accordaient à trouver charmant, et moi , qui pensais comme eux, je me mis à faire de Topposilion, parce que les garçons, jeunes ou vieux, ne peuvent jamais souffrir qu'une femme parle bien d'un autre
quand ils sont là.
Pendantlesquinzejours que nous passâmes , M/Lacombe, Henriette et moi, à visiter ce que Paris renferme d'éternelles curiosités, de chefs-d'œuvres inamovibles, au moins vingt fois, matin ou soir, le jeune homme nous rencontra, soit dans Tescalier , soit à sa porte, soit dans la rue, et toujours élégant, net, coquet comme une petite maîtresse, et toujours, excepté le dimanche, avec la boîte à violon pendue à son bras. Quand on le voyait ainsi ^ on allait machinalement au devant de lui, on le saluait, on lui parlait musique, politique ^ romans, Ihéâtre, il répondait musique, poli-
tique, romans, théâtre avec une égale supériorité. C'était décidément un jeune homme accompli. Et si j'avais eu à devenir amoureux de mademoiselle Lacombe, j'aurais été le plus malheureux des hommes ; mais, grâce à Dieu, mon cœur était pris à cette époque , mieux et pour plus long-temps qu'il ne le fut et ne le sera jamais.
Cela vous fait sourire , mes jeunes messieurs ! Mais c'est que , voyez-vous , l'eau de mer nous conserve, nous autres.
Il fallut se reposer de ces promenades , de ces plaisirs continuels et fatigans. D'ailleurs nous étions en septembre, et des pluies fréquentes faisaient de Paris une ville fort laide. M. Lacombe et mademoiselle Henriette se résignèrent volontiers à passer les soirées à l'hôtel pendant une semaine tout entière. Le voisin venait à huit heures; il faisait de la musique avec la fille, du libéralisme avec le père,
et conséquemment de Topposilion avec'moî, noble et futur chevalier de Saint- Louis que j'étais ; enfin il jouait de son violon , que je ne trouvai ni fort beau, ni fort bon , je vous jure : l'étui valait mieux que l'instrument. Et puis à dix heures précises, ni trop tôt, ni trop tard, il se retirait discrètement, en visiteur bien élevé, qui sait que l'on se couche de bonne heure en province. Alors je restais une heure encore, moi, à les entendre longuement discourir sur les mérites toujours nouveaux, toujours grandissans du voisin , et j'allais me coucher aussi.
Souvent, à celte question si commune que l'on fait aux gens en les voyant le matin : avezvous bien dormi? M. Lacombe me répondait qu'un bruit singulier et continu, qu'il entendait presque toutes les nuits à côté de son lit, l'avait tenu éveillé jusqu'à cinq heures du matin. Mademoiselle Henriette disait aussi
qu'elle avait mal dormi, et pourtant elle ne couchait point du même côté que son père ; par conséquent le bruit en question ne pouvait point affecter son oreille, d'autant plus que l'ouïe des jeunes gens est fort dure la nuit. Enfin, comme elle avait le matin les yeux battus, comme sa fraîcheur disparaissait, il fallait bien croire qu'elle passait des nuits blanches.
Un beau jour, M. Lacombe^ impatienté de ce bruit toujours revenant aux mêmes heures et de même force, me témoigna devant sa fille l'intention dechangerd'hôtel ou d'appartement tout au moins. Là-dessus, mademoiselle Henriette dit fort vivement que son père se trompait sans doute, et que depuis long-temps elle n'avait rien entendu. Lacombe me fit un sourire significatif , et m'altirant dans une embrasure de fenêtre : "^- Que pensez-vous de notre voisin? me dit-il.
— Mais il est fort bien, ce jeune homme.
— N'esf-cepas? 11 a des manières très honnêtes... Il paraît fort doux, fort rangé.
— Oui.
— Croyez -vous qu'il aime Henriette?
— Ma foi , on le croirait à moins ; il ne regarde qu'elle quand il vient ici.
— Pauvre jeune homme! je l'aime de tout mon cœur, et Henriette aussi...
— Eh bien?
— Eh bien! j'ai envie d'en faire mon gendre. Qu'en dites-vous?
Les vieux garçons n'aiment pas beaucoup à parler de ces choses-îà.
— Je dis, répondis-je, qu'il faut savoir ce qu'il est, d'où il vient , ce qu'il fait.
— Sans doute , sans doute. Vous devriez vous charger de prendre cesrenseignemens-là, vous, mon brave d'Hervilly.
— Je le veux bien. Mais à qui m'adresser?
C'est une énigme que cet homme-là. Voyez tout ce que nous avons déjà fait pour l'engager à s'ouvrir devant nous , et combien nous avons réussi. Avez -vous remarqué l'indéfinissable sourire qu'il prend pour repousser nos avances, et quelle adresse il met à détourner nos questions sur sa famille, sur ses moyens d'existence, en un mot sur les liens qui l'attachent à la société? Il a d'abord l'air effrayé quand on l'interroge, il lui faut du temps
pour se remettre Tout cela n'est pas
clair.
— Pourquoi? J'ai toujours vu de la fierté où vous voyez de l'effroi. Quel droit avons-nous de le questionner? Jusqu'à ce qu'il connaisse mes inienlions à son égard , nous devons respecter ses secrets, s'il en a. Voyez, à votre tour, quelle admirable régularité dans sa conduite! Tous les soirs , à deux ou trois exceptions près , encore étaient-elles de notre fait ,
tous les soirs, il se relire chez lui à dix heures précises, pour n'en plus sortir que le lendemain à midi. Afin de n'être dérangé par personne, il verrouille soigneusement sa porte. Ce n'est pas à dormir qu'il emploie ces quatorze heures- là, sans doute : car vous vous souvenez que nous avons vu fort lard de la lumière chez lui.
— Que fait-il? interrompis-je. Voilà ce qu'il s'agit de connaître.
— Entre nous, reprit M. Lacombe, je crois, voyez-vous , qu'il s'occupe de politique. C'est quelqu'un de ces jeunes gens dévorés de liberté , à la tête puissante et pleine de feu , qui préparent dans l'ombre le triomphe de notre intrépide opposition. 11 cache ses projets pendant le jour sous des dehors futiles, et la nuit il étudie, il travaille, il conspire. Qui sait si cette boîte à violon sans laquelle il ne sort jamais.....
' — Ne cache pas quelque conspiration, demandai-je en souriant. Et vous voulez que moi 5 j'aille ni'intéresser à ce gaillard-là?.. . En tous cas , repris-je , il est bien hardi de venir conspirer dans un hôtel garni connu pour recevoir des députés libéraux, et spécialement surveillé par la police.
— Raison de plus. C'est afin d'être moins soupçonné.
L'idée que son voisin était un carbonaro de première qualité , plaisait singulièrement à M. Lacombe. Nous en restâmes là , j'ai toujours évité de faire de la politique avec mes amis , et je me retirai non sans avoir remarqué les drôles de mines de mademoiselle Henriette pendant cette conversation qui rintriguait au dernier point , et dont elle n'avait pu saisir que tout juste ce qu'il fallait pour lui apprendre qu'il s'agissait de M. Eugène. Car j'ai oublié de dire que nous
savions le nom commun de noire voisin , ou du moins celui qu'il se donnait , car tout le monde peut s'appeler Eugène, n'est-ce pas ?
— Sans doute! dit Artaud en souriant.
Pour commencer mes recherches, j'allai interroger les maîtres de l'hôtel, le concierge et les garçons. On m'apprit que M. Eugène Balthazard, c'était là tout son nom, sortait à midi avec sa boîte à violon , et rentrait à dix heures au plus tard avec sa boîte à violon ; qu'il payait très régulièrement et d'avance, qu'il ne recevait jamais de visites, presque jamais de lettres, faisait une dépense assez considérable de linge et d'habits, et mangeait on ne savait où. Quant à sa profession, il y avait homme de lettres sur le registre des voyageurs.
Voyez comme j'étais bien édifié sur le compte du voisin! Mais où apprendre le reste V II fallait le faire expliquer, ou le suivre, l'épier en vrai mouchard* Cette besogne ne me souriait
point infiniment. Enfin je fis part à M. Lacombe des lumières que j'avais recueillies. Nous arrangeâmes là-dessus des commentaires à perte de vue , et quand nous eûmes bien déraisonné , je sortis. M. Lacombe voulut me conduire jusque sur le palier ; il était deux heures après midi. Le voisin était sorti et nous vîmes sa clé à la serrure î Une tentation irrésistible saisit alors mon vieil ami. Idolâtre de sa fille, seul bien moral qui lui restât, désolé de la voir souffrir, car elle souffrait , car elle aimait ! sans oser lui permettre ni lui défendre de songer à M. Eugène ; le bon père mit instinctivement la main sur cette clé 5 la porte mal fermée obéit à son simple attouchement. Nous entrâmes, moi derrière lui, dans l'appartement du mystérieux voisin. C'était 'une chambre fort décemment meublée , fort en ordre surtout, quoique chambre d'hôtel et habitée par un garçon. H y avait une guitare au mur, un violon à côté,
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celui dont M. Eugène jouait quelquefois pour accompagner mademoiselle Henriette. Une table ronde au milieu de la pièce était couverte de musique et de livres nouveaux, tels que Victor Hugo, La::iartine, et les mémoires de M. de Bourrienne. Dans les rayons d'une petite bibliothèque volante, on voyait V Économie politique de J.-B. Say, quelques volumes de Yoltaire, Condorcet, Cabanis et le livre de M. de Barante sur les communes. M. Lacombe était triomphant. Dans un porte-manteau pendaient plusieurs '.êtemens fort élégans et deux paires de bottes neuves dont la finesse et l'élégance faisaient envie. Du reste, rien de remarquable, si ce Px'était une forte odeur de pastilles du sérail répandue dans l'atmosphère , odeur plus distinguée mais bien plus anti-céphalique que celle de la pipe.
Nous terminions cette vraie perquisition de commissaire, lorsqu'on examinant la structure
de la chambre, M. Lacombe, avec son œil de propriétaire, s'aperçut qu'elle avait autrefois fait partie d'un seul appartement avec les siennes, et qu'une cloison assez mince séparait Talcôve de iM. Eugène de celle où couchait M. Lacombe. C'était donc le voisin qui toutes les nuits produisait le bruit incommode et monotone auquel son beau-père en espérance de- * vait de ne plus dormir? Il résolut de s'en éclaircir le soir même dans une ouverture bien franche qu'il ferait à Eugène, et nous rentrâmes chez lui beaucoup moins tranquilles après notre furtive visite que nous ne l'étions avant.
Sa fdle pleurait quand nous la revîmes. Elle en eut honte et se sauva dans sa chambre. Le père sentit son cœur se gonfler. Il me prit la main en silence et me regarda long-temps avec ce tremblement de lèvres d'un homme qui voudrait pleurer aussi, mais qui ne peut pas*
Tout à-coup un soupir profond s'échappa de sa poitrine, il me serra vivement la main et me dit avec un ton d'inelTi^ble douleur : — Voyez comme elle l'aime! Oh! pourquoi suis-je venu ici!... Car qu'est-ce qu'il est, cet homme? Pourquoi ce bruit sinistre de toutes les nuits? Si c'était un faux monnayeur?
Je me hâtai de repousser l'idée terrible qui venait de surgir ainsi dans la tête de mon pauvre ami... Et pourtant, je ne savais que penser moi-même !
— Il s'appelle Balthazard , m'avez-vous dit? reprit le père dans sa sollicitude.
— Oui, mon ami , fis-je d'un a'r piteux.
— Balthazard !... quel nom !... Un nom de Juif !... Il fabrique peut-être de faux billets de banque?... Ces Juifs ! c'est capable de tout.
Enfin le soir vint. Dix heures sonnèrent et le voisin ne rentrait pas. M. Lacombe se promenait à grands pas dans l'antichambre, s'arrê-
tant pour prêter Toreille à chaque bruit de pas qui montait. A dix heures et demie, Eugène mit la clé dans la serrure et referma précipitamment sa porte que M. Lacombe entendit verrouiller très distinctement comme à l'ordinaire. Il eut envie un instant d'aller le trouver, mais sa dignité de père l'en empêcha. Il dit bonsoir à sa fille , la gronda sur sa tristesse, et je le quittai comme il allait se mettre au lit.
Le lendemain, à midi, j'arrivai selon mon habitude pour déjeûner. Je rencontrai Eugène sur l'escalier , toujours avec son inséparable boîte ; il descendait très vite et me dit bonjour en homme pressé. Son visage était plus pâle qu'à l'ordinaire. J'entrai chez M. Lacombe; il était seul , une dame était venue chercher sa lille pour la conduire à Versailles où nous devions les aller rejoindre plus tard.
— Vous voilà , me dit le père sans se lever
de son fauteuil , j'ai des nouvelles: je sais qui il e t.
En parlant ainsi, M. Lacombe essayait de sourire, mais il y avait sous cette gaîté de mauvais aloi quelque chose de profondément douloureux.
— Est ce qu'il fait de la fausse monnaie ? m'écriai-je.
— Non. Écoutez. Quand nous nous sommes quittés hier soir, j'allais me coucher comme vous avez vu. Eh bien, à peine avais-je éteint la lumière, il pouvait être onze heures et demie, que ce bruit infernal de tous les soirs recommença... L'idée funeste que nous avions eue me revint épouvantable dans le cerveau : une sueur froide coulait de tous mes membres. Mon cher ami , je me tordais dans mon lit comme s'il eût été d'épines et de charbons ar-
dens J'attendis une heure dans cet état
d'intolérables souffrances. Et puis je n'y tins
plus ! Je me jette en bas de mon Ht , je rallume ma bougie, je cherche dans mon nécessaire de voyage une grosse vrille, celle que vous vouliez avoir l'autre joiîr et que je ne vous donnai point heureusement, et voilà que je me mets à percer la cloison, tremblant, haletant comme un criminel, terrifié d'avance de ce que j'allais voir. Les sons diaboliques continuaient toujours et couvraient le faible cri de la vrille. Enfin la lumière jaillit par le
trou, j'avais caché ma bougie je pouvais
regarder. Je restai dix minutes avant d'oser coller mon œil à cette ouverture. J'avais peur ! Il me semblait que je faisais mal , qu'une main allait se poser sur mon épaule, qu'une voix me criait à l'oreille : ïu es un espion! A chaque instant je me retournais , je croyais voir venir ma fille et l'entendre me demander pourquoi je voulais violer ainsi le secret d'un homme dans sa chambre, la nuit! mais de
moment en moment le retcntissemr^nt devenait plus bruyant, plus sonore, il me bourdonnait dans la tête à me rendre fou ! Bah î le but légitimait les moyens , il fallait savoir à quelque prix que ce fût quel homme aimait ma fille et s'était fait aimer d'elle ; j'aurais donné pour cela ma liberté, ma vie, mon âme. Je me mis à regarder...
Ici la voix de M. Lacombe s'épuisait : il but un verre d'eau et continua.
— Savez-vous ce que je vis, d'Hcrvilly! L'élégant jeune homme était assis presque par terre, sur une chaise basse, les manches de sa fine chemise retroussées jusque par dessus le coude, un foulard sur la tête, autour de ses reins un tablier de cuir, et dans sa main un marteau de bottier, sur ces genoux une botte inachevée, à ses pieds une botte tout entière qu'il venait de finir! Autour de lui , des morceaux de cuir, des formes, des embouchoirs ,
des alênes, des Iranchets épars , pêle-mêle les uns sur les autres , et la boîte aux clous, et le fil poissé, et le vaseoîein d'eau où nageait la poix. Je voyais un ouvrier bottier , mon cher ami ; cette chambre si bien rangée était un établi de bottier !
Je fus stupéfait... Qui ne l'eût pas été à cette singulière révélation?
— Voilà donc pourquoi il brûle des pastilles du sérail! m'écriai-;e. C'est un bottier petitmaître, celui-là!
M. Lacombe, reprenant la parole, médit qu'il avait donné congé de son logement le matin même, qu'il allr.it s'établir à l'hôtel de Belgique , rue Richelieu , que cette nuit il coucherait à Versailles , voulant à toute force éloigner Henriette de son apant le bottier.
Je trouvai tout ceîa fort sage. Nous déjeûnâmes, et nous partîmes pour Versailles.
Les eaux jouaient ce jour-là. ! Nous étions
tous trois attentifs et curieux à attendre le départ de l'admirable pièce du Dragon, quand nous \îmes venir à nous, effaré, haletant, bouleversé des pieds à la tête , notre voisin Eugène, dépourvu pour la première fois de son éternelle boîte à violon, il avait su dans riiôtel que M. Lacombe et sa fille déménageaient, le mot de Versailles avait été prononcé. Il était accouru.
Il s*approcba, pâle et défait, les yeux fixes et rouges. Après nous avoir salués profondément, i! demanda à M. Lacombe un moment d'entretien pendant la soirée. Le père ne crut pas devoir refuser.
A fheure dite, il vint trouver M. Lacombe et voulut rester seul avec lui; mais le vieillard ayant déclaré qu'il n'avait pas de secret pour moi , ce fut devant nous deux que le jeune homme s'expliqua, et nous sûmes toute son histoire.
su
Ce mystérieux ouvrier, dont les nuits étaient consacrées à une si \ulgaire besogne, travaillait avec une adresse, une célérité, une perfection miraculeuse, dormant à peine depuis six heures jusqu'à onze heures du malin. Il lui suffisait d'une seule nuit pour confectionner entièrement^ une paire de bottes. 11 n'était connu que par deux des plus fameux bottiers de Paris chez l'un desquels il portait chaque jour, enfermé dans la célèbre boîte à violon , le produit de ses veilles laborieuses. C'était ainsi qu'il se faisait vivre avec aisance et aistinction et qu'il pouvait jouer le jour un tout autre rôle que la nuit, son véritable rôle à lui, celui que son éducation et que ses goûts élevés voulaient qu'il conservât en dépit de ses malheurs et des misérables circonstances qui l'avaient frappé. Fils d'un employé trop pauvre pour lui donner une éducation plus haute que celle d'un simple artisan, Eugène avait été mis à douze ans apprenti
chez un cordonnier. En deux ans, il était devenu l'ouvrier le plus habile de la capilale. Il avait quinze ans ([uand son père mourut. Un riche parent éloigné, sans enfans, le prit en aniilié, Tenleva aux pénibles travaux de son obscure profession, et voulut faire de lui un homme du monde. Sciences, arts, langues, il apprit tout, et le patroi:ag3 de son parent, autant que les taiens non^breux qu'il possédait, le lancèrent dans une sphère où l'on monte avec ardeur, mais dont il est désespérant de descendre. La mort vint frcpper à son tour le généreux protecteur d'Eugène. Il n'avait point de droits à la successioUj il fut chassé par les héritiers. L'homme insîruit, l'homme brillant, le coureur de salons, l'aimable cavalier des belles dames, se trouva sans pain. Ses opinions politiques lui fermaient les fonctions publiques, il lui fallut redevenir bottier. Mais il tenait trop à ses nouvelles habitudes pour y renoncer.
Il résolut d'être à la fois deux hommes, bottier la nuit, fashionable le jour, de cacher sa besogne à faire dans une armoire dont il avait toujours la clé sur lui, et sa besogne faite dans une boîte à violon.
Ce récit intéressant n'était pas fait pour rien par Eugène, il servait de préambule à la déclaration de son ardent amour pour Henriette.
Le père fut ému. Il embrassa le jeune homme, et trois mois après, mademoiselle Lacombe était devenue la femme d'Eugène Baltliazard.
M. DESAIXT-IRËXEE.
Toutes ces histoires, cependant, nous avaient ramenés jusqu'au Havre. Après un jour encore de rhospitalité si cordiile, si aisée, si camarade^ que Corbière, Brostrom et leurs amis savent offrir et ouvrir à qui vient les
voir, iiows prîmrs la diligence, et au bout de quinze heures nous étions à Paris. La menace encore lointaine d'un chemin de fer donnait déjà des jamhes de feu aux beaux chevaux blancs des relayeurs cauchois.
Aussitôt notre arrivée, je pensai à la mystérieuse ardoise et à ce que Charles Benfeld avait écrit dessus. Dans l'empressement que j'allais mettre n m'acquitler de la commission dont je m'étais involontairement chargé, il entrait, je dois le dire, un peu plus de curiosité personnelle que d'intérêt pour le condamné. J'avais hâte de savoir à quoi m'en tenir sur le compte de cet être farouche, de ce lion enchaîné. Frédéric, le seul personnage puissant de nous quatre, voulut attendre le résultat de ma visite nu peintre avant de commencer ses démarches en faveur d'Aubry et, s'il y avait lien, (le son coupable ou malheureux beaufrère. Quoique notre grand publicisle Demarsy
n'eûl rien rabattu de sa foi systéinaliquement profonde en l'infaillibilité des décisions qui flétrissent ou qui tuent les hommes, la sinistre aventure du garçon d'auberge de Tliiers l'avait vivement ému; et tout en nous disant : — que voulez vous ! ce malheureux Pierre avait contre lui le» témoins et son silence.... — il ne nous blâmait plus quand, à propos de nos trois condamnés, nous souhaitions qu'un jour on en vint chez les Français à trouver, comme en Angleterre, l'honneur ©u la tête de quelqu'un chose assez respectable pour ne tomber que devant le dire unanime de douze citoyens. Il allait même quelquefois jusqu'à émettre le vœu généreux et singulier que les causes qui auraienlentraîné une condamnation infamante, fussent soumises à une révision radicale, après un délai déterminé , de deux, trois ou cinq ans; il demandait surtout que la société, qui exige parfois des réparations si terribles.
fût tenue de réparer à son tour, et d'une manière sérieuse, efficace autant qu'éclatante, le tort des fausses accusations, le crime des condamnations erronées.
M. Raymond Lascaris, en sachant d'où je ■venais, me reçut avec une sorte de respect, et quand je lui eus appris dans quel état j'avais trouvé Benfeld, de grosses larmes sillonnèrent sa figure mâle, noble et vigoureuse,qui me rappelait celle de son compatriote Canaris.
Il brisa l'ardoise, qui était creusée et rejointe avec un art infini, et des papiers en tombèrent. Ces papiers, qu'il lut a haute voix en ma présence, contenaient ce que le lecteur a vu dans le premier volume de cet ouvrage : ils disaient le nom du pore de Charles; ils disaient le serment que Charles avait fait à sa mère; ils disaient enfin qui avait tué Marie Aubry...
A celte dernière révélation, le jeune peintre
jeta lin cri et tomba presque évanoui dans mes bras.
— Et moi aussi, monsieur, me dit-il, j'étais comme le jury, comme les juges! je croyais qu'il avait tué sa femme infidèle, vendue à ce riche débauché... Et je trouvais cela juste, voyez-vous! car elle élait bien coupable selon mon cœur trompé, la pauvre sainte! car j'ai chargé affreusement sa mémoire dans mon témoignage insensé... et je ne pouvais comprendre pourquoi il interrompait et démentait mis dépositions sacrilèges, pourquoi il n'accusait pas l'homme... pourquoi il ne se défendait pas! Oh! mais c'est affreux, monsieur!... Angf ! martyr! héros!.. . Et il est au bagne, dites? Vousl'avrz-vu, n'est-ce pas, dans cette fange, parmi ces botes féroces? Lui !!... Et son père qui Ta renié; son père le suborneur, l'assassin, est libre, riche, grand dans la vie de nos rois les honnêtes gens! El nous sommes àt
la canaille, nous, monsieur! Pauvre Charles, mon ami, mon frère, mon maître, mon génie! Un homme comme en ont eu les temps historiques de l'art : un homme a refaire les bas reliefs du Parthénon!... Mais le sauver, mon dieu? mais le délivrer ?.. . Pour lui une heure de moins de cette honle, et pour moi la mort, et pour moi l'enfer !•... Il vous a dit que nous irions ensemble où je dirais d'aller, n'est-ce pas? Je comprends ce qu'il veut. C'est qu'il n'y tient plus, voyez-vous; c'est qu'il lui faut la vengeance enfin!.... Venez, monsieur, venez.
Et nous allâmes ensemble dans la rue des Trois-Frères , chez M. le haron de Saint- Irénée. Le financier venait de déjeûner. 11 allait sortir et nous reçut debout. Ses chevaux piaffaient sous la marquise dorée du perron.
Il lui passa comme un frisson çur le visage en reconnaissant le jeune Grec, et ce fut à moi qu'il s'adressa pour savoir ce que signifiait
noire visite. — Veuillez me dire cela \ite, ajouta-t-il avec le sourire d'uniforme que portent ces gens-là; j'ai deux chemins de fer qui m'attendent, el la commission du budget dans une demi-heure.. .
Je ne sais quel bourg pourri à cent électeurs avait fait de lui soa député.
Je restais interdit, sans un mot à répondre, quand Raymond s'avança.
— Monsieur que voici arrive de Brest, ditil, une ville où il y a un bagne; et il vous apporte des nouvelles de Charles, le sculpteur, qui vous a fait une maison belle comme la villa Boighèse, et dont vous avez fait un forçat, monsieur le baron !
Le seigneur de Saint-lrénée reçut cette apostrophe comme une commotion électriipie — Pourtant il alla fermer les portes, el d'une main tremblante il lit signe au peintre de parler plus bas.
— Je suis bien aise, monsieur, me dit-il... cerlainonient. . • mais si duns un autre moment... si demain matin, par exemple?...
— A celte heure, monsieur le baron, 2 toute heure, interrompit le Grec, le forçat que vous avez fait sue son sang et son anie sous l'infamante livrée des faux-monnayeurs et des bandits!
— Le forçat que j'ai fait... le forçai que j'ai fait! dit le financier d'une voix sourde, et la figure couverte d'une pâleur morlelle... Qu'estce donc que celte mauvaise plaisanterie , monsieur Lascaris?
— Une [)laisanterio , vous dites? Eh quoi! n'ôtes-vous pas allé voir les jurés un à un pour leur demander des circonstances atléuuantesî N'avez-vous pas fait venir de haut lieu prière au ministère public de ne pas tirer toute son artillerie? Sans vous , homme plein de miséricorde, Charles eut été condamné à mort ; sans vous il ne serait pas à Brest!*.. Vous voyez
bien, monsieur, quevou^ l'avez fait vraiment
ce qu'il est, ajouta le jeune homme avec un rire strident qui dccliirait le cœur. — Pourtant vous avez raison , reprit-il d'nne voix creuse et solennelle, et j'ai quelque chose d'autrement sérieux à vous dire. Ecoulez, M. /îenaudin tout court, ramasseur déballes au jeu de paume de Versailles, fournisseur adroit des armées impériales à Strasbourg! Vous avez eu un fils de votre première femme, Minna Benfeld, la perle du grand-duché de Bade. Ce fils que vous avez rejeté et chassé avec sa mère s'appelait Charles, entendez-vous!... Il était devenu un grand ciloyen et un grand artiste, oh oui! et si au lieu de naîlre aux arts sous une monarchie bourgeoise, il y fut né sous le despotisme des papes , les siècles eussent compté deux Michel-Ange au lieu d'un, peutêtre. Sans vous connaître, voire fils est venu dans votre maison ; il était marié alors, à la seule femme qu'il lui ait été donné d'aimer et
de posséder sur la terre : vous avez traîtreusement déshonoré s& femme, votre belle-fille, monsieur! et après cela, une nuit, comme le malheureux, pour toute vengeance, allait vous arracher cette belle proie, vous avez tué la femme d'un coup de pistolet, sous les yeux du mari. Vous l'aimiez, à ce qu'il paraît, cette femme?... c'est étrange! Au bruit du coup de pistoh t vos gens sont accourus : vous aviez perdu connaissance. Ils se sont emparés de Charles qui était là, debout comme une pierre, et qui s'est laissé emmener sans rien dire, juger sans rien dire, condamner sans rien dire, comme assassin de celle que vous aviez assassinée, parce qu'il avait en dégoût la vie pleine d'hommes qui vous ressemblent j parce qu'à l'heure où l'on ne ment plus sa mère lui avait dit qu'il était le fils de M. Renaudin, et qu'il savait que vous étiez M. Renaudin, et qu'il avait jure à sa mère mourantcde ne pas se faire reconnaître (le vous, et (ju'il lui plaisait enfin d«
Yenger sur vous roi]lrag<^ et lo nom de sa mère en prenant pour lui votre crime et sa punition, en léguant à votre lâcheté un effroyable remords- Car vous avez été bien lu(;he, monsieur, de consentir à ce qu'un fou — puisque pour vous il devait être un fou, ce muet héroïque! — livrât ainsi à la justice trompée son honneur intact à flétrir, peut-être sa tête innocente à couper... Oh! que c'était lâche, dîtes! Savez-vous que ceux du bagne à aui on raconterait cela n'y croiraient pas? Leur féroce intelligence serait trop petite pour du crime civilisé à ce point-là !... Mais à présent, monsieur le baron, voyons : à présent que vous savez pourquoi Charles a gardé le silence devant vos domestiques, devant l'accusation, devant les jurés, devant le pistolet qui lui venait de moi, devant la robe sanglante de sa femme, devant votre faux témoignage, homme abominable que vous êtes!... à présent, dites, que trouvez -vous que le fils doive penser
de son père?... Et vous, comment vous jugez^ vous dans votre ame?... Tant que Thomme n'a que lui-même pour confident de son infamie, il peut se la faire petite ou grande, l'augmenter ou Teffacer, et se la pardonner si bon lui semble; mais quand il apprend qu*il a eu un témoin et que ce témoin était son fils, la honte qui lui vient alors doit être large et profonde comme la mer, lourde et rouge comme du sang ; il a peur et horreur de sa personne, n'est-ce pas ? il voudrait se fuir et disparaître... non pas mourir, seulement, mourir n'empêche pas d'avoir vécu ; il voudrait n'être
jamais né, le misérable! S'il s'agissait d'un
autre que de Charles, je crois en vérité que je vous plaindrais à cette heure, monsieur de Saint-Irénée !
Le peintre s'interrompit en frémissant ; il pleurait et tremblait de douleur et de colère. Moi, je regardais celui chez qui nous nous trouvions. Pendant cette attaque furieuse faite
à ses sentimens d'hornme et de père, je Tavais TU passer successivement par toutes les phases de la plus horrible agitation. Il allait et venait sans savoir, comme un homme ivre, ou bien il s'arrêtait tout court et levait sur Raymond et sur moi sa face tantôt couleur de cadavre, tantôt couleur de sang. Il me faisait mal et frayeur à voir.
Quand le Grec eut fini déparier, cet homme écrasé resta longtemps les yeux à terre, immobile; puis lentement il se releva, et d'un ton qui me surprit par la tranquillité subite qu'il avait su lui rendre, il nous demanda ce que nous lui voulions, après tout?
— Vous êtes tout puissant puisque vous êtes riche, monsieur ! répondit Lascaris indigné; TOUS avez fait condamner un homme à votre place; vous êtes le bourreau de votre fils. .. et vous nous faites une question semblable?
— Je vous prie de me répondra, messieurs, reprit«il froidement.
— Nous voulons, répliqua le peintre, que vous obteniez la liberté de Charles... Oh! ne \ous effrayez pas pour cela ; vous n'aurez besoin de dire la vérité à personne; le martyr de Brest n'accepterait pas ce qui déshonorerait son père. Faites donc comme vous l'entendrez. Ensuite, puisque l'or mis autour d*un homme ainsi qu'une maçonnerie, ainsi qu'un mur, empêche qu'on ne voie ce qu'il a été, eh bien, vous êtes riche, monsieur le baron , vous mettrez de l'or autour de votre fils.
— C'est tout ce que vous désirez ?
— Oui, monsieur à votre conscience le
reste.
— Et si je ne faisais rien de tout cela? demanda le financier, les mains derrière le dos, avec un sang-froid si bien joué que j'en fus bouleversé pour mon compte.
— Alors, répondit Raymond toujours menaçant quoiqu'il fût presqu'aussi déconcerté
que moi ; alors je publierais les mémoires de Charles Benfeld comme les voici, datés du bagne, écrits de sa main , signés de son sang , avec les noms en toutes lettres.
— Vous?..* Ah!,.. Et qui ôtes-vous?
— Je suis Raymond Lascaris le peintre, descendant des Césars, qui ai dans mes veines du sang d'empereur, qui porte dans mes armes une couronne fermée, répliqua fièrement le jeune homme.
M. de Saint-Irénée haussa les épaules.
— Je comprends votre idée à merveille, dit-il : un roman diffamatoire; de la calomnie arrangée en mélodrame. C'est assez bien imaginé. Il vous était peut-être permis à vous, monsieur le futur empereur d'Orient, d'ignorer que ces inventions-là sont punies en France.
— Nous fournirons des preuves.
— La preuve des faits diffamatoires n*est iu 23
pas admise, mon bon monsieur; — article 20 de la loi du 26 mai 1819. — Voulez-vous que je vous dise, tenez? Je suis riche et vous ne l'êtes pas, jeune homme; il n'y a là-dedans ni vice pour vous, ni vertu pour moi : mais ami de Charles qui est pauvre aussi, et qui s'ennuie probablement, vous avez essayé, avec lui et avec monsieur que je n'ai pas l'avantage de connaître, de tirer une lettre de change sur ma bourse, et parce que je suis un député, un homme public, vous avez cru que ma peur l'endosserait. Vous vous êtes mal adressés, messieurs. Je m'appelle le baron de Saint- Irénée, parce que j'en ai le droit et les litres : vous pouvez voir à la Chancellerie. Je n'ai point eu d'enflmt de ma première femme; s'il lui a plu d'être mère, cela ne me regarde pas. Un meurtre a été commis chez moi, en ma présence : j'avais tout fait pour l'empêcher, j'ai tout fait encore pour soustraire au bour-
reau une lôte qui lui était (iuo, peut-otrc... je ne m*en repens pas. Et si vous ctiôz venus autrement que la menace et l'insulte à la bouche, une fable absurde autant qu'infâme dans les mains, solliciter ma pitié pour un malheureux, je ne dis pas ce que j'aurais fait de plus. Mais les choses étant ainsi, je vous engage à Yous tenir tranquille désormais à mon égard, M. Raymond Lascaris : car à l'avenir le procureur du roi serait instruit de toutes les démarches que vous tenteriez dans le genre de celle d'aujourd'hui. Dieu vous garde et vous conseille mieux une autre fois, messieurs.
Nous étions atterrés. Il eut encore la force de sonner pour nous faire sortir , et tomba épuisé dans un fauteuil. La preuve irréfragable de son crime était dans ce qu'il nous avait dit, et surtout dans la manière étrange, surnatuturelle, dont il nous l'avait dit.
Frédéric Demarsy nous demanda à lire la
relation de Charles Benfeld, et en me la rendant, il s* écria : — Cet homme est un demidieu, et M. de Saint-Irénée est un monstre... Nous verrons!
Le bagne est comme le fisc ; il lâche difficilement ce qu'il tient. L'an dernier cependant, nous sûmes qu'une remise entière de leur peine allait être enfin accordée aux condamnés Georges Aubry et Charles Benfeld.
Malheureusement une erreur des bureaux envoya cette double faveur se poser sur deux vo- Içurs de grand chemin.
Ce sera pour une autre fois, nous a-^t-on dit.