LA ROBE DE NOCES
Alfred avait fini que tous Técoulaient enore. Cette terrible révélation des motifs qui valent causé la mort du maliieureux Auguste, es tenait là, immobiles, comme écrasés. Ceendant on avait dépassé Cherbourg. Le bon
capitaine du Moriaisien vint de sa personne les prévenir que le dîner était prêt. Il fallait bien cette diversion pour leur rendre l'esprit moins sombre. Mais le soir venu, la conversation retomba sur le pauvre Lambert. Frédéric s'éleva \ioiemment contre cette horrible facilité avec laquelle les hommes se jouent du sort et de la vie des femmes. — Je veux, dit-il, vous raconter à mon tour l'histoire d'une autre infortunée plus à plaindre que Louise peut-être; car elle vit, celle-là, et elle est folle. Ëcoutez-moi.
C'était à Saint-Roch. Et avant de commencer, il me prend fantaisie de vous dire quelque chose de cette église , devenue chez nous comme un Opéra sacré.
Il paraît que la lenteur à bâtir est à Paris un vice de constitution, une affection organique incurable. Il fallut prés de cent ans
pour élever l'égHse Saint-Rocii, ce pénible morceau d'architecture, écrasant chef-d'œuvre de Mercier et de Robert de Cotte. En 1650 ou 1653, Louis XIV et sa mère, Anne d'Autriche, en posèrent dévotement la première pierre, et, quoique la religieuse Mainlenon et le jésuite La Chaise eussent régné dans l'intervalle, il fut nécessaire, pour l'achèvement de la pauvre église, que le linancier écossais Law inventât la banque du Mississipi, qu'afin de devenir contrôleur -général des finances il se fît déprolestantiser par l'abbé Tencin, et qu'il donnât enfin cent mille livres aux maçons de Saint-Roch pour les remercier d'avoir bien voulu le laisser entendre la messe catholiquc, et communier, à l'instar de Rome, au milieu de leurs échafaudages. ^ I
Pourtant, l'église fut terminée en 1740, 1
je crois. On ne mit que quatre ans à faire le portail, ce curieux mélaag<î de mauvais goiU
et d'effronterie, bizarre façade coupée en étages et percée de fenêtres, avec une porte cochère et deux portes bâtardes, ni plus ni moins belles que les autres portes de la rue Saint- Honorc. C'est une atroce maçonnerie; c'est le déshonneur de l'art. En voyant cela, on se prend vraiment à regretter que le capitaine d'artillerie Bonaparte n'ait pas , le 13 vendémiaire an IV, pointé un peu plus haut le canon de la Convention. Quelques notables dégradations eussent peut-être fait changer l'absurde ordonnance de ce frontispice ridicule. Robert de Cotte était cependant un célèbre architecte dans son temps, et M. Fontaine aussi ! L'intérieur est beaucoup mieux, et n'a point son semblable à Paris. Il convient tout- à-fait au genre de pompes religieuses que l'administration très mondaine de cette église paraît avoir adopté. Divisé en cinq parties comme
un drame, il a son premier acte dans la nef, I. u
exposition convenable et décente , quoique laite de louriis rochers entasses les uns sur les autres. Cette chaire apocalyptique que soutiennent les vieillards et les animaux sacrés, ces deux grands cordons de lustres en cristal, ces rideaux blancs au\ croisées, éveillent dans les esprits une admiration do palais. Le second acte, c'est le chœur avec sa niagnitjque avantscène peuplée d'autels, de tableaux et de statues : le chœur au pave de marbre revêtu de tapis épais et biillans, avec son formidable orchestre, ses li'vites aux voix d'argent qui inontent à travers les voûtes, avec ses fauteuils royaux faits de vdours et d'or, symétriquement ra: - /.ne dans une salle de bai. Au fond de' ce sanctuaire éblouissant s'élève un élégant maitre-autel en marbre vert, cordonnc de ciselures comme un socle de pendule, où des cierces parfumes brûlent dans des chandeliers d'or, où deux an-;es d'albâtre
\eilI(Mn (I(îl)out (levanl un tabernacle en or, piédestal d'un crucifix en orl
Jusque-lù , ce niagi(|ue s[)eclacle lient tout entier à la mise en scène. Le décorateur y est a peine pour quehpie cliose. Mais tournez le (euillel, laissez tondxîr la toile sur le second acte du drame de Saint-lloch, \()ici une autre action (pii commence. Voici la ('liapelle de la \ierge, I)ati(î en 1700, due au pinc(îau do Pierre, au ciseau de Falconnet. Voici une autre éfjlise : la ncT cl le chœur ne sont [)lus, oul)liez-l(;s, et admirez Tinnuense composition de l'Assomption peinte sur la coupole. Ceci est beau, véritahleiuent beau; Tamc s'élève et devient religieuse dans la contemplation de cet œuvre sublime. L'artiste a qui nous le devons mérite d'être immort(îl : c'est Pierre, je l'ai déjà nonmié. Mais par un(; inconcevable fatalité, comme s'il était im[)Ossil)le qu'une seule partie de cette malheureuse église fût com-
plètement belle, du haut de l'admirable caupole descend une ignoble sculpture en pierres peintes et dorées, qui représente, selon l'artiste , la Présentation de l'Enfant Jésus au Temple. Si les vieux nuages poudreux et râpés, accompagnement obligé des antiques apothéoses de Téléinaque et de Psyché, excitaient jadis notre rire moqueur, que dire de ces masses de pierres à peine dégrossies, effrontément baptisées du nom de nuées par le maçon Falconnet , d'où sont tombées à terre deux figures, heureusement aussi lourdes qu'elles? Que dire de ces rayons jaunâtres, les uns longs, les autres courts , ayant tous deux pieds de large sur un d'épaisseur, formulant une Gloire céleste, ainsi qu'il résulte du triangle symbolique cloué au sommet?
Derrière cette chapelle si laide et si belle en même temps, se trouve la chapelle de la Communion , troisième église , quatrième acte du
drame , nœud profondément poétique de l'aclion mystérieuse et sacrée. C'est encore Pierre à qui nous devons la coupole , simple et majestueuse décoration représentant le triomphe de la Religion. Au fond de cette rotonde, incessamment sanctifiée par l'accomplissement de l'acte le plus imposant du culte catholique, le curé de Saint-Roch a eu l'idée bizarre de réunir les insignes du culte juif. Ainsi, sur une table en bronze doré, \ous voyez l'Arche d alliance et les quatre chérubins qui la couvrent de leurs ailes immenses. Sept lampes, en or , comme l'arche et les anges, descendent de la voûte, rangées sur une seulej ligne. Des rideaux cramoisis cachent le tout aux profanes, et ne laissent y venir qu'un jour sombre et comme sanglant. C'est beau, sans doute; mais j*aimais mieux le simple tabernacle d'autrefois qu'adoraient en s'inclinant les deux anges de Paul Slodtz.
Enfin voici se dérouler la sombre catastrophe de l'œuvre. C'est dans un caveau où la lumière descend à peine; caveau maladroitement encombré de balustrades mobiles qui servent à marquer dans les grands jours la séparation des riches spectateurs d'avec les pauvres, du parterre d'avec les loges. Au fond d'une sorte de chevet éclairé par un soupirail invi* sible, par ce jour que les architectes nomment jour céleste j est représentée la scène du Calvaire. Le Christ est là, crucifié, et la Madeleine pleure au pied de la croix. Sur le premier plan sont des soldats couchés , des troncs d'arbres, des herbages en pierre peinte, parmi lesquels on aperçoit un serpent. Plus avant et au bas de ce simulacre de montagne , est un autel lumulaire en marbre , orné de deux urnes d'où sort de la fumée en marbre. Au milieu s'élèveunecolonne tronquée, autourdelaquelle sont groupés les instrumens de la Passion. La
fumée en marbre et les masses sont de Falconnet; les figures, parmi lesquelles le Christ peut être regarde comme fort beau , ont été sculptées par Michel Anguier.
C'est bien, comme vous voyez, un drame complet. Christ expose et prêche sa doctrine dans la nef. 11 chante et bénit Dieu au sanctuaire : sa voix éclatante de grand prêtre étonne, inspire la multitude qui répète ses chants. Dans la chapelle de l'Assomption , à l'exemple de tous les créateurs de religions , il divinise son origine. Il est puissant, il commande, il règne, il est Dieu dans celle de la Communion ! Puis enfin il meurt , victime de la tyrannie qu'il a frappée dans sa base, et qui le tue en s'éteignanl; il meurt, méconnu de la foule qu'il est venu délivrer 5 il meurt impassible, calme, tout-puissant sur la croix, car il sait qu'il ressuscitera dans sa doctrine , il la suit de l'œil dans l'avenir, il est sûr qu'elle triomphera.
Ce qui me semble, à moi , une raisonnable explication du plan adopté pour la construclion de cette église, n'est peut-être nullement \enu à Tesprit de ceux qui l'ont conçu et exécuté. Vous avez même le droit de trouver absurde ce que je \iens de dire. Mais la question n'est point pour moi dans l'existence primitive de cette pensée dramatique. J'ai seulement voulu vous apprendre , de mon mieux , pourquoi l'église Saint-Roch me semble plus propre qu'aucune autre église de Paris aux représentations théâtrales que son curé donne, en jalousie du curé de Saint-Eustache. Allez à Saint- Roch les jours ordinaires, quand les prêtres y chuchottent des messes basses, quand il n'y a pour les entendre qu'une douzaine de vieilles dévotes , autant d'oisifs, quelques veuves encore inconsolées , et deux ou trois curieux, vous n'y verrez rien de tout cela , certainement. Mais assistez , comme je l'ai fait , à de
grandes solennités dominicales ou patronales, et vous verrez ce que je vous ai dit.
Il y a six ans, le 15 août, jour de l'Assomplion, Jules Decourcelle, un petit jeune homme que vous avez dii voir chez moi, vint me prendre le matin pour m'emmener à Saint- Roch voir la procession et entendre Dufresne jouer de la trompette. En général , j'aime les églises pour elles, et non pour ce qu'on y fait. 11 me faut l'édifice pour que je consente à oublier le prêtre, et, sous ce rapport , Saint-Roch peut moins sur moi que les autres. Sainl-Roch est plein de souvenirs d'intolérance ; Saint- Roch est le palais du despotisme clérical , et n'a malheureusement rien d'assez admirable pour arracher de l'esprit de ceux qui le visitent le scandale des convois de mademoiselle Chameroy et de mademoiselle Raucourt. Vous savez cela, mes amis : en religion comme en politique , je déteste les hommes qui damnent
et condamnent à tort el à travers tout ce qui ne s'agenouille point devant leurs idées. Cependant deux choses , ce jour-là , pouvaient faire trêve à mon aversion pour Saint-Roch : l'envie d'entendre l'effet qu'allait produire sous les voûtes sonores d'un temple cette trompette de Dufresne, un instrument nouveau; puis le désir de voir en face, une fois pour toutes, le prêtre qui, trois ans après la révolution de Juilletj se sentait déjà assez d'audace et de puissance pour vendre trente mille francs les prières de l'église à mademoiselle Bourgoin mourante. Le journaliste était aussi tenté que le musicien . Je suivis Jules.
La messe allait commencer. Déjà se pressait dans la nef une foule parfumée , habillée de soie, coiffée de plumes ; foule ayant de l'or dans ses poches et des diamans à ses oreilles, foule puissante de sa fortune maintenant , comme elle l'était jadis de ses titres. Car ce
n'est plus la duchesse qui va s'asseoir au*jourd'liui sous la chaire de Saint-Roch^ et tenir le haut bout dans la nef ou dans les travées ; c'est la marchande , l'orgueilleuse marchande, fière et méprisante au peuple comme était la duchesse, parce qu'elle gouverne aujourd'hui, parce qu'elle peut dire, en grossissant la voix , comme on lui a dit que les duchesses faisaient: — j'ai mon mari qui est pair* de France! — Pauvres révolutionnaires de Juillet! Vous nous disiez avoir détruit l'aristocratie, vous l'avez déplacée , voilà tout. Fugitive du faubourg Saint-Germain , elle est venue, déguisée en banquier, se cacher à la Chaussée-d'Anlin. C'était le plus noble hier qui régnait, c'est le plus riche, aujourd'hui. L'aristocratie est indestructible en France.
Comme nous avions ^ Jules et moi, trois sous à donner pour une chaise, nous entrâmes fièrement dans la nef, en songeant quel-
que peu à la multitude que nous laissions derrière nous, debout, en dehors de la balustrade^ comme au parterre d'un théâtre depro- \ince, multitude pauvre ou économe, déjeunant avec ce qu'une chaise lui eût coûté. La procession sortait du sanctuaire , grave , resplendissante, le pas et le regard fermes, comme un cortège impérial. En avant, deux suisses, longs et minces, jumeaux de taille, de costume, et presque défigure, nivelaient le vivant passage à coups de canne et de hallebarde. Derrière ces automates empanachés , glissait en deux blanches files l'humble troupeau des vierges vouées à Marie, jeunes, fraîches et jolies à voir sous leurs grands voiles transparens comme la rosée. La plus grande et la plus belle portait la bannière, dominant ses compagnes de toute la tète. Reine parmi ses égales , rouge et fière de son fardeau, elle semblait dire à la foule : — admirez-moi ! — En-
suite venait la haute croix d'or, majestueusement balancée entre deux torches saintes , symbole révéré que les hommes saluaient en .s'inclinant , les femmes en se signant ; car il est de bon ton aujourd'hui d'être dévot à l'église : l'hypocrisie sert aussi à perfectionner les mœurs; puis les cnfans de chœur, gentils bambins, coiffés d'écarlate, allongeant le pas, sérieux et les bras croisés comme des hommes de quarante ans; puis les chantres, ambulantes statues, avec leurs chapes en drap d'or; les diacres, en dalmatiques ruisselantes de brode- , ries, portant sur leur poitrine les livres d'Epîtres et d'Evangiles reliés en argent; puis un long état-major de prêtres vieux , jeunes , de toute couleur, de toute mine, les mains collées sur leurs deux paumes, et les lèvres mouvantes : j'aime à m'imaginer qu'ils priaient. Puis enfin le curé , l'homme que je voulais \oir, homme du monde s'il en fut , frais et
let et lisse comme un prieur de religieuses, l'abbé Olivier, curé de Saint-Pierre de Cliaillot avant de l'être de Saint-Rocli, le plus aimable et surtout le plus habile des curés, qui, bénissant un jour de Fête-Dieu les reposoirs de sa petite paroisse , trouva moyen d'inviter un ami à déjeûner et de lui faire le menu du festin entre VAdjutorium et le Benedicat. Derrière le curé venait la troupe laïque des marguilliers, vrais corbeaux des pieds à la tête ; et les bedeaux fermaient la marche en habit à la française et jabot , la chaîne au cou, l'épée au côté, comme des huissiers de ministre.
La procession fit silencieusement le tour de l'église, tandis que l'orgue immense lançait aux voûtes retentissantes une magnifique marche militaire.
Elle rentra comme elle était sortie, muette et paisible. Chacun prit place. L'organiste ac-
compagnateur s'assit à son clavier; les chantres s'élagorcnt devant le lutrin. Il se fit partout cette suspension qui vous serre la poitrine entre le premier coup d'œil du puissant Habeneck à son orchestre et le dernier signe de
son archet Alors l'officiant, vieillard à la
tête vénérable et sacrée, s'isolant le plus possible de ce qui l'entourait, dit tout bas : Introibo ad al lare Del, et cinquante voix commencèrent la plus délicieuse musique que j'aie entendue de ma vie.
Alors vous eussiez vu tout autour de vous les visages pâlir, les yeux devenir fixes, les têtes se lever instinctivement vers le ciel, tant était formidable le torrent d'harmonie qui venait de surgir tout-à-coup. Aux voix puissantes, aux voix de tonnerre des chantres que j'avais vu passer, hommes à la poitrine de fer, aux poumons d'acier, se mariaient les voix argentines des enfans de chœur , aiguës et claires
comme des fifres. A. travers cette magnifique alliance de sons humains, perçaient les cris terribles et sinistres des trombones, et l'orgue d'accompagnement, et les contre-basses frémissantes soutenaient cette tempête de musique... Et puis tout cela se taisait, parce que derrière nous s'était levé l'orgue-géanl du portail, et que sa voix mugissante comme un grand peuple voulait à son tour dire le chant sacré. Les femmes ne bougeaient plus, elles ne regardaient plus les chipeaux de leurs voisines; elles baissaient la tête, épouvantées comme si les impétueuses clameurs de l'orgue leur eussent fait craindre la chute du temple. De temps en temps elles essayaient , toutes tremblantes, un regard derrière elles, et revenaient tranquillisées fixer leurs yeux au livre de maroquin doré qu'elles tenaient ouvert toujours à la même page. Les hommes semblaient engloutis sous celte musique énorme,
ils baltaicnt du pied la mesure comme ù l'Opéra, et la plus jolie femme, en passant près d'eux, eût à peine obtenu quelque signe d'attention.
Au Kyrie succéda le Gloria in excelsis. Ensuite vint le Credo , œuvre sublime, admirable oratorio où se croisent et se confondent vingt chants différens^ vingt chefs-d'œuvre d'opposition. C'est une musique étrange , magique , visiblement tombée du ciel dans l'âme du compositeur; la vie du Christ y est étudiée, suivie , traduite avec une poésie ravissante» Non, les anges ne chantent pas plus divinement les louanges du fils de Dieu ! ils n'ont pas d'accords plus déchirans pour raconter ses souffrances et sa mort, pas d'élans plus victorieux pour exprimer son triomphe ; ils ne proclament point son éternelle puissance avec plus de majesté!
L'endroit de l'église où j'étais alors conve- 11. 12
naît parfaitement à Taudition de cette première partie du concert religieux. Debout au milieu de la nef, je me plongeais à l'aise dans les profondeurs du sanctuaire, et la misérable sculpture de Falconnet m'apparaissait de loin presque belle, presque poétique à travers les splendeurs du maître-autel. Il y avait entre cette Gloire de pierre et moi une illusion de cierges allumés, une odorante fumée bleue d'encens qui la revêtaient d'une incertitude mystérieuse, d'une sorte de mobilité aérienne. Mon imagination, exaltée par la musique , agrandissait les voûtes trop surbaissées du temple, elle changeait ses lourds piliers carrés comme des piédestaux en élégans faisceaux de colonnettes élancées, elle sculptait ses voussures arides en gracieux pendentifs. Alors mes regards quittant ces hauteurs figurées, trouvaient l'homme plus petit, plus humble, plus à genoux sur le pavé du gigantesque édifice,
et maintenant que j'avais élargi l'espace, j'apercevais au dessus de l'homme, au dessus du temple quelque chose do tout puissant et d'éternel, j'apercevais Dieu. Oui, Dieu était là pour moi, écoutant avec complaisance chanter l'histoire et les mérites de son prophète , de son fils , et l'artifice théâtral du curé de Saint- Roch me semblait utile et louable , son désir d'écraser la concurrence de Saint-Eustache était justifié à mes yeux, puisque cette ostentation mondaine, cette jalousie de commerçant pouvaient concentrer dans une préoccupation presque religieuse, presque digne d'une église et d'un Dieu , les esprits distraits et indévots de la multitude assemblée.
Mais l'admirable ordonnance du concert me fit prévoir que bientôt j'allais me trouver contraint et mal placé parmi tout ce monde déjà fatigué d'attention, et bâillant à force de se recueillir. Je pensai que le compositeur
avait gardé toutes les douleurs de son ame pour chanter la Consécration ; or, pouvaisje, avide d'émotions complètes et pures comme je suis, pouvais-je rester là , entouré d'hommes qui tiraient leur montre à chaque instant, de femmes pour lesquelles l'heure des Tuileries était venue ? Non. Tandis que la voix tremblante du vieil officiant prononçait la touchante formule de l'Élévation, je m'ôtai de la foule, je quittai la nef, et, remontant le bas -côté à gauche, j'allai m'enfoncer dans la chapelle du Calvaire, où j'attendis.
J'étais presque seul sous cette caverne humide et sombre : il n'y avait là que deux femmes en grand denil et un jeune enfant , famille agenouillée qui priait sans doute pour son chef mort. Les deux femmes étaient immobiles dans leur douleur ; l'enfant, assis sur ses talons, jouait avec la paille de sa chaise. Debout , derrière eux , appuyé contre un pi-
lier , je contemplais avec attendrissement ce groupe digne de Finck, quand le coup de sonnette du Sanctus se fit entendre. Un frisson précurseur me parcourut les épaules, et la trompette à piston , la trompette de M. Dufresne , s'élança toute seule dans Tespace. Je renonce à peindre ce que fit naître en moi d'émotions saisissantes ce motif si lugubre et si doux pleuré, c'est le mot, par l'instrument le plus admirablement fait pour habiter les voûtes d'une église. Les cinquante voix d'hommes , si belles de justesse et d'ensemble, le tonnerre de l'orgue, les pompes de l'orchestre , tout avait disparu , tout était oublié. Les sons miraculeux de la trompette me semblaient, par un phénomène d'acoustique , venir d'en haut; et quand le motif fut achevé, la trompette recommença , deux trombones et deux cors l'accompagnaient, et les voix limpides desenfans de chœur s'écrièrent : 0 saliUaris lios-
tia! Alors jejsenlis mes genoux fléchir, je pliai mon corps en deux^ j'avais peur, j'étais écrasé, terrassé; il y avait dans ma tête un écho pour cette mélancolique oraison; les pleurs de l'inimitable instrument me secouaient le cœur ; alors je crus voir s'agiter la statuaire de l'au-stel, la bleuâtre lueur de la niche s'assombrit, la tête de marbre du Christ crucifié s'anima , j'entendis le Sauveur répéter sa dernière prière , prière de pardon pour ses bourreaux , prière qui prouve qu'il était Dieu quand U mourut. Et lorsque les chants eurent cessé, lorsque les coups de canon de l'orgue m'eurent arraché à cette admiration extatique , j'étais baigné de sueur , j'étais étonné , treni-» blant , j'osais regarder à peine... Et pourtant le groupe était toujours à genoux au pied du calvaire en pierre, de l'immobile crucifix en pierre, à genoux contre le tombeau de marbre d'où sort de la fumée de marbre!
La messe était finie. Je fis le tour de Téglise en m'arretant devant les douze Stations-Passionnaires de M. Deseine , suite de bas-reliefs mesquins qui vont de chapelle en chapelle finir par un groupe absurde au fond d'une grotte en Irompe-l'œil , et je sortis après avoir salué au dessus du bénitier l'épitaphe de marbre du grand Corneille , et dans une chapelle tumulaire le buste de Lenôtre , perdu parmi les aristocratiques cénotaphes des Maupertuis, des Créqui, des d'Harcourt et des Lorraine. Le mausolée de Tabbé de l'Épée , cette belle et touchante chose , mélange heureux de toute noblesse et de toute grâce, n'était pas encore sorti des courageuses mains de notre ami Préault,
Jules ne m'avait point suivi dans la chapelle du Calvaire, et je le ciierchai vainement par l'église quand il fut l'heure de la quitter.
Pensant que l'ennui l'avait chassé , car la pompe qui venait de finir avait été d'une magnifique longueur, je m*en allais tout seul par
la porte de la rue Saint-Roch, entrée discrète, escalier dérobé que prennent les dévots honteux, quand je l'aperçus, le dos à la rampe et chapeau bas , regardant défiler une à une les blanches pensionnaires que nous avions vues à la procession entourer de leur escorte virginale la sainte bannière de la mère de Dieu.
Je tâchai , à très grand peine , de me faire jour jusqu'à lui dans cette foule étroitement prise sur des marches où chaque pied qui descendait allait heurter et meurtrir le talon d'un autre pied. Je lui fis signe, je l'appelai même... Rien. Le pauvre garçon n'entendait plus , il ne savait plus, il ne songeait plus, il était ébloui, il était changé en statue. La plus belle des pensionnaires , celle qui , tout-à-l'heure , orgueilleuse de son bonheur, marchait seule parmi ses compagnes , à l'ombre des plis du pieux oriflamme, la plus belle, la reine, venait de lever son voile , et Jules , qui dès le
commencement avait deviné sa beauté toute puissante, Jules, qui depuis lors s'était tenu agenouillé contre la grille de la chapelle où priait la troupe charmante des jeunes filles , étudiant la moindre pose, dévorant le moindre geste de celle qui, déjà, inconnue, voilée, le tenait sous Tempire de ses invisibles grâces , Jules était là, immobile , frappé , stupide , comme sî quelqu'ange de Slodtz eût pris vie et fût descendu de l'autel à ses yeux. Il était beau ainsi , dans sa pure et naïve admiration, bien fait, tout jeune, les yeux brillans et flamboyans de tous les feux de son âme. Les compagnes de la belle pensionnaire l'eurent remarqué bien vite , et je vis qu'elles s'avertissaient en se le montrant du coude. Cependant il gênait le passage , planté , cloué là comme un terme; à chaque instant on le coudoyait, on le bousculait, on lui marchait sur les pieds, on lui criait de prendre garde , on le
traitait d'imbécile ; il ne bougeait pas , et les jeunes filles riaient en croisant leurs regards entre leurs compagnes et lui. Bien plus , la Yoix secrète , qui toujours avertit les femmes en pareil cas, s'était fait entendre au cœur de la belle pensionnaire , et je vis , à plusieurs reprises, ses yeux se détacher timidement du livre de cantiques qu'elle tenait encore ouvert dans ses deux mains; et chaque fois qu'ils retournaient s'y placer, une rougeur charmante animait les joues de la demoiselle ; une émotion, qui, je crois, tenait du plaisir bien plus que de l'effroi, la faisait palpiter et se tromper d'antienne ou de couplet.
Enfin la foule s'écoula , et avec elle la gracieuse phalange des jeunes filles. Je crus que j'allais rentrer en possession de mon Jules ; mais point : il me dit adieu et se mit à courir pour rejoindre le pensionnat qui s'en allait en fiacre. Je le laissai aller, moi... Plût à Dieu ,
mes amis, que je l'eusse retenu!... Mais bah! tenez , je ne \eux point vous dire cette histoire! elle est trop triste
Frédéric voulut se taire ; mais les autres le pressèrent de continuer. C'était commencé... Et d'ailleurs que faire sur ce bateau? Il but un verre de grog et reprit.
— Je vous cacherai le nom de famille de la pensionnaire que suivit Jules. Appelons-la Pauline. C'était la fille d'un des médecins les plus distingués de Paris. Élevée depuis l'âge de huit ans dans le célèbre pensionnat de madame Biot, elle ne devait en sortir que pour se marier, et ce terme approchait. Un employé au ministère des finances, M. Reynaud , était son fiancé. Cette faveur , si digne d'envie pour tous ceux qui connaissaient l'aimable Pauline , tenait aux liens d'une vieille amitié, née de services réciproques entre le père de la jeune fille et celui de M. Reynaud. D'ail-
leurs Reynaud était très amoureux de Pauline, et les parens de celle ci ne voyaient pas de raison pour que leur fille ne fiit point amoureuse de Reynaud; on avait donc jugé tout-à fait inutile de la consulter à cet égard. La dignité des pères de famille les empêche généralement de descendre à de pareilles démarches.
Pour que vous n'alliez pas tout d'abord, cependant, considérer lajolie pensionnaire comme une victime de la Parenté , je dois vous dire que Pauline attendait sans frayeur le moment de devenir madame Reynaud. Elle n'avait vu son futur que rarement, aux quatre grandes fêtes de l'année, aux fêtes patronales des deux familles, un peu durant les vacances ; et si rien qui ressemblât à de l'amour n'était résulté pour elle de ces rencontres à longs intervalles , rien de fâcheux non plus, rien de répugnant n'accompagnait en son ame l'idée d'un mariage avec l'employé. Pauline était comme les jeunes filles
qui s'ennuient en pension , et toutes s*y ennuient, à ce qu'on dit. Depuis deux ans, elle avait assisté peut-être à vingt noces, vingt noces de ses camarades , et chaque fois elle s'était prise à rêver, à se dire: qu'elle est heureuse! en soupirant , en désirant que son tour vînt aussi. Ce qu'elle trouvait de souhaitable , de séduisant, d'enchanteur dans un mariage, ce n'était pas le changement d'état, la rupture de ses ennuyeuses chaînes de pensionnaire , le passage d'une étroite et mesquine cellule ou d'un tumultueux dortoir , aux pompes d'un riche appartement, aux délices d'une grande chambre à coucher ; non , c'était une belle noce comme celles-là , faite exprès pour elle , une grand'mcsse au chœur, avec de grands cierges et des carreaux de velours , des voitures avec les cochers en gants blancs et le bouquet au côté; c'était la terrible et sublime musique de l'orgue; c'était l'exhortalion du
loi
prôtrc, c'était d'être appelée madame par les pauvres au sortir de l'église; c'était le bal , le bal harmonieux et splendide avec une demoiselle d'honneur! C'était surtout la superbe toilette de ce jour-là , toilette mystérieuse et sacrée , la robe de noces , ce précieux bijou de nos ancêtres, qu'on se léguait de mère en fille pendant six générations ; c'était d'être habillée de soie blanche des pieds à la tête, et, plus belle que le jour de sa première communion , d'entendre un doux murmure de voix se mêler tout à l'entour au bruissement de sa robe, d'être saluée par tout le monde qui se range quand on passe, et qui s'écrie en souriant d'admiration : — Oh! la jolie mariée! oh! la belle mariée !
Oui, la pauvre enfant voyait dans le mariage une robe de noces , un cachemire de l'Inde et des diamans ! Elle y voyait une journée ravissante de fatigue et de fêtes, et pas autre chose.
Elle se fiait à ses parens pour son avenir ; l'idée de pouvoir être un jour moins heureuse qu'elle ne l'était lui semblait une folle idée.
Pourtant, huit jours avant cette fête de l'Assomption , son père était venu la chercher au pensionnat, pour lui annoncer que les bans allaient être publiés. Dans la semaine , elle avait reçu la visite d'une couturière célèbre; et tous les matins déjà ses compagnes la félicitaient en pleurant. Ces préludes d'une séparation prochaine , d'une rupture imminente avec toutes ses amitiés d'enfant, ce présent qu'on allait détruire au profit d'un avenir inconnu, avaient jeté malgré elle quelque chose de grave et de triste à travers l'innocence de ses pensées de vierge... Une fois ou deux la poignante sensation du doute l'avait saisie 5 elle s'était dit , incertaine et tremblante : — Mais, serai-je heureuse avec ce monsieur ? Au fait, je ne le connais pas bien!
Puis les apprêts de la fêle sacrée, les guirlandes , les broderies, la musique, l'avaient encore une fois rendue à son insouciance bienheureuse, à ses pures joies de petite fille. Toute cette matinée de Saint-Rocii avait été charmante pour elle : c'était presque beau comme une noce, sans le souci du lendemain, sans les terreurs de l'avenir. Jamais la vie ne s'était présentée à Pauline plus sereine, plus amie, quand tout-à-coup ce jeune homme lui apparut, la regarda, la suivit.. . la troubla!
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Le jeune homme aussi était insouciant et fou, la veille de ce jour fatal ! Tranquille dans son étude de notaire, à la place des Victoires, riche de ses \ingt ans, de sa belle figure , et d'une pension de deux mille francs que lui faisait son père , Jules Decourcclle eût défié le monde de lui ôter une heure de sommeil
ou d'appétit. Le jeune clerc dépensait gaîment sa \ie dans un travail macliinal , largement vengé par de joyeux dîners qu'animaient les grisettes et le vin de Champagne. L'Ermitage de Montmartre , cette Chaumière du calicot, avait en lui un fidèle habitué, danseur intrépide et galant , chéri , adoré des lingères et des modistes. C'était pour flâner et se moquer qu'il avait ce jour-là quitté l'élude poudreuse de son patron 5 il allait droit devant luij sans savoir où , heureux d'un habit bien fait, fier du talent de sa blanchisseuse, faisant des mines aux jolies femmes , riant aux nez des vieilles ; lorsqu'en passant devant ma porte Fenvie lui vint d'entrer me voir et de me dire ce qu'il avait lu dans le journal touchant Saint- Roch, Dufresne et sa trompette ; lorsqu'il me prit et m'emmena ; lorsqu'il vit enfin passer la procession , la bannière , et celle qui portait la bannière.
A cinq heures, ses amis les clercs l'attendaient pour dîner; une \euve de général vint le soir à l'Ermitage exprès pour lui : il ne dîna point, il n'alla point à l'Ermitage. Et quand à minuit les autres rentrèrent , ils le trouvèrent couché depuis neuf heures ; et jusqu'à neuf heures il s'était promené dans la rue de la Sourdière, espérant toujours revoir encore une fois celle qu'il avait guettée par tout Saint -Roch après la procession, et dans les rues, derrière les voitures , éclaboussé, heurté , menacé, insulté, jusqu'à la porte du pensionnat.
Un matin , tristement assis sur son lit , le pauvre Jules résumait en philosophe l'utile emploi de son temps depuis le jour de l'Assomption. 11 comptait et repassait, une à une 5 vingt journées dépensées à la poursuite de son insaisissable chimère , vingt longues journées de fièvre et de frénésie, qui n'avaient amené rien de bon; car était-ce quelque chose
que deux ou trois apparitions de la jolie pensionnaire, rapides commelacliute d'une feuille, comme le vol d'un oiseau? Remarque dans ses interminables factions par le portier, qui se mettait souvent toute une heure à la porte pour rire de lui avec sa femme, il avait bien osé, un beau jour, venir droit à eux et leur bâtir une fable absurde, pour savoir le nom de la belle vierge , l'adresse de ses parens , et les moyens de lui écrire, et mille folies semblables; mais à ses romanesques histoires d'écolier, l'incorruptible concierge avait répondu par une menace du commissaire. La veille encore, il était revenu à la charge, multipliant les moyens de corruption: la portière, plus abordable et plus tendre que son mari, se trouvait seule dans la loge. La bonne femme l'avait long-temps écouté avec intérêt , avait reçu son argent avec larmes, et puis avait fini par lui dire que mademoiselle Pauline n'était
plus à la pension , et qu'on allait la marier d'un jour à l'autre.
Une lettre foudroyante de son père, qu'il avait trouvée le soir en rentrant, lui annonçait l'intention bien arrêtée de lui couper les vivres s'il ne changeait pas de conduite. Le notaire s'était plaint de ne plus Yoir Jules qu'une heure à peine en huit jours.
Cela faisait deux pénibles nouvelles !
Il se tenait ainsi donc, la tête serrée dans ses deux mains, quand un jeune homme en toilette de bal vint tomber iuipétueusement au milieu de sa petite chambre^ en riant aux éclats de le voir en si piteuse posture.
C'était un ami de collège, Alphonse G*^^, une mauvaise tête comme lui.
— Ah mon dieu! dit-il, comme te voilà maigre et hâve, mon pauVrc Jules! Est-ce que lu serais malade ?
— Oui, répondit Jules d'une voix sourde.
— Diable ! Eh bien ! qii'csl-ce que lu as ? Veux-tu que je sois ton niédeein ?... ïu hausses les épaules? Voyons, où as-tu mal?
Jules montra son cœur, en faisant un grand soupir.
^- Tu es amoureux? Pauvre garçon! C'est donc pour cela que depuis trois semaines nous n'avons pas entendu parler de toi? Amoureux! et de qui donc, grand Dieu ?
Jules répondit aux questions d'Alphonse en termes généraux. 11 n'osai: lui confier son secret; il ne l'aurait confié à personne. Il avait trop peur qu'on se moquât de lui. Cependant, pressé par Alphonse, et voulant donner une excuse plausible à son changement de vie, il trouva très spirituel de faire entendre qu'une jeune personne le favorisait à l'insu de ses parens , et lui donnait des rendez-vous, le jour, chez une complaisante amie, lorsque tout-à-coup le père de la jeune fille, soupçon-
nant peut-être leur intrigue, s'était hâté de la marier. — Yoilà , dit Jules en terminant sa mensongère narration , \oilà le motif de mon chagrin. Je l'aime à en mourir; elle m'aime aussi de toute son ame , et nous sommes séparés !î Et l'affreux calcul de ses parens l'a livrée comme une froide marchandise à l'homme qu'elle déteste le plus au monde.... Juge si je suis malheureux!!
— Bah ! ce n'est rien , reprît Alphonse. Je croyais, moi, que ta belle était morte ou infidèle. Si elle n'est que mariée, sois tranquille, nous viendrons à bout de te la ravoir. Allons , allons! Et puisque te voilà libre et triste, je l'emmène à la noce avec moi.
— A la noce? dit Jules avec amertume.
— Eh bien! oui, à la noce ! cela te distraira. Viens.
— A la noce de qui ?
— A la noce de ma sœur, monsieur! Tu ne
la connais pas, loi! Elle est jolie comme un amour, seize ans, blonde , des yeux d'ange...
— Comme elle!
— Comme e/Zc? je l'en souhaite! Il n'y a pas deux femmes comme ma sœur à Paris.
— Ah bah !
— Comment, ah bah?
— Je te dis qu'il est impossible...
— De quoi?
— Tu ne l'as pas vue, ainsi!
— Et ma sœur, l'as-tu vue?
— Laisse-moi donc tranquille!
— Je te dis que tu es fou !
— Je te dis que non, moi!... Enfin, nous verrons... Comment s'appelle ton beau-frère ?
— M. Reynaud.
— Je ne l'ai jamais vu ?
— Non. Ah ça! c'est convenu, n'est-ce pas? Tu vas l'habiller. Moi, je vais à quatre pas d'ici, ruedelaSourdière, chercher deux demoi-
selles à la pension Biot. Trouve-toi à Saint- Roch à onze heures précises.
Saint-Roch! la rue de la Sourdière ! la pension Biot! Ces mots faillirent arracher à Jules le secret qu'il venait tout-à-l'heure de si bien déguiser. Il se contint pourtant; la crainte de voir rire Alphonse l'emporta sur la délicieuse consolation de confier ses peines. Il promit d'être exact à l'heure.
Il fut exact, en effet , car il arriva dans l'église long-temps avant les deux familles. Rester là, attendre là, lui faisait mal. Il trouvait à chaque pas un souvenir brûlant 5 mille rapprochemens sinistres se heurtaient dans son cerveau malade; à tout moment il lui semblait voir passer, entre les piliers massifs et carrés de la nef, l'ombre de sa bien-aiméc Pauline, avec sa robe blanche, sa ceinture bleue, et ses roses sur la tète. Il regarda Tautel paré pour le mariage de la sœur d'Alphonse; il
se mita pleurer de jalousie, à se dire : — Elle aussi, peut-ôtre, à celte heure, on la marie quelque part ! — Et puis il sortit du temple comme un fou.
Au bout d'une heure il revint. Tout le monde y était. Alphonse l'aperçut bien vite ; il le prit par la main, et lui montrant avec un sourire les deux mariés agenouillés devant l'autel, il présenta Jules à son père, en l'appelant le plus cher de ses amis du collège Louis-le-Grand. M. G*^*, heureux comme sont tous les pères en pareil cas , confirma Irès-aflectueusement l'invitation faite par son fils.
On conduisit Jules jusqu'à une chaise dans la quatrième ou cinquième rangée derrière les époux; car il y avait beaucoup de monde à ce mariage. Il s'assit, ci tout aussitôt se replongea dans ses tristes pensées, baissant le front, oubliant tout pour ne songer qu'à
Pauline, à ce céleste météore qu'il ne devait plus jamais revoir sans cloute... Tout-à-coup, iroilà qu'il se fait un grand mouvement autour de lui ! Alphonse se penche à son oreille et lui dit : — Tu es un des plus jeunes, c'est à toi qu'appartient l'honneur de tenir le poêle sur la tête de ma sœur!...
En ce moment les prêtres chantaient : Be^ nedlxerunt Dominum Raguel et Anna,
Jules obéit machinalement à l'appel de son ami; il se lève et marche à travers les chaises, sans savoir ce qui lui secoue si violemment le cœur dans la poitrine ; il saisit de ses deux mains tremblantes un bout du lourd damas chargé d'or... La mariée tourne à demi sa tête voilée de tulle et de fleurs, pour donner un sourire de remercîment à son parrain... Elle le voit ; elle pâlit, et serre, à le déchirer , l'appui de velours de son prie-dieu. Le malheureux l'a vue aussi 5 il pousse un cri sauvage; le poêle
lui échappe; il tombe inanimé sur le marbre du chœur, tandis que l'orgue, plein d'allégresse, jette aux voûtes harmonieuses un motet de Cherubini.
Heureusement, le marié ni personne n'avaient vu ce terrible échange de regards. On emporta Jules évanoui. L'émotion de Pauline s'expliquait facilement par le fait en lui-même, et la cérémonie, un moment interrompue, s'acheva, pleine de dignité, en dépit des interprétations malignes qu'il plut à quelques mauvaises langues de se communiquer tout bas.
Alphonse, désolé, reconduisit Jules à son hôtel , en expliquant à deux médecins qui les accompagnaient comment les amoureuses blessures de son jeune ami , ravivées par ce spectacle de bonheur, avaient pu causer un évanouissement. 11 s'accusait à ce propos de maladresse et d'une coupable étourderie.
Jules reprit ses sens avant d'arriver à son logement. La présence d'Alphonse arrêta l'expression d'un désespoir qu'il n'aurait pu contenir devant tout autre. Il dit qu'il se trouvait mieux, fit ses excuses, et remonta chez lui en promettant au frère de Pauline de le rejoindre à dîner.
Je le vis alors. Une démarche qu'il m'avait prié de faire auprès de son patron si justement et si dangereusement irrité , m'amenait chez lui au moment même où il rentrait. Il me fit peur, le pauvre enfant. Il se jeta dans mes bras, et je sentis sa fièvre qui me brûlait. Il me raconta tout.
Quand il m'eut , en rougissant , avoué son mensonge du matin , je fus bien plus effrayé. J'entrevis des conséquences terribles à cette fraude d'une espèce beaucoup trop commune, hélas! dans les vantcrics de jeunes gens. Que de saintes réputations immolées , que d'ex-
qiiises puretés ollerles ainsi à notre dévorante faim de scandale , aux immondes étreintes de notre méchanceté lui mai ne, parce que des fats ou des fous ont eu besoin d'expliquer la faligue de leur face tiraillée par la débauche, ou de donner un corps aux solitaires rêves de leur imagination d'écoliers ! C'est horrible ce que nou5 faisons des femmes, mes amis ! C'est infâme que de penser comment vous, comment moi, nous avons entendu appeler et traiter de nobles créatures coupables envers ceux qui les insultaient du simple crime d'avoir été vertueuses , d'avoir résisté! Oli ! que nous
sommes lâches et qu'elles sont à plaindre , mon dieu !
Je fis tout au monde pour décider Jules à ne point aller au banquet, à rester chez lui, à venir chez moi. Je lui offris de l'emmener à la campagne, à Rouen, où il voudrait. Rien ne l'ébranla.
— Il faut, me dit-il, que je boive mon malheur jusqu'à la lie. Ce sera la punition de mon mensonge, si \ous voulez; mais on ne m'en ôtera rien. J'irai m'asseoir au milieu de leurs joies... Je la verrai tout ce soir encore. Et demain... j'irai tout avouer à Alphonse; nous nous battrons, s'il le veut. . . Et puis, si je ne suis pas mort , je m'en retournerai chez mon père... Peut-être je me ferai soldat. Laissezmoi aller. J'ai promis : je veux tenir parole. Elle me prendrait pour un homme sans courage!
Et il tint parole. A six heures du soir, on le vit arriver comme les autres au Cadran- Bleu, boulevard du Temple, vous savez. Il venait là comme on va se battre quand on sait être moins fort que son adversaire. Il avait d'abord sacrifié sa vie, sûr que toutes ses folles espérances d'amour étaient perdues , ne sachant rien de ce qu'il allait faire, prêt à tout
sans avoir rien prévu. Il repoussait l'avenir avec épouvante; il voulait seulement revoir encore un peu cette Pauline si belle, reconrimencer son rêve angélirjue, et ne plus s'éveiller après que pour mourir. Il partit tout fier de lui, s'imaginant qu'il était calme et froid; mais ceux qui le virent passer sur le boulevard durent avoir peur; on eut dit un homme enterré avec ses habits de fête et qui serait sorti de son tombeau !
Reçu par Alphonse à la porte de la salle du banquet , il fut pendant dix minutes l'intéressant objet de l'empressement des deux familles réunies. Il eut assez de force pour saluer la mariée avec cette indifférence polie dans laquelle on moule les complimens de mariage, et puis les* parens le firent asseoir à table à côté du frère et vis-à-vis de la sœur.
La fièvre et ses dévorantes agitations lui servirent comme de passeport jusqu'au milieu 11. 14
du dîner. Mais insensiblement cette moitié d'ivresse à laquelle chacun cédait, la plaisante influence de tous ces \ins fumeux, de tous ces rires, de tous les propos piquans, malins ou stupides, qui passaient et tournaient autour de lui, l'envahirent comme les autres. Il fut heureux un grand quart d'heure , parce qu'il put sans contrainte attacher ses yeux sur Pauline, qui , rassurée par son apparence si tranquille, ne détournait plus son regard de lui , et croyait pouvoir , ainsi que tout le monde , attribuer l'accident de la messe à quelque comparaison douloureuse. Certes, elle n'avait point oublié la rencontre mystérieuse de ce jeune homme, et sa poursuite obstinée du jour de l'Assomption. En le revoyant le jour de son mariage, elle avait senti s'ébranler une seconde fois sa conviction d'etie heureuse avec M. Reynaud. Mais la tempête qui grondait au cœur de Jules ne retentissait que bien fiiiblement au cœur de
Pauline, et la pauvre femme était loin de penser que les ravages terribles écrits sur cette physionomie si jeune et pourtant si flétrie fussent son ouvrage.
Le dessert \int, et avec lui un redoublement de joie. Alors quelqu'un de la société proposa de faire chanter la mariée; et la mariée consentit sans se faire prier, car elle était musicienne pleine de voix, d'ame et de goût. Elle chanta donc une romance dont son mari avait fait les paroles. C'était tout simple, cela. Mais alors aussi le misérable Jules retomba du ciel en enfer; il sentit ses cheveux se dresser, son cœur se déchirer sous des griffes ardentes; il devint fou, tout-à-fait fou... Et quand, après la romance de Pauline, il eut le malheur de voir s'enflammer les regards de l'heureux Reynaud, que l'amour et l'orgueil enivraient, l'ami d'Alphonse saisit convulsivement le bras de son ami l'œil ù\e , le doigt tendu,
il lui montra cette figure rayonnante, et lui dit avec une voix creuse qui râlait et s'étranglait à chaque parole : — Vois donc!... vois donc comme il a l'air stupide!... Vois donc comme c'est une ignoble brute sans cœur et sansame!... Vois son œil qui roule et s'élance,
plein de luxure et de volupté brutale! Et
c'est à lui qu'on va livrer cet ange!... à lui... ma Pauline!... à lui, le plus bel ouvrage de Dieu ! A cet homme si lourd et si salement heureux , on va donner l'ange qui m'a tué, qui m'a brisé le cœur, qui déchire ma vie page à page, lambeau par lambeau... H va l'avoir, lui! elle sera sa proie tout-à-l' heure , à lui , à cet ivrogne plein de viandes et de vin! Et moi? Qu'est-ce donc qu'ils me donneront en échange, dis?... Oh! mais, n'est-ce pas, Alphonse, toi qui es un honnête homme ! n'est-ce pas , mon ami, mon frère, qu'il faut être bien atroce, qu'il faut être bien affreux pour sacrifier ainsi une
femme?... Oui, ris, imbécille, ris!... tu crois qu'elle t'aimera? Ah! aii! dis donc, Alpiionse, il croit que sa femme l'aimera!
Et Jules parlait toujours, sans voir que tout ce monde assis semblait n'avoir plus qu'un seul œil, et que cet œil était fixé sur lui; il parlait toujours sans entendre qu'autour de lui régnait un effroyable silence. Il cessa de parler enfin , parce que deux hommes venaient de l'arracher violemment de son siège , parce qu'à sa droite il vit Alphonse, à sa gauche Reynaud, qui se mordaient les lèvres et grinçaient des dents; il revint à lui parce qu'Alphonse lui dit, avec un accent qui bouleversa tout son être : — c'était donc de ma sœur que vous me parliez ce malin? — parce qu'il sentit la main de Reynaud , ivre et furieux , s'enfoncer dans sa poitrine, armée d'un couteau; parce que Pauline, la malheureuse Pauline, vint se jeter mourante au milieu des trois hommes, et tom-
ber aux pieds de Jules, couverte du sang de Jules , qui rougissait la robe de noces de Pauline!
Le narrateur s'interrompit. Nous frémissions tous.
— C'est la vérité , mes amis , dit alors Eugène Artaud. J'assistais à ce terrible festin, moi , messieurs. J'étais le chef de clinique du père G^^"^, à l'iiôpital de la Charité. J'ai tout \u; c'est bien cela... Mais j'ignorais comme tout le monde que le jeune homme eût menti Puisque tu sais le reste, Frédéric,
achève-nous-le?
— Ce récit me fatigue horriblement, dit notre bon camarade... laissez-moi sortir un moment.
Il alla faire un tour sur le pont , et puis il revint.
— C'était il y a trois ans, reprit-il, le premier Janvier, le jour des étrennes
— Le jour des étrennes, c'est le jour de l'an, hein? Quand donc que ça sera le jour de l'an, Monsieur? demanda l'enfant du \ieux second, qui écoutait tout cornme s'il eût tout compris.
■ — Dans six mois, mon amour, répondit Frédéric en souriant.
— C'est-il bien long, six mois?
— C'est long pour toi , mon joyeux enfant, si pressé de \ivre; c'est court pour nous déjà, n'est-ce pas, mes amis?... Doux âge de l'enfance, que Yous avez vite passé!... Vous souvenez-vous encore de ce temps-là, vous?... Le jour de l'an, quand il revient, vous fait-il battre le cœur comme à moi ?. . . Nous le voyons fatigant, triste et bête, à présent, ce jour autrefois si plein pour nous d'émotions, de surprises, de peurs, de caresses et de bonbons. Puisque notre histoire nous y ramène, parlons-en un peu, voulez-vous?...
— Tout ce que tu voudras , mon ami.
— Immédiatement derrière ou devant le philosophe, quel qu'il soit, vous trouverez toujours une sorte de savant qu'on pourrait appeler le manœuvre, homme fort curieux dans sa vani-
tciisc bonne foi, et qui passe ordinairement sa vie à rassennbler cl à broyer des matériaux pour les autres. Les faiseurs de statistique , les ramavSseurs de chiffres, soigneuses macliinés à supputation , me semblent appartenir à cette variété non réfléchissante de l'espèce scientifique. Parmi ces respectables arithméticiens, nous en voyons, vous savez, qui, après de longs et pénibles calculs, sont parvenus à étabbr la moyenne du chiffre que coûte, année commune, à la seule population de Paris, la vieille et despotique manie des étrennes. Ce chiffre est de douze millions, quelquefois plus, quelquefois moins. Pour nous, qui, tous les ans, pouvons observer l'exaspération de vie qui remue, pendant le mois de décembre^ l'innombrable fabrique parisienne, une telle évaluation, tout énorme qu'elle semble, n'a vraiment rien que de fort modeste. Savez -vous bien que, pendant ce mois-là, il y a la moitié des ouvriers
de Paris qui ne se couchent plus? Pendant ce mois, dans toutes les boutiques de la \illej marchands et commis font des journées do vingt heures et dînent debout, quand ils dînent ; pendant ce mois , la Caisse d'Épargnes se vide et le Mont-de-Piété s'emplît: tout cela pour faire, pour vendre et pour acheter des étrennes. On a tout dit, n'est-il pas vrai, sur la lutte jalouse et magnifique qui s'engage à cette époque entre les marchands parisiens, sur la profusion de lumières, et de glaces, et d'or , dont les magasins resplendissent, sur l'incompréhensible production de tant déjeunes femmes, toutes suaves et toutes belles, charmantes magiciennes apparues tout-àcoup au milieu des (leurs du comptoir pour tenler, pour séduire, pour ruiner le galant acheteur de ces jours-là? Assez de plumes intéressées ou courtoises ont tracé à cet égard l'ilinérairc du passant, et les fashionables ba-
zars de Bcrthcllemot, de Susse, de Iloussaye, de Duvclleroy, de Giroux, de Marquis, n'ont point droit, que je sache, d'accuser la presse d'iudiiïérencc ou d'ingralilude. Mais on n'a vu que le luxe, le luxe immense, parmi toule celte exhibition publique de décembre-, on n'a parlé que des riches boutiques où le chaland, qui descend de voiture en faisant le gros dos, trouve pour le recevoir un marchand en habit de prince , et pour le servir une main de femme aux doigts de neige et de rose, étincelante de diamans. On n'a pas pris garde à la misère qui se traîne humble et haillonneuse sur la route des voitures, à la porte des boutiques; ou si, quelques-uns l'ont aperçue, ils ont vile tourné la tête, pleins de mécontenlemenl, et d'ennui, et de colère peut-cire, contre cette misère fâcheuse et mal élevée qui se permet ainsi de troubler l'homme heureux dans ses imporlan-* les combinaisons du jour de l'an. Ils n'ont eu
d'éloquence que pour raconter les belles étrennes, les beaux albums, les bonbons qui valent leur poids d'argent, les poupées de cinq cents francs, les éventails de dix mille, et les bouquets de perles et les fleurs d'or, tous ces feuilletonistes illustres qui trouvent dans leurs complaisances de décembre de quoi faire les magnifiques le Premier Janvier. Ils ont vanté le riche au riche, l'électeur au député, le producteur vêtu de soie au consommateur vêtu de velours. Ils ont eu soin de dire que, le 30 décembre dernier, deux charrettes sont arrivées pleines à l'hôtel de la princesse B^^*. Ils ont gracieusement nommé les maisons célèbres où la noble étrangère avait fait remplir ces deux charrettes. Us ont écrit pour les leurs enfin, pour leurs amis, pour leurs protecteurs, pour leurs maîtres, gens précieux dont le sourire s'escompte, dont le remercîment vaut de l'or. Us ont utilement et logiquement fait, après
loiit; ot quand ils nous rient au nez, quand ils nous Lrailenl de dupes , nous autres qui faisons dilTéremment , je ne vois pas trop ce que nous aurions de solide à leur répondre.
A chacun ses sympathies, écoutez donc!
Tous les cœurs ne battent pas de môme : il y a des gens que les larmes attirent et émeuvent, il y en a d'autres qu'elles repoussent et qu'elles irritent. Toutes les organisations ne sont pas frappées semblablement par le môme fait; tel qui voit passer un bel équipage , ne songera qu'aux moyens les plus prompts d'en gagner un pareil, tel autre se demandera tout simplement combien il a fallu de piétons misérables pour donner une voiture à cet homme. On loue ceux qu'on aime , n'est-il pas vrai ? Eh bien, il y a des amitiés de hasard, des aniitiés qui s'achètent : et si le pauvre pouvait payer, ah! comme on le louerait aussi ! comme
on l'aimerait ! comme on lui ferait de superbes feuilletons!
Tenez , nous qui sommes des gens du peuple et du bas peuple, comme le disent si éloquemment, tous les jours, les procureurs du roi et leurs substituts, figurons-nous ce temps, toujours si boueux, de l'année. N'entrons pas plus que nos pauvres frères dans les tumultueuses galeries où la splendide industrie parisienne étale tant de chefs-d'œuvre, pendant les quinze jours qui précèdent et les quinze jours qui suivent celte fête , si singulièrement placée à la tête d'un aîmanach catholique, la Circoncision. Regardons ailleurs ; marchons avec l'ouvrier qui passe et non pas avec le financier qui roule; alors nous aurons à voir de pénibles choses , vraiment.
Suivez la ligne des boulevards , cette magnifique voie parisienne qui n'attend pour ressembler aux grandes rues de Londres que la
mort, malheureusement trop prochaine, du reste de ses beaux arbres. Parallèlement aux maisons, s'étend une maigre file de pauvres petites échoppes aux cloisons de toile, aux toits de planches, ou bien sans cloisons et sans toits, adossées aux lanternes porte-gaz qui leur prêtent le soir un peu de lumière. Voyez ! \oyez! c'est immense, ce qu'il y en a. A chacune d'elles se tiennent assises une ou deux femmes maigres et chétives, les pieds dans la paille boueuse du chemin, les mains tristement cachées sous le dérisoire abri d'un tablier de toile. Ce sont les vendeuses d'étrennes pour le pauvre, des marchandes qui ne tenteront ni ne séduiront personne , n'est ce pas ? Car leur figure est comme leur costume , hélas ! usée, décolorée, avilie par le travail et la misère. Sur ces phys'onomies inquiète?, dans la morne expression de ces regards implorants , \oyez-vous comme se réfléchissent toutes les
nuances du désespoir, à mesure que l'heure avance et que la journée finit? C'est que là bas, bien loin des boulevards, au fond des populeux faubourgs, ces valilées de larmes du peuple, traitées pourtant de paradis par les journalistes musqués dont je vous parlais tout-à-l'heure, c'est que là bas, vous dis-je, les pauvres femmes ont une famille qui les attend , un vieux père qui souffre, des enfans qui pleurent et qui ont faim peut-être ! Et la joie de cette famille, et le souper de ces enfans, et le soulagement de ce vieux père, tout cela 5 voyez-vous bien , elles l'avaient demandé à la vente du jour, et la vente du jour ne leur a rien donné, parce que le ciel est triste et pluvieux, et qu'on ne s'arrête pas ainsi, en plein air, pour acheter quelque chose , quand il fait mauvais temps. Un autre malheur encore î L'influence de cette grise atmosphère a été funeste pour la marchandise, une marchandise
bien rude cL bien vulgaire cependant, une marchandise à sept sous , à cinq sous , à trois sous; et voilà que tout est fané, terni, gâté; et demain sans doute le passant n'en voudra plus, car vous n'imaginez pas tout ce qu'un passant demande de fraîcheur et de qualité à l'objet qui lui coûtera cinq sous... Pourquoi pas, au surplus? Si les cinq sous de cet homme sont une économie péniblement arrachée au nécessaire de plusieurs jours , ou, qui sait de l'argent emprunté à la petite semaine , et qu'il lui faudra rendre deux fois , avant d'être quitte? Car cet homme doit-être un pauvre homme , cet homme est un ouvrier, certainement : nous ne ferons pas au bourgeois rinjure de supposer qu'il puisse acheter des éîrennes à cinq sous. Voilà le jour de l'an du pauvre. Voilà comme, même dans les fêtes de la vie, tout concourt à inspirer au pauvre ,
dès son enfance , de l'envie ou de l'aversion 11. i5
pour le riche. C'est un fait que je constate sans le justifier , et même en le déplorant ; mais l'enfant qui recevra au jour dit ce misérable jouet de cinq sous , sera sans doute promené par la \ille , et quand ses parens , saisis eux-mêmes d'une douloureuse admiration , lui feront voir nos passages de marbre et de bronze tout encombrés de magnifiques babioles à l'usage des enfans des riches , pensez-vous qu'il ne comparera point, et qu'il ne sentira point se gonfler son cœur, et que revenu à la maison, il ne trouvera pas bien méprisable la triste figurine de carton ou de bois qu'on lui aura donnée? Hélas! enfance, jeunesse , vieillesse, chez toi , pauvre peuple , c'est toujours la même chose : privation , humiliation, privation! A la vérité, comme disent les critiques de nos livres, h nous, quand
UN MAL DURE TOUJOURS, CE n'eST PLUS UN MAL.
Inepte blasphème ! Et ce ne sont point encore
là toutes les misères que rappelle ou représente ce fait en apparence si futile , les étrennes du pauvre. Pensez donc maintenant au taux possible de la journée d'un ouvrier fabriquant des objets qui , après avoir passé par plusieurs mains et avoir probablement laissé un profit quelconque dans chacune, arrivent en définitive à être vendus trois sous sur la place publique! Remarquez bien que tout cela est fait à la main , car le génie de la production n'a point encore, que je sache, inventé des machines à fabriquer les joujoux. Vous avez tous pu voir, comme moi , le jour de notre départ , à la porte de la station du chemin de fer, vendre trois sous des broches en métal de couleur , guillochées et même ciselées; le bijoutier qui voyageait avec nous m'a dit qu'il lui semblait impossible d'établir une telle broche à moins de quinze sous. Cela , voyez-vous, signifie tout simplement la faillite
d'un petit fabricant , ou la mort prochaine d'une douzaine de ménages, disputant à la famine leurs dernières angoisses dans les épouvantables logis du faubourg Saint -Marceau. Le jour de Tan du pauvre, toutes ces impossibles raretés abondent : le jour de l'an du pauvre, est ce bien complètement la misère qui donne à la misère, dites-moi?
0 vous! s'écria Frédéric avec un accent qui nous remua jusqu'au fond du cœur, ô vous , les heureux du monde comme nous savons qu'il y en a , riches bons, riches honnêtes, qui ne trouvez pas absolument justes la pauvreté, la nudité , le malheur de tant de gens, que ne puis je vous en supplier ! Que ne suis-je à vos côtés dans ce jour de félicitations et de baisers , de pardons et de sourires , où toutes les mains s'ouvrent , où toutes les bourses se délient , pour vous dire à genoux de songer à ces pauvres qui
seuls restent tristes et pleurans dans la ville, la main fermée et la bourse vide! Pensez à cela , riches 5 et sur l'or que vous jetterez au comptoir des belles marchandes de bonbons, retenez la dîme pour ceux qui n'ont pas de pain. Souvenez -vous que le grand géographe Balbi a fait le dénombrement de la misère en France, et parmi nos trentedeux millions d'habitans , en a trouvé huit millions et demi qui vivent avec moins de vingt sous par jour, et vingt-deux millions avec moins de dix sous ! En allant vous asseoir demain aux tables somptueuses où vous attend le banquet de famille, n'oubliez pas que le célèbre Lagrange a prouvé, par d'invincibles calculs, tristement aggravés depuis lui, hélas! que la nourriture du peuple de France est inférieure de plus de moitié à celle du soldat ; et pourtant, la nourriture du soldat vous a-t-elle jamais fait envie, dites-moi? Savez-vous qu'en
1812, Chaptal, ce philantrope gastronome, démontrait que chez nous le peuple ne cortsomme moyennement qu'un peu moins de douze livres de viande, par tête et p4r an? Pensez à tout cela, mon Dieu! vous que le contact de l'or n'a pas dépravés, qui n'êtes pas devenus avares dans votre richesse, qui avez horreur de la pauvreté, mais non pas horreur du pauvre ; et si> moins heureux et moins coupables que tant d'autres qui pourraient tout et ne font rien ^ vous êtes placés comme nous loin des moyens d'action qui modifient la société, si vous ne pouvez appeler que de vos vœux , et non de vos efforts, le traitement et la guérison de tous ces maux affreux, donnez, au moins! donnez beaucoup, donnez toujours! Surtout, donnez vous-mêmes, ô riches qui êtes bienfaisans ! montrez votre visage au pauvre qui ne le connaît pas 5 qui ne sait rien de vous , qui vous croit méchants et impitoyables I qui n'a jamais
vu vos secours lui \^W\v tjiJJs par \'é ttiàliilaisant intermédiaire de qiitilqUë cOrtiùiis à langage brutal. Ne soyez point rudes ni sévères pour lui , lorsque vous lis heurterez , et qu'il vous verra chargés de présens, dans cette fête somptueuse du premier de Tan prochain ; né chassez point pour lui le sourire de vos lèvres et la bonne humeur de votre front ; ayez autre chose qu'un dédaigneux silence pour répondre à son souhait de bonne année : laissez -le, ce jourlà, croire à moins d'abjection et de malhetirj laissez-le presque se dire qu'il est un homme comme vous , laissez-le s'imaginer que les dragées empoisonnées qu'il achète à ses enfants , le pauvre père, sont aussi bonnes que celles que vous portez ! Vous pouvez bien lui permettre ces misérables illusions, allez î II aura
toute Tannée pour s'en défaire.
Encore^une fois, donnez, je vous en conjure! Ecoutez-nous quand ridus vous pdrlbris
de cette misère, car nous la connaissons, car nous sommes montés dans les greniers du peuple , car nous avons respiré l'air malsain qu'il respire , émanation dangereuse des matières qu'on lui donne à mettre en œuvre, triste et rongeante atmosphère du travail , qui fait dire à tant de gens : la sueur du peuple SENT mauvais! Valcts à gants blancs, qui tenez votre parole ou votre plume à la solde de tout ce qui gouverne, quand elle est sur vos meubles , cette sueur, en sculpture et en marqueterie, quand elle a glacé les harnais de vos chevaux et poli les panneaux de vos voitures , trouvez -vous encore qu'elle sent mauvais ? Qu'en dites-vous, de la sueur du peuple, quand elle sonne en écus au fond de vos caisses, messieurs les receveurs de l'octroi ? Essuyez donc de vos bienfaits ces fronts qui ruissèlent, vous, les bons riches, les hommes de cœur et de progrès; pensez que, suspendus et endor-
mis demain, les besoins et les douleurs du travailleur s'en réveilleront plus terribles. Car dans deux jours le créancier montera ses six étages, l'injure et la menace à la bouche; dans trois jours, le boulanger refusera crédit, la fruitière, la laitière renverront l'enfant du pauvre à sa mère, parce qu'il sera venu à elles sans argent : dans huit jours, ce sera pire encore, ce sera le 8 janvier, l'un des quatre termes si pénibles où l'ouvrier doit payer ce qui l'empêche d'être vagabond , la faveur de gîter dans quatre murailles nues. Alors on le chassera^ le pauvre homme, s'il n'a pas assez retranché sur levain de sa famille ; on prendra ses meubles et ses outils, et on les vendra à l'enchère; ou bien, on fera comme un propriétaire que je connais, qui demeure dans la rue Basse-Saint-Pierre, on enverra son brutal portier briser à coup de masse la porte du logement d'un vieillard octogénaire, pour un mi-
sérable loyer de soixante-quinze francs, que les voisins offraient de payer : on jetera hors de ce logis le \ieillard et sa fille, on descendra dans la cour le cliétif mobilier de ces deux infortunés, et on le livrera à la rapacité voleuse de trois ou quatre créanciers, appelés à se payer par leurs mains ; tout cela , malgré la maladie, et l'âge, et le nom presque illustre du vieillard, malgré les pleurs de sa fille, devenue aveugle à force de travailler pour lui, victime angélique d'amour filial qui , à genoux au milieu de la rue, s'écriait ainsi dans sa douleur : O mon Dieu! mon Dieu,,, faites que je puisse trouver ce soir un abri pour mon père ! Donnez donc, vous que le sort a fait assez heureux pour pouvoir donner, et surtout n'oubliez jamais un des plus sublimes préceptes de la morale de tous les peuples : que votre main droite ignore ce que donne votre main gauche! Pour votre honneur, pour celui de l'hu-
inanité, pour la dignité du nom de Ffâhçàîs, que parmi nous trop de géris aujourd'hui s'amusent à traîner dans la boue , ne prenez pas le pauvre, ne prenez pas l'iiomme qui souffre, ne prenez pas la faiblesse et là dôU-^ leur, ce qu'il y a de plus sacré dans le mondes pour vous en faire une matière à réputation. Il est si beau de n'avoir que soi pour confident de ses aumônes !
Si c'est trop vous demander cependant, eh bien! dites vos bienfaits, dites les tout haut î exigez de nous une couronne civique pour quelques sous que vous aurez jetés dans le gouffre sans fond qui s'appelle la misère du PEUPLE. Mieux vaut, en résultat, donuer pour que tout le monde le sache, que de ne pas donner , de peur que quelqu'un l'ignore. Si vous ne donnez pas selon votre conscience, donnez selon votre ambition, mais donnez, ô riches ! donnez !
Frédéric s'arrêta alors, presque honteux de sa chaleur, car il vit qu'autour de lui l'émotion était générale.
— Pardonnez-moi cette sortie, nous dit-il ; pardonnez-moi ce trop long hors-d'œuvre, mes amis. Le sujet m'a emporté. Je reprends.
Plus de deux ans se sont écoulés depuis la scène sanglante du Cadran -Bleu. Au troisième étage d'une maison de la rue Montabor, dans un chélif logement de trois petites pièces incommodes et pauvrement meublées, une jeune femme est assise auprès d'un foyer où meurent et s'éteignent deux maigres iisons
brisés l'un sur l'autre. Elle serre, en frissonnant , ses épaules mal abritées , glacées par le froid de janvier qui gronde et siffle à travers le tremblant châssis des fenêtres. Depuis six heures du matin , depuis bien avant le jour , elle travaille , et pourtant c'est un jour de fête , jadis bien doux pour elle , jadis tout fleuri d'hommages et de présens... Elle travaille, la pauvre femme; elle se courbe et se perd les yeux sur des broderies que la lingère lui paie vingt sous la pièce, et que vingt heures ne lui suffisent pas toujours pour achever. Regardez -la : c'est bien elle! c'est la jolie pensionnaire de madame Biot, c'est Pauline G*"^"^, la bien>aimée de Jules, l'insouciante enfant , si joyeuse de sa belle robe de noces. Comme ces deux années de mariage l'ont cruellement changée!... Vous la diriez vieille, vous la diriez orpheline, et veuve, et morte à toutes les consolations y à toutes les
joies de la vie , en voyant combien sa physionomie semble pélriiiée dan^ une ineffable tristesse. Pourtant elle n'a pas dix-neuf ans encore , pourtant ses parcns et son mari vivent, et depuis un an elle est mère.
La tache de sa robe de noces lui a porté malheur! Le sang de Jules s'est étendu sur toute sa vie comme une inexorable fatalité. Depuis vingt-huit mois elle en rêve , l'infortunée. Toutes les nuits ^ Jules lui apparaît, pâle et terrible , et tombe devant elle évanoui comme à l'église , poignardé comme au festin des noces. Depuis vingt-huit mois, prières, et fatigues, et douleurs de toute espèce, n'ont pu réussir à chasser de son lit cet épouvantable fantôme : il faut que chaque nuit Pauline porte la peine des folies de Jules, et le remords d'un crime qui n'est point le sien!
Et comme si l'effrayante périodicité de ces rêves n'eût point dû suffire au malheur de son
existence, il a fallu encore que son ménage fût un enfer, il a fallu qu'on lui donnât pour mari le plus méprisable de tous les hommes !
Il est là , ce mari : le voilà qui se promène à grands pas dans la chambre, le chapeau sur la tête, élégant et riche, les deux mains dans ses poches. Un manteau magnifique , doublé de velours et de fourrure , est jeté sur une chaise : c'est le sien , car il lui faut une belle toilette, des vêtemens amples, soyeux et chauds , à cet homme. Aujourd'hui surtout, jour de grandes visites, il lui faut de l'étalage et du luxe; son monde à lui, le bon monde l'attend. Car c'est un homme de salons et de soirées, c'est un charmant cavalier, toujours gai, toujours spirituel, le plus aimable, le plus séduisant des convives. Le monde ne sait pas que ce brillant personnage a sa femme vêtue comme une servante ne voudrait point l'être, sa femme qui jeûne et meurt de froid chez lui , tandis qu'il impose ses goûts
de cuisine et de cave comme des lois dans les tièdes salons du café de Paris, sa femme, qui travaille à \ingt sous par jour, tandis qu'il a les poches pleines d'or. Les parensde la malheureuse ignorent aussi cela, sans doute-, leurs entrailles frémiraient a cette terrible comparaison ! ils sauveraient Pauline de cet homme, en déplorant le fatal aveuglement qui les a fait sacrifier leur fille à de dérisoires fiançailles d'enfans , à de misérables arrangemens de famille Mais non! les parens savent tout
cela , et ils ne l'empêchent point ; et si, le soir, après souper, les pieds sur leurs chenets, ils en parient quelquefois, c'est pour plaindre leur gendre, c'est pour maudire Pauline qui ne s'est point, disent -ils, donnée pure à M. Reynaud.
Le mari interrompt sa monotone promenade. Il tire sa montre, et regarde l'heure.
— Où sont mes bottes? dit-il brusquement. 11. \6
— Vos bottes, mon ami? la femme de ménage n'est pas encore venue. . . elles ne sont pas
vernies.
—Ah? Vous ne pouviez pas les vernir, vous? vous êtes une trop grande dame , sans
doute?
— Je vais le faire, répond Pauline , les larmes aux yeux; ne criez pas ainsi...
— Il est bien temps, n'est-ce pas? Je vais
rester là deux heures à vous attendre ?
Voyons, donnez-les moi telles qu'elles sont!...
-^ Vous ne pouvez pas les mettre comme cela, mon ami; donnez -moi seulement cinq
minutes.
Et la pauvre femme prenait les bottes. Il les
lui arracha violemment.
—Cinq minutes pour vernir des bottes? Et vous soufllerez dessus, n'est-ce pas, pour les sécher, imbécile !
11 entendit alors qu'elle pleurait.
— Encore vos simagrées! reprit-il en se chaussant; on ne peut rien vous dire que vous ne pleuriez maintenant. Quelle femme insupportable vous faites! Boutonnez-moi mes dessous de pieds, voyons!... C'est bien.
H mit son manteau sur ses épaules ; il allait sortir.
— Quand reviendrez-vous? lui dit-elle avec timidité.
— Tantôt... demain... Je n'en sais rien. Peut-être tantôt.
— Tard?
— Avez-vous besoin de m'attendre? N'ai-je pas ma clé?
— Est-ce que vous ne me laisserez pas un peu d'argent?
— De l'argent? Pourquoi faire? qu'est-ce qui vous manque donc?
— Vous m'avez donné dix francs la semaine dernière. . • il ne me reste plus rien.
— Plus rien? Et vos journées?
— On me les paie si peu !
— Cherchez-en de meilleures... Est-ce que cela me regarde, moi î
— Pour en chercher, il faut... Puis-je sorlîr, dites-moi, faite... comme je suis?
— Ah! mon Dieu! voyez donc! Madame voudrait de Télégance! H faudrait du satin à Madame.
— C'est de la décence que je demande , et pour vous plus que pour moi ; verriez-vous sans rougir que l'on nous rencontrât ensemble, vous comme vous êtes, moi comme me voilà?
— Ah ça , qu'est-ce que vous dites , ma chère amie? Qui vous parle de sortir ensemble? Vous pouvez bien aller seule chez vos lingères.
— Mais je n'ai pas de robe, encore une
fois.
— Travaillez! Gagiiez-en!... Est-ce que je peux fournira toutes vos dépenses, moi?
— Travailler! s'écria la malheureuse.
Et , sans pouvoir continuer, elle se mit à fondre en larmes, elle cacha sa tête dans ses mains.
Il allait et venait dans la chambre , à pas pesans, de l'air menaçant d'un homme qui appelle une provocation.
— Eh bien! dit-il impétueusement, en lui ôtant les mains du visage, au fait, pourquoi ne travaillez-YOus pas?
— Que vous êtes dur ! répondit l'infortunée; comme vous avez peu de cœur! Quand je m'épuise jour et nuit... quand mes yeux, déjà tués de pleurs, achèvent de s'user à ce travail pénible, vous avez la barbarie de m'accuser encore!... Savez-vous que moi aussi, monsieur, je me fatigue et me lasse? Car, enfin, vous m'avez tout pris... Ma dot, lesavancesde mon
père, tout ce qui m'est venu de ma famille, vous en avez fait ce que vous avez voulu, sans m'en rendre compte...
— Je vous devais des comptes, peut-être? interrompit d'une voix terrible M. Reynaud. Des comptes à vous ! Et les vôtres, malheureuse, me les avez -vous rendus?
— Qu'est-ce que vous m'avez jamais confié?
— Mon honneur, madame ! mon honneur, infâme que vous êtes! Vous ne savez donc pas cela, vous! Yous pensiez donc que je vous avais pardonné, dites? Que j'avais oublié ce qui m'a rendu pendant six mois la fable de tout Paris? Que je n'avais plus mémoire du procès ignoble qu'il m'a fallu soutenir pour justifier ma conduite à l'égard de votre amant?
— Mon amant I grand Dieul est-il possible
que vous me parliez ainsi ! Ce n'était pa«
assez d'assassiner ce malheureux jeune homme»
de me couvrir de sang le jour de mon mariage, il fallait encore vous faire de cette déplorable folie un éternel argument pour justifier vos procédés envers moi. Et quel moment choisissez-vous pour me rappeler cet événement sinistre, qui pèsera sur toute ma vie comme un meurtre commis par moi , hélas! Celui où vous me voyez réduite au dernier état de misère; lorsque, de gaieté de cœur, vous m'avez fait souffrante, nue, dépouillée de tout... Quelle horreur! D'ailleurs, est-ce que je vous parle de vos maîtresses, dites? Ce que je demande à votre pitié n'estpas pour moi, mon travail me suffirait; ce que je vous demande, c'est de me faire l'aumône pour votre enfant!
— Que m'importe cet enfant?... Est-il de moi seulement?... Pardieu! parce qu'il m'est arrivé d'être gris le soir, deux ou trois fois!..» La belle raison!
A ces horribles paroles, la pauvre mère se
renversa sur sa chaise, en poussant des cris et se tordant les mains de désespoir.
— Voulez-vous bien vous taire, s'écria-t-il furieux... On croirait que je vous assassine!...
Tu veux donc que les voisins entendent?
Tu serais contente , n'est-ce pas , que l'on te crût ma victime, que l'on pût, en te voyant, te montrer et dire, de la fruitière au portier : — Pauvre petite femme ! son mari la rend bien malheureuse ! — Encore une fois , veux-tu te taire, misérable que tu es!... Tu nies encore que ce gamin de Jules soit ton amant?... Pourquoi doncpasse-t-il insolemment tous les jours sous tes fenêtres, dis?... Tu crois que je ne l'ai pas vu, hein?
— Vous m'aviez dit qu'il était mort!...
— Ah! oui, dans le temps... pour me venger et me moquer. de toi... Eh bien! tu ne vas plus pleurer à présent, puisqu'il vit?... Tu vas être heureuse! Ah! tu n'as pas de robe! At-
tends!... Au fait, je le dois tes élrennes
C'est le jour, aujourd'hui.
Et, toutécumant de rage, il ouvre un tiroir de commode, qu'il jette par terre; il en lire une robe blanche tachée de sang 5 il la roule dans ses mains avec frénésie , et la lance au visage de sa femme, en s'écriant : — Et cellelà! tu n'en veux plus, donc?
Pauline faillit mourir d'horreur, tandis que le lâche la contemplait avec une joie féroce; et puis lout à-coup, comme si elle eût oublié la présence de son bourreau , et ses deux longues années de souffrances, et le ciel, et la terre l'infortunée joignit les mains , regarda tristement son linceul de mariée et, pleine
d'un regret sublime, elle dit : — Pauvre jeune homme!
Transporté de colère, Ileynaud court sur sa femme ; il avait levé sa canne , il allait frapper, quand la porte s'ouvrit , et l'ancienne portière
du pensionnat parut... Elle venait faire le
ménage.
•— Ah! monsieur! s'écria-t-elle.
Il se retourna , regarda d'un air farouche la
personne qui lui parlait, et sortit en tirant la
porte après lui d'une force à faire retentir toute la maison.
Pauline avait perdu connaissance. La bonne femme la fit revenir en pleurant sur elle comme sur son enfant ; et quand madame Reynaud rouvrit les yeux , croyant toujours voir le bâton levé sur sa tête, la vieille portière lui dit en rejmbrassant ; — N'ayez pas peur , allez ! il est parti, Dieu merci.
Alors on entendit heurter tout doucement à la porte : madame François alla ouvrir, et dit à quelqu'un qui attendait sur le palier : — Ce n'est rien; soyez tranquille, il ne l'a point battue. — Puis elle referma la porte et se mit , tout en grondant , à réparer le désordre que
M. Reynaiid a\ait faitdansla chambre. — 11 croit que je n'ai pas assez à faire, disait-elle. Il faut encore qu'il me saccage et qu'il me brise tout à plaisir... C'est ça, ses étrennes, à lui! Canaille d'homme! vipère! serpent, val... Ah ça, qu'est-ce qu'il avait donc vu ce matin ; dites, ma pauvre enfant?
— Vous aviez laissé ses bottes sans être vernies.
— Ah bien ! c'est bon ! S'il croit que je vais passer les nuits après ses bottes... Et puis je n'en ai plus, de vernis, d'ailleurs ! Ainsi, qu'estce donc qu'il demande?... Ah bien! c'est bon! il est encore commode, avec ses bottes... C'est pire que des bijoux, ses bottes!
Pauline reprit courage cependant, tandis que la bonne vieille injuriait le tigre absent. Les dernières paroles de cet homme lui revinrent à la mémoire, et elle fut presque consolée. L'idée que Jules était vivant, qu'elle n'aurait plus ia
mort de quelqu'un à se reprocher, brilla comme un rayon céleste au milieu de ses chagrins. Elle tressaillit à Tespoir qu'un jour, bientôt peut-être, ses parens détrompés lui rouvriraient leurs bras. — Il sait que je suis innocente, se dit-elle; il sait que je n'ai jamais rien fait ni rien dit pour encourager son amour ; il lui sera facile de me justifier. Oui... je le verrai! j'aurai franchement recours à sa loyauté. 11 doit être bon , il aura pitié de
moi, il me rendra mon père et ma mère
Car, ajouta -t- elle tout haut, je ne puis plus vivre comme cela, n'est-ce pas, ma bonne?
— Oh! sûrement que non , grand Dieu ! répondit précipitamment la femme de ménage ; et, si vous vouliez... Mais nous sommes si bêtes! Nous n'avons pas plus de défense que des pauvres chiens!... Un homme nous rouerait de coups que nous resterions là...
— Qu'csl-ce que tu veux que nous fassions, ma pauvre François ?
— Ah! dam, à votre place, je sais bien ce que je ferais! Mais les opinions sont libres; vous avez vos éducations , vous autres.
— Je ne te comprends pas, ma bonne?
— Il n'y a pas de doute... Mais , je ne peux pas vous dire ces choses-là, moi... Enfin , tenez , on m'a donné ça pour vous.
Et madame François tira de son fichu une lettre qu'elle présenta à Pauline.
— Qui vous a remis cette lettre? dit Pauline en pâlissant.
— Un tout jeune homme, qui pleure les jours et les nuits en pensant à vous, qui s'accuse de vos malheurs , qui voudrait donner son sang pour vous... Il me fend le cœur, quoi! quand il me parle de ça...
— Comment?
— Eh oui !... c'est ce pauvre garçon qui vous
aimait si fort quand vous étiez encore heureuse dans votre pension ; celui que votre mari a manqué de tuer le jour de vos noces.
— Vous lui rendrez sa lettre aujourd'hui.. . reprit la jeune femme d'une voix émue... Je ne dois ni la lire... ni la toucher!... Je n'en ai pas le droit.
— C'est cela ! répondit avec colère madame François, abîmez- vous bien! tuez-vous bien le corps et l'ame pour votre gueux de mari , pour. un gredin qui vous a tout mangé, qui vous fera coucher sur le carreau quelqu'un de ces jours. Attendez qu'il vous donne un mauvais coup. Avec cela que vous n'en avez pas assez enduré, n'est-ce pas?
— Oh! je ne t'en veux pas, ma bonne François! s'écria l'infortunée Tu croyais bien
faiï'e Mais, vois-tu, il faudra rendre la
lettre... oui! Ce n'est pas pour mon mari que je dis cela, c'est pour moi. Je t'en prie!
—- C'est différent , alors I
Et la bonne femme tournait le papier dans ses mains, sans pouvoir se convaincre qu'il fallût le rendre; et Pauline, la pauvre Pauline, se tenait près d'elle , indécise , tremblante , les yeux fixés sur celte lettre dont le contenu la justifiait peut-être; fatal témoignage qui lui rappelait ses malheurs et ses devoirs!
Des pas précipités, des pas d'homme se firent entendre dans fescalier. Madame Reynaud frémit , la vieille femme cacha bien vite la lettre, et reprit son balai. La porte, dont la clé était restée en dehors , fut ouverte impétueusement par un jeune homme qui vint se jeter au cou de Pauline.
C'était son frère.
Après cette première étreinte, il se mit à ses genoux.
— Ma pauvre enfant ! ma bonne petite sœur! s'écria-t-il , les larmes aux yeux, en baisant le
bas de la robe de Pauline : pardonne-moi ! pardonne-moi, je t'en supplie! Ange du ciel,
pardonne-moi!
Pauline releva son frère en riant et pleurant aussi, tout à la fois.
— Puisque te voilà enfin , qu'ai-je à te pardonner? dit-elle. Puisque te voilà, sois béni, mon Alphonse! et que Dieu te rende le bonheur que tu me donnes I Ainsi , lu ne me crois pas coupable, n'est-ce pas?
— Toi coupable , ô ma pauvre sœur! Moi ,
nous tous, moi , surtout , oh î mais loi!
Comme te voila changée, mon Dieu! ajouta-til, en promenant avec terreur ses regards sur elle et autour d'elle... Gomme tout respire ici la souffrance et la misère! Mais c'est une prison , c'est un cachot où tu es , ma bonne Pauline!... Oh! c'est bien vrai qu'il faut être fômme pour tant souffrir sans se plaindre.
— Pourquoi me serais-je plainte?dit la jeune
femme. Vous n'auriez pas voulu me croire, peut-être !
— Ton mari est un infâme! reprit Alphonse avec énergie. Il nous a dit que tu étais heureuse...
— Canaille d'homme! répéta madame François entre ses dents... Mais vous? Vous ne pouviez donc pas venir voir, hein?
— Sans doute... J'aurais dû... Mais, quesaisje, moi!... mon père...
— Il ne s'agissait pas de votre père , dit la bonne vieille... il s'agissait de votre cœur... H ne vous a donc rien dit, celui-là?
Alphonse et Pauline s'assirent l'un à côté de l'autre et se tinrent long-temps embrassés. Puis la jeune femme raconta sa \ie depuis deux ans , en ayant soin de glisser sur les circonstances les plus défavorables à son mari : indulgente précaution que la présence de madame François rendit inutile; car l'obstinée
ménagère, qui ne pouvait se contenir, interrompit vingt fois le récit de Pauline, afin de rendre à M. Reynaud sa pleine et légitime part dans les malheurs de sa femme. Ces dépositions contradictoires apprirent à Alphonse que son beau-frère était un joueur; qu'il avait tout d'abord perdu la dot de sa femme dans un coup immense sur les fonds espagnols; que, plus lieureux à la baisse du trois pour cent, il passait pour y avoir gagné des sommes assez considérables; qu'il ne s'était pas cru, pour cela, dans l'obligation de rendre rien à Pauline; qu'au contraire, il entretenait fort richement une maîtresse, à laquelle il donnait, en somptueux superflu, tout le misérable nécessaire qu'il pouvait enlever à sa femme. — La chose est publique d'ailleurs, dit madame François; elle est au vu et au su de tout le monde. Il couche chez sa maîtresse ; il y mange, la moitié du tçipps; il ne vient ici tous les jours que pour
le plaisir de nous tourner les sens. Oh ! vous avez beau dire , madame , voyez-vous : cet homme-là, c'est une canaille iinie!
Pour sauver sans doute l'honneur de la famille, Alphonse jura de nouveau que son père ni lui n'avaient jamais su cela.
— C'est tout de môme violent, remarqua
madame François Tenez, monsieur : dites
que vous ne pouvez pas tout dire... Ça vaudra mieux.
— Eh bien!... et toi? demanda Pauline, qui oubliait tout , qui pardonnait tout , tant elle se trouvait heureuse de voir son frère à côté d'elle! N'écoute pas cette vilaine madame François... Parlons de ceux qui m'aiment, s'il en reste encore! Parlons de toi... N'as tu rien à me dire, à ton tour?
— Oh si! beaucoup...
Et remontant jusqu'à ce fatal jour du mariage, Alphonse fit rapidement à sa sœur l'his-
loire (le leur famille, vi — Puis, dit-il, iigure-toi qu'hier soir, ma Pauline, en allant me perdre dans les solitudes du théâtre royal de l'Odéon, je m'aperçus que quelqu'un me suivait. Sans prendre bien garde d'abord à la tournure de l'individu , tout disposé à croire que c'était un mouchard, car ces messieurs foisonnent dans notre quartier, depuis que le Luxembourg est un tribunal : je me laissai suivre jusque sous le péristyle du théâtre; et là, me retournant brusquement, je pris mon homme par le collet, et je lui dis: — Qu'est-ce que vous me voulez? — Il me regarde... le gaz donnait en plein sur sa figure : je reconnais, qui? devine : cherche ! Mais bah I tu ne trouveras jamais. C'était Jules Decourcelle! »
Pauline frissonna. Madame François cessa toute espèce de ménage, et se mit à écouler.
« —Je te l'avoue^ reprit Alphonse} d'abord le
sang me monta au cerveau et bouillonna dans mes artères , lorsque je vis m'apparaître ainsi l'homme que je haïssais le plus au5 monde. 11 me vint des idées de sang et de meurtre; je compris, j'aspirai aux joies de la vengeance , jouissances qui pour moi jusqu'alors étaient restées à l'état de théories.
» — Ah î... c'est vous, lui dis-jeen me mordant les lèvres Eh bien! je vous l'ai déjà
demandé, monsieur... Qu'est-ce que vous me voulez ?
»— Je veux vous parler, me répondit-il, avec une voix si grave que je doutai un moment si c'était vraiment lui.
» — Quand cela?
» — ^ A l'instant môme.
,> __ Il est un peu tard pour un duel j et il faut que l'idée de terminer la querelle celte année vous tienne fort! car c'est aujourd'hui
le 31 décembre , repris je en riant ironiquement. C'est égal, je suis à vous.
» — C'est bien , me dît-il , car c'est d'hier seulement que je suis sur vos traces, et ce que j'ai à vous dire devient plus sérieux de jour en jour.
» — Quoi! vous m'avez cherché, lui dis-je, et vous ne m'avez pas trouvé tout de suite? c'est avoir du malheur î
» — En effet, monsieur, me répondit-il... mais c'est comme cela. Je ne mens pas, cette fois-ci.
» — Où allons-nous? demandai-je.
» — Chez un ami, d'abord.*.
» — Et après ?
» — Après?... où vous voudrez, monsieur 3 car, après. . . je vous appartiendrai.
» Je le suivis à mon tour. Il mecondt'isit dans la rue de Condé; il prit un fiacre, me fit monter
avec lui, et dit au cocher de nous mener rue de Buffaull.
» — Je \ous demande pardon, me dit-iî, c'est un peu loin.
» Nous n'échangeâmes point une parole de tout le chemin.
» Arrivés au numéro qu'il avait indiqué dans la rue de BufTault, il dit un mot au portier, et nous montâmes deux étages. Il sonna. Une servante vint ouvrir, et nous entrâmes dans un salon où se tenaient quatre personïies : deux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, leur père et leur mère. Jules dit en entrant : — J'ai l'honneur de vous présenter M. Alphonse G"^^*. — Tout le monde me salua. Au bout de quelques secondes, j'étais assis, ne prévoyant rien de ce que tout cela pouvait amener, lorsque la vieille dame se leva en disant : — Je vous laisse , messieurs.
» Alors Jules me prit par la main, et s'avan-
çant avec moi vers les trois hommes (pii étaient debout aussi, il dit ce que tu vas entendre.
» — Messieurs, je viens renouveler devant vous une déclaration que j'ai déjà faite bien des fois. Je l'ai faite à mon père , quand il est venu me prendre mourant, il y a deux ans; je l'ai faite aux juges, quand ils m'appelèrent pour reconnaître ceux qu'ils nommaient mes assassins. Ni mon père, ni les juges ne m'ont cru. Mon père est mort, persuadé que je lui avais menti en lui avouant mon mensonge. Vous me servez de père et de frères, messieurs, vous êtes ma famille, vous êtes mes amis; vous savez ce qu'il y a de vrai et de faux dans toute cette affaire, vous qui m'avez vu pleurer ma faute , vous qui voyez que je la traîne avec moi partout, qu'elle est à côté de moi le jour, à côté de moi la nuit! Devant vous donc, par tout ce qu'il y a de plus sacré, par la mémoire de mon père, par la sainteté de ma mère, par
l'innocence de l'ange que j'ai offensé , je jure à M. Alphonse G*^* que ce que je lui ai dit le matin du mariage de sa sœur était un mensonge infâme. Je fais ce serment devant vous, comme je le ferais devant toute la terre, non point, comme on l'a prétendu , pour sauver en chevalier l'honneur d'une femme, mais pour me sauver, moi, d'un exécrable remords, pour que justice soit faite, pour que l'on me demande réparation. Car on peut bien compromettre une femme , se vanter de l'amour et des faveurs d'une femme, le monde autorise cela : voilà pourquoi il m'a ri au nez quand j'ai voulu nier l'amour que j'avais supposé, démentir des faveurs que je n'avais pas reçues. Mais j'ai commis un crime, je l'avoue, je le jure, et je supplie qu'on me dise ce qu'il faut que je donne pour l'effacer : je n'ai plus de larmes, j'offre mon sang! La femme que mon ignoble vanterie a perdue se meurt aujourd'hui
de misère et de desespoir. Innocente et pure ainsi qu'une \ierge, elle est la proie d'un monstre qui s'autorise de sa prétendue faute pour l'abreuver d'insultes et de mépris; et ce monstre Ta rendue mère, pourtant! Voilà pourquoi j'ai cherché M. Alphonse , pourquoi je l'ai amené ici, pourquoi je le conjure a genoux de croire à l'innocence de sa sœur, parce qu'il faut un défenseur à cette pauvre femme. Il lui faut un appui, un ami , un cœur qui Faîme et la sauve ; oui! Parce qu'elle mourra sans cela, et qu'il est horrible, ce me semble, de me condamner, moi, à tuer une femme pour un mensonge que j'ai fait sans réflexion , comme un étourdi, comme un fat.
» — Et maintenant, ajouta~t-il en se relevant, car il s'était vraiment mis à mes pieds : je suis à vos ordres, Alphonse; vengez -vous, tuez-moi! mais croyez ce que je viens de dire. »
Là, le jeune homme s'interrompit, car il vit que sa sœur pleurait.
— Sais-tu ce que j'ai fait? reprit-il au bout de quelques instans : j'ai pris à mon tour Jules par la main, je l'ai fait monter dans le fiacre, et je l'ai conduit chez mon père. 11 a répété devant mon père tout ce qu'il avait dit là-bas; et là-dessus , je lui ai pardonné , je l'ai embrassé comme jadis; nous sommes redevenus bons amis.
— Tu as bien fait, dit Pauline, en s'essuyant les yeux : et mon père ?
— Ton père pleurait comme lui , comme moi. Ton père se maudissait, s'arrachait les cheveux. Il va venir te voir, ici , aujourd'hui ; il me l'a dit.
— Merci , mon Dieu ! merci ! s'écria la pauvre femme; me voilà donc enfin sauvée ! Car je me serais tuée , vois-tu , mon frère , continuat-elie avec explosion. Depuis un mois , le
suicide me venait à la pensée tous les jours. Je souffrais trop , aussi!
— Pauvre sœur! reprit Alphonse en la caressant. A propos, Jules hier, en me quittant , m'a promis qu'aujourd'hui lu recevrais une lettre de lui, une lettre d'aveu et d'excuses? Tu ne Tas pas reçue ?
— La voilà ! dit bien vile madame François; madame n'a pas voulu la lire.
— Lis! oh! lis cette lettre, ma sœur, je t'en supplie! répliqua le jeune homme tout ému. Il le faut, lu le dois... Devant moi, tu le peux bien , n'est-ce pas ?
Pauline rompit le cachet en frémissant , et se mit à lire; mais elle ne put aller jusqu'au bout. Il fallut que son frère achevât. Celte lettre écrite en termes étudiés , déguisait mal un amour toujours aussi profond , toujours aussi vif qu'autrefois , un amour augmenté de deux ans d'absence et de remords. Dans cette lettre.
au milieu d'un tumulte d'expressions respectueuses, perçait à chaque ligne le cri d'une passion brûlante. C'était une bien dangereuse chose à lire pour une femme si jeune et si complètement malheureuse.
Ils en étaient ensemble à la dernière ligne , quand le mari rentra. En voyant là Alphonse, il tâcha de sourire ; mais l'expression de haine et de mépris qu'il lut dans les yeux du jeune homme arrêta le sourire sur ses lèvres. Embarrassé, gêné, contraint par cette présence inattendue, il ne savait que dire ni que faire, quand il remarqua le papier que sa femme tenait ouvert dans ses mains , en le regardant avec terreur.
— Que lisiez-vous là ? dit-il en s'^^vançant. . . Y aurait-il de l'indiscrétion?...
La femme de ménage lui barrait, instinctivement le passage. 11 la repoussa.
— Est-ce que vous ne voulez pas, madame,
me faire voir ce que vous lisiez ? reprit-il en avançant toujoursi
— Nonl dit Alphonse avec hauteur... vous ne le verrez pas.
- — Ah ! diable? Et si je le voulais, cependant?
— De quel droit?
— De quel droit? Voilà qui est curieux, par exemple... Est-ce que la tête n'y serait plus, mon cher beau-frère ?
— Je n'en sais rien !... mais ce que je sais bien, monsieur Reynaud, c'est que vous êtes un misérable et un lâche !
— Yous croyez ? c'est drôle ! reprit le mari : Donnez donc, madame... Ah ça, mais, en finirons-nous?
Et ii se précipita sur Pauline en écumant do rage, et malgré les efforts d'Alphonse et de madame François, ii prit les faibles mains de sa femme dans ses serres de vautour. Pauline, à demi morte de frayeur, ouvrit ses mains
machinalement, laissa échapper ce qu'elles contenaient, et puis les referma par un moument convulsif.
Quand le mari eut fini de lire , il saisit sa femme à la gorge. La malheureuse, rappelée à elle-même par le danger qui la menaçait, se mit à crier horriblement. Alphonse l'enleva au mari, et la prit dans ses bras. Le mari osa la frapper à coups de canne dans les bras de son frère ! Alors , aux plaintes déchirantes de la femme assassinée, aux rugissemens de fureur des deux hommes qui se la disputaient , l'une pour la tuer, l'autre pour la sauver, la porte du carré s'ouvrit , et celte horrible scène eut un acteur de plus.
C'était Jules! Jules, depuis un mois le voisin de Pauline, Jules à qui tous les jours, depuis un mois , l'ancienne portière du pensionnat allait raconter les vertus et les malheurs de Pauline.
H enlra comme la foudre , deux pistolets a la main, et vint, ainsi arme, derrière le mari qui luttait avec le frère, et voulait lui arracher sa victime; il frappa violemment le maria l'épaule d'un coup de crosse, en lui criant : — A nous deux , s'il vous plaît î — Et quand il l'eut fait se retourner , il lui dit de prendre un des deux pistolets et de se défendre : — Si vous en avez le cœur et la force ! ajouta-t-il; car vous ne savez peut-être battre que les femmes !
Le mari ne répondit point. Il lâcha sa proie, et saisissant l'arme qu'on lui présentait, il recula devant Jules jusqu'au mur de la chambre. Alors , tandis que madame François , perdant la tète, ouvrait la fenêtre et criait au secours danslarue,landis qu'Alphonse soutenait Pauline tombée froide dans ses bras, les deux coups de feu partireat ensemble, et les deux hommes, glissant de toute leur hauteur le long du lam-
bris où ils étaient adossés , vinrent joindre leurs pieds sur le carreau.
Ils étaient morts l'un et l'autre : l'amant et le mari.
— Et Pauline est folle? dit Eugène.
— Oui, répondit Frédéric.
— Alors , reprit le médecin, je puis finir cette histoire. A voire tour, écoutez-moi.
Il y a deux ans, Georges, un médecin, mon camarade d'amphithéâtre, m'emmena pour voir à l'hôpital de la Salpétrière une femme
devenue folle à cause de lui. Mariée comme on marie tant de pauvres fdles, à un homme plein de mérites et d'années, elle était, un jour, tombée malade de tristesse et d'ennui. Mon ami Georges demeurait dans la maison ; il fut a[:fpelé. La thérapeutique n'a point grandchose à faire dans les affections du genre de celle qu'éprouvait la jeune femme. Le mal était dans le cerveau; le mal était dans le besoin d'aimer, dans le besoin d'être mère, qui dévoraient cette fraîche victime condamnée à la société désespérante d'un vieillard de soixantedix ans. Pour étourdir sur un vide si affreux les facultés affectives de la malade, il fallait une médecine toute de paroles et de consolations. Ce fut celle que Georges tenta. Il s'y prit trop bien, hélas! car, sans le savoir, sans le vouloir certainement , il rendit madame P*^* amoureuse de lui. A la fin d'une visite assez longue , comme il se levait pour Sortir , après
avoir, tout attendri, mclé ses larmes aux larmes de l'infortunée, combien fut terrible sa surprise de voir madame P^** s'élancer tout-àcoup vers lui, les bras ouverts, en s'écriant d'une voix délirante: — Georges! mon ami! mon bon Georges! Je t'aime... je t'aime! — Il recula, frappé de stupeur. Toute sa présence d'esprit l'avait abandonné. Il voulut rappeler la pauvre femme au sentiment de sa position. Il lui parla de ses devoirs, du monde, de son mari, mais maladroitement, sèchement, sévèrement. Elle baissa la tête avec tristesse, et quand elle l'entendit ouvrir la porte et s'en aller, elle se regarda dans la glace et comprit qu'elle était laide, douloureuse vérité sur laquelle jusqu'alors elle avait réussi à se faire illusion. Écrasée de honte et de remords, elle s'évanouit. Quand elle reprit connaissance, elle était folle. Au bout de quelque temps, elle fut conduite à la Sal pétri ère.
Quand nous arrivâmes dans cette grande colonie de misères humaines, le médecin, mon compagnon, me laissa entrer seul dans la cour où était madame P*^^ , car il savait que sa présence eût été capable de tuer la folle. Une surveillante me la désigna, je m'approchai d'elle. Après m'avoir long-temps regardé, elle me dit avec une expression que je n'oublierai jamais : — Croiriez-vous , monsieur, que j'ai été assez méprisable pour dire à un autre que mon mari .Je t'aime? Je mérite d'être brûlée, n'est-ce pas?... Mais on ne me brûlera pas, ajouta-t-elle en riant et d'un air de mystère ; car je mourrai de faim demain à six heures du soir... Vous comprenez bien? à six heures du soir! Ainsi, je n'ai plus que vingt-quatre heures à viVre. — Il était midi; mais la malheureuse se croyait toujours à six heures du soir, parce que cette heure-là venait de sonner
quand elle fit à Georges l'aveu qui l'avait rendue folle.
Un jour de cet hiver, ramené à la Salpétrière par des motifs tout autres, je me rappelai madame P*^*, et j'en demandai des nouvelles à M. Falret, l'un des médecins des aliénées, que nous avons vu ensemble à Vanvres, dans le magnifique établissement que son digne confrère, le docteur Voisin, et lui y ont fondé. M. Falret m'apprit que madame P^^* avait fini par comprendre, malgré sa folie, combien le séjour dans l'hôpital serait un obstacle continuel , invincible, à ses projets de suicide. Pour se soustraire donc à cette surveillance de tous les instans , elle était parvenue, à force de volonté, à donner vraiment le change sur son état. Pendant fort longtemps elle avait simulé tant d'obéissance et de tranquillité , qu'enfin les grilles s'étaient ouvertes à la sollicitation de ses parens çonvain-
eus. Rentrée chez elle , madame P*** s'était procuré de Tacide sulfurique, en avait bu et était morte.
En me racontant la triste fin de cette malheureuse femme, avec une émotion bien rare et bien admirable de la part d'un médecin de fous, d'un homme qui a pu parcourir trente ans les rues de la Salpétrière et de Bicétre sans devenir insensible à la douleur qu'on y respire, M. Falret m'avait fait entrer, presque à mon insu , dans un des vastes promenoirs de cette étrange cité. Je trouvai là une cinquantaine de folles, toutes assez gaies. La plupart me reconnurent, quoiqu'elles ne m'eussent jamais vu , et m'appelèrent chacune d'un nom différent : nom bien aimé sans doute , souvenir cher et fatal aux pauvres insensées. C'était une abondance de reines et d'impératrices; c'était la fiancée de Louis XYlIj la pupille de Napoléon-le-Grand , me priant de
passer à la Banque , et de lui faire envoyer six millions arriérés sur sa liste civile ; c'était la papesse, emprisonnée par une faction de cardinaux ennemis; c'était le général Lefebvre 5 c'était Talma. L'une me disait de lui faire rendre une bonne fois ses jambes qu'un malin élève en pharmacie venait lui voler régulièrement tous les soirs; une autre me prit le bras et me dit, en me glissant avec mystère un petit papier dans la main : — Remettez cela de ma part à M. Pariset, pour qu'il me fasse sortir. — Voici ce que contenait cette poétique requête adressée à M. Pariset, médecin en chef de l'hôpital :
Monsieur Pariset, Ma sortie, s'il vous plaît.
Car c'est un sûr fait, Qu'à Saint-Côme, de par le roi.
On était mieux traité, ma foi, Qu'en votre Sodôme cruel Où les enfans se font sans chandelle.
Ah! ah!
Mais oui dà ! C'est qu'on peut bien trouver du mal A ça.
La folle avait joué sur le mot dôme , du dôme de la chapelle, ou plutôt de l'église, partie la plus apparente de cette ville de misères , où gémissent près de six mille infortunées, malades ou décrépites , folles ou tombées en enfance.
11 est remarquable que presque tous les fous se considèrent comme injustement et arbitrairement détenus dans les hôpitaux, et qu'ils réclament constamment leur mise en liberté. Ce sentiment de leur esclavage les fait se répandre en horribles injures contre les personnes qui les soignent. D'autres, plus adroits, promettent des merveilles à qui les délivrera. C'est ce qui explique leur empressement dès qu'il entre un étranger ; ils le prennent tou-
jours pour quelque dignitaire tout puissant. J'ai vu la lettre d'une folle à son médecin , où la folle prenait l'engagement , si on la laissait sortir, de donner sa fille au médecin , une fille de seize ans, charmante et pleine d'amour; le portrait de celle fille était ravissant. Cette protestation permanente contre leur clôture est le résultat de la conviction profonde où sont les fous que jamais ils n'ont eu la raison ébranlée ; que la folie dont on les accuse est une invention de la police, une ruse d'héritiers avides, de fils ingrats ou de maris jaloux, un mensonge infâme, en un mot. Le sentiment qui m'a paru le plus dominant après celui-ci , du moins chez les folles , c'est la justice. Ainsi on les voit assez généralement portées à défendre leur propriété attaquée , et si quelqu'une s'avise de dérober la moindre chose à sa compagne, les autres frappent la voleuse jusqu'à restitution , et même encore
après restitution du sou, de la pomme, du chiffon volés.
Comme je faisais ces observations, M. Falret me dit qu'il allait me montrer une exception fort curieuse au besoin de liberté qui dévore généralement les aliénés. 11 ouvrit une porte donnant sur un parterre , et je vis s'avancer vers nous une femme maigre , aux yeux caves, dont les muscles de la face continuellement en convulsion , donnaient à son visage une mobilité que Ton trouve bien plus effrayante encore quand on sait le nom de cette femme. Demandez-le lui. C'est la célèbre Enjalran Manson, qui a joué un rôle si extraordinaire dans le procès Fualdès , et de qui tous les journaux ont annoncé la mort, il y a six ou sept ans. Inierrogez-la sur les motifs de sa présence dans un hôpital d'aliénées ; elle vous répondra volontiers , car malgré ses contorsions incessantes , elle peut encore articuler quelques phrases.
Voici comment elle explique sa maladie et son arrivée à la Salpétrière. Ses convulsions remontent , dit-elle, au jour où, sur le couteau qui venait d'être retiré du cou de Fualdès , les assassins lui firent jurer de ne jamais révéler à personne ce qu'elle avait vu. C'est pour sauver ses jours qu'elle a fait répandre le bruit de sa mort, et que, sous un nom supposé, elle a entrepris le commerce des toiles. Elle est venue dernièrement à Paris, pour y ouvrir un magasin; elle a, dans une maison de Rhodez , voisine de la maison Bancal , des ouvriers qui travaillent pour elle. En se trouvant pour la première fois au milieu du bruit , de la confusion, du mouvement étourdissant de Paris, elle a éprouvé une sorte de vertige qu'il lui est impossible de définir; elle a eu peur d'être poursuivie et découverte par ce qui reste encore des meurtriers de Fualdès , car dans cette affaire on a fait mourir des innocens et
laissé échapper des coupables, dit-elle. Cette frayeur est cause qu'elle a changé d'hôtel plusieurs fois. Enfin un jour elle s'est égarée dans les rues ; la police l'a arrêtée et fait conduire à la Salpétriére , où elle se trouve bien heureuse , parce qu'elle y est à l'abri des menaces terribles qui retentissent sans cesse à son oreille même au travers les murs de l'hôpital. Lui donner la liberté serait vouloir sa mort.
M. Falret me dit, après que nous eûmes entendu la narration de la folle , qu'elle ne variait jamais dans sa version. La vérité est que cette femme habitait Rhodez , qu'elle y a connu madame Manson, et que les circonstances terribles du meurtre de Fualdès l'ont frappée au point qu'elle se croit l'une des héroïnes de ce drame sanglant.
Ailleurs, était une vieille idiote, pensionnaire de riiôpital depuis Tâge de sept ans; elle en a soixante-deux. Je n'ai jamais rien vu
d'affreux , de repoussant , comme cette malheureuse femme; son approche fit que je me réfugiai dans la loge d'une pauvre folle furieuse qui se tordait de rage sur la paille de son grabat , et qui m'effrayait moins que l'idiote cependant.
— Comment, me dirent en souriant les surveillantes , monsieur a peur de Marguerite?... delà chanteuse?
C'était effectivement la chanteuse , à qui je ne sais quel anti-phrénologiste a fait une grande réputation, prétendant qu'elle était douée d'une faculté prodigieuse d'improvisation musicale, quoique sa tête n'offrît nulle trace de Torgane des tons. On l'appela pour me donner un échantillon de son talent. Alors, dans un grognement inarticulé qui me secouait le cœur, Marguerite, la chanteuse, me fit entendre quelque chose ressemblant à l'air de la fameuse complainte de Marlborough. Un par-
roquet s'en fût dix fois mieux tiré , je vous jure. Ce pont neuf et deux autres, Vi^e Henri IP^, ei Ah! vous dirai je, maman! sont tout ce que le prétendu prodige d'organisation musicale a pu improviser en cinquantecinq ans.
Le traitement de la folie furieuse était encore alors une chose bien épouvantable et bien absurde. A la Salpétrière, les femmes malades de cette affection terrible n'étaient déjà plus enchaînées comme autrefois , mais j'ai vu les loges où elles gémissaient, faites de quatre murs froids et nus contre lesquels les malheureuses se brisaient les membres. Leur lit, semblable à une bière ouverte, était à demi comblé d'une paille toujours infecte, quoique toujours renouvelée. Il n'entrait là-dedans ni air ni lumière /c'étaient des cachots affreux où l'on aurait eu pitié d'enfermer des criminels, où l'on n'eût point osé certainement mettre les
bêtes féroces de la ménagerie royale. En voyant ainsi traiter à peu près de la même manière le crime et la maladie, je me demandais si ces deux causes si différentes d'une détention afilictive ne se confondent point naturellement, involontairement, dans l'intelligence humaine, et si, quoi qu'il en dise, l'homme ne reconnaît pas tacitement que le crime est une maladie? Depuis, toutefois, grâce au cri de la science et de la nature révoltées, le traitement physique de la folie a dû subir à la Salpétrière d'heureuses et nombreuses modifications : des pavillons d'un riant aspect, boisés partout à l'intérieur, et jetés çà et là comme des kiosques sous le riche ombrage d'un jardin anglais , reçoivent maintenant les frénétiques. DeceLte façon, la guérison de la démence meurtrière, guérison dont la physiologie a depuis long-temps indiqué les moyens, deviendra plus
facile, plus douce et plus prompte.
C'est à faire frémir que de penser qu'en France encore, dans de grandes villes, les fous sont chargés de fers. Il serait moins cruel de les tuer, sans doute; car de pareils tourmens ne peuvent amener qu'un résultat, l'incurabilité. Certes, si le malheureux passager du Diomècfe, ce fou dont l'histoire est si touchante, n'eût point , à son débarquement à Cherbourg , été plongé dans un cachot par un médecin ignorant et stupide, il eût vécu, il eût guéri , le pauvre homme, au lieu de mourir comme il est mort, déchiré, mutilé de ses propres mains. Parti des Antilles pour revoir la France avec sa femme, jeune et belle créole qu'il aimait éperduement, Charles, qui était jeune et beau, lui aussi, eut le malheur de voir, dans la traversée, son amour flétri, souillé, perdu. Le capitaine du Diomède avail voulu la femme de Charles, et il l'avait obtenue à force de menaces , de promesses et d'or. Quand l'infortuné
s'aperçut de la passion du capitaine, son déshonneur était déjà consommé. Désolé, furieux, il aborda le capitaine un jour, il l'insulta, il le frappa. Le capitaine le fit prendre et lier par ses matelots. Enfermé dans l'entrepont pendant vingt-huit jours, sans pouvoir se plaindre à personne ni être consolé par personne, Charles endura l'infernal supplice d'entendre, à travers la cloison qui le séparait de la chambre du capitaine, sa femme et le monstre qui avait abusé d'elle jusqu'à la rendre semblable à lui, chanter et se parler d'amour aux oreilles de leur prisonnier; dévorer dans l'orgie et l'adultère les jours et les nuits que l'homme qui s'était confié à leur honneur comptait heure par heure, minute par minute, dans le désespoir et les larmes !
Le mois allait finir, quand le Dîomède entra s'amarrer dans les bassins de Cherbourg. Alors 'équipage, qui, à cau*« de la discipline , avait
\u et soiiHert sans mot dire l'horrible abus d'autorité de son capitaine, vint en masse dénoncer le misérable au commissariat de la marine. Le passager fut aussitôt extrait du bord et rendu libre ; mais, à peine eut-il touché la terre de France, vu le soleil de France, respiré Fair de France, qu'il devint fou furieux. On se jeta sur lui, on garrotta ses membres encore tout roidis de leur captivité première, on le déposa ainsi dans un trou' noir, humide , infect; puis quelques jour4 après vint une charrette escortée de gendarmes qui le conduisit à la maison de Beaulieu. Le capitaine fut jugé, dégradé et condamné à cinq ans de fers. La ftmme du fou se repentit, et quand la charrette où gisait le malheureux Charles partit pour BeauKeu , elle se mit à la suivre, à pied et en pleurant, poursuivie par les malédictions de toute la ville, qu'elle acceptait comme une expiation. Depuis lors elle vécut voisine de la
maison de détention, voyant à intervalles réguliers son mari, qui ne la reconnut jamais. Un matin qu'elle venait, comme d'habitude, apporter à sa victime du linge et quelques vivres moins grossiers, on lui dit que h fou s'était dévoré une main et fracassé la tête pendant la nuit !
Long-temps on a vu, à Paris, se promener sur le boulevard Italien , entre le théâtre des Bouffes et les Bains-Chinois, une femme au teint cuivré, au regard singulier, belle et chargée d'une parure éclatante. Cette femme suivait le passant au moindre signe. C'était la femme du passager du Diomède !
Cependant, poursuivit Eugène, nous étions arrivés, le savant docteur et moi, à la division des mélancoliques. J'aperçus, assise sur la dernière marche d'un escalier, une jeune folle, dont la figure dévastée portait toutefois l'expression d'une douceur angélique. Ell«
avait la camisole de force. Je demandai la raison de cette précaution rigoureuse.
— Comment supposer, disais-je, que la pensée de mal faire puisse entrer dans une pareille tête?
— Aussi n'a-t-on fait cela, me fut-il répondu, que pour la défendre d'elle-même. Tenez, demandez-lui ce qu'est devenu son cœur.
Je hasardai cette question en tremblant. Comment peindre l'ineffable douleur qui se répandit sur la physionomie si pure et si touchante de la jeune mélancolique? Comment rendre ce qu'il y eut de déchirant dans la réponse pleine de larmes qu'elle me fit?
— Hélas! me dit-elle... mon pauvre cœur! je ne l'ai plus, monsieur... Si ces bonnes vierges qui sont là ne m'avaient pas lié les mains, car elles ont peur que je ne me fasse du mal, voyez-vous, les pauvres anges ! je me percerait
un Iroii dans hi [miuine, ol \ous verriez bien que je n'ai plus nnon cœur.
— Et qu'en avez-vous fait? repris -je, les larmes aux yeux.
— C'est le bon Dieu qui me l'a ôté. Il en avait bien le droit, n'est-ce pas, puisque c'est lui qui me l'a donné? Pourtant, c'est bien cruel, allez ! d'ôter son cœur à une pauvre mère. Quand vous aurez des enfans, vous, monsieur, qui avez l'air si bon , vous les aimerez bien , n'est-ce pas? Eh bien!... moi... je n'avais qu'un enfant... ma pauvre petite fille... qui était plus belle que les anges . . . Elle est morte, ma pauvre petite fille! J'avais tant prié le bon Dieu, que je croyais qu'il me la rendrait... C'était bien facile... lui qui a fait tout ce qui est dans le monde, il pouvait bien me rendre ma petite fille!... Mais le bon Dieu a été méchant pour moi. C'est que j'avais fait quelque chose de mal , sûrement : je ne sais pas ! Les
fossoyeurs sont \enus me prendre mon enfant.ii. Alors, monsieur, j'ai pleuré, j'ai crié : j'ai maudit le bon Dieu comme une pauvre mère qui n'a plus son enfant , vous entendez bien ! Cela est cause que le bon Dieu a été jaloux, il a été fâché de voir que j'aimais mieux mon enfant que lui ; et pour me punir, il m'a ôté^mon cœur, afin que je ne puisse plus aimer personne!...
Là-dessus cette mère désolée cacha sa tête dans son sein, et se mit à sanglotter.
Et puis, alors, messieurs, dans une embrasure de fenêtre, je vis une autre femme, bien jeune encore, et qui avait dii être bien belle. Elle priait, à ce qu'on eût dit, assise sur ses genoux, et les mains jointes. Ses yeux fixes, immobiles, comme toute sa personne, semblaient chercher au ciel une image absente et chérie. Elle avait pour vêtement une robe de satin blanc, toute souillée de taches brunes
qui avaient été du sang. Sur son sein, autour de sa tête, ses mains, des mains eneore toutes divines, avaient arrangé je ne sais quelle parure de paille et de papier, simulant à peu près le bouquet et le chapeau d'une mariée. Qu'elle était douce et triste à voir ainsi ! et comme les yeux se mettaient à pleurer tout seuls en la regardant !... C'était votre pauvre Pauline, Frédéric ! c'était la fdle de mon vieux
maître Trois fois par an, le 1^^ janvier, le
d5 août et le 8 octobre, on lui mettait sa robe de salin. Elle avait conservé la mémoire de ces trois dates, si funestes dans son histoire : les surveillantes savaient cela. Du reste, toute intelligence avait disparu de ce cerveau brisé. Je l'appelai par son nom, elle répéta son nom sans comprendre. Je lui parlai de son père, elle fit le geste d'attraper des mouches. Je lui deman« dai à qui était le sang dont sa robe de noces était tachée, elle se mit à danser !
Je m'enfuis. J'avais hâte de quitter ce lieu de désespoir, où de toutes paris retentissaient des cris, des plaintes, des gémissemens à me donner l'idée de l'enfer. Je passai rapidement à travers les salles des imbécilles, effrayante galerie de fantômes sans volontés , sans désirs, sans regard et sans voix. Quelques malheureuses hystériques nous attendaient dehors; il fallut les heurter pour sortir: il fallut subir leurs supplications, leurs menaces, leurs imprécations; il fallut entendre un dialogue infâme, débité d'une voix étranglée, qui nous eut fait monter le rouge au visage, si l'expression glaçante du rire convulsif qui entrecoupait ce langage désordonné, n'eût point été la chose la plus douloureuse du monde. 11 fallut voir entraîner loin de ses compagnes une jeune épileplique de vingt ans, jolie à rendre fou , et qui, à la suite d'un accès terrible, venait d'assommer une surveillante à coups de
barre de fer. Enfin nous sortîmes. Les limites des bâtimens des aliénées se refermèrent sur nous ; nous rentrions sur le terrain des vieillards , et je vous jure que la première septuagénaire qui m'apparut, appuyée toute branlante et toute cassée sur son bâton blanc, me fit éprouver, quoique son regard fût bien grognon, une sensation délicieuse de soulagement et de repos après l'épouvantable spectacle que je venais de subir.
— Mais, n'espère-t-on point guérir cette pauvre femme? demanda l'avocat, quand Eugène eut cessé de parler.
— Les mélancoliques ne guérissent jamais, répondit le médecin.