JORG ET HERMAN
Lorsque Kaufraan et Wilhelmine se trouvèrent tous deux seuls, le premier regarda sa compagne de roule, qui était en souliers de satin, les épaules nues, les cheveux enroulés de perles, et il eut un moment d'embarras. En reramenant, il avait obéi à son élan plutôt qu'à la rélle.xion ; mais une fuis loin de ceux qui l'avaient pour ainsi dire forcé à cette démarche , il reprit son sang-froid et se demanda ce qu'il allait faire de cette jeune fille qui s'était confiée à sa protection. Elle marchait près de lui, pleurant encore, mais seulement par intervalle et avec ces sanglots interrompus qui suivent toute crise de larmes.
Après avoir ralenti le pas, Jorg s'arrêta court : — Après tout, dit-il , avant d'aller plus loin, il est nécessaire de nous expliquer : la parole de Dieu vous
LE TAS TE un d'hOMMKS 3.'J
a touchée, ce qui prouve que le cœur est encore ouvert chez vous aux bonnes semences, et que vous pouvez retrouver le chemin de la nouvelle Jérusalem; mais il faudrait auparavant que vous pussiez m'indiquer celui de votre logement.
— Hélas ! je n'en ai point , répondit Wilhelmine , dont cette question redoubla les pleurs. Celui que j'habitais appartient à M. de Leuthold , et... après ce qui s'est passé... je n'oserais... je ne veux point y retourner.
— Pauvre enfant! reprit Jorg touché, vous n'avez ni amis ni famille?
— Il me reste une tante qui m'avait mise en apprentissage, mais que j'ai cessé de voir depuis...
— Très-biini ! interrompit Kaufman. Où demcuret-elle?
— Dans la rue des Trois-Rois.
— Et vous la nommez ?
— Madame Rielïel.
— Nous verrons madame Rielïel , dit Jorg qui se remit en marche.
Wilhelmine parut inquiète du projet de son guide et s'effori^a de l'en dissuader. Sa tante, qui faisait profes-
sion d'une piété exemplaire, avait juré de ne jamais la revoir ; elle regarderait toute démarche de sa nièce comme une audacieuse effronterie ; elle refuserait de croire à son repentir. A tout cela Kaufman répondait, avec sa résolution ordinaire, qu'il fallait voir.
— Si l'on songeait aux innombrables chances d'accidents qui nous menacent , dit-il, on n'oserait sortir ni marcher. Le rôle des hommes est d'essayer, celui de la Providence de régler l'insuccès ou la réussite. Qui sait d'ailleurs si nous ne trouverons pas la mère Rieffel dans de meilleures dispositions que vous ne le supposez? Il en est d'un cœur fermé par la colère comme de la dame-jeanne la mieux bouchée ; un seul coup bien frappé peut y faire une fente par laquelle tout s'enfuit. Prenez donc courage, évitez les ornières et essuyez vos yeux.
Il jeta son maliteau de gros drap sur les épaules de la jeune fille, l'engagea às'appuyer sur lui, et prit la route de Cassel en continuant à l'interroger sur son passé.
L'histoire de Wilhelmine, longuement racontée, pouvait S3 résumer en quelques mots : comme tant d'autres, elle n'avait pu résister à la fois aux privations de la pauvreté et aux tentations de la richesse. La curiu-
site l'avait livrée à la séduction, la honte l'y avait enchaînée ; non qu'elle trouvât la joie dans ce luxe d'emprunt, dans ces plaisirs frauduleux, dans toute cette vie de prospérités passagères, que chaque jour remettait en question : Wilhelmine n'y avait point place aux instincts naïfs de son cœur; mais comment en sortir, quelleroute prendre? que devenir? Une fois descendue au fond de ce puits que nous appelons le déshonneur, la femme y demeure par désespoir ; et si la corde du hasard ne descend pas pour l'en retirer, elle s'y arrange comme dans le seul asile qui lui reste.
Wilhelmine raconta tout à son compagnon sans ordre et en entremêlant successivement son récit de rires et de pleurs, car tout était fugitif dans cette sincère nature, qui allait de l'affliction à la gaieté, sans songer à la transition, ce grand art de déguiser l'inconséquence.
Tout en parlant, elle était arrivée, sans s'en apercevoir, dans la rue* des Trois-Rois ; mais lorsque son compagnon l'en avertit en la priant de lui montrer la maison de sa tante, elle s'arrêta saisie, et toutes ses terreurs lui revinrent. Jorg ne lui laissa pas le temps dé s'y arrêter et l'entraîna, malgré elle, vers la demeure de la veuve Rieffel.
A peine eut-il frappé que la porte s'ouvrit ; mais à sa vue la servante laissa échapper une exclamation de désappointement.
— Seigneur ! ce n'est pas M. Ârnulf, s'écria-t-elle ; comme madame et le pasteur sont là qui l'attendent, j'ai cru...
— Que c'était lui? acheva Jorg, il n'y a pas de mal, brave fille, annoncez M. Kaufman.
La servante ouvrit la porte du salon et répéta le nom indiqué.
La veuve et le ministre firent un mouvement de surprise.
— Kaufman, dit la veuve, qu'est-ce que c'est ?
— C'est moi, interrompit Jorg en se présentant à la porte avec Wilhelmine qu'il tirait après lui ; je viens pour vous rendre un service.
— Comment cela, monsieur ?
— En vous ramenant votre nièce.
Wilhelmine ! s'écrièrent à la fois la veuve et le pasteur.
— Malheureuse ! tu oses reparaître ici ! ajouta la première.
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— Ne la grondez pas, c'est moi qui l'ai amenée, iiilerrompii Kaufman.
— Qu'elle sorte I qu'elle sorte sur-le-champ ! s'écria madame Angélica Rieffel en se levant ; sa présence est une honte pour une maison honnête, et je vous trouve bien hardi, monsieur, d'oser frapper à ma porte avec cette créature.
— L'Évangile a dit : «Frappez, on vous ouvrira, » répliqua tranquillement Jorg ; celle créature, d'ailleurs, comme vous l'appelez, est une pauvre Madeleine qui ne demajide qu'à faire pénitence. Je me porte garant de sa bonne volonté.
— Vous? répéta la vieille bourgeoise avec une défiance dédaigneuse ; et qui êtes-vous, monsieur ? Comment vous trouvez-vous le protecteur de cette fille?
— Sur mon âme, vous avez raison, et voilà par où j'aurais.dû commencer, dit le gros homme ; je m'appelle Jorg Kaufman, madame, et je vous ramène cette enfant des Vonnen où je l'ai trouvée.
Alors il se mit à raconter rapidement, avec- sa liberté un peu triviale, mais animée, tout ce qui s'était passé à la campagne du comte, et comment Wilhelmine l'a-
vait suivi. Pendant ce récit, le pasteur levait les yeux au ciel, et la veuve poussait des exclamations de dévote scandalisée.
— Et c'est après l'avoir trouvée dans un lie u pareil que vous me ia ramenez, monsieur? dit elle quand il eut achevé.
— Fallait-il donc l'y laisser? demanda Jorg brusquement ; quand l'un de vos semblables demande à sortir de la boue, doit-on regarder avant de l'en retirer si l'on a du linge blanc ? Le Christ n'a-t-il pas accueilli
Madeleine et défendu la femme adultère ? Loin de m'en
t vouloir, remerciez-moi devons donner l'occasion d'une
bonne œuvre,, et pardonnez à cette pauvre fille, qui n'a
besoin que d'appui.
— Jamais ! s'écria madame Rieffel en repoussant durement Wilhelmine, qui pleurait et voulait baiser ses mains. Emmenez votre protégée, monsieur, elle ne m'est plus rien ; je ne veux plus en entendre parler : je ne suis point dupe de ses comédies !...
— Des comédies! interrompit Kaufman vivement, par le ciel ! on les ferait plus gaies, madame ! Voyez les pleurs de cette enfant, ses mains tremblantes, ses yeux rougis!... Tout ce que j'ai dit est aussi vrai que la pa-
LE PASTEUR d'HOMMUS 39
rôle de Dieu; et la preuve, c'est que votre nièce est encore telle que je l'ai trouvée : voyez !
A ces mots, il retira le manteau qui enveloppait la jeune fille, et la montra en toilette de bal.
Le pasteur et la tante reculèrent.
— Quelle indécence ! s'écria le premier.
— Alors, faites comme saint Georges, monsieur le ministre, dit Jorg ironiquement, et donnez, pour couvrir cette nudité, la moitié de votre habit.
— Je ne répondrai point à des expressions aussi peu convenables, répliqua le prêtre d'une voix aigre.
— Ce qui est peu convenable, monsieur, reprit Kaufman avec chaleur , c'est qu'un ministre de Dieu demeure muet quand on exhorte une de ses pénitentes à la charité; c'est qu'il ne trouve pas un mot à dire en faveur de la créature repentante et abandonnée; c'est qu'il s'occupe de battre les cartes quand il y a une âme humaine à sauver.
Le pasteur, qui tenait, en effet, un jeu de cartes, le replaça sur la table en rougissant et prit un air de dignité blessée.
— Je n'ai point été appelé à donner mon avis, monsieur, dit-il sèchement, et je n'ai point l'habitude d'im-
poser mon intervention. Au reste, si ma respectable amie , madame Rieffel, m'avait fait l'honneur de me consulter, je n'aurais pu qu'appuyer ses justes répugnances. Le divin maître lui-même a dit que le bon grain devait être séparé de l'ivraie... le juste du réprouvé. ♦
— Ah ! pharisiens ! s'écria Jorg avec indignation : ils imitent les Romains du temps de César, qui forgeaient en épées les socs de charrues. Cette parole de Dieu pour féconder et nourrir, devient entre leurs mains un arrêt qui tue.
— Des injures! interrompit la veuve en se levant... Et c'est toi, malheureuse, qui nous les attires! fille éhontée, misérable, perdue
— Assez ! interrompit Kaufman, qui étendit les deux bras vers Wilhelmine éplorée. Ce n'est point elle, madame, c'est moi qui parle, et c'est à moi qu'il faut répondre, . . Ou plutôt ne répondez rien. . . Je vous connais maintenant. J'avais espéré trouver un reste de cœur dans ce vieux corps ; je croyais m'adresser à une femme! il n'y avait qu'une morte ! Rentre dans ta tombe, cadavre! il y a encore des vivants pour nous comprendre et nous réchauffer.
LE PASTEL'K d'hOMMES 41
En parlant ainsi, il rejeta le manteau sur Wilhelmine et sortit avec elle.
La pauvre fille s'était remise à sangloter ; il lui prit brusquement le bras :
— Pourquoi pleures-tu ? dit-il avec cette brusque familiarité qui n'était point sans puissance. As-tu peur que je t'abandonne aussi, moi? Ne t'ai-je pas promis de te protéger ? Tu n'as plus de réputation à ménager ; c'est un malheur qui devient presqu'un avantage. Je puis t'emmener chez moi ; tu vivras comme ma fille, en attendant que je t'aie trouvé une autre retraite, peutêtre vaut-il mieux qu'il cti soit ainsi : Dieu fait ])ien ce qu'il fait. Viens et ne pleure plus.
Wilhelmine essuya ses yeux et suivit Kaufman.
Tous deux se dirigèrent vers l'un des faubourgs bâti aux bords de la Fulda. La nuit était déjà avancée, de lourds nuages glissaient sur l'azur sombre du ciel comme des vaisseaux gigantesques sur l'Océan ; un vent orageux gémissait sourdement à travers les hautes cheminées du faubourg. Jorg et sa compagne s'arrêtèrent devant une petite maison de pauvre apparence dont le premier avait la clef ; ils montèrent un escalier vermoulu et arrivèrent à une grande pièce qui lui faisait
face. Elle n'était éclairée que par la lueur des étoiles, qui la traversait d'un sillou argenté ; mais quelque faible que fût cette clarté, elle suffisait pour faire distinguer nettement un jeune homme appuyé à la fenêtre, et dont l'attitude exprimait l'abattement.
Au bruit qu'avaient fait Jorg et Wilhelmine, il se retourna lentement sans se lever , et la lueur stellaire éclaira ses traits. Ils avaient cette fraîcheur lymphatique ^t ces contours arrondis que l'on prendrait au premier aspect pour l'expression de la force. Ses yeux bleuSj à pupilles dilatées, regardaient longtemps sans voir, et sa chevelure blonde tombait en boucles soyeuses, mais rares, jusque sur ses épaules.
Il jeta un coup d'oeil aux deux arrivants, puis reprit son attitude pensive.
— Je t'amène de la compagnie, Herman, dit Jorg en s'arrêtant avec Wilhelmine devant le jeune honune.
Herman ne répondit pas.
— Est-ce ainsi que tu reçois tes hôtes? reprit le vieillard d'une voix plus haute. Voyons, debout ; c'est une pauvre fille qui n'a point d'asile et à qui il faut faire placé.
Le jeune homme se retourna lentement vers la com-
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pagne de Kaiifiiian. Ainsi éclairée par la lune, avec ses cheveux en désordre, ses yeux rendus plus brillants par les larmes et les couleurs qu'une longue course avait appelées sur ses joues, Wilheliniue était charmante. Herman ne put échapper lui-même à l'effet de cette beauté ; il se leva en répondant :
— La grande chambre est libre, ma sccur peut Toccuper.
— Voyons, dit Jorg, qui avait allumé une lampe. Et, précédant la jeune fille, il lui fit traverser deux
pièces vides, et arriva enfin à une troisième pièce garnie de meubles antiques et mal rangés.
— Ceci est bien pauvre et bien sombre près de vos logements à la mode, dit-il ; mais demain le soleil fera étinceler vos croisées, et les oiseaux chanteront sur les toits. Si vos désirs sont sincères, vous ne regretterez point ce que vous avez quitté. Pour ce soir ne pensez à rien et dormez.
11 appuya une main sur les cheveux de la jeune fille avec une familiarité paternelle, lui fit de la tête un salut amical et sortit.
En entrant dans la première pièce, il retrouva Herman à la même place et dans la même attitude. Son
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front se rembrunit. Il s'approcha du jeune homme et
lui dit d'une voix sérieuse :
— Que faites-vous là, Herman?
Celui-ci releva ses yeux doux et vagues :
— Je regardais les nuages passer sur les étoiles , dit-il d'une voix sans accent.
— Songez plutôt à ceux qui passent sur les lumières de votre âme , reprit Jorg sévèrement ; ne sortirez-vous jamais de ces lâches abattements qui font de vous un mort assistant à la' vie des autres?... Rappelez-vous la tâche que vous avez à remplir.
Le jeune homme demeura immobile.
— II ne m'entend même pas, murmura Kaufman en pliant les épaules. Ah! folle et débile créature ! j'avais cru que c'était un homme, et ce n'est qu'un instrument sonore. Tant qire celui qui savait en jouer s'est trouvé là, la harpe a chanté ; aujourd'hui- que nous l'avons perdu, elle reste muette.
Et, haussant tout à coup la voix :
— Ainsi, tu ne sortiras pas de cette torpeur ! continua-t-il avec impatience ; tu ne te rappelles ni tes projets ni tes promisses; tu as tout oublié... même le 25 juillet.
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Hermaii avait écouté les premiers mois de Jorg sans paraître y prendre garde ; mais l'effet du dernier fut aussi prompt que puissant. Il se redressa pâle, l'œil animé, et ses mains pressèrent convulsivement l'appui de la fenêtre.
— Qui parle du 25 juillet? répéta-t-il d'une voix précipitée... Est-ce donc pour me rendre l'espoir et la force que vous me citez le jour qui les a tués? Ah! vous ressemblez aux médecins qui s'assurent de la vie du mourant avec la pierre qui brûle ou avec l'acier qui déchire. Quel est votre but eu me rappelant cette date terrible?... O'-i'^'it^Lnidez- vous?... Que voulezvous?...
— Je veux être sûr que tu l'as vu mourir, lui ! dit Jorg avec une énergie qui fit^tressaillir le jeune homme.
— Ne vous l'ai-je point dit? répliqua-t-il agité. Quand les deux barques se sont rencontrées... que la nôtre s'est brisée... je l'ai vu disparaître dans les eaux... disparaître avant moi!... et quand j'ai repris mes sens sur la rive... j'étais seul!
— Mais son cadavre a été retrouvé? tu l'as vu? tu l'as touché? demanda Kaufman avec une insistance singulière.
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— J'avais promis une récompense, dit Herman : huit jours après, des bateliers sont venus avec dés restes défigurés dans lesquels j'ai pu le reconnaître ! Vousmême avez visité la tombe où ces restes ont été déposés. Pourquoi donc ce retour aux souvenirs d'un mallieur accompli? Faut- il vous répéter qu'il y a aujourd'hui huit mois que je l'ai vu mort?
— Eh bien, moi, il y a seulement quelques heures, je l'ai vu vivant, s'écria Jorg avec impétuosité.
Et comme Herman reculait saisi.
— Vivant! répéta le vieillard, et en voici la preuve! Il montrait le livre, qu'Herman reconnut au premier
coup d'oeil, et il lui raconta rapidement ce qui est déjà connu du lecteur.*
A mesure qu'il par'ait, l'enveloppe glucée du jeune homme semblait se fondre, le sang montait à ses joues, son œil s'oinrait davantage, le bleu de sa prunelle devenait plus foncé ; une exaltation croissante illuminait son visage agrandi, EnHii, aux derniers mots de Jorg, il saisit ses deux mains en poussant un cri : la croyance de Kaufman était passée en lui; il ne pouvait comprendre, mais il ne doutait plus : la mort était sortie de la tombe ; Dieu av'ait fait pour eux un miracle.
LE PASTEUR d'hOMMES hl
Dominé par celle persuasion, il tomba à genoux près de Jorg, qui commença à haute voix une de ces prières improvisées dont les réformés allemands ont l'habitude, et qui ne sont qu'un libre épanchement de leurs émotions vers Dieu.
Quand il eut achevé, tous deux se levèrent joyeux et raffermis ; la foi avait donné à leurs soupçons la force de l'évidence, et ils ne songèrent plus qu'aux moyens de retrouver celui qu'un prodige leur avait rendu.
LES SENNHUTTEN
Le lendemain des événements rapportés dans le chapitre qui précède, une jeune femme était assise seule dans le parloir d'une maison située près de Miinden, sur la rive gauche de la Werra. Son costume avait cette élégance sans éclat qui annonce la femme jalouse de plaire, non de briller. Elle était petite, un peu pâle, et
/(8 fLE PASTEUR d'hOMMES
tous ses mouvements avaient une souplesse nerveuse qui la rendait séduisante plutôt que belle.
Elle travaillait à une tapisserie commencée; mais la marche de son aiguille, tantôt lente, tantôt précipitée, ses regards sans cesse tournés vers la pendule, et les tressaillements qu'elle ne pouvait réprimer au moindre bruit, témoignaient suffisamment de son impatience.
Un homme d'environ soixante ans, qui portait le costume de garde forestier, parut tout à coup à l'une des portes intérieures; mais la jeune femme avait reconnu le pas : ce n'était pas celui qu'elle attendait. Elle releva à peine la tête.
— Riidolphe n'est point encore de retour? demanda le forestier.
— Pas encore, mon oncle, répliqua-t-elle brièvement.
— Il t'a pourtant bien promis d'être ici ce matin?
— Il l'a promis.
— Alors nous ne pouvons tarder à le voir.
' — Qui sait? dit-elle avec un peu d'amertume ; Cassel a des charmes qui lui font oublier tout le reste. Le moyen de lutter contre les soixante-et-dix mille volumes de la bibliothèque !
LE PASTEtJR d'hommes k^
— Allez-vous être jalouse de livres, par hasard ? demanda l'oncle en souriant.
— Pourquoi non? répliqua la jeune femme vivement; qu'importe.l'objet de la passion de lludolphe, si cette passion le détourne de moi? Toute sa vie ne doit-elle pas m'appartenir comme la mienne lui appartient? Pourquoi me laisser seule à mes inquiétudes, à mes tristesses ?
— Pourquoi, Lina ? reprit le forestier doucement : parce que son mariage ne l'a point dégagé de ses devoirs d'homme et de ministre. Vous regrettez le temps qu'il donne à ses études, à la prière, aux bonnes œuvres! aimeriez-vous donc mieux le voir oisif et inutile? Les heures qu'il vous dérobe ne sont-elles pas employées à agrandir son âme ou à soulager quelque affliction ? Pouvez-vous lui reprocher une conduite qui doit l'élever à vos yeux?
— Oh ! vous me prouverez que j'ai tort, mon oncle, je le sais, interrompit Lina vivement ; je parle avec mon cœur, vous me répondez avec votre raison, nous ne pouvons nous entendre !
Le forestier la regarda, puis secoua la tête.
— Toujours exaltée, dit-il à demi-voix ; quand donc
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cesserez-vous de demander à la vie plus qu'elle ne peut donner ?
Il y eut une pause. Lina contfïiuait de broder avec une rapidité nerveuse; son oncle, qui avait décroché une grande pipe d'écume de mer ^suspendue près du poêle, la chargeait silencieusement. Enfin, il parut secouer l'impression de tristesse qui avait assombri son front, et reprit plus gaîment:
— Oli est donc votre cousine ?
— Elle vient de remonter, répondit Lina. Le forestier fit un geste de ravissement.
— Ah! j'oubliais, dit-il, c'est l'heure où elle quitte son négligé du matin pour se mettre sous les armes; car elle n'a pu accepter encore les habitudes de notre petite ville de Mûnden ; elle fait trois toilettes comme à Vienne.
La jeune femme ne put s'empêcher de sourire.
— Mon Dieu ! vous lui en voulez, à cette pauvre Dorothée, dit-elle; vous l'accablez de brusqueries, d'épigrammes, presque de duretés,, et l'égalité de son humeur ne peut vous adoucir.
— Je n'aime pas les gens qui ont l'humeur égale, répliqua l'oncle, d'un ton bourru ; cela prouve leur
I,E PASTEUR d'hommes 51
insensibilité ou leur hypocrisie. Pour votre cousine, il y a chez elle de l'un et de l'autre : tout ce qu'elle sent, elle le dissimule, et quand elle ne le dissimule pas, c'est qu'elle n'a rien senti. L'usage du monde a poli son cœur comme un caillou roulé dans les lloLs. Encore si ses conversations ne vous troublaient point!
— Moi?
— Vous, Lina. Je ne suis qu'un vieux soldat ignorant, sorti des camps pour vivre dans les bois -, mais il est des cas oij la tendresse tient lieu de science. Je vois en vous mieux qu'en moi-même.
— Et que voyez-vous donc, mon oncle?
— L'avidité d'une nature mobile, et toujours en recherche de l'inconnu. Élevée dans la retraite, vous ignorez les plaisirs ilu monde ; vous n'y auriez janniis songé, si cette femme n'était venue vous les vanter et réveiller en vous de dangereuses curiosités.
Lina tressaillit, sonaigiiille s'an'êLa, vl elle leva les yeux sur le major.
— Peut-être avez vous raison, dit-elle pensivement... Oui... quand njadanie Dalcliid me parle de celle société où une femme se trouve entourée de tout ce que le luxe elles arts ont de cli.iruKml, prévenue d^ius tous S'js ca-
52 LE PASTliUR d'hommes
priées, étourdie d'hommages caressants, où la vie vous emporte enfin au milieu de flots parfumés sans que vous ayez même la fatigue de désirer, malgré moi ces récits me fascinent, je les écoute comme tout enfant j'écoutais les féeries qui me transportaient dans une autre existence pleine de splendeurs et de merveilles !
— Et vous voulez que je ne déplore pas l'arrivée de celte femme à Mûnden ! reprit le vieux soldat avec une sorte d'emportement. Ah! maudit soit le jour qui l'a amenée ! c'est à elle à qui nous devons le retour de votre cousin Frédéric de Wrangel, et surtout ce nouvel
ami, le comte de Leuthold Tous trois sont autant de
mauvais génies introduits dans notre foyer.
Lina l'interrompit par un geste; sa cousine descendait l'escalier.
Le forestier alla s'asseoir près du poêle, rentra sa tête dans ses épaules comme une tortue effarouchée, et ranima sa pipe par quelques fortes aspirations.
Dans ce moment, madame Dalchid fit son entrée. Elle était en grande toilette d'après-midi : robe de soie avec volants, bonnet de blonde orné de fleurs, bracelets d'or bruni, gants glacés sortant de l'étui. Le tout
LE PASTEUR d'iIOMMKS 53
formait un ensemble qui était le sublime de l'élégance commune.
La personne ressemblait au costume : elle était blanche, rose, régulière, parfaite enfin pour prendre sa place parmi les femmes dont nul ne conteste la beauté, parce que nul n'y porte envie.
— Eh bien, pauvre enfant, vous attendez toujours? dit- elle à Lina de cette voix plaintive et mignarde adoptée dans un certain monde ; votre Rudolphe^i'a point encore paru ! iMais savez-vous que c'est affreux de nous
tenir ainsi inquiètes car, en vérité, je commence à
l'être comme vous un accident est si vite arrivé
dans ces voitures publiques Ah! si j'avais encore
mon équipage, je ferais atteler et nous irions à sa rencontre ; mais il n'y faut plus penser.
Ici madame Dalchid, qui s'était arrêtée devant le miroir, poussa un soupir en défripant les plis de sa robe ; le forestier serra sa pipe entre ses lèvres et fuma plus vite.
— Je vous plains, chère^ reprit la cousine, qui s'efforçait de donner plus de caprice à sa coiffure ; voir à peine son mari quand on n'a point d'autre distraction... car vous vivez ici comme dans un pays sauvage ! pas un concert, pas un bal^ pas une soirée !
L'oncle poussa deux énormes bouffées de tabac qui l'enveloppèrent d'un nuage.
— Vous savez que Rudolphe craint toute visite et fuit le monde, fit observer Lina.
— C'est précisément ce dont je me plains, répliqua Dorothée plus vivement; on dirait qu'il se cache! Cependant il me semble que la porte d'un ministre du saint Évangile devrait être ouverte pour tout le monde.
— Plût à Dieu qu'elle eût été toujours fermée! murmura le forestier entre ses dents.
Madame Dalchid se retourna.
— Ah! pardon, major, dit-elle d'un ton aimable, je ne vous avais point aperçu.
— Je vous avais aperçue, moi, répliqua-t-il brusquement.
Lina voulut couper court à une explication en demandant à sa cousine si elle avait reçu des lettres de Vienne.
— Rien encore, répondit Dorothée ; mes amis m'oublient! je le prévoyais, du reste : quand le malheur vient, il faut s'attendre à l'abandon ! et cependant, Dieu sait que de protestations d'attachement avant la ruine de M. Dalchid !
Elle poussa un nouveau soupir, et vint prendre un fauteuil près de Lina.
— Nous menions une vie si joyeuse! reprit-elle. Vous ne pouvez comprendre mes regrets, chère belle ; vous n'avez pas vu notre habitation de Vienne ! M. Dalchid l'avait fait orner d'après ses propres dessins.
— Des dessins de banquier! dit l'oncle à demi-voix.
— On venait de tout meubler en laque et en vieux Saxe, continua Dorothée; les vestibules avaient été transformés en serres, et j'avais trois attelages, un pour le matin, un pour les grandes visites, un pour la nuit. Ah! l'heureux temps^ l'heureux temps!... Hélas ! qu'êtes-vous devenu, mon bel hôtel, mon paradis terrestre!...
— Parbleu ! votre paradis terrestre a été vendu à l'encan, interrompit le forestier à bout de patience ; vendu à des juifs qui en feront une auberge ou une salle de bals masqués ! car voilà où conduisent ces existences charmantes ! On fait le prince en attendant que l'on fasse banqueroute,
— Major ! s'écria Dorothée blessée.
— Est-ce vrai ou faux? reprit celui-ci durement. M. Dalchid n'a-t-il pas été obligé de se sauver en An-
56 LE PASTEUR u'hOMMES
gleterre, et, vous, 'de vous réfugier aux Sennhutten !
— Ah ! je vous remercie d'avoir pensé à vos amis de Miinden, reprit Lina, qui, voulant adoucir l'effet produit par la sortie de son oncle, tendit la main à sa cousine.
Dorothée la saisit avec un de ces attendrissements que les femmes du monde ont à leur disposition comme l'éventail.
— J'étais sûre de vous, chère aimée, dit-elle; c'est pourquoi j'ai choisi les Sennhutten pour asile
— Et aussi parce que madame n'en avait point d'autre! fit observer le major.
— Je savais que Lina me recevrait avec plaisir, maintenant qu'elle habite chez elle, dit Dorothée en appuyant sur ce dernier mot.
— Vous aviez donc appris mon mariage ? demanda la jeune femme, qui eût voulu à tout prix placer la conversation sur un autre terrain.
— Par hasard, répliqua madame Dalchid; seulement, je puis vous l'avouer maintenant, je me trompais... sur le mari!
— Comment cela ?
— On m'avait assuré que vous étiez fiancée à notre cousin, Frédéric deWrangel.
LF. PAS TE un d'hommes 57
— On vous a dit vrai.
— Oui, (lil Slankar en haussant les épaules, c'était un de ces sages projets formés par les parents à la suite d'un souper de baptême et dans l'attendrissement que produit le vin du Rhin.
— Mais le cousin Frédéric était un parti tout à fait convenable ! objecta Dorothée.
— Comment donc, admirable ! acheva le major ironiquement ; n'est-ce pas un de nos hommes à la mode? sachant danser, monter à cheval ! Aussi vient-on de le nommer conseiller ! Du reste, aussi incapable de réunir deux idées que...
Il s'arrêta, mais son regard avait achevé la phrase, car Dorothée ajouta avec un rire un peu forcé :
— Que moi, n'est-ce pas, major ? i\e vous gênez donc pas, je vous en prie, continuez !
— C'est inutile, puisque vous avez compris, dit simplement le forestier.
— Mais comment, enfin, ces premiers projets de mariage ont-ils été abandonnés? demanda madame Dalchid, qui s'adressa de nouveau à Lina.
— Mon Dieu, rien de plus simple, répondit celle-ci ; il y a quelques mois, un étranger arriva à Mùnden et
loua un appartement dans cette maison ; il sortait peu, ne recevait personne et ne quittait le travail que pour descendre au jardin, où il nous rencontrait.
— C'était M. Rudolphe Mûller.
— Oui.
— Ah ! je comprends. A force de se rencontrer, on finit par se plaire l'un à l'autre, et le mariage fut convenu. Mais comment Frédéric prit-il la chose?
— Parfaitement, dit Stankar, il se fâcha.
— Vraiment!
— Il jura que nous ne le reverrions jamais, et j'en avais accepté l'espérance, mais quand vous êtes arrivée...
— Il est revenu pour moi ? s'écria Dorothée ; eh bien, je l'en remercie Mais, qu'avez- vous donc, Lina?
— J'ai entendu ouvrir la porte du jardin, dit la jeune femme, qui prêtait l'oreille ; si c'était
Mais elle s'interrompit en ajoutant :
— Non, ce n'est point son pas.
— Pauvre enfant! dit madame Dalchid en la baisant au front ; aime-t-elle son mari!
Et elle fit de la tête un petit geste capable qui ajoutait :
— Comme ça lui passera !
Cependant, Lina ne s'était point trompée; quelqu'un venait en effet d'arriver : c'était Frédéric de Wrangel.
Il entra chargé de deux bouquets de fleurs rares destinés à ses cousines ; Lina se contenta de le remercier affectueusement, tandis que Dorothée poussait des cris d'admiration et de reconnaissance. De Wra.igel ne put se dérober à ses remercîments qu'en allant saluer le major, qui répondit assez sèchement à sa politesse. Mais le jeune conseiller n'était pas homme à s'en inquiéter; c'était un de ces caractères faciles faute de volonté et gais par légèreté, qui se laissent emporter au courant des choses sans jamais y résister. Il acceptait la mauvaise humeur de son oncle comme on accepte le soleil d'Afrique et le brouillard d'Angleterre.
— Eh bien, major, dit-il étourdiment, vous êtes donc toujours à votre poste, près du poêle, au mois de juillet?...
— J'ai l'avantage d'y être seul, répliqua Stankar.
— Et vous fumez toujours ?
— Quand je m'ennuie.
— Pardieu ! voilà qui est aimable pour ces dames,
s'écria Frédéric en riant; mais savez- vous, major, que vous pouvez faire le plus grand tort à notre pays? Si un touriste français vous voyait ainsi, il ne manquerait pas d'écrire, dans quelque feuilleton, que les Allemands ont l'habitude de fumer devant les dames ; et voilà, par votre faute, l'élégance de toute une nation compromise.
— Cela serait moins grave que de compromettre sa réputation de bon sens, dit le forestier en jetant un regard significatif sur la toilette follement recherchée de Frédéric.
— Ah! vous dites cela à cause de mon nouvel habit de cheval, s'écria Wrangcl ; mais d'Arberg, qui arrive de Vienne, l'a rapporté comme tout ce qu'il y a de plus nouveau. Vous savez bien, le président d'Arberg, un de nos meilleurs poètes ?
— El sans doute votre condisciple, acheva le major ironiquement, car tous les hommes illustres de l'Allemagne ont été vos compagnons de gymnase ou d'université.
— C'est la vérité, répliqua de Wrangel, qui ne sentait point la raillerie ; nous étions une classe d'hommes célèbres... et, ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'à
LE PASTEUR d'uOMMES 61
celte époque je passais pour meilleur écolier qu'eux tous. Vrai ! j'étais toujours le premier.
— Mais depuis, objecta Stankar, on a vu arriver les temps prédits par l' Écriture.
— Où les premiers deviennent les derniers? interrompit Frédéric. Ah! j'ai saisi l'épigramme, major; j'ai parfaitement saisi ! Diable ! je ne vous savais pas si méchant! Miiis quoi qu'il en soit, il y a toujours plaisir à avoir des amis illustres... c'est presque comme si on l'était soi-même. On vous demande leur âge, leur ligure ; vous pouvez raconter leurs habitudes, parler de leurs caractères... Cela fait des sujets de conversation. Ainsi, par exemple,'en quelque lieu que je me trouve, on a mille questions àm'adressersurle compte de Raphaël;
J'avoue que sa rencontre à Mùnden m'a singulièrement étonnée, reprit madame Dalchid; je l'avais vu à Vienne, où il n'est pas moins connu qu'à Cassel, mais j'ignorais qu'il fût lié avec ma cousine, et je m'estime heureuse d'avoir pu continuer une relation aussi charmante.
— Et qui tend à devenir chaque jour plus intime, dit Frédéric d'un ton malin ; car depuis votre arrivée les visites du comte sont des assiduités.
— Et vous pensez que c'est pour moi ? s'écria Doro-
thée, évidemment flattée. Quelle folie! M. de Leuthold vient ici pour mon cousin .
— Qu'il ne voit presque jamais, fit observer Frédéric, par la raison que Mùller travaille aux heures où vous le recevez... Ah ! prenez garde ! cousine, prenez garde ! ce diable de comte est terriblement dangereux ! il y a en lui un charme, une fascination!...
— Oui, dit sérieusement Lina, qui avait jusqu'alors écouté en silence ; tout son être a quelque chose qui captive, qui attire. Puis il vous comprend si bien ! Jamais une parole qui heurte votre cœur ; il devine les pensées que vous n'avez pas su découvrir vous-même; il caresse vos fantaisies les plus cachées ; tout son esprit enfin semble être perpétuellement au service de vos désirs...
— Et voilà précisément ce qui fait que je le déteste ! s'écria le major, qui avait écouté Lina avec impatience; oui, je le déteste, répéta-t-il en voyant le mouvement de ses trois auditeurs, et ce n'est point seulement parce que ses principes me repoussent ; je le hais d'instinct, comme on hait le serpent.
— Prenez garde, interrompit vivement Lina, le voici avec Rudolphe.
Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor ; la jeune femme s'élança vers la porte et se trouva dans les bras de celui qu'elle attendait.
C'était l'étranger aperçu par Jorg au café de la Concorde, et qui, à la vue du vieillard, avait pris la fuite.