‹ Le pasteur d'hommesChapitre 4 sur 15 · UN HELLÉNISTE · texte numérisé non relu

UN HELLÉNISTE

Le château du prince de Barkman n'avait rien qui pût le faire remarquer , mais le jardin était cité dans tout l'électoral, même après ceux de la résidence princière de Wilhems-Hoehe ; on avait habilement profité des beautés naturelles de Westerwald, qui s'y trouvaient pour ainsi dire réunies et encadrées : forêts, rochers, chute d'eau, rien ne manquait à ce beau parc, dont l'enceinte mmiense renfermait trois villages. Tout en l'entretenant par tradition et par vanité, le propriétaire attachait pourtant peu de prix à ces merveilles de la création. S'il aimait la solitude du Westerwald et s'il venait y chercher, tous les ans, quelques jours de repos, ce n'était ni pour y respirer l'air embaumé des prairies ni pour errer parmi les cascades et les ombrages ; le prince de Barkman ne venait à Kleinigheit que pour con-

86 LK PASTKUK d'hOMMES

tiniier une traduction de Sophocle commencée au col lége. Cette traduction avait été le rêve de sa vie entière. Elle l'avait empêché de veiller à ses biens, de fréquenter ses amis, de se marier. Il négligeait, en sa faveur, ses fonctions, qu'il avait pour ainsi dire reléguées aux mains de son secrétaire, M. Worms.

De Leuthold le trouva dans sa bibliothèque, entouré de piles d'in-folio grecs et assis devant un bureau couvert du manuscrit dn Philoclète.

A la vue du comte, il s'écria :

— Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé !

— Qui cela? demanda Raphaël.

— Le mot de l'hiloctète au quatre cent vingt et uxîième vers !... Vous savez bien, ce ti d' ospalaios dont je vous avais parlé ? une difficulté énorme, mon cher comte, bien qu'il ne s'agisse que de deux mots.

— ils sont sans doute importants pour le sens?

— Du tout ; on pourrait s'en passer... c"esl une sorte de proposition copulative ; c'est là précisément ce qui en fait la difficulté... et l'intérêt; Philoctète dit-il: « Eh quoi ! le vieux et brave Nestor de Pylos, mon ami, existe-t-il encore ? » ou bien :

« Et le vieux et brave Nestor de Pylos, mon ami,

LE l'ASTtUR d'hOM.MLS 87

existe-t-il toujours ? » Voilà ce qui partage, depuis trois siècles, l'opinion des commentateurs ! Vous comprenez l'importance ! 11 s'agit de savoir si l'on doit mettre un point d'interrogation après ti, d' comme le propose Brunck, ou seulement à la fin de la phrase !

— Eh bien? demanda Raphaël.

— Eh bien, reprit le conseiller avec une lenteur majestueuse, il n'y a point d'interrogation ! non, monsieur, pas de point d'interrogation ! La phrase n'en demande pas. Il n'est pas mên.'C nécessaire de donner à esti le sens d'exister, comme le veulent Brunck et Boissonade, et la preuve, c'est que voici littéralement la traduction du grec : a Et que est le vieux et brave et mon ami Nestor le Pylien! car il éloignait les maux d'eux, conseillant sagement ! »

— Il me semble que cela est clair, complet, correct.

— Et surtout poétique, dit de Leathoid gravement ; j'aime beaucoup le vieux et brave et mon omi.

— Et cette épithète le Pylun! ajouta Barkman; il n'y a que les Grecs, vo\ez vous, pour savoir mêler ainsi les détails géographiques au dialogue. Du reste, je suis en veiiie de bonheur ces jours-ci ! J'ai également

88 LK PASTÇUR d'hommes

éclairci le quatre cent vingt-cinquième vers, où se trouve cette fameuse difficulté relative au fils de Nestor. Bothe lit gonos (enfant) et Brunck monos (seul), mais cette dernière version est évidemment contraire à l'histoire, puisque nous voyons dans Homère que Nestor avait emmené avec lui deux fils au siège de Troie. Aussi, je me suis décidé pour le texte des anciennes éditions, et je traduis...

On frappa à la porte de la bibliothèque. Le conseiller s'interrompit.

— Entrez ! s'écria-t-il avec impatience.

La porte s'entr'oavrit doucement, et un homme, tout vêtu de brun, grand, flegmatique et maigre, se glissa sans bruit. C'était le secrétaire Worms.

— Qu'y a-l-il ? Je suis occupé ! dit Barkman mécontent.

— Pardon, répliqua Worms sans s'émouvoir; mais monseigneur le baron doit se rappeler que c'est aujourd'hui jour de signatures.

— Encore ! s'écria Barkman ; impossible d'avoir un moment à soi. Être interrompu dans les occupations les plus importantes !... Voyons, monsieur Worms.

Le secrétaire salua et ouvrit un immense portefeuille

LE»PASTEUR d'hOMMES 89

en maroquin rempli de pièces officielles. Le conseiller se retourna vers de Leuthold.

— Vous voyez, dil-il en soupirant, les affaires me poursuivent même ici ! Le moyen de traduire Sophocle en assurant la tranquillité du Hanovre ? et cependant j'avance, mon cher comte ; j'ai déjà vu huit cents vers du Philoctcte... outre quelques morceaux traduits çà et là... les adieux à l'île de Lemnos, par exemple.

Et Barkman, élevant la voix jusqu'au ton tragique , se mit à répéter :

— « Adieu, retraite qui me servis d'abri , nymphes humides des prairies, voix mâle de la mer, et toi, promontoire où ma tête abritée fut souvent mouillée par le souffle du notus ! »

— Ceci, dit Worms, profitant d'une pause du conseiller, est un ordre d'emprisonnement contre des braconniers du Hartz.

— Vous remarquerez, mon cher comte, continua Barkman en signant, que j'ai suivi la leçon Schaeffer pour le mot proholh.

Et, reprenant sa voix de rapsode, il ajouta :

— « Adieu, montagne consacrée à Mercure, qui, lors-

90 LB PASTEUR d'HOMMES

que j étais le jouet du malheur, me renvoya souvent l'écho de ma plainte. »

— Rejet de demande en grâce d'un condamné politique, reprit le secrétaire en présentant un second papier.

— Que de sensibilité dans tous ces souvenirs ! dit Barkman qui signait toujours,

— « Montagne qui me renvoyas souvent l'écho de ma plainte! » Comme on se sent attendri malgré soi à la pensée des longues douleurs du héros dans la solitude de Lemnos.

— Confiscation de marchandises, reprit Worms qui passait de nouvelles pièces ; bannissement de condamnés compromis dans les derniers troubles.

— « Adieu, fontaines, » reprit le baron, qui multipliait les visas et paraphes avec une indifférence stoïque, « sources sacrées que je n'espérais jamais quitter ! »

Et, s'arrêtant tout à coup en retirant ses lunettes :

-•- Je ne sais pas si vous êtes comme moi, dit-il, mais

je n'ai jamais pu lire cette tirade de Philoctète sans me

sentir l'esprit plus élevé, le cœur plus tendre, il n'y a

que Sophocle pour vous faire aimer ainsi l'humanité!

Il essuya ses lunettes humides d'attendrissement et

Lt PASTEUR d'HOMMKS 01

sigua une douzaine d'ordres d'emprisonnement en murmurant d'un accent ému:

— « Adieu, campagne de Lemnos, que la mer baigne de tous côtés ! »

— En vérité, quand on vous entend, on s'en veut d'avoir étudié autre chose que le grec, dit Raphaël avec un sérieux qui ne permettait point de soupçonner l'ironie; je donnerais tout ce que je sais en physique, en chimie et en médecine pour comprendre comme vous les tragiques.

— Mon Dieu ! c'est facile, répliqua Barkman avec une. modestie souriante ; il suffît d'avoir quelque aptitude, du loisir, de la patience !...

— Encore faut-il en faire un sage emploi, objecta le comte; nous voyons tant de gens qui s'acharnent à Tapprofondissement de connaissances inutiles ot fâcheuses.

— [.es orientalistes, par exemple, fitobserver le conseiller; conçoit-on qu'il y ait des gens occupés de chinois?

— Ou de métaphysique? ajouta Raphaël.

— Ou de théologie? repartit Barkman, et c'est pour-

92 LE PASTEUP. d'hommes

tant une fureur de nos jours. L'Allemagne est inondée d'ergoteurs religieux, de missionnaires...

— Pardieu ! le hasard m'en a fait rencontrer an des plus extraordinaires, reprit Raphaël : un gros vieillard à physionomie de brasseur, qui est venu à un de nos soupers pour nous lire la Bible, et qui a fini par m'enlever une petite fille charmante.

— Bah ! s'écria l'heHéniste en riant : le sage augure a donc troublé mon esprit, comme dit Sophocle dans le quatre cent quatre-vingt-deuxième vers û! Œdipe roi.

— Et savez-vous ce qu'il venait chercher aux Vonnen V reprit de Leuthold : un inconnu, aperçu au café de la Concorde, et dont il voulait que je lui apprisse la demeure sur l'examen d'une vieille Bible.

Le secrétaire du baron fit un mouvement.

— Je ne serais point étonné, continua Raphaël d'un air d'indifférence, que le gros apôtre en question fût un de ces bavards qui révolutionnent l'Allemagne.

— Oserai-je demander à monsieur le comte s'il portait un vêtement brun de forme antique? demanda Worms.

— Précisément, répondit Raphaël.

— Avec un manteau de montagnes?

— Et des guêtres de voyageur.

— C'est bien l'homme signalé, ditWorms; il s'est en effet présenté au café de la Concorde, où il a tenu certains discours suspects. . . La police de Cassel en a été avertie ; mais il a quitté l'électorat, et on vient de nous avertir qu'il était parti pour le Hanovre.

— Alors le comte peut dire de lui ce qu'filectre dit d'Égiste, reprit Barkman : « 11 est al)senl, n'en doutez pas. »

— Oh! s'il ne s'agit que do le retrouver, lit observer de Leutlîold, la chose me paraît facile.

— Comment cela?

— Ne vous ai-je pas dit qu'il avait emmené une de

mes connaissances... la petite Wilhelmine Koffel ?... Si

elle n'habite point avec lui, elle connaît au moins sa

retraite... Une jolie fille, cela doit se retrouver. Elle

aura d'ailleurs vu quelqu'un. Si la conversion a tenu,

elle doit fréquenter le temple ; que sais-je, moi ! Je ne

suis pas du métier, mon cher baron, mais il me semble

qu'avec un peu de diligence on découvrirait les fugitifs.

— En effet, dit le secrétaire, les renseignements de

monsieur le comte doivent suffire. Je partirai moi-même ce soir.

— Ah! pardieu! si vous réussissez, je vous demande d'en profiter pour ma part, reprit de Leuthold. Je tiens à ravoir Wilhelmine , ne fût - ce qoe par amourpropre.

— C'est bien, c'est bien ! dit le conseiller en riant, on vous la rendra, mauvais sujet. Mon secrétaire se chargera lui-même de vous la faire reconduire ; et il pourra s'écrier comme Chrysothémis dans Electre : « Je vous apporte le bonheur et la fin des peines qui vous ont fait tant gémir. »

— Ainsi, reprit Raphaël avec légèreté, vous m'autorisez à m'en tendre avec votre lieutenant?

— Positivement.

— Vous entendez, monsieur Worms, je m'associe à votre entreprise et je deviens, pour cette fois, votre auxiliaire; les portes de vos prisons s'ouvriront au besoin devant moi-, mon excellent ami le baron m'a donné le talisman magique ; je n'aurai qu'à dire, comme dans les Mlle €t une Nuits : Sésame, ouvre-toi!

Le secrétaire s'inclina.

— Je serai aux ordres de monsieur le comte, dit-il.

LE PASTEUR d'ROMMKS 95

Raphaël se leva en s'excusant d'avoir détourné Barkman de ses importants travaux.

— Il n'y a point de mal, il n'y a point de mal, dit le conseiller; on trouve toujours plaisir et avantage à parler aux hommes qui peuvent vous comprendre. Si vous étiez seulement venu demain, je m'en serais retourné à Cassel dans votre équipage. Je vous aurais dit, comme Philoctète à Néoptolème : a Mettez-moi dans quelque coin de votre navire ; jetez-moi où vous voudrez, à la proue, à la poupe, partout où je courrai nwins risque d'incommoder vos compagnons ! o Mais j'ai à faire un dépouillement du scoliaste. Adieu, mon cher comte, adieu, et, si vous m'en croyez, mettez-vous à l'étude du grec.

Barkman avait reconduit de Leuthold jusqu'à la porte de sa bibliothèque ; il le salua plusieurs fois de la main et ne rentra qu'après l'avoir vu disparaître.

Les recherches faites à Cassel par le secrétaire furent d'abord sans résultat; enfin on apprit qu'un vieillard, accompagné d'un jeune homme et d'une jeune fille, avait quittéla ville en se dirigeant vers Mfinden. M.Worms partit aussitôt et ne tarda pas à découvTir les trois . voyageurs, qui s'étaient logés à l'une des plus humbles

hôtelleries des faubourgs. Le soir même, les hommes de la police s'y présentèrent avec un mandat et les y arrêtèrent sans bruit.

Page 1