CONCLUSION
La nuil venait de linir; le soleil etiiicclait sur l'allée de tilleuls et à travers les clématites dépouillées de leurs llcurs ; mais tout était encore silencieux aux Sennhultcn.
Cependant nul ne s'était endormi : des luniiùres avaient brillé jusqu'au jour dans toutes les chambres. Rudolphe, enfermé, avait refusé de voir lo major et Kaufman lui-même; mais il avait écrit plusieurs lettres portées à leur adresse par Andréas.
Wilhclmine venait de descendre au salon et se (enait appuyée à la fenêtre, les yeux gonflés de larmes. Instruite d'une partie de ce qui s'était passé, elle avait deviné le reste; mais, impuissante à rien empêcher, elle attendait, le cœur plein d'angoisses, comme le specta-
leur épouvanté, qui, du haut de la falaise, regarde le naufrage qu'il ne peut prévenir.
Elle était là depuis longtemps déjà, quand le bruit d'une porte la ût retourner ; elle se trouva en face de Lina.
Le changement opéré dans cette seule nuit était aussi terrible qu'effrayant. Les yeux creusés de la jeune femme marquaient comm e deux taches sombres son visage livide, et une légère teinte argentée avait blanchi ses cheveux à demi épars. Elle s'était d'abord arrêtée sur le seuil ; mais, voyant que Wilhelmine était seule, elle courut à elle et arrêta le cri de surprise qui allait lui échapper.
— Taisez-vous, dit elle d'un accent bas et haletant. Mon oncle vient de sortir?
La jeune lille répondit affirmativement.
— Et Radolphe est toujours enfermé ?
— Toujours.
Elle s'approcha de la porte qui conduisait à la chambre du pasteur.
— Eh bien, j'attendrai, reprit-elle ; fallût-il rester là un jour entier, j'attendrai !
Wilhelmine voulut parler.
— Il le faut ! reprit Lina ; je ne veux point qu'il parle !... car il veut partir ! Voyez, il m'a écrit... Regardez^ là, ces mots qui m'ont fait froid jusqu'au cceur !
Elle tendait à Wilhelmine une lettre froissée et mouillée de larmes, en lui montrant les dernières lignes, que la jeune lille lut à demi-voix.
« Adieu, Lina! aujourd'hui même, je quitte
Miinden pour toujours ; puisse celui que vous m'avez préféré se montrer digne de votre amour! »
— Mon amour!... répéta-t-elle en pleurant; ainsi, il ne croit pas même à mes remords ! Ah ! ce supplice me manquait I mais il ne peut partir ; ce n'est point à lui de quitter son pays, ses amis... Je veux lui parler.
— Prenez garde, objecta Wilhelmine inquiète.
— Et que puis-je craindre ? interrompit Lina ; sa colère? Je l'accepte d'avance ; je m'y soumets. Je ne viens pas pour me défendre, mais pour le forcer à rester. 11 faut que je lui parle, vous dis-je!
Et, voyant que la jeune fille allait tenter de nouvelles objections :
— Écoute, ajouta-t-ello en prenant ses mains et les pressant convulsivement contre sa poitrine, quand les
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autres m'abandonnaient, tu as essayé de me consoler, toi ; tu as pleuré avec moi ; tu m'aimes un peu.
— Ah! pouvez-vous en douter ! s'écria la jeune lille, qui l'entoura de ses bras.
— Oui, reprit vivement Lina. Eh bien, alors, tu ne m'empêcheras pas de parler à Rudolphe... ïu veilleras à ce qu'on ne puisse nous interrompre... Ne me refuse pas cela, toi ; c'est la première prière que je t'adresse. . . et ce sera la dernière !
— Parlez-lui donc, dit Wilhelmine vaincue par cette supplication.
— Ah ! merci, merci ! reprit Lina en la baisant au front; tu comprends ceux qui souffrent!
Et, s'arrètant subitement, elle s'écria :
— On a marché dans la galerie... C'est lui... le voici! Dieu! qu'il est pâle!... Va-t'en, Wilhelmine, va-l'en !
Elle poussait la jeune lille, et, quand elle l'eut fait bortir, elle referma doucement la porte.
Millier venait d'entrer par un autre côté; mais il marchait la lële basse et n'aperçut point Lina, immobile contre le mur. La douleur avait exercé sur ses traits moins de ravages que sur ceux de cette dernière. Sati
LE PASTKIR n'iIOMMF.S SST
la pâleur et un trembleinciil do-; livres, il pnraiss;iit presque' tranquille ; mais, jorsqu'en se d(Mourn;int, il reconnut Lina, lout son visage se décomposa, et il s'appuya brusquement au dossier d'un fauteuil qui se trouvait près de lui.
La jeune femme tomba à genoux. Le pasteur so lut quelqu3s instants, affermit sa voix et dit :
— Que voulez-vous?
— Je vous attendais ! répondit Lina.
Il lui lit signe de so relever, et, comme elle ne paraissait point comprendre :
— Relevez- vous, dit-il avec impatience; relevezvous, madame, je le veux !
Lina obéit précipitamment.
— Oui, monsieur, balbutia-t-elle, me voilà debout, puisque vous l'exigez ; mais, du moins, écoutez moi, Rudolphe !
11 recula d'un pas et ses yeux étincolèrent.
— Hudolpho! rép('ta-t-il avec une surprise indignée, nf" m'appelez plus de ce nom, madame ! c'était celui que vous donniez à un homme heureux, aimé !... Cet homme n'existe plus ! nous ne sommes maintenant l'un pour l'autre que des étrangers.
258 LE P/VSTEUR d'hOMMBS
— Kli bien, soit ! reprit Lina avec une résignation éplorée ; mais, si je n'ai plus le droit de m'adresser à l'époux, s'il me repousse, j'en appelle au prêtre !... il écoute le condamné près de monter sur l'échafaud, il ne peut refuser de m'entendre ! Ce n'est plus la femme qui prie, monsieur, c'est la coupable.
Le pasteur fit un effort et répliqua :
— Qu'avez- vous à me dire ?
Lina jeLa un regard craintif en se rapprochant imperceptiblement.
— Vous m'avez écrit, reprit-elle d'un ton plaintif, une lettre bien cruelle. Ah ! je ne vous en fais point un reproche... j'ai tout mérité !... mais je venais... j'espérais... Oh! ne me regardez pas ainsi, monsieur... votre regard glace les paroles sur mes lèvres.
— Que voulez-vous enfin, madame?
Lina fondit en larmes.
— Je veux que vous ne restiez pas enseveli dans ce froid désespoir, s'écria-t-elle. Suis-je même tombée audessous de votre colère ? Me méprisez-vous assez pour n'avoir rien à me dire? Rudolphe, oh ! maudissez-moi, foulez-moi sous vos pieds, pourvu que je me sente souffrir pour vous et que j'entende votre voix!
LK PASTEUR d'hOMMES 259
Mûller jsourit amèrement.
— Je comprends, dit-il : vous espérez, sans doute, que mon indignation pourra s'épuiser dans de vaines malédictions, et qu'après avoir répandu toutes les amertumes de mon cœur, j'acce[)lerai ma honte avec résignation.
— Ah ! ne le croyez pas !
— Pourquoi vouloir alors réveiller la douleur et la colère que je m'efforce de contenir? Vous venez les braver ! Savez-vous, madame, qu'il y a des instants oij ma tête se perd, où je vous hais ?
— Monsieur! bégaya Lina effrayée.
— Mais vous avez donc ou1)lié que j'ai mis dans mon amour tout ce qui fait vivre, continua Rudolphe impétueusement ; qu'en le perdant, je n'ai même plus le courage nécessaire à la mission que j'avais entreprise? Non, pour tenir ces grands drapeaux autour desquels la foule se rassemble, il faut un cœiu' vivant, une volonté ferme, et, moi, je n'ai plus de volonté; moi, mon cœur est mort !
— Ainsi, j'ai tué votre génie en même temps que votre bonheur! dit Lina brisée.
— Et cependant vous osez venir interroger mon dé-
260 LE PASTliUf, d'hommes
sespoir! reprit Miillf-r; vous espérez vous justifier! Le jeune femme l'interrompit d'un geste.
— Non, dit-elle, oh! non, monsieur ; et la preuve? c'est qu'après avoir reçu votre lettre, je suis venue pour vous dire que ce n'était point à vous de partir, mais à moi qui suis seule coupable, et pour qui l'exil sera moins une peine qu'un soulagement.
— Se peut-il I
Elle le regarda douloureusement.
— Pensez-vous donc, reprll-clle, que je puisse rester ici, au milieu des souvenirs du passé? ici, où tout me rappelle une époque où je vous ai dû tant de bonheur !
Piudolphe la regarda. Ce mot de bonheur, prononcé par Lina, lui causa connue une secousse intérieure, et, malgré lui, des larmes montèrent à ses paupières.
~ Est-il vrai ? reprit-il ; du bonheur par moi ? Et cependant vous m'avez trompé, moi si confiant... moi qui vous aimais tant... moi qui, maintenant encore...
11 s'arrêta. Lina avait pu à peine retenir un cri^ et, les mains jointes, elle murmura :
— Achevez, Rudolphe !... que vouliez-vous dire?...
— Rien, répliqua le ))asteur devenu maître de son
LK PASTF, ['F. d'iIOMMF.S 201
(Miiolion ; rien, iiiadanic ! Je consens à toiU. : parlez ; moi, je resterai.
Il baissa la tête. Il y eut un silence. Enfin il reprit :
— Est-ce là tciut ce que vous avie» à me demander?
— Oui, dit Lina accablée. Puissiez - vous regarder comme un rêve pénible les deux années qui viennent do s'écouler! Retranchez-les de votre existence, monsieur; oubliez que j'ai vécu. Seulement, avant que je parte pour ne plus vous revoir... ne tournerez-vous point vers moi un regard de compassion?... Ah! dites-moi du moins que, absente, vous cesserez de me maudire...
Ella s'était approchée , elle touchait presque Millier, qui entendait sa respiration oppressée ; il ne se détourna pas ; il ne laissa pas un seul muscle, de son visage se détendre ; mais il dit à voix basse :
— Je ne vous maudirai pas.
— Et, à l'heure de la mort, ajoul;i Lina suffoquée, mo pardonnerez-vous ?
— A celte heure de séparalion... (|ui est aussi une mort, lépliqua liudolphe avec la même impassibilité douloureuse, je vous pardonne !
Lina ne le remercia point; mais elle saisit la main qu'il avait laissée retomber et la couvrit de baisers; il céda d'abord; puis, faisant un effort pour la retirer :
262 LK PASTELR d'hOMMES
— Assez !... murmura-t-il d'un accent étouffé ; je ne puis vous écouter plus longtemps... L'heure est venue,
— Quelle heure, Rudolphe, et que voulez-vous dire ?
— Adieu, madame...
11 montrait à la jeune femme la porte de son apparnient ; elle hésita une minute ; mais, voyant le front de Millier s'assombrir, elle céda et sortit.
Resté seul^ le pasteur étendit les bras vers la porte par laquelle il l'avait vue disparaître, et, répétant le mot d'adieu, il se laissa tomber sur un fauteuil, la tête appuyée sur ses genoux.
Une voix qui prononçait son nom l'arracha à cet abattement. Il se redressa et aperçut Raphaël de Leuthold, qu'Andréas venait de faire entrer.
A la vue du comte, les traits de Millier se ranimèrent ; il se leva vivement et fit signe à Andréas de sortir.
— Enfin, vous voilà, monsieur, dit-il en revenant vivement vers Raphaël.
— Votre lettre ne m'a été remise qu'à l'instant, répliqua celui-ci; je me suis aussitôt rendu à votre invitation.
Rudolphe alla fermer deux portes donnant sur l'ap-
parlement de Liua et sur le jardin. De Leuthold le regarda.
LE PASTKUR d'hOMMKS 263
— On eût pu venir, nous troubler , fit observer le pasteur ; maintenant, je parlerai sans crainte.
— Je prévois vos reproches, MùUer, reprit Raphaël sérieusement ; mais, avant tout, je dois déclarer...
— Pas un mot, interrompit Rudolphe ; il y a des plaintes qui rapetissent!... je n'en fais pas ; des explications qui déshonorent... je n'en veux point.
Raphaël fit un geste de surprise.
— Cette résignation vous étonne, reprit le pasteur ; je le conçois. Au premier instant, hier, tout a disparu pour moi dans un nuage de colère ; je n'avais qu'un besoin, qu'une pensée, me venger ! Cette nuit encore, je l'ai passée dans des tortures que je ne vous souhaiterais pas, monsieur, à vous qui m'avez fait tant de mal. Mais enfin la réflexion m'a mis en possession de moi-même, j'ai compris que ma souffrance ne devait pas être la mesure de la faute... j'ai pensé que le coup dont vous seriez frappé atteindrait Lina... et j'aime encore mieux son bonheur que tout le reste. Je ne vous ai donc pas fait venir, monsieur de Leulhold, pour une provocation, mais pour une demande.
— Je ne vous comprends pas, dit Raphaël. Millier lui montra un siège, et tous deux s'assirent. Il y avait dans le calme de ces débats quelque chose
264 LE PASTKUP, D'H()M^îr•.S
de solennel et presque de terrible ; c'était comme la morne tranquillité qui précède l'ouragan. Rudolphe reprit :
— Si vous aviez rencontré dans le monde Lina maîtresse de sa main, monsieur, lui auriez- vous donné votre nom?
— Pourquoi cette question ? bégaya Raphaël embarrassé.
— Répondez sans crainte, reprit Millier. Vous l'auriez fait sans aucun doute , puisque vous l'aimez, puisqu'elle vous aime... vous le feriez encore si elle était libre.
— Libre ! répéta le comte.
•— Mais, dans ce cas, monsieur, continua le pasteur gravement, songez bien à la tâche qui vous serait imposée! Elle n'aurait plus que vous au monde pour lui faire l'avenir et la consoler du passé; son bonheur pourrait seul vous absoudre devant Dieu... et devant moi ! SI vous lui donniez la paix et la joie, oui, moimême, je sens que je vous pardonnerais !
— Que dites-vous! s'écria de Leuthold; vous pourriez...?
— C'est moi qui vous interroge, monsieur, fit observer Rudolphe ; veuillez me répondre, il faut que
LR PAsri i;r. d'hommks 265
vous puissiez dovonir le pr(. lecteur Idgilime de la femme que vous avez perdue.
— Kl, pour cela , vous voulez mourir ! s'tkria le comte en se levant.
— Ne craignez rien, dit Rudolplie, ce sera sans bruit, sans éclat; on ne vous accusera point de cette mort...
— Et vous avez cru que j'accepterais une pareille condition ?
— J'ai cru... que lu n'avais pas le choix, Raphaël, dit Millier en se levant ù son tour. 11 faut que l'un de nous deux meure, tu le sais ! Si c^esl loi, qui réparera le crime? que devient Lina, que tu as déshonorée... Lina, qui t'aime? Elle et moi, nous n'en resterons pas moins séparés pour toujours ! Si c'est moi, au contraire, tout est bien. Lina peut encore être heureuse... Et ne dites pas que cette pensée vous épouvante, monsieur de. Lcuthold; je ne vous croirais pas! Vous avez, sans hésitation, brisé ma joie, flétri mon honneur et vous, seriez pris d'une pitié généreuse, quand il s'agit de ma vie?... Ah! vous raillez, monsieur! promettez ce que je vous demande.
— Jamais! s'écria Raphaël ; jo ne puis consentir à un pareil sacrillce...
Muller le regarda en face.
— Tu mens! s'écria-t-il avec éclat; tu ne veux point faire de promesse parce que tu as peur d'un lien qui t'enlèverait ta coupable liberté. Il te laut cette femme pour maîtresse, non pour épouse, et tu veux pouvoir la rejeter quand le dégoût viendra ! Ah ! je vois clair dans ton âme !
— Nous ne pouvons nous entendre, dit le comte, qui reprit son chapeau pour sortir.
— NonI s'écria Rudolphe; car, lorsque j'accepte l'injure en silence , lorsque je consens à mourir pour qu'elle soit heureuse... à mourir sans être vengé!... tu recules, toi, devant la réparation de ton crime! Infâme ! Ah ! puisque ta vie ne peut être utile à celle que tu as perdue, je reprends mes droits ; tu me rendras raison, Raphaël !
— Soit, dit celui-ci avec impatience , je serai à vos ordres.
— Sur-le-champ ! reprit Muller, dans le jardin, sous cette fenêtre.
De Leuthold tressaillit.
— Y songez-vous, dit-il, ici ? C'est impossible ! choisissez un lieu de rendez-vous, et, dans une heure...
LE PASTIUR li'HOMMES 267
Riidolphe prit la main du comte, l'attira à lui, et, le regardant en face :
— Une heure ! dit-il d'un ton saccadé; mais, toi, si habile à étudier les approches du dernier instant, lu ne vois donc pas que je ne puis attendre?
— En effet , dit Raphaël, qui fut effrayé de l'altération de ses traits... vous semblez vous soutenir à
peine...
— Tu n'as donc pas compris tout à l'heure, reprit le pasteur, dont une sueur froide inondait le visage, que, quand je te proposais ce sacrifice qui te permettait de réparer ta faute... il était déjà accompli !
— Comment?
— Lina ne pouvait être libre que par ma mort...
— Et vous vous êtes empoisonné ? cria de Leuthold. Millier fit un geste d'aflirmation sinistre ; Raphaël
voulut s'élancer au dehors pour appeler du secours ; mais il tut arrêté par un cri horrible poussé derrière lui.
Restée dans la galerie, Lina avait tout entendu, et secouait la porte refermée, en appelant Rudolphe d'une voix égarée.
Celui-ci entraîna le comte vers l'entrée qui donnait sur le jardin.
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— Derrière l'orangerie, diL-il rapidement; dans un • instant, je vous rejoins avec mes armes.
De Leuthold voulut répondre; mais il j^e lui en laissa pas le temps, et, le poussant vers le jardin, il voulut courir lui-même vers le corridor qui conduisait à son appartement.
Dans ce moment, la porte de la galerie céda, et Lina se précipita sur son passage.
Les cheveux de la jeune femme, déroulés par suite des efforts qu'elle venait de faire, tombaient épars sur ses épaules ; ses mains étaient sanglantes, ses yeux hagards. Elle courut à Rudolphe, les bras en avant, ne pouvant faire entendre que des cris inarticulés, et se jeia sur sa poitrine. Ébranlé par le choc, celui-ci tomba sur le canapé qui se trouvait derrière lui. Lina se laissa glisser à ses pieds et embrassa ses genoux.
— C'est faux... n'est-ce pas? bégaya-t-elle; j'ai mal entendu?...
— Laissez-moi, murmura Rudolphe, qui lit un effort pour se relever.
Mais elle le retint dans ses bras , contre son cœur, sous ses étreintes.
— Non, non, repirt-elle folle de douleur; tu ne sortiras pas... je m'attache à tes pas... Dis que tout ce
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que j'ai fiiLeiitUi '^tait un rùvo... Tu ne peux pas croire que je vivrai sans loi... Sans loi, Uudolphe?... Mais je t'aime toujours.
Ce cri avait été poussé avec un tel élan, qu'il alla frapper au cœur du mourant.
— Vous ! dit-il, après m'avoir oublié...
— .Non, interrompit Lina éperdue. Quand cet homme est venu vers moi avec des paroles inconnues et enivrantes, il m'a troublée, il a profité de ce trouble pour me forcer à l'écouler... puis il a employé la surprise, la violence !...
— Que dis- lu ?
— J'ai été associée à sa faute sans l'avoir voulu; on m'a crue complice quand je n'étais que victime î
— Se peut-il, Lina?
— Mais ne le savais-tu pas?... Mon oncle a dû tout éclaircir... Cet homme lui-même n'osera nier...
— Ah ! je lo crois ! je te crois ! cria Miïlleï, qui s'était penché vers la jeune femme et qui l'avait enveloppée dans ses bras.
Elle se dégaij'ea avec un cri de folle joie.
— Mais alor.- lu ne mourras- pas! dil-elfi en le re- ^'anl'iiil.
Rudolphe appuya la tête de la jeune femme sur sa poitrine.
— Presse-toi sur mon cœur, Lina, dit-il d'un accent qui devenait plus confus.
— Tu vivras pour me pardonner, répéta-t-elle.
— Je te pardonne !
— Pour m'aimer encore.
— Je t'aime !
Elle se redressa d'un boni, prit la tète de Millier à deux mains, le regarda fixement, poussa un cri et s'élança vers la porte d'entrée en appelant au secours.
Wilhelmine accourut.
— Il se meurt! un inédecin, balbutia Lina.
— Le comte était là, répondit Wilhelmine.
— Qu'il vienne! cria Lina égarée.
— Il est mort, dit Slankar, qui parut sur le seuil, des pistolets à la main.
Les deux femmes reculèrent.
— Mais j'ai frappé trop tard, reprit le forestier : en mourant, il m'a tout appris... Rudolphe ! qu'avez-vous fait, malheureux ?
— Ce que j'ai cru nécessaire, répondit MùUer, dont les yeux se couvraient déjà d'un voile. Point de repro-
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ches, iDajor : loul devait finir ainsi. Pour accomplir la mission de pasteur d'hommes, il faut n'aimer personne à part, afin que notre cœur reste à tous... Je n'étais point né pour ces grands isolements ; on a voulu faire de Werther un Moïse, et le buisson de feu l'a dévoré... La foi m'avait donné un sceptre d'or pour conduire les hommes j l'amour me l'a ravi pour y substituer un sceptre de roseau ! ne vous étonnez donc pas, amis, s'il s'est brisé entre mes mains et si ses débris m'ont percé le cœur!...
Ici, son accent faiblit; il étendit les mains pour attirer Liua plus près de lui, murmura encore, pendant quelques instants, des paroles d'amour, de consolation; puis sa voix toujours plus faible finit par s'éteindre.
La jeune femme se redressa folle d'épouvante.
Un sourire épanouissait encore les lèvres de Rudulphe, mais ses yeux étaient fermés pour toujours.
Fin