‹ Le passetemps de J. Lhermite, pub. d'après le manuscrit originalChapitre 33 sur 58 · AD PHILIPP. II. HISP. REGEM CATH · texte numérisé non relu

AD PHILIPP. II. HISP. REGEM CATH

Michaelis vander Ha^hen^ Antverpiani, Votum.

Q.uid voveam majus tibi, rex ter maxime Iberum,

Quem totus stupet, at mundus adorât ovans, C2pam vivas ut Nestoreos fœliciter annos,

Dum functum accipiat te sacer ordo Deûm ?

Rege ter augusto nato, hic hasrède relicto

Hesperiae et mundi, magne Philippe, tuo.

Clausis bellorum portis et pace reducta,

Virtute et merilis rex quater ample tuis Macte, Philippe pater, rex optime, macte, Philippe,

Princeps augusti nate et ocelle ducis.

Macti ambo summa virtute, potentia, honore,

Vivite et hic avibus ssecula longa bonis.

Coraposita totus quo pace fruatur hic orbis,

Est summi per vos numinis illud opus.

Cuncta regentis imago Dei verissima rex est,

Quocirca prsestet se similem ille Deo.

Ergo Deus populis, patriis virtutibus adsis,

O rex Hesperiae, invicte Philippe, tuis.

Justitia et pietas, virtus caelestis, et omnis Innata est bonitas, gratia et ipsa tibi.

Vive diu incolumis, totique salutifer orbi, Virtute hic functum régna beata maueat.

Exiguum, at ma^^ni monumentum et pignus amoris Iiiterea ista tui vota clientis habe.

Comparatio

Régis Hispaniarum ac solis ingraUe luna ecclipsim qnandoque patientiSy eodem authore.

Non disjungit equos, qui totum circulât orbem Soli obstant ingrata, at non obstacula durant. Ergo coronandus mundi jure ille monarcha, Imperium cujus sol pandit, claudit, adorât.

Sa Majesté part de Sainct Laurent vers Pardo et de là à Madrid.

Sa Majesté faict mercede à Tauiheur d*un office pour le pouvoir faire deservir par lieutenant.

De ce discours sur ceste tant excellente et tant admirable fabrique, encores qu'aucunement prolix, me veux persuader que persone ne s'ennuyera, parce qu'il n'y a chose qui ne soit véritable et que moy mesme, comme tesmoing de veûe, pourray tesmoigner le tout, je n'ay eu le loisir d'en pouvoir dire d'avantage, encores que tout cest esté m'y suys empesclié. Et comme la sayson s'arrive de nous retirer à l'accoustumée retraicte vers Madrid, diray que Sa Majesté sortit de ce lieu vers le Pardo, où se détint par tout le mois de novembre, et le jour de la Sainct Andrieu passé, fist son entrée en sa court. Nous y arrivasmes sur le commencement de décembre et n y avoit question alors d'en sortir jusques au printemps. Sa Majesté, avant sortir de Sainct Laurent, nommément le 27. d'aougst passé, m'avoit faict mercede d'un certain office qui se dict escrivania mayor de rentas de la orden de Sant Yago en la provincia de Léon, lequel je faysoys deservir par lieutenance, et me valloit tous les

ans aussi bon que cincq cens escus, dont me trouvay très content pour la commodité que cela m'apportoit, pour de là en avant pouvoir vivre plus ayséement en son royal service. Et tout à l'heure que j'arrivay audict Madrid, un certain amy mien, Nicolas de Campis, roy d'armes de Sa Majesté, me vint dire qu'entre les médailles et antiquitéz d'un certain Milanois, appelle Jacome de Trezzo, qui n'agueres estoit trespassé, il avoit trouvé une monnoye d'argent fort antique, de l'an mill deux cens et six, qui s'intituloit numus peregrinorum, et sur laquelle il avoit veu et remarqué les armoyries de la mayson et famille de Lhermite, parce qu'il les cognoissoit fort bien pour les avoir faict et blasonné autres fois. Et me dict se souvenir avoir leu aux histoires qu'un certain patriarche de Hierusalem, appelé Albert Lhermite, donnoit semblables pièces d'argent aux pellerins de ce temps -là, qui alloient visiter le sainct sepulchre, lors que la saincte cité estoit en pouvoir des Sarazins, et luy avoit planté son siège patriarchal en la cité d'Accon (i), en tesmoingnaige de ce que telz pellerins y avoient esté. Et parce que Sa Majesté avoit prins à soy touttes icelles médailles et les faict délivrer es mains de Antonio Voto, son garde-joyaux, et qu'icelluy numus me touchoit de si-préz comme venant de quelqu'ung de mes devanciers, pour par icelluy tesmoigner l'ancienneté de nosdites armoyries, me instigua de telle sorte que ne me peux reposer tant que je l'eusse obtenu. Et pour à ce parvenir employay le dict Antonio Voto, qui par mon instance

(i) Cesl-à-dire Acco, nom hébreu, et aussi latin, d'Acre ou Saint- Jean d'Acre, qui reçut le nom grec de Ptolémaïs â l'époque où les Lagides possédèrent la Syrie.

Nicolas Deschamps, alias de Campis, roy d'armes de Sa Majesté, dict Bourgoigne , natif de la ville de Mabeuge en la comté de Henau.

Ptolomays, c'est le mcsme selon aucuns autheurs.

Tesmoingnaige de l'ancienneté des armoiries de la mayson de Lhermite de plus de 400. ans.

retnonstra le tout au roy, et obtint de Sa Majesté que ledict numus me fut donné originelement, qui d'un costé et d'autre contient ce qui s'ensuyt (i).

Qcl Hierosolimi a SaraceoU capta, sede Acconem trandata,

Numus peregrinonim.

^ Albertus patriarcha Hierosolimitanus. A' co.cc.vio.

Et de tout cecy me donna ledict Antonio Voto un certificat en langue espaignole, soubs son cachet et signature, daté en Madrid le treziesme de décembre l'an mil] cincq cens nouante sept, qui contient en substance ce que dessus. Et repose le dict numus avec son cenï-

(i) Nous n'avons pas besoin de faire ressortir la faussett manifeste de cette médaille, qui a déji été reproduite par la gravure dans les Acla Sanctorum Âprilis, tomus I, Antverpis, 1675, p. 787. En cet endroit de l'oeuvre des Bollaudisies, le P. Pafebroch, daiiï sa dissertation sur le bienheureux Albert, patriarche latin de Jérusalem et législateur de l'ordre des Carmes, a suffisamtnenc dévoilé cette supercherie numismatique, que MiB^us (Fasti btlgici et iurgundici, Bruzellis, ([622), in 3°, p. 695), entre autres, n'avait pas soupçonnée. — Du reste, sur le bienheureux Albert, qui, malgré les prétentions des Lhermite, n'appartenait sans aucun doute pas i leur famille, voir l'Arl âe vlrifier Us data, et aussi L. DE Mas Latrie, Les Patriarches latins de Jérusalem, dans la Raitu de l'Orient latin, i" année, Paris, 1S93, pp. 19-21, :— Cf. en autre au volume I du présent ouvrage, Introduction, pp. XXIII-XXV.

ficat entre mes mains, pour le tenir en bonne garde, et ^597

affin que nostre postérité s'en puisse servir en approbation de l'ancienneté de nostre mayson et armes, car nous tenons par tradition de nos ancestres (et si en avons des bons papiers et documens, qui reposent es mains de Martin Lhermite, escuyer, seigneur de Bettissart, mon cousin germain, chef d'armes de nostre famille), que lesdites armoyries que nous portons, qui sont de sinople à un dizain ou paternostre d'or en chevron, enfilé et houppe du mesme, accompaigné de trois quintefeuilles percées, d'argent, les deux en chef et l'autre en pointe, les avons de père en filz d'un certain Pierre Lhermite, qui fust autheur de la guerre saincte l'an mill et nonante cincq, qui les portoit, avant qu'aller à icelle saincte guerre, de sinople à trois quintefeuilles d'argent. Et depuis, Godefroy de Bouillon, estant créé roy de Hierusalem, les luy augmenta avecq ledict dizain ou paternostre d'or, comme tout cela nous appert par un viel escrit en langue piccarde, authorisé par devant hommes de fieff à la conté de Henau, qui repose es mains dudict seigneur de Bettissart, es paroles ensuyvantes : Lidict Piere Lhermite euht pour armes au primier trois fleurs de nesples dargent en camp de simple^ mes pour ciou quil avoit estet cause dune si grande et heureuse entreprinse soubs Ihabit de pellerin, lidict roy Godefroid voulut quil mesist enire lesdictes fleurs de nesples un paternostre dor. Et par le mesme escrit se trouve que ledict Pierre eut à filz Pierre ou Pyron Lhermite, ledict Pyron à Eustace, et ledict Eustace entre autres audict Albert Lhermite, patriarche de Hierusalem, duquel parle cedict numus peregrinorum. Et lesdictes nos armoyries au chef de Hierusalem s'y voyent dessus, qui est un grand argu-

ment que ledict Pierre Lhermite les portoît ainsi, et duquel cedict patriarche descend eu quatriesme degré, et moy avecq ledict seigneur de Bettissart et noz collatéraux, qui en portons le mesme surnom et armes, en descendons aussi en seysiesme degré, selon l'arbre de généalogie qu'en avons, et dont voycy les mesmes armoyries vielles et modernes desquelles achevons de parler (i).

Or comme nous estions de loysir tout ce temps de Le prince coati- l'hyver, taschay de rammener le jeusne prince à son iL-tousjourssalec- g^ercice ordinaire de la lecture françoyse. et lui miz

re franchoise. , , ^ . , r, ■ ■ , r. n

derechef entre mains la Description du Fays Bas, par

messire Luis Guicciardin, de laquelle lecture il se playsoit fort, et feuillettant ledict livre, rencontrâmes un passage où l'autheur traicte de l'institution de l'ordre de la Thoyson d'or, et y met tous les chevaliers assez confusément, Quoy considéré, et ayant a la main le remède par où le pouvoir corriger, le trattay avec Sa Majesté, qui à

(i) Ces £cussons sont coloriés dans le

— lOI —

icelle fin me fit donner son propre livre de Tordre, et le conférant par ensemble y trouvay beaucoup de faultes (i). Et pour revenir à la droicte carrière de nostre propos, par cy devant délaissé, diz que nous estions desja entré au commencement de Tan de 98. et qu'il n*y avoit aulcune apparence de nous en bouger, tant accablé se trouvoit Sa Majesté de son mal ordinaire des gouttes Et comme le temps nous ennuyoit par trop, ne scachans en quoy nous occuper, me print certaine envie d'examiner et perscruter un petit l'art et science de l'astronomie, et par après de l'astrologie, qui sont deux arts et

L*autheur s'occupe en scavoir un peu de ce que c'est que Tastronomie

sciences, par lesquelles l'on vient à scavoir la vraye etc.

(i) Jehan Lhermite a inséré en cet endroit de son manuscrit, folio 216 vo - folio 224 yo, un Mémoire des chevaliers de V ordre de la Thoison d'ory qui contient les noms, surnoms, titres et qualités des chevaliers créés lors de Tinstitution de Tordre à Bruges, en 1429, et dans les divers chapitres, depuis le premier, tenu à Lille en 1431, jusqu'au vingt- troisième, tenu à Gand en 1559; tout cela transcrit d'après le livre appartenant à Philippe II. U donne ensuite, folio 224 vo - folio 229 vo de son manuscrit, des extraits d'un autre mémoire concernant l'institution, les cérémonies et les coutumes de l'ordre ; « lequel mémoire », écrit-il, « me fust communiqué par certain mien » amys, qui me dict avoir esté trouvé entre les papiers du feu Jehan » Foncq, chancellier de l'ordre et premier conseillier d'estat et guarde A seaux qui fust de Sa Majesté léz sa royalle personne es affaires du » Pays-Bas, le tenant pour ce respect pour fort véritable et auien- » tique. » — Jean Foncq ou Vonck, né à Amersfoort, avait été archidiacre d'Utrecht et prévôt de l'église collégiale de Notre-Dame en cette ville. Il fut créé conseiller au conseil privé par lettres patentes du 23 octobre 1576, et ensuite appelé en Espagne où il fut conseiller et garde des sceaux au conseil suprême d'État pour les affaires des Pays-Bas et de Bourgogne, près de la personne royale de Sa Majesté. Suivant quelques-uns, il aurait été nommé par Philippe II à l'évèché de Gand après la mort de Corneille Jansenius ( 4- 1 1 avril 1576); mais, quoiqu'il en soit, il ne prit possession point de son siège. Il mourut dans la ville de Monzon, en Aragon, le 10 octobre 1385.

159^ disposition des signes et planètes au ciel à l'heure

qu'aulcun prend nayssance, pour par après en jecter le jugement dessus, qu'en vulgair nous appelions haulser une figure, spéculation certes bien condigne au traveil que Ton en prend pour y parvenir, mesmement lorsque Ton parvient au vray jugement des choses futures que les influences, par les aspects de telz et telz signes et planètes, prometent à celluy qui desous iceulx est né et produict au monde, qui est un art vrayement divin et digne de tout homme de bon esprit et entendement, moyennant toutes fois que l'on ne s'y engoulfe par trop, postposant l'omnipotence de Dieu, créateur du ciel et de la terre. Il ne fault donques s'y appliquer par trop, suffit superficielement, tant seulement pour en sçavoir discourrir avec ceulx de la profession lorsque l'occasion s'eust à présenter, se trouvant en leurs compaignies, et par là se faire tant plus habile, esveillé et intelligible de leurs discours, propos et conclusions (i).

Et pour revenir au propos par cy devant délaissé, diray que le temps passa oultre sans que touttes fois il

(i) En cet endroit du manuscrit, fol. 230 r© - fol. 244 r», est inséré un Tratado de astronomia y astroîog^ia, écrit tout entier en espagnol par Jehan Lhermite, d'après la méthode (dictamen) du docteur André Garcia de Cespedes et du licencié Cediilo, tous deux « professeurs de cest art, grans mathématiciens ». Jehan Lhermite avait été à bonne école : nous ne connaissons rien sur le licencié Cediilo, mais André Garcia de Cespedes était un homme de grand savoir, mathématicien du roi d'Espagne, auteur de divers ouvrages sur l'astronomie, la navigation, Tartillerie, etc. Il inventa et perfectionna plusieurs instruments de géométrie et de navigation. Son traité d'astronomie, qu'a utilisé Jehan Lhermite, et son traité des cadrans solaires, transcrit aussi dans le manuscrit du PasseUmps^ fol. 293 ro - 308 vo, et dont on parlera plus loin (cf. vol. I, p. xxxvin), sont probablement restés inédits.

y eust appât ence de pouvoir Sa Majesté sortir sitost de Madrid, car son mal le tenoit tellement abbatu, qu'en nulle façon se pouvoit ayder d'aulcun de ses membres, et en passoit un très grand martyre. Il fist tout son mieux et s'en eflForçoit tout au possible (dont le bruict en courroit desja) de se transporter icelle sayson à Haranjuez à s'y aller recréer, qui est un lieu fort playsant, mais son indisposition ne le luy permettoit point, et tellement que force nous fust d'en demeurer. Mais puis qu'en parlons présentement (encores que ne sommes sur le lieu, qui nous causeroit plus vif subject d'en discourrir), veulx icy touties fois deduyre par le menu les pariicularitéz que les ans passez en ay remarqué et observé.

Ce lieu donques est de la mesme disposition qu'en ceste présente pourtraicture se peult veoir (i). La mayson signalée A. fort belle, et le bastiment fort curieulx, scavoir est de briques, entrelassées de certaine pierre blanche que le terroir de là entour y produict, et couverte de belle ardoyse. Ce corps de logis qui s'y voit, n'est que la juste moitié de la mayson qu'il y aura après le tout achevé, car la vielle qui y est tout tenante entre cedict cors de logis et la rivière signalée B. se debvra abbattre, lors que l'on y vouldra perfaire l'aultre moitié. Ceste vielle mayson fust jadiz celle de Vencommiende de Benaçuça, sur laquelle est fondée h chapellainie du chappelain de ce lieu, et un' autre vielle mayson signalée C. estoit celle de Vencotniende de Alpajéz, car fault scavoir que tout ce bien souloit estre desdictes encomiendes. Et parce que feu l'empereur trovoit ce lieu

Sa Majesté fort

attainct de la goutte.

Description delà mayson royale dicte Haranjuez.

Encom : qui fut de Tordre de S' Yago.

(i) Voir la planche 16.

159^ si très plaisant et approprié à sa récréation, pour la belle

commodité des deux rivières du Tajo et Xarama qui s'y joingnent, et tant convoyté de tant des gentilzhommes commendateurs de leurs ordres, pretendans de l'avoir par voye de mercede, et qu'il y en eust tant de compétiteurs, et si esgaux en degré, service et qualité, qu'à paine l'on eust sceu à qui d'eulx le conférer, et aussi que ledict feu empereur s'en estoit a demy affectionné à le reserver pour soy, print un terme de responce générale à tous ces messieurs poursuivans, qu'il en denommeroit un juge, pour à celle fin que la provision se fîst par voye de justice pour le grand nombre des compétiteurs qu'il y en avoit, avec quoy les alloit ainsi entretenans aulcunes années, sans que rien s'ensuyvit. Et l'empereur cependant à bon compte s'en alloit servant, jouissant du bien et récréation de ceste place, et l'incorporant ainsi petit à petit. Et comme ceste response qu'icy dessus avons dict d'en faire un juge, sonne en langue espaingnole, haier un jue:(j fust ce lieu Ethiraoïogie du dés lors appelé Haranjue^j qui disent les curieux estre la vocable Haranjuez. ^^^y^ ethimologie de son nom ^i), et qui encores pour le

présent est ainsi demeuré incorrumpu, tellement que l'empereur s'en prouffita et donna en contrechange de ces encomendes quelques autres terres et biens, qui furent appliqués aux ordres desdicte.s eticomiendes^ comme aussi du mcsme se fist avec un' autre mayson de playsance du roy, qui est là tout préz à trois lieues de là sur le chemin de Toledo, au rivage du Tajo, aussi

(i) Il est inutile de relever Tabsurdité de cette étymologie. On trouvera une origine plus acceptable du nom d'Aranjuez dans Madoz, Diccionario geografic<hestadistico-historico de Espana, tomo II, Madrid, 184s, p. 444.

bien belle et playsante, appellée après le nom de la mesme etuomiende Aseca.

Ce lieu d'Haranjuez est si très playsant en soy à cause, comme dict avons, des rivières et plantaige, aussi des jardinaiges et abondance de toutte sorte de chasse, qu'impossible me seroit de le dire. Et ne se peult imaginer combien ceste playsance soit en sa vigeur, Içs mois de avril et may, quand tout y est fleury et saysonné, que ce semble vrayement estre un paradis terrestre.

Il y a si grande abondance de lappins, que la rente que Ton en tyre (car tout cecy se donne à ferme) vault bien tous les ans 30 000. reaux. Le fruict qu'il y a, est aussi du mesme très abondant, et de toutte sorte que l'on pourroit penser. Aussi y a-il plusieurs terres labourables qui aussi y produysent grande quantité de grain, que le tout estimé vient tous les ans à valoir environ 60 000. ducats, mais sont les fraiz et gasts qu'il y fault frayer, pour l'entretenement des jardinages, plantaiges, dicaiges des deux rivières, qui le plus souvent se desbordent tous les ans, et aussi la fabrique de la mayson- qui se faict petitement de ce revenu, si excessiffz, qu'il n'en reste jamais rien : ains est advenu que par plusieurs fois a esté besoing d'en furnir encores grande somme d'argent, jusques à tant que l'autre moytié de la maison y sera parachevée, et croy que lors ce sera une des plus belles maysons que l'on pourra veoir et ymaginer. Ce débordement des diques y faict telle fois un si grand dommaige, qu'impossible me seroit de le dire, et est advenu entre autres, que l'on y ait trouvé noyez environ 20 000. lapins, d'une enondée, sans encores les dains, qu'il y en a en grande abondance, et autres dom*

Ceste commanderie de Aseca fut de Vordre de Calatrave.

Lieu playsant.

Abondance de lappins.

Fruict très abondant et grain.

Les diques des rivières se débordent et font grand dommage entre les lappins,

— loé —

Belle chasse.

Chameaux.

.Austruches.

Volliere où sont nourriz plusieurs oyseaux tenuz en cage, de toute sorte de loingtain pais.

maiges que semblables inondations souloient causer. Sa Majesté s'y recrée grandement avec la chasse, et principalement de celle du loup et du renart, qui s'y tuent en grande abondance, en la mesme façon que par cy devant discourant du sit du Pardo en avons particularisé. Il y a îcy environ quarante chameaux, qui tous y sont procréés de trois ou quatre que Ton y a amenez déz longues années, et s'y multiplient encores tous les ans, et y traveillent à grande force. Et ont leur estable et retraicte en la vielle mayson de l'Alpajéz, que cy devant disions estre signalée G C'est un playsir de les veoir marcher avec le grand poix qu'ilz portent, et ont une propriété bien admirable, de se coucher en terre pendant que l'on les charge, et lors qu'ilz en ayent assez se lever incontinent, ou bien, les voulans charger par trop, en groingner comme une personne, se plaingnans du tort et oultrage qu'on leur faict II auroit beaucoup à descrire du restant de la propriété de cest animal, mais comme il y a plusieurs autheurs qui s'en sont mesléz, et le doilvent avoir faict bien dextrement, seroit une impartinence mienne de m'en vouloir icy amuser, partant passeray oultre. Il y a aussi des austruches, jusques au nombre de cincq ou six, qui encores qu'ilz y pondent des œufs, n'en produysent jamais rien, qui doibt estre à cause de la contrariété d'une température d'air à aultre pour les difFerens climats, d'où ilz sont amenez. Et ont leur demeure en une petite maysonnette qui y est au jardin aux fleurs. Il y a aussi une autre maysonnette au mesme jardin, avec toute sorte d'oyseaux de differens pays, qui est une chose fort playsante à veoir, et entre autres, y a des canarts à quattre aisles, lesquelz sentent naturellement après le musqué, qu'ilz disent venir des Indes. Il y a en

certain endroict au bout de la longue dreve signalée D. 1S98

et le dict endroit signalé E., un petit plantel ou buysson de hauts arbres ormeaux, et en icelluy une maysonnette, en laquelle se tient un homme avecq sa famille, qui y nourrit une grandissime quantité de paons. Et me souvient Paons en abony avoir veu plus de 400. ensemble, qui n'y sont pas ^*°^^enserrez, sinon y volent libres d'arbre en arbre par tout le bois, en la mesme façon comme s'ilz fussent sauvages : mais avec tout cela ne laissent d'accourir tous autant qu'il y en a, au cry de celluy qui leur donne journelement à manger, touttes les fois qu'il les appelle, qui est un indicible playsir y voyant venir une si grande multitude. Les femelles pondent leurs œufs bien souvent esgarréz parmy icelluy bois, et les y couvent, et advient quand moins on y pense d'amener quand et soy leurs petits en grand nombre. Ils ont miz en telle crainte les renarts (qui touttes fois leur est puissant ennemy, comme à tout autre 03'seau de leur genre), qu'à paine ilz s'osent attacher à eulx, car est avenu, qu'ilz en ont tué plusieurs, Cas estrange de se ru ns trois ou quatres massés ensemble sur un, et ^^*^ P^°°^ *!"* ^"'

, . . , . erent un renart.

le tuent a pure patade, et de cecy en suys tesmomg, veu que de mon temps il en soit ainsi advenu. Il y auroit encores tant à dire du restant, que je croy que m'engaigeant par trop n'en scauroys jamais vuyder. Je veux doncques conclure par le mémoire suyvant, qui est assez curieux, et par lequel se pourra ayseement veoir la grandeur de ce lieu, lequel ay tyré d'un plant qu'il y a de cedict lieu, fort curieusement faict, en la royale mayson de Sa Majesté en Madrid, en en creux d'une des fenestres de la grande sale, qui va icy inséré traduict d'espaingnol en françois, y ayant adjousté les propres mots des arbres, jardins et aulcuns lieux en espaingnol, affin de les laisser

— ro8 —

1598 plus clairs et intelligibles à ceux qui antre fois y ont

esté, ou bien avecq le temps s'y transporteront, n'estant son discours autre que de la qualité ou espèce et quantité des arbres qu'il y a, et aussi du district ou circonférence dju lieu, et combien des lieues qu'on peult cheminer par les limites, dreves et circonférences y declairées, comme icy se peult veoir.

Mémoire de la qualité et quantité des arbres quil y a au sit de Haranjué:^,

Ciupos, qui est une espèce de poplier 25 492.

Alamos negros, qui sont des ormeaux 3 500.

Moreras, qui sont des meuriers 5 952.

Fresnos, qui sont des fresnes 4 608.

Nogales, qui sont des noyers 838.

Almendrales, qui sont des amandiers 320.

Salces, qui sont des saulx 8 956.

Arbres frutiers au jardin d'en hault, qu'eux appellent de

Arriva, jusques au nombre de i 145.

Arbres frutiers au jardin appelle la Philippina 216.

Arbres frutiers au jardin de l'Isle 940.

Arbres frutiers au jardin appelle la Junta 2 540.

Arbres frutiers aux jardins dicts de Sotopele 7 607.

Le plantaige au jardin dict de Arriva 16 000.

Le plantaige de l'unziesme place 24 479.

Le plantaige qui se dict del Rincon del Sotopele 7 607.

Le plantaige dict de la Casa de las tablas 22 180.

Le plantaige aux jardins des meuriers 79 200.

Plusieurs arbres plantez en differens endroicts pour remplir

les buyssons et en servir de nourrison pour les dreves . 11 109.

Montent en tout 222 695.

Je diz deux cens vingt et deux mil], six cens nouante cincq.

^t pour scavoir par curieusité combien Von peult cheminer '^^

par les dreves, Von a faict la calculation suyvante.

Commençant depuis le palays signalé A., et prenant son tour par la longue dreve D., dicte de TAlpajéz, passant par le pont de Vulpejarez F. jusques au quarré appelle Quadradillo de Caravana G.^ et de là tournant vers la place du Caracol H. et les douzes dreves I., et depuis vers le pont de Xarama K., et retournant au pont du Tajo L. jusques à revenir audict palays A. duquel on avoit party, qui est un tour et pourmein, qui en soy comprend casi toutes les meilleures dreves, a de chemin 20000. pas, qui font deux lieues et demie, et qui en voulsist aller par touttes les dreves on feroit bien 50000, pas, qui sont six lieues et un quart, sans y comprendre les rues des jardinaiges.

Avecq quoy j'achève d'en dire davantaige, et revenant à propos, fault scavoir que Sa Majesté alloit tousjours Sa Majesté fort s'empyrant sans que jamais il y eust espoir de melioration, et en telle sorte que ne pensions jamais s'en pouvoir relever. Il y avoit desja longtemps qu'on avoit traicté bien ouvertement du transport des Pays-Bas par consentement du jeusne prince, à la ser°* infante dona Yzabel Clara Eugenia, et tant que les conditions en estoient desja touttes conceûes et stipulées par meure et délibérée prévention de Sa Majesté qui le desiroit fort, tant pour l'appayséement d'iceux payz, que, pour par ce moyen, pourveoir et doter libéralement avant sa mort sa 1res chiere fille que tant aymoit, et ce nonobstant l'avoit desja fort longtemps dila5^é sans que jamais l'avoit sçeu mettre en exécution, plustost guydé par son accoustumée tardivité causée de sa grande et froyde viellesse, que

malade et sans espoir de melioration.

— IIO —

159^ par faulte comme dict avons de bonne volunté> car

n'avoit chose au monde que le plus il en désira. Touttes fois fust force et plus que temps que ses plus privez ministres Tesguillonnassent en ceste présente occasion de son gran mal, afin que sans nul dilay, il y voulsist entendre, et ainsi fust l'affaire tellement avanchée, qu'il Donation des commanda que le tout fust appresté pour le 6* de may

;ws as m te ^^ ^^^^^ présente année de 98. Suyvant quoy furent

appeliez à ce ministère comme ministres d'un tel acte et transport, messire Nicolas Damant, chevallier, chanchellier de Brabant, premier conseillier d'estat des affaires du Pays-Bas léz la personne de Sa Majesté et son guardeseaux, et messire Alonso de Laloo, chevallier et secrétaire d'estat de Sa Majesté, qui y apporta les papiers sur lesquelz y fallut besoigner. Et y furent aussi presens les seigneurs don Christoval de Moura et don Juan de Idiaquez, ambedeux du conseil d'estat du roy et de ses plus privez ministres. Ceste assemblée se fist devant Sa Majesté qui estoit au lict fort malade, et de son alteze du prince, les susdicts jour et an, un mercredy à deux heures et trois quarts après midy. Ets'y fict effectuellement cedict transport, cession et acceptation entre lesdicts roy, prince et infante, es mains desdicts ministres avecq touttes les solempnitéz et cérémonies requises à un tel acte. Dieu doint que c'ait esté à sa plus grande gloire et repos de noz pauvres et dcsoléz pays Amen.

Cecy faict, y eust une grande joye entre nous tous, veu que nous nous persuadions que par ce moyen les affaires du Pays-Bas s'appayseroient, et sur ce alloient les

Tous congratulent susdicts Damant et Laloo bayser les mains de Sa Majesté,

aies ^ ^ ■ 5Qn alteze et infante nostre nouvelle dame et princesse, tezes de ceste do- '^ '

nation. kur en donnant le proficiat. Le mesme firent plusieurs

Page 1