Le pasteur d'hommes
Outre rAllemagne compriso onLre le Rhin et la Vis- Uile, il en est une autre bien distincte et qui nous appartient aussi légitimement que les régions lunaires visitées par Cyrano de Bergerac , ou que l'Ile des Lanternes découverte par Rabelais. C'est l'Allemagne de nos romans, de nos poésies et de nos drames; l'Allemagne aux étudiants rêveurs, aux jeunes filles blondes cultivant des myosotis, aux Faust, mystérieux et aux fantastiques docteurs Kreisler. (iràce à l'étude de quelques œuvres exclusivement connues , la vieille Germanie n'est pour nous qu'un commentaire vivant
d'Hoffmann et de Werther, un conte bleu mêlé de philosophie sentimentale ou d'églogue, tout au plus un poëme dont nous nous résignons à ne comprendre que les épisodes. Aussi jugez de la surprise quand , en arrivant au pays de Mignon et de Marguerite , on trouve un bon gros peuple qui valse, fume, chante la gaudriole et mange force petit salé, pour mieux boire, comme le conseille le joyeux curé de Meudon ! Vous vous imaginiez entrer dans la région des rêves, et vous êtes en plein pays de Cocagne. Non que le sentiment en soit banni ! Là, comme partout, il trouve sa place entre la choucroute et l'écritoire, mais toujours après la théologie ; car, si la France a ses vins, l'Angleterre sa houille et ses machines, le Nord ses forêts, l'Allemagne a pour production -spéciale la théologie : elle en vit, elle en met partout. Jamais peuple n'a pris, à la fois , tant de soin de bien nourrir son corps et tant de souci de ce que deviendrait son âme. La véritable Allemagne est toujours la patrie de ce grand Luther, qui semble l'avoir personnifiée tout entière dans ses sensualités naïves, ses ardentes aspirations et ses hardiesses incomplètes. Aussi n'est-ce point le pays conventionnel que décrivent nos mélancoliques pastorales.
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là vil une race bien venue qui, depuis cinq siècles, retourne av(^c patience le même problème et cherche une explication pratique à cette phrase de l'Oraison dominicale : Que votre règne vous arrive. Tandis que la France, acharnée à la même tâche, élève de tous côtés les simulacres de sociétés rêvées, et frappe toutes les pierres du chemin pour faire jaillir le feu qui doit les animer, l'Allemagne, cofume Prométhée, cherche dans le ciel la tlamme qui fera vivre la statue ! Entreprise lente, ardue, mais qui répond à des instincts particuliers qu'on ne saurait méconnaître. Aussi, l'un des premiers caractères qui frappe l'étranger au delà du Rhin est-il ce mélange de la question religieuse à toute chose. Vous l'entendez ramenée par tout le monde, en tout lieu et à toute occasion. L'étudiant, entre deux coulidences sur ses amours; le campagnard, après l'annonce du prix des grains ou des fourrages ; le professeur, à propos d'une difliculté indiquée par Scaliger; l'oflicier, au milieu d'un commentaire sur les différentes tactiques européennes; tous, enfin, ramènent invariablement la question théologique comme un refrain obligé.
Au moment où nous prenons notre récit, cette ten-
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dance nationale venait d'être particulièrement réveillée parmi les habitués'du Grand Café de la Concorde, à Casse], grâce à un article de la Gazette d'Augsbourg relatif aux Ashvériens.
Ce nom avait été donné à une secte protestante longtemps obscure, mais qui, depuis trois années, avait fait en Saxe et en Bavière des progrès surprenants. La doctrine des ashvériens était celle du progrès accompli par l'interprétation plus intelligente de la parole de Dieu. En empruntant leur nom au juif maudit de la légende^ ils avaient voulu exprimer, par une allusion figurée, la nature de leur doctrine, basée tout entière sur l'activité incessante des sociétés sous la main divine. Ashvérus n'avait point été, pour eux, le symbole de l'insensibilité éternellement punie, mais de l'aspiration humaine vers un bonheur toujours fuyant et toujours poursuivi.
D'abord sans éclat, cette Église devait ses récentes conquêtes à l'intervention d'un jeune pasteur d'Egra qui s'était placé, tout à coup, à la tête du mouvement. Ses prédications et ses écrits avaient eu un immense . retentissement dans toute l'Allemagne, oii beaucoup de gens l'avaient regardé comme un nouveau Luther appe-
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lé à finir l'œuvre commencée. Cependant lui-même ne se donnait que pour un avertissement. A son nom de Jean il avait ajouté l'appellalion mystique de Précurseur, et c'était sous ce litre qu'il avait écrit et prêché pendant trois années. Mais cette brillante carrière venait d'être brusquement interrompue. Les gazettes, après avoir annoncé son départ pour le Nord de l'Allemagne, publièrent tout à coup la nouvelle de sa mort, et la jeune Église, p.nvée de chef, demeura comme frappée de stupeur. Quelques compagnons, quelques disciples de Jean essayèrent bien de continuer son œuvre et de remplacer le drapeau disparu ; mais aucun n'avait cette consécration du succès également indispensable contre les ennemis et contre les amis. Désormais sans chef, les soldats combattirent aisément, selon leur force et leur prudence. Il en résulta des troubles facilement réprimés, mais dont le pouvoir s'effraya. Tant que le Précurseur avait couvert les Ashvériens de sa gloire, on ne les avait point inquiétés. Les gouvernements absolus engagent difficilement la lutte contre ce qu'ils sentent vivant et fort ; leur rôle est plutôt d'achever les partis malades ou de les étouffer au berceau. Aussi, en voyant la discorde au camp des ashvériens, ils jugé-
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rentroccasion favorable. Sans en venir à aucune mesure violente, ils entravèrent par tous les moyens la propagation tle leur doctrine, empêchèrent la fondation de nouveaux temples, défendirent la prédication dans les lieux où elle n'avait point encore pénétré et signalèrent les missionnaires de la nouvelle foi aux autorités chargées de maintenir le bon ordre, c'est-à-dire l'immobilité.
Ces mesures, bien que diversement appréciées par les habitués du café de la Concorde, n'y étaient nécessairement l'objet d'aucune récrimination. En Allemagne, on juge les actes du pouvoir comme ailleurs ; mais une prudence naturelle, qu'entretient l'action d'une police assez forte pour ne point se cacher, impose silence à toute velléité de critique : on accepte les décisions souveraines comme les variations atmosphériques, sans prétendre y rien changer. Les plus hardis seulement en recherchent les motifs, et se hasardent à expliquer les intentions des maîtres ; encore n'est-ce point partout chose sûre, et faut-il pour cela un caractère ou une position au-dessus du vulgaire. A la vérité, le diable n'y perd rien ni le maître non plus ! Assis près de son poêle, et les portes bien closes, le boiir-
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geois allemand se dit h lui-même sa façon de penser aussi librement que nous la disons à tout venant; quelques hauts fonctionnaires même, quelques savants favorisés et quelques grands seigneurs osent critiquer, en petit comité, ce qu'ils aident publiquement à faire exécuter ; car là, comme partout, ce sont les puissants qui rient les premiers du pouvoir ; mais, en définitive, tout se renferme dans les pacifiques limites de la causerie, et le plus grand nombre se contente d'une protestation.
C'était à quoi se bornait sans doute un étranger attablé seul dans un des coins de la grande salle du café de la Concorde. Un coude appuyé sur le marbre, il jouait, de l'autre main, avec un journal qu'il venait de parcourir, et semblait écouter, avec une attention vague et pensive, la bruyante conversation engagée un peu plus loin. Il pouvait avoir environ trente-cinq ans, et son vêtement brun affectait une sévérité quelque peu négligée ; au soin qui avait été pris pour en simplifier les détails, il était facile de reconnaître l'homme de pensée s'efforçant d'échapper à tout ce qui peut diminuer pour lui le temps de l'étude.
Les traits de l'inconnu confirmaient d'ailleurs cette
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croyance : ils avaient celle pâleur mate que donne le travail sédentaire ; l'œil bien fendu, mais seulement à demi ouvert, indiquait l'habitude de la réflexion ; les lèvres, serrées par une légère contraction, exprimaient la tension d'un esprit qui s'efforce plutôt qu'une f^me volonté, et les cheveux fins et bouclés, mais grisonnants sur les tempes, prouvaient la fatigue de cet effort. Du reste, l'expression générale du visage était no])le et bienveillante; des éclairs la traversaient parfois et lui donnaient une subite ardeur; mais le plus souvent elle était précautionneuse et inquiète.
Bien qu'il eût semblé prendre un vif intérêt à la conversation engagée sur les ashvériens, il n'avait point quitté son immobilité ; un sourire triste errait sur ses lèvres, et ses doigts distraits roulaient, avec une certaine impatience, le coin du journal qu'il avait cessé de lire. Cependant, à la longue, son atlenlion parut se ralentir; sa tête se courba davantage, ses yeux se fermèrent à demi, et il tomba dans une de ces profondes méditations qui ne permeltent plus ni de voir ni d'entendre.
La nuit était insensiblement venue : oublié dans le coin qu'il occupait, l'étranger se irouva enlouré d'uue
LE PASTEUR d'iIOMMES 9
obscurité presque complète, tandis que le groupe d'habitués réunis vers l'autre extrémité de la salle continuait" la conversation à la lueur des candélabres que l'on venait d'allumer.
Il demeura longtemps dans la même attitude, tout entier à sa rêverie. Mais plus il s'y enfonçait, plus son front devenait sombre. A quoi songoait-il pour que l'on vît frémir ainsi, par instants, les muscles de son visage? Par quel malheur ou par quelle faute se sentait-il oppressé pour ramener si souvent vers sa poitrine ses mains crispées? La suite pourra nous le faire connaître : pour le présent, nous croyons devoir ramener le lecteur à la discussion engagée un peu plus loin, et qui s'animait de plus en plus^, grâce à un nouvel interlocuteur.
L'aspect de ce dernier, son costume et ses manières auraient pu le faire prendre pour un marchand de chevaux en tournée, s'il n'y avait eu dans sa parole quelque chose de dogmatique annonçant l'avocat ou le prédicateur. Du reste, bon compagnon, il recevait et rendait volontiers l'épigramme, vidait largement les chopes de bière et fumait comme trois professeurs
d'Augsbourg.
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La conversation roulait sur les nouvelles mesures prises par plusieurs des États de l'Allemagne contre les ashvériens.
— On a bien fait ! dit le nouveau venu avec une bonhomie si naturelle, que les honnêtes bourgeois qui récoutaient ne comprirent point sur-le-champ l'ironie ; comment donc ! des drôles qui voudraient pfendre l'Évangile à la lettre! qui prétendent que les hommes ne seront pas frères tant que les uns mourront de faim et les autres d'indigestion ! qui assurent que le Christ n'est pas seulement venu sur la terre pour fonder des paroisses et des cours de théologie, et qui prêchent la charité sans avoir reçu pour cela de diplômes! A bas les brouillons, les impies, les mauvais patriotes ! Vivent les abus !... pourvu que nous en profitions. Préparons-nous tout doucement au règne de mille ans, en prenant du ventre, tandis que les maigres prendront patience.
— r Monsieur a la parole singulièrement facile, fit observer un petit homme qui fumait tout seul dans un coin.
— J'ai pour cela une méthode, répondit le gros homme, une métliode infaillible.
LE PASTKUR d'hommes H
— Et pourrait-on se permettre de la demander à monsieur ?
— Aussi aisément que je puis me permettre de ne
pas répondre ou plutôt, attendez Je veux bien
vous confier mon procédé... car vous semblez en avoir besoin.
Le petit bourgeois s'inclina, et le gros homme, qui avait vidé son verre, reprit :
— Avez-vous vu quelquefois entamer un bon tonneau de double bière ? On le perce juste au-dessous de la barre, et le breuvage arrive à flots. Eh bien, j'en fais autant quand je veux parler, compère : je place la clef au beau milieu du cœur, et la parole coule d'elle-même comme d'une source pleine; essayez le moyen, si cela . vous est possible, et vous verrez.
— En remerciant, monsieur, dit le fumeur solitaire humblement ; monsieur est, à ce qu'il me semble, étranger ?
— On n'est jamais étranger dans un pays où les hommes ont le même visage que vous et parlent votre langue ! répliqua le buveur jovial.
— Je veux dire que monsieur n'habite point Cassel.
12 LE PASTEun d'hommes
— N'habite-t-on pas le lieu où l'on se trouve?
— Alors, monsieur est un de nos concitoyens ! Oserai-je demander le nom de monsieur ?
— Ah ! mon nom ? dit le gros homme en jetant à son interrogateur un regard de côté. J'en ai plusieurs, selon les occasions. Avec certaines gens je m'appelle Dé' fiance ou M éprù ; c'est un nom que vous devez connaître; mais il y en a d'autres qui m'appellent tout simplement Jorg Kaufman.
Ce dernier mot, prononcé d'un accent ferme et presque hautain, produisit sur l'inconnu dont nous avons déjà parlé, et qui était resté jusqu'alors plongé dans sa rêverie, l'effet du clairon d'alarme sur le soldat endormi. Il appuya la main à ses paupières comme s'il se fût cru le jouet d'un songe, se tourna vers le groupe des discuteurs et demeura immobile d'épouvante à la vue du personnage dont l'accent l'avait frappé. Les deux mains appuyées sur le marbre du guéridon, comme s'il eût voulu en faire un point d'appui pour se relever, il conlinuait à regarder Jorg avec l'hésitation éperdue de quelqu'un qui s'efforce de douter. Ses lèvres étaient entr'ouvertcs et tremblantes, son œil arrondi, son visage livide. Il fut quelques instants sans oser faire un
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mouvement ; puis, se redressant avec eflort, il avança la main vers la porte entr'ouverte. Dans ce moment, Kaufman tourna les yeux de son côté ; il aperçut ce pâle visage qui se dérobait dans l'ombre et s'interrompit en poussant un cri.
T- Lui ! balbutia-t-il avec un saisissement épouvanté... ici... Est-ce une vision?...
Il se dégagea brusquement du cercle qui l'entourait, et courut au point obscur où le visage de l'étranger venait de se montrer; mais l'étranger avait disparu et le coin était désert ! Jorg resta immobile devant le guéridon de marbre. Une émotion, dont il ne pouvait évidemment maîtriser la violence, avait remplacé la jovialité habituelle de ses traits ; il contemplait la place où son regard avait cru rencontrer cette apparition évanouie.
— Ce n'était point une illusion pourtant, répéla-t-il, je l'ai vu là ... j'en suis sûr!
El, apercevant un volume oublié par l'étranger, il le saisit vivement et s'écria :
— C'est sa Bible, je la reconnais... Voilà le verset écrit de sa main en tête du livre... c'était lui... c'était lui!
14 LK PASTEUR d'hOMMES
Mais cette conviction sembla ébranler toutes les puissances de son être. 11 s'assit, pencha la tête et joignit les mains sur ses genoux.
Il fallait que la vue de l'étranger fût quelque chose de bien singulier, car elle avait enlevé h cet homme si hardi toute son assurance. Les spectateurs stupéfaits n'avaient pas tardé à l'entourer et à lui faire des questions ; il fut longtemps sans pouvoir répondre. Enfin, s'adressant au maître du café lui-même, il l'interrogea sur l'homme qui venait de s'échapper en laissant le livre qu'il tenait; mais le maître ne le connaissait point ; il ne le voyait que de loin en loin, comme un voyageur qui s'arrête en passant. Une seule fois il était venu avec quelques amis, parmi lesquels se trouvait le comte Raphaël de Leuthold !
Jorgse fit indiquer la demeure de ce dernier et en prit aussitôt le chemin.
Raphaël de Leuthold occupait alors à Cassel une position aussi singulière que brillante. INé avec une grande fortune et un grand nom, il avait voulu joindre à ces avantages la royauté de l'intelligence. Doué de cette aptitude universelle accordée à quelques êtres d'exception, il avait pu plonger au fond de toutes les
connaissances humaines comme au fond de ces abîmes où les faibles s'engloutissent et û'oii les forts rapportent des richesses cachées. Rien de ce que l'esprit peut comprendre ne lui était resté inconnu. Il avait épuisé, les unes après les autres, toutes les sciences, et était arrivé à les posséder en les méprisant ! Fatale et inévitable conséquence de tous les génies sans ainonr ! car de Leuthold ne connaissait point la science pour ellemême, mais pour lui ; il n'y cherchait, comme dans tout le reste, qu'un instrument. Connaître et jouir, telle était sa loi. Moitié Faust etmoitié don Juan, il était puissant par Tintelligence, par la volonté, par les sens; mais il lui était resté un vide que rien ne pouvait remlAÏT : il n'avait pas de cœur ! Aussi, après avoir approfondi toutes les études et traversé tous les plaisirs, se trouva-l-il à quarante ans, savant illustre sans aimer la science, grand médecin sans tenir à la médecine, et homme du monde sans se soumettre à la mode !
A la vérité, il se faisait fort de sa célébrité, de sa fortune ; il transformait le moindre caprice en règles pour le monde élégant, et la foule, toujours avide des servitudes qui ne lui sont pas imposées, avait accepté cette royauté avec enthousiasmé. Les gens que l'on ap-
pelle raisonnables voyaient bien les dangers de celte influence ^ mais le moyen d'attaquer des vices que recommande le succès? Les fonctionnaires publics se rappelaient le crédit dont jouissait de Leuthold près du grand-électeur ; les marchands le ménageaient comme leur plus opulente pratique, et les mères de famille respectaient en lui Fhomme à marier. Quant aux jeunes gens, ils l'avaient pris pour conseil et pour initiateur; c'était lui qui leur montrait l'arbre du bien et du mal, en leur indiquant de quel côLé on pouvait cueillir la pomme sans danger. Avec lui le vice n'avait ni épines, ni arrière-goCit ; il accommodait les âmes à le recevoir comme on prépare les chevaux anglais à la course, et, après celte espèce d'entraînement des consciences, on eût pu fournir la carrière avec Satan lui-même. La méthode pour cela était, du reste, peu compliquée : il suffisait d'initier les débutants à cette philosophie transcendante qui prouve que l'homme est un instrument nerveux, et le bonheur un produit que l'on obtient à volonté par un certain nombre de procédés.
Le soir même où avait eu lieu, au café de la Concorde, la rencontre rapportée plus haut, de Leuthold réunissait ses intimes dans la petite maison connue sous
le nom de die Vonnen (les Délices). Chacun d'eux y avait amené une compagne de plaisir, afin de rendre la fête plus complète.
Aprèsavoir erré quelque temps dans les mystérieuses allées du parc, les couples venaient de se rejoindre dans un kiosque éblouissant de glaces et de lumières, où quelques musiciens cachés se faisaient entendre. Le son de leurs instruments de cuivre aux vibrations voilées avaient bientôt agi sur les convives, qui s'étaient mis à tourbillonner au milieu de cette atmosphère de musique et de parfums; car la valse est le vindeChampagne des Allemands. Complément obligé de toute réunion de plaisir, elle fait circuler leur sang un peu alourdi, établit la communication électrique qui naît ailleurs d'un seul regard et épanouit insensiblement dans les âmes troublées toutes les fleurs de la joie ou du désir. Voyezles partir les bras enlacés, tranquilles encore et lentement bercés par la mesure. Les couples s'éloignent à petits pas, reviennent plus rapides, s'animentpardegré; la musique fait couler jusqu'au cœur ses flots enivrants; les mains se pressent, les haleines se mêlent, le mouvement se précipite, et, emportés par l'ardent tourbillon, les valseurs passent, l'œil noyé, la tête flottante,
les cheveux épars, comme ces caressantes visions mythologiques dont le pinceau vénitien a embelli les voluptueux palais de l'Italie.
Raphaël de Leuthold et ses compagnons en étaient là quand plusieurs des valseuses s'arrêtèrent avec une exclamation et en montrant l'entrée du kiosque. Tous les regards se tournèrent de ce côté : il y eut un mouvement général de surprise, et la valse fut interrompue. Jorg Kaufman se trouvait sur le seuil, le front ironiquement sévère.
Encadré dans l^baie de la porte qui laissait voir derrière lui les sombres allées du parc, dont les arbres se dessinaient sur un ciel étoile, il rappelait ces portraits de Van Dyck, dont l'expression et la tournure fantastiques se détachent mystérieusement des ténèbres sans que l'on puisse en saisir les couleurs.
De Leuthokl, qui avait d'abord partagé l'étonnement général, s'avança vers l'étrange visiteur et lui demanda ce qu'il souhaitait.
Avant de répondre, le vieillard promena autour de lui un regard sombre.
— Partout même folie, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même ; à voir l'emploi que les hommes font de la
vie, qui ne les croirait immortels ! Tous s'étourdissent dans le tourbillon du péché, et ils n'entendent pas la voix lugubre qui crie au dehors : Malheur à Jérusalem !
— Dieu me pardonne, c'est un sermon, dit do Lcuthold. Monsieur est prédicateur et aura cru entrer dans la maison de Dieu, mais il s'est trompé de porte,
— En effet , interrompit Kaufman qui reprit brusquement le ton ironique ; je vois que je suis entré dans une maison de fous !... Mais c'est à l'un d'eux que j'ai affaire. Ne seriez-vous point, par hasard, le comte Raphaël de Leuthold?
— Pardieu ! vous êtes physionomiste, monsieur; c'est moi-même.
Jorg entra résolument dans le kiosque.
— Alors je demande audience à monsieur le comte^ Cette familiarité un peu impérieuse indisposa évidemment de Leuthold.
— Je ne reçois que le malin les gens qui me sont inconnus, dit-il ; les soirées appartiennent à mes amis. . .
— Je m'en souviendrai une autre fois, répliqua le gros homme sans se déconcerter ; mais, pour aujour-
20 LiL PASTEua d'hommes
d'hui, monsieur le comte voudra bien déroger à ses
habitudes.
La réponse qu'allait faire Raphaël fut prévenue par l'entrée d'un valet annonçant qu'il était servi. Il se tourna vers Jorg.
— Monsieur le prédicateur voit qu'il n'y a point de ma faute, dit-il d'un ton railleur; il ne voudrait point exposer mes convives à un dîner refroidi, et à moins qu'il ne veuille les suivre...
— Si c'est le seul moyen d'être entendu, à la bonne heure ! répliqua Kaufmau tranquillement.
Le conjte fit un mouvement de surprise involontaire. Ce sans-façon audacieux, qui l'avait choqué d'abord, commençait à l'amuser. C'était une sorte de défi jeté à sa présence d'esprit; il s'agissait de savoir qui de lui ou de Jorg céderait et aurait, en définitive, les rieurs de son côté ; il accepta la lutte sur ce terrain^, et, résolu à divertir ses invités aux dépens du singulier visiteur, il s'écria gaiement :
— Ce sera pour tout le monde une bonne fortune inattendue. La présence de M. le prédicateur sanctifiera notre fête profane! Wilhelmine, offrez donc le bras à noire hôte.
LE PASTEUR d'HOMMKS 21
En parlant ainsi, Raphaël conduisait à Kaufman une jeune fille en costume de bal et d'une physionomie charmante, qui s'arrêta devant lui, embarrassée.
Kaufman la regarda avec une bonté compatissante.
— Pauvre créature, dit-il, si jeune, si belle et... si malheureuse !
Cette réflexion inattendue troubla Wilhelmine, elle changea de visage et Ut un pas en arrière ; Jorg lui prit la main.
— Allons, dit-il, venez : la brebis doit avoir peur du loup et non du pasteur.
Il prit son bras et passa avec elle dans la salie voisine, où le souper avait été servi.
La table resplendissait d'orfèvreries, de cristaux et de vases d'albàlre dans lesquels s'épanouissaient les fleurs les plus rares. Chaque convive prit place à sa fantaisie, et Kaufman se trouva en face de Raphaël.
— Maintenant, dit-il, j'espère que monsieur le comte n'aura plus d'objections à m'opposer et qu'il voudra bien écouter ma demande.
— Ah ! de grâce, n'épuisons point sitôt nos plaisirs , fit observer de Leuthold; monsieur le prédicateur ne peut-il remettre son explication.au dessert?
— Parfaitement, répliqua Kaufman ; mais monsieur de Leuthold est-il sûr de pouvoir la comprendre?
— Si mon intelligence fait défaut, j'en appellerai à celle de mes amis.
— Cinquante raisons ivres feront difficilement l'office d'une raison à jeun.
— Monsieur le prédicateur pourra se mettre à l'unisson, et nous parlerons alors le même langage. Remplissez les verres, messieurs, et buvons d'abord aux dames.
Tous les convives répondirent par des acclamations joyeuses en élevant leurs verres et en les choquant contre ceux de leurs compagnons.
— Eh bien, et Wilhelmine? s'écrièrent plusieurs voix en montrant la jeune fille, dont le verre était resté immobile.
— Par le ciel, vous violez les règles du festin, notre hôte, dit le comte à Kaufman ; nous refuseriez-vous, par hasard, de vous associer à notre toast?
— Non, répondit le gros homme en tendant son verre ; mais je demanderai à le rectifier.
— Voyons.
Kaufman se leva, et, avançant le bras :
— Je bois, dil-il, aux femmes qui sont restées dignes d'être publiquement honorées et dont on ne déguise pas l'intimité comme une honte, aux femmes que nous pouvons accepter sans rougir pour sœurs, pour filles ou pour mères.
11 leva son verre et le vida d'un trait. Les amis du comte éclatèrent de rire, mais la plupart de leurs compagnes parurent troublées, et Wilhelmine plus que toutes les autres.
— Décidément, Dieu nous a favorisés au delà de toute espérance, dit de Leuthold légèrement; il a envoyé vers nous un de ses apôtres dont les enseignements assureront notre salut avant la fin des trois services.
— Ce doit être au moins un missionnaire pour la propagation du saint Évangile, fit observer Frédéric de Wrangel, en buvant un verre de xérès à pelils coups.
— Ou un membre de l'Église iiéo -protestante, continua le conseiller de Potter.
— Ou un promulgaleur du piétisme, ajouta un major hanovrien.
— Ou quelque acteur en congé qui accomplit une gageure ! acheva le professeur d'esthétique Kropteff.
24 LK PASTEUR d'hOMMFS
Jorg secouait les oreilles comme pour dire : « Vous n'y êtes pas. » Et il continua à manger et à boire.
La manière étrange dont il s'était présenté, son sangfroid, Toriginalité de cette nature, demi-bouffonne, demi-sérieuse, avaient fini par exciter une curiosité générale. Chez Wilhelmine seulement, cette, curiosité était mêlée d'une sorte de respect craintif. Elle ne pouvait oublier les mots prononcés par Jorg en lui prenant la main, et le regard d'affectueuse pitié dont il les avait accompagnées. Ce cœur était depuis longtemps gonflé par un abcès de larmes qui ne demandait qu'à s'ouvrir. Émue et silencieuse, elle suivait tous les mouvements de Kaufman, et veillait à ce qu'il fût servi.
Celui-ci comprit que le moment était venu de se faire écouter.
— Je ne voudrais pas que ces messieurs perdissent plus de temps en inutiles suppositions, dit-il; et, bien que nous ne soyons pas encore au dessert, je demanderai la permission de présenter enfin ma requête.
— On ne peut rien refusera un convive tel que vous, répliqua le comte; voyons votre demande?
— Elle n'a rien d'obscur ni de compliqué, reprit Kaufman ; je prie seulement monsieur le comte d'y ré-
pondre sérieusement et sur l'honneur. Connaît-il l'homme auquel ce livre appartient ?
Il avait présenté à de Leuthold le volume laissé par l'étranger au café de la Concorde.
Raphaël le prit et l'ouvrit.
— Une Bible I s'écria-t-il. Pardieu ! c'est l'ouvrage le plus répandu après l'almanach ; et, à moins que le propriétaire n'y ait écrit son nom...
— Il y a écrit ses pensées, reprit Jorg en montrant sur la première page du livre plusieurs lignes tracées d'une main rapide.
— En effet, dit le comte, qui examinait l'écriture ; ce sont des réflexions sur deux versets d'isaïe... Quelqu'un de vous, messieurs, aurait-il entrepris secrètement un commentaire des prophètes?
Un rire général répondit à cette supposition.
— Si ce n'est aucun de vous, reprit de Leuthold, je ne sais à qui pourrait appartenir ce précieux autographe que monsieur veut bien soumettre à mon jugement.
— 11 est d'un homme entrevu tout à l'heure au café de la Concorde, dit Kaufman, et vous-même avez dû l'y accompagner il y a un mois. Rappelez vos souvenirs,
monsieur le comte ; examinez encore l'écriture, cherchez tout ce qui peut vous mettre sur la voie ; dites vos suppositions, vos doutes; ne négligez rien, car il y va pour moi plus que de la vie !
De Leuthold le regarda.
— Ah! je comprends enfin, dit-il; monsieur est un père ou un mari qui cherche des preuves ! Le livre aura été oublié par quelque théologien en vacances, et la réputation des habitués de ma petite maison aura fait penser que c'était l'un d'eux?. .. Remerciez, messieurs! Ceci est un hommage rendu à votre célébrité galante. Voyons, Wrangel, le livre ne serait-il pas sorti de votre bibliothèque ?
— Fi donc ! s'écria Frédéric, un volume recouvert en parchemin !... Tous les miens ont une reliure de chevreau maroquiné! Cela ne peut avoir appartenu qu'à un étudiant ou à un professeur.
— Ainsi, vous ne reconnaissez ni le livre ni l'écriture? demanda Kaufman avec anxiété.
— INi l^un ni l'autre, monsieur, répondit Raphaël. Le vieillard resta pensif; il avait évidemment conçu
un espoir dont la réalisation lui échappait et auquel il ne pouvait cependant renoncer.
Lt PASTEiii; d'hommes 27
— De sorte, reprit-il après un assez long silence, de sorte que monsieur le comte ne peut rien me dire de l'étranger aperçu tout à l'heure ; il n'a même pas un soupçon?... Dans ce cas, je ne le dérangerai pas plus longtemps.
Il s'était levé ; Raphaël fit un geste pour l'arrêter.
— Pardieu ! vous ne nous quitterez point ainsi, s'écria-t-il. Vous ne voudriez point laisser notre salut au rôti... c'est-à-dire aux trois quarts achevé ! De grâce, une petite prédication, monsieur?
— Ou si monsieur n'est pas inspiré par le Saint-Esprit, fit observer Wrangel, qu'il nous accorde au moins une lecture dans le livre mystérieux.
— Par exemple, l'histoire de l'enlèvement de Sara par Afîimélec, dit le comte avec intention.
— Ou celle de madame. Putiphar et du chaste Joseph.
— J'aime mieux les filles de Loth travaillant à empêcher la fin du monde.
— Moi, le Cantique des cantiques.
— Allons, monsieur le prédicateur, une petite histoire édifiante avec commentaires ?
— Wilhelmine, passez donc le livre- à monsieur.
28 Lli PASTEUR d'hommes
La jeune fille, affligée de ces moqueries, s'efforçait de les arrêter et voulut refermer la Bible, que Wrangel venait de lui passer ouverte. Kaufman , qui avait compris son intention, posa une main sur la sienne avec tendresse et dit :
— Laissez... ces sarcasmes impies ne m'atteignent pas. Puisqu'ils veulent entendre la parole sainte, qu'ils écoutent!
Et, feuilletant le livre avec une rapidité qui prouvait combien il lui était familier, il s'arrêta tout à coup au chapitre vn de l'Évangile selon saint Luc, et il se mit à lire d'une voix ferme :
« Un des pharisiens pria Jésus de manger chez lui, et il entra dans la maison de ce pharisien et il se mit à table.
» Et il y avait dans la ville une pécheresse qui, ayant vu que le Christ était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein d'une huile odoriférante.
» Et se tenant derrière, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes et elle les essuyait avec ses propres cheveux, puis les baisait et les parfumait de celte huile odoriférante.
LE PASTiLlK d'iIOJIMES 29
» Le pharisien ([ui l'avait convié^ voyant ceUi, dit en lui-même : « Si celui-ci était un prophète, certes il » saurait que cette femme est une pécheresse. »
» Alors Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j'ai » quelque chose à te dire ; » et il répondit : a Parle, » maître. »
« Simon, vois-tu cette femme? Je suis entré dans ta » maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver » mes pieds; mais elle les a arrosés de ses larmes 1) et les a essuyés avec ses propres cheveux.
» ïu ne m'as point donné un baiser; mais elle, » depuis que je suis entré, n'a point cessé de baiser » mes pieds.
I) Tu n'as point parhaiié ma tête d'huile ; mais elle » a parfumé iiK's pieds d'une huile odoriférante. » C'est pourquoi je te dis que ses péchés, qui sont. )) grands, lui sont pirdonnés, car elle a beaucoup » aimé. »
A mesure que Kaufman lisait, sa voix devenait plus vibrante et plus élevée ; sa bonhomie vulgaire faisait place à une certaine dignité émue. Les amis du comte, qui avaient commencé par ricaner , étaient insensiblement redevenus sérieux. Quant à Wilhelmine, l'appli-
cation était si directe, elle frappait si juste dans ce cœur gros d'attendrissement, qu'elle fondit en larmes, se leva de table toute honteuse et voulut fuir ; mais Jofg la retint.
— N'aie pas honte de ces pleurs, dit-il avec autorité; c'est la source vive qui lave toutes les souillures.
— Bravo ! bravo , le prédicateur ! crièrent plusieurs voix.
— C'est un succès de larmes, ajouta Wrangel.
— Apportez de l'éther à mademoiselle Wilhelmine, dit de Leuthold.
— Et un verre de Champagne, reprit le major, il n'y a rien de meilleur pour les nerfs.
La jeune fille voulut échapper à ces empressements ironiques.
— Allons , calmez-vous , ma chère, reprit le comte en riant, il faut de la modération en tout, même dans les larmes ; tout à l'heure vous ne pourrez valser...
— Laissez-moi . laissez-moi , bégaya Wilhelmine en se rapprochant de Jorg. Je ne veux point rester ici.
— Et oij voulez-vous aller , ma belle? répliqua Raphaël. Songeriez-vous , par hasard, à suivre monsieur comme Madeleine suivit le Christ?
LE PASTEUR d'hommes 3i
— Pourquoi non? interrompit Kaufman avec son assurance ordinaire... Si je l'avais retirée des eaux de la Fulda, balancerais-je à l'emmener pour lui réchauffer le cœur? Qui sait si notre rencontre n'est point dans les desseins de Dieu? Ah ! il ne sera point dit que Jorg aura jamais repoussé le naufragé qui lui tendait la main du fond de l'abîme... Si sa honte lui pèse, si elle est sans conseil, sans protecteur, me voici : qu'elle s'appuie sur moi sans crainte; tant que la mort me laissera debout, je ne lui manquerai point.
Il avait présenté le bras à la jeune fille ; elle y passa le sien sans savoir ce qu'elle faisait, cacha sa tête sur son épaule et l'entraîna vers la porte. Kaufman n'hésita pas un instant. Il salua avec gravité les convives stupéfaits, traversa le salon, le jardin, et atteignit la grille d'entrée, qui donnait sur le chemin de Cassel.