HOMME ET PRÊTRE
Le pasteur s'élança vers eux les bras étendus.
— Bas les armes, frères! cria-t-il avec une autorité exaltée.
Et, reconnaissant tout à coup le comte et le forestier :
— Vous ! reprit-il stupéfait ; vous, l'épée à la main ! Ah! c'est Dieu qui m'envoie.
Il saisit les deux fers, les leur arracha, et, les jetant au loin, retint dans ses mains leurs deux mains désarmées.
— Est-ce bien vrai ? reprit-il en les entraînant à quelques pas; vous, major, et vous, Raphaël?... Mal-
heureux ! mais vous ne voyez donc pas où vous êtes? Des tombes sous vos pieds et la croix au-dessus de vos têtes !
— Eh bien, allons ailleurs! interrompit Stankar, dont la colère n'avait fait que grandir.
— Vous trouverez Dieu partout ! reprit le pasteur. Major, revenez à vous ! Quelle est la cause de cette querelle ? d'où peut venir une pareille fureur? Répondez, major, je veux le savoir.
Stankar baissa la tête avec embarras. Raphaël, au contraire, sourit.
— Pourquoi hésiter ;, monsieur? demanda-t-il les yeux fixés sur le forestier ; vos insultes et vos menaces m'ont forcé à ce combat ; prouvez que vous étiez dans votre droit ; Rudolphe nous écoute ; justifiez devant lui votre provocation.
Le major regarda de Leuthold ; tant d'audace dépassait tout ce qu'il avait pu prévoir.
— Cet homme est un démon, balbutia-t-il. Et, comme Rudolphe cherchait à l'entraîner :
— Laisse-moi, reprit-il en lui échappant ; tous les anges du ciel me prieraient pour cet infâme, que je serai? sourd. 11 faut que l'un de nous meure.
— Ah ! je ne vous quitte pas, dit le pasteur en le suivant. Je m'attache à vos pas, major ; je vous suivrai partout, je me jetterai devant votre arme. Je vous garderai comme un assassin.
Stanlcar, blessé, tressaillit.
— Tu oublies à qui tu parles, MùUer, dit-il.
— Je parle au nom de Dieu et comme son ministre, répliqua Rudolphe avec une noblesse souveraine ; ce titre l'emporte sur tous les autres, et c'est à vous d'écouter avec respect. Que celui qui a offensé l'autre s'élève jusqu'au repentir, et que celui qui a été offensé laisse tomber le pardon de son âme. Raphaël... major... pressez-vous tous deux sur ma poitrine... le cœur d'un prêtre est comme le ciel, ouvert à tous ! Que ces mains ennemies se tendent l'une vers l'autre.
Il avait pris la main du comte, qui se laissa attirer et appuya un bras sur l'épaule du pasteur : à cette vue, Stankar ne fut plus maître de lui.
— Judas ! s'écria-t-il, le baiser après la trahison.
Ce cri ne lui était point échappé, qu'il eût voulu le retenir; mais il était trop tard; Rudolphe avait tressailli et lâcha la main du comte.
— La trahison? répéta -t -il subitement illuminé.
Lfc. PASTRUR d'hommes 2/j3
C.randDieu! Jorg se serait-il trompé tout à l'heure... Et, regardant Raphaël.:
— C'est la même taille que Frédéric, continua- t-il , le même costume... Oh! s'il se pouvait! Major... je veux tout savoir, il le faut.
— Plus bas, interrompit Stankar : on vient...
Df-ux formes blanches se dessinaient, en etTet, dans l'ombre et s'avançaient rapidement; c'étaient Lina et madame Dalchid, qui avaient voulu rejoindre Rudolphe après la prédication, et qui, entendant des voix hautes et irritées, accouraient inquiètes. Au moment où elles atteignirent la ligne de lumière qui éclairait une partie du sentier, Miiller les reconnut.
— Ah ! je saurai donc enfin la vérité ! s'écria-t-il. Et, courant h leur rencontre, il saisit Lina par les
mains et la traîna devant Raphaël et le forestier.
A la vue de ces visages pâles, de cfs soldats^ de ces armes encore nues, la jeune femme fut prise d'une sorte de vertige ; elle comprit que tout était découvert et tomba à genoux en demandant grâce. Millier recula, les cheveux dressés.
— Ainsi , dit-il, c'était pour lui! cet homme... était son amant !
Lina ne répondit rien, mais tomba affaissée sur ellemême, les bras en avant et la tête flottante.
Le comte avait fait un pas en arrière, et Stankar se couvrait le visage de ses deux poings fermés. 11 y eut une pause. MûUer, égaré, regardait autour de lui comme s'il n'eût pu croire à la réalité de ce qu'il voyait et de ce qu'il sentait.
— C'est vrai, bégaya-t-il enfin, vrai. . . 0 mon cœur ! . . , brise-toi...
Et, apercevant Lina courbée à ses pieds :
— Elle ose rester là ! reprit-il d'un accent plus élevé. Dites donc que tout cela est faux, madame... Prouvez-moi qu'on a menti... défendez-vous, enfin!... Mais non, vous tremblez... vous êtes pâle!... Et tu n'as pas peur que je t'écrase sous mes pieds !
— Tuez-moi, tuez-moi, Rudolphe ! murmura Lina mourante.
— Laisse cette malheureuse, interrompit Stankar, qui s'était jeté devant la jeune femme ; ce n'est pas elle que tu dois punir !
Millier se redressa.
— Ah ! vous avez raison, s'écria-t-il. Je m'explique tout, maintenant. Dans ce duel, c'était mon honneur
LK l'ASTKUR d'hOMMKS 245
que VOUS vouliez venger; mais me voilà! à moi une arme !
Il se précipita sur le sabre relevé par un des soldats.
— Défends -toi ! cria-t-il en marchant droit vers le comte, qui était demeuré immobile.
Le forestier et madame Dalchid s'élancèrent au-devant de lui.
— Laissez ! cria Millier, dont la fureur et le désespoir étaient devenus du délire. Qu'il s'arme ! qu'il se défende !
— Je ne croiserai point le fer contre vous, Rudolphe, dit Raphaël d'un ton ferme.
— Tu refuses ? cria le pasteur l'œil égaré et les lèvres tremblantes. Misérable ! mais tu ne vois donc pas que , si tu refuses de te défendre, je te tuerai !.,. Raphaël, n'entends-tu pas des voix qui t'appellent du fond de ces tombes? L'heure du châtiment est venue.
Il avait échappé au major et à Dorothée et s'était élancé vers de Leuthold. Celui-ci recula par un mouvement involontaire jus^^u'aux degrés de la grande croix, c.nnlre lesquels il s'arrêta à demi renversé. Rudolphe,
fou de colère, levait son arme pour le frapper, lorsque
2/t6 LE PASTEUR d'hOMMES
Jorg apparut tout à coup derrière le calvaire de granit, et, étendant la main en avant :
— Rudolphe, dit-il d'une voix forte, c'est sur cette croix que le Christ a pardonné à ses bourreaux.
Le pasteur releva les yeux, aperçut la douce image du crucifié, dont le pâle visage, éclairé par la lune, se penchait vers lui, et recula en laissant tomber son arme.
Stankar le releva vivement.
— Partez, monsieur, dit-il tout bas à Raphaël ; nous nous reverrons.
— Je Fespère, dit de Leuthold, qui s'enveloppa dans son manteau et disparut avec les deux soldats.
Dorothée avait également emmené à l'écart Lina ; Millier s'était agenouillé sur les degrés de la croix et s'efforçait de répéter une prière.
Pendant quelques instants, on n'entendit que son accent entrecoupé et les gémissements de Lina ; mais tout à coup un chœur de voix éloignées s'éleva dans la nuit, faisant entendre une des hymnes de triomphe des ahsvériens. A travers l'obscurité silencieuse et les murmures de cette double douleur, les voix unies chantaient :
LE PASTRUR D'hOMMES 2^7
Voici que, sortant de ses voiles, De l'avenir s'étend l'azur. Frères, dans chaque cœur obscur , Voici le lever des étoiles.
— Entends-tu ces chants, dit Kaufman en se penchant vei's Riulolphe ; ce sont les disciples conquis par ta parole qui célèbrent l'avènement de la bonne nouvelle !
Et les voix plus distinctes reprirent :
Voici l'échelle qu'en rêvant Jacob vit briller dans les flammes; Les degrés sont le dévouement ; Les anges qui montent, nos âmes.
— Ils ont quitté le temple, dit le pasteur, qui avait remarqué que les chants s'approchaient.
— Oui, répondit Jorg ; ils te savent ici et viennent te demander encore des consolations et des encouragemeuLs.
— A moi! répéta Rudolphe , des encouragements... des consolations?... Oh! c'est une raillerie !
— Que dis-tu ?
— Je dis que vous aviez raison, mon père, quand
VOUS vouliez arracher mon âme à ce funeste amour ! Mais je vengerai mes douleurs.
Kaufman l'entoura de ses bras,
— Tais-toi, Jean ! s'écria-t-il ; tais-toi, mon fils!... as-tu oublié que le prêtre ne peut ni frapper ni maudire ?
— Faites alors qu'il ne puisse souffrir, interrompit Mûller avec emportement ; ai-je perdu le droit d'être homme ? Quand on m'enlève tout, quand je sens ma tête qui se perd de désespoir et de rage, vous, qu'on n'a pas frappé, vous descendez de votre piédestal comme la statue du Commandeur, vous mettez votre main de marbre sur mon cœur, et vous me dites : « Tais-toi ! » Ah ! dites donc aussi à mon sang de ne pas brûler mes veines, à mon cœur de ne pas se briser !... Si vous me défendez la plainte, commencez donc par m'ôter la douleur.
— Plus bas, malheureux ! dit Jorg, qui entendait déjà le bruit des pas de la foule ; songes-tu que l'on pourrait t'entendre? Ne montre pas à nos frères ta faiblesse; reviens à toi, pense que ceux que tu as appelés à la lumière sont là... ils approchent... écoute...
Le choeur venait, en effet, de s'élever de nouveau.
Voici que vers l'arche, au retour, La colombe des découvertes A rapporté les branches vertes, Et la colombe, c'est l'amour !
Ces voix fermes et graves s'élevant au milieu des ténèbres pénétrèrent au fond du désespoir de Millier ; il releva la tête et prêta l'oreille. Kaiifman profila de ce mouvement.
— Écoute ces hymnes qui t'enseignent l'espoir, dit-il à demi-voix. Rudolphe, détourne les yeux de la terre ; rappelle-toi ce que tu es...
— Oui, reprit le pasteur avec un effort suprême, et en se pressant contre la croix, je suis prêtre!... je suis prêtre!... 0 mon Dieu ! rendez-moi un instant de calme, de raison. Mais ma tête n'est que trouble et douleur... que pourrais-je leur dire?
— Recueille-toi ; écoute ce que Dieu dit dans ton cœur, et répète-le tout haut sans crainte. As-tu oublié combien de fois tes inspirations t'ont soutenu? Du courage, Rudolphe ! et surtout prends garde que la lueur des étoiles ne laisse voir tes larmes.
Les ahsvériens étaient entrés dans le sentier bordé
par les niches de pierre; ils approchaient lentement , et, après une pause, ils avaient repris :
Marchons vers la terre promis-e; Marchons, car c'est en nous que Dieu A mis la colonne de feu Et la hagnette de Moïse,
Millier, toujours à genoux, était demeuré immobile ; il s'efforçait en vain de redevenir maître de son esprit égaré ; tous les souvenirs tourbillonnaient en lui comme les images d'un rêve.
La foule des disciples s'était arrêtée à quelques pas et avait fait silence. Il y eut un long moment d'attente. Enfin, Jean le Précurseur se leva chancelant. Son visage pâle se dessinait dans l'obscurité comme celui d'un fantôme. Il psssa plusieurs fois la main sur son front comme s'il eût voulu rappeler sa mémoire éperdue : enfin ses lèvres, obéissant aux préoccupations de sa doulenr, murmurèrent les versets de la femme coupable.
« Les scribes et les pharisiens lui dirent :
» — Maître, cette femme a été surprise commettant l'adultère. Or. Moïse nous a commandé dans sa loi d°
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lapider celles qui ont commis ce crime. Mais, toi, qu'en dis -tu ?
» Alors, Jésus, s'étant penché, écrivait avecsou doigt sur la terre.
» Et, conmie ils continuaient à l'interroger, il leur dit :
» — Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre.
» Alors, étant condamnés par leur propre conscience, ils sortirent un à un.
» Et Jésus^ ne voyant plus personne que la l'emme, lui dit :
» — Puisqu'ils ne t'ont pas condamnée, je ne te condamne pas non plus. »
Ici, le prêtre s'arrêta... Cette citation, qui n'avait été qu'une sorte de monologue de ses propres agitations, sembla les accroître ; il promena autour de lui des regards éperdus.
— Ee Christ ne l'a point condamnée, murmura-t-il sans voir ceux qui l'écoutaient. La femme était coupable, et elle se leva pardonnée...
Mais, à ce mot, ses regards rencontrèrent le visage
éploré de Lina, qui s'était redressée dans l'ombre ; il jeta un cri.
— Pardonner, répéta-t-il, quand elle a lâchement trompé celui qui avait mis en elle toute sa confiance, celui qui en avait fait sa joie!... qui l'aimait plus que Dieu ! . . . Non ! . . . non ! jamais !
— Rudolphe, que dis-tu ? interrompit Jorg épouvanté.
— Point de miséricorde ! cria Mùller, et qu'elle soit maudite ! . . . maudite ! . . .
11 ne put en dire davantage ; les forces lui manquèrent; il chancela tout à coup, et, glissant le long des degrés, demeura évanoui au pied de la croix.
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