‹ Le pasteur d'hommesChapitre 3 sur 15 · LE SERPENT DANS L ELEN · texte numérisé non relu

LE SERPENT DANS L ELEN

Le premier mouvement de Lina fui tout de joie, le second de confusion. Elle se dégagea doucement des bras de Rudolphe et salua de Leuthold.

Les yeux de celui-ci étaient restés attachés sur les deux époux pendant leur étreinte avec une expression ardente, mais singulière. 11 rendit à Lina son salut d'un air contraint, s'inclina devant le major, serra la main à Wrangel et s'approcha de Dorothée.

Celle-ci venait reprocher à .Mùller son retard. Il sex-

cusa sur des recherches commencées à la bibliothèque du musée.

— Est-ce là que vous avez trouvé de Leuthold? demanda Frédéric.

— I\'on, dit Rudolphe, mais à la porte de cette pauvre femme qui demeure ici près, la protégée de Lina.

— Dont l'enfant était mourant il y a quelques jours, ajouta Stankar.

— Et dont l'enfant est aujourd'hui guéri, acheva Rudolphe.

— Guéri ! répéta Lina en se tournant vers Raphaël ; et c'est vous, monsieur le comte... ?

De Leuthold sourit.

— Ne le croyez point, madame, dit-il avec une certaine noblesse mélancolique; j'ai donné mes soins; mais que peut la science ? L'enfant doit son retour à la vie à un docteur plus sûr, au soleil, qui a reparu, aux caresses de sa mère, peut-être!

— Et à Dieu ! acheva Millier avec intention.

— C'est le seul médecin dont monsieur le comte ne parle jamais! fît observer Stankar sourdement,

Raphaël sourit.

Le major voit pciil-èlre dans mon silence une jalousie de profession, dit-il ironiquement.

— Non, répliqua le forestier en le regardant en face, mais une insensibilité de cœur.

De Leuthold fit un mouvement^,

— Ah ! n'accusez que vous de cette erreur, Raphaël, dit vivement Rodolphe ; le major vous a toujours vu sceptique et railleur; il vous a entendu appeler la vertu une victoire de l'orgueil sur nos instincts, prendre le hasard pour le maître du monde ; comment saurait-il que vos actions contredisent vos paroles?

— Vous-même, qu'en savez-vous?

— Rudolphe appuya un bras sur son épaule.

— Moi? dit-il avec une chaleur affectueuse. Vous oubliez que je vous connais depuis longtemps, de Leuthold. Le major ne vous a point vu quand cette maladie terrible ravagea Leipsick, il y a quinze années!...

Le comte voulut l'inlerrompre.

— Ah! laissez-moi tout dire, continua-t-il vivement. Je veux que tout le monde sache ici ce que vous êtes et comment nous nous sommes connus. Le major ne peut avoir oublié cette redoutable épidémie qui épouvanta

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rAlleniagne entière. Rien n'avait pu arrêter le fléau ; hommes d'étude et hommes de débauche étaient également frappés; les médecins, effrayés devant cet ennemi inconnu, avaient fui pour la plupart. Le mal m'atteignit à mon tour ; pauvre étudiant sans famille, j'avais été bien vite abandonné. Ce fut alors qu'il vint, lui, déjà célèbre! îl s'établit près de mon lit ; il prodigua pour moi tous les trésors de la science ; il multiplia les soins, les efforts, les veilles !... Enfin, je fus sauvé.

— Grâce à lui ! dit Lina, dont les regards ardents d'admiration restaient attachés sur le comte.

— Ah ! le joli trait! s'écria madame Dalchid, qui remonta son bracelet.

— Voilà, j'espère, un dévouement désintéressé? ajouta de Wrangel en guignant le majoY.

— Qui sait ? dit Raphaël dont l'accent avait une nuance de tristesse, je voulais peut-être étudier la maladie de Muîler!

— Ah ! ne voiis ca'omniez jias vous-même, interrompit vivehient ce dernier, et laisse-z-iLoi le bonheur de la reconnaissance. Avec la différence de nos goûts et de 1)05 croyances, on s'étonne qaclquirjis que nous p.iissions être ami^; mais près de vous je ne suis plus

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le ministre (jui juge et condamne! je suis toujours ïéludiant de Leipsick.

-- Et je vous en remercie, dit le comte en lui serrant la main, d'autant que depuis ce temps nous ne nous étions plus retrouvés. J'ignorais ce que vous étiez devenu, lorsque le hasard nous a remis en présence chez de Wrangel, il y a quelques mois, le jour de notre grande cîiasse.

— A propos de chasse, interrompit madame Dalchid, vous aviez promis de nous en faire voir une.

— Tout est prêt , répondit Raphaël , et je venais prendre vos ordres pour le jour.

— Que ce soit le plus tôt possible ; ma cousine n'est pas moins pressée que moi.

— Se peut-il ?

— C'est une idée de madame Dalchid, dit Lina. parce que l'autre jour, en lisant Gœthe, j'ai parlé du plaisir qu'il y aurait à voir une de ces belles chasses du moyen âge décrites par le poëte...

— Mais ce sera précisément cela, fit observer Frédéric; Raphaël doit reproduire exactement la description de Gœthe. Tous les chasseurs auront le costume

gothique et seront suivis de valets portant rémérillon sur le poing.

— Oh ! ce sera délicieux ! s'écria Dorothée.

— C'est-à-dire que c'est le carnaval déplacé, objecta le major ; vous aurez une mascarade dans les bois.

— Entendez-vous, Rudolphe ? Quel blasphème ! s'écria de Wrangel ; nier la poésie du moyen âge !... ce qu'il y a de plus nouveau ! En tout cas, major, notre mascarade, comme vous l'appelez, sera brillante. On ouvrira la journée par un vol de faucon, puis on chassera le cerf au grand courre, et, le soir, il y aura curée aux flamoeaux.

— Et qui donc fait les frais de cette fête royale ? demanda Rudolphe.

— Pardieu! Raphaël.

— Quoi ! M. de Leulhold ? dit vivement Lina.

— Vous l'aviez désirée? répondit le comte de manière à n'être entendu que d'elle.

La jeune femme rougit et s'éloigna.

— Ah ! ce sera du moins une bonne journée, reprit Dorothée, qui jetait un regard de côté sur le miroir afin d'étudier son attitude ; on a tant besoin de s'étourdir quand on est dans le chagrin !

— J'espère que madame me permettra de renouveler ces distractions, répliqua avec grâce de Leuthold ; je m'estimerai trop heureux d'aider vos amis à consoler une infortune aussi peu méritée.

Madame Dalchid remercia en s'inclinant.

— Est-ce clair? murmura Frédéric à son oreille.

— Taisez-vous donc, répliqua-t-elle en lui frappant le bras de son éventail fermé.

La chasse aura lieu dans le bois de Wilhelms-Heche, reprit le comte. J'ai obtenu l'autorisation du grandélecteur; tout Cassel y sera, et Rudolphe lui-même nous a promis de sortir ce jour-là de sa solitude.

— Le jeune ministre parut embarrassé.

— Vous avez en eflet exigé de moi une promesse, balbutia-t-il ; mais j'ai réfléchi... Ce bruit et cette affluence me font peur. Lina peut aller seule avec madame Dalchid, avec le major; moi j'aime mieux... je désire rester.

11 y eut un moment de surprise générale.

— D'où vient ce changement de résolution? s'écria Lina ; que craignez-vous donc de la foule qu'attirera cette fête ? Pourquoi refuser un plaisir dont l'occasion ne se retrouvera plus ?

— Qu'importe! dit Rudolphe en posant une uiainsur celle de la jeune femme ; les véritables plaisirs pour moi sont ici, dans notre intimité de toutes les heures, dans cette certitude de vous trouver toujours, de vivre à portée de votre voix et de votre ; égard.

Lina retira sa main!

—Alors vous blâmez ma curiosité? dit-elle contrariée.

— Je demande seulement la liberté de ne point la partager,

— Mais si je vous en prie, Rudolphe; si. je l'exige comme un témoignage de tendresse ? Vous absent^ vous n'ignorez pas que toute joie me sera impossible ; ne pouvez-vous donc vaincre en ma faveur une répugnance qui est sans motif?

— Qu'en savez-vous? interrompit Mûller, visiblement mécontent d'une persistance qui donnait à son refus l'air du caprice ; pour résister à l'invitation du comte et à vos prières^ je dois avoir quelques raisons sans doute ? Ne pouvez-vous m'accorder assez de confiance pour les croire sérieuses; ? Raphaël me pardonnera, ne soyez pas moins indulgente.

En prononçant ces derniers mots, il serra la main du comte et quitta le salon.

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Après son départ, il > eut un silence. Le major, qui avait hésité un instant, se décida enfin à suivre Rudoiphe ; Dorothée et Frédéric se regardaient sans comprendre; de Leulhold était devenu pensif. Quant à Lina, le cœur froissé, elle s'était jetée sur le canapé et tordait convulsivement le cordon qui lui servait de ceinture.

Madame Dalchid s'approcha d'elle.

— En définitive, chère petite, vous pouvez venir sans votre mari, dit-elle.

— Non , répliqua Lina, qui retenait avec peine ses larmes. Tout le plaisir de cette fêle est perdu pour moi désormais ! Je n irai pas.

Frédéric fit une exclamation de désespoir.

— Mais c'est impossible ! reprit vivement Dorothée. Songez donc, ma belle, que tout a été préparé en notre intention par M. de Leulhold.

— Oh! ne pensez point à moi, interrompit celui-ci d'un accent de triste soumission ; mes projets ni mes espérances ne doivent enchaîner votre liberté.

Madame Dalchid se mordit les lèvres et frappa de son éventail le bras du canapé. La pensée qu'elle pourrait manquer une ièt& donnée pour elle (car elle était de

l'avis de son cousin), et perdre ainsi l'occasion de montrer à la population de Hesse-Cassel sa grande toilette de Vienne, avait mis à bout sa résignation. Généralement patiente par indifférence, madame Dalchid était, comme toutes les femmes douces , intraitable sur ce qui l'intéressait.

— C'est une chose inouïe ! s'écria-t-elle ; nous faire manquer une occasion unique par caprice, par bizarrerie, par mauvaise humeur!,., car le refus de M. Rudolphe n'est point autre chose!...

— Encore, s'il donnait une raison ! fit observer de Wrangel.

— Il en a sans doute, dit le comte.

— Oh ! vous le défendez toujours, reprit Dorothée aigrement ; mais moi , je suis révoltée ! Et voyons , vous-même , monsieur de Leuthold , en feriez- vous autant ?

— Je ne suis point de ceux que l'on peut citer en exemple, madame, dit Raphaël avec humilité.

— Ce n'est pas répondre, cela ; je vous demande ce que vous feriez si une femme qui vous aime vous priait comme Lina l'a prié tout à l'heure ?

— Une femme qui m'aime ! répéta de Leuthold dont

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l'œil s'enflamma ; oli ! vous louchez là , madame , à mon rêve le plus secret et le plus triste!...

— Je ne comprends pas !...

— Mon Dieu! comme tout le monde, sans doute, vous me croyez seulement avide de succès, de plaisirs; vous ne soupçonnez pas ce que laisse d'amertume au fond du cœur la vie agitée et stérile que j'ai menée jusqu'à ce jour ; vous ne connaissez point mes secrètes aspirations vers un autre bonheur!

— Comment ?

— Une femme qui m'aimerait, disiez-vous tout à l'heure!... Ah! si je rencontrais ce trésor, j'oublierais tout le reste ! le monde entier ne renfermerait plus, à mes yeux, que cette femme ; mon intelligence, mes passions, nia volunlé, tout lui serait soumis; ma force serait à ses pieds comme un lion couché ! elle n'aurait qu'à me montrer du doigt ce qu'elle voudrait défendre ou frapper et j'irais... j'irais le cœur joyeux, les yeux fermés, sans autre loi que son désir !

De Leuthold s'adressait à madame Dalchid ; mais je ne sais quelle inflexion de sa voix, quel élan de son regard, portail sa parole à l'oreille de Lina ; celle-ci, d'abord ensevelie dans sa tristesse irritée, en avait été in-

sensiblement 'retirée fpar l'accent profond du comte. A mesure qu'il parlait, les couleurs montaient à son visage ; son regard redevenait plus brillant, sa respiration plus pressée. On eût dit qu'elle aspirait ces paroles brûlantes comme le malade glacé aspire les brises chaudes de l'été ; elle se sentait enflammée à cette parole; elle y reconnaissait ses désirs confus; elle se disait :

— Voilà comment je voulais être aimée !

Et troublée, palpitante, elle demeurait la tête penchée, et l'âme suspendue aux lèvres du comte.

Celui-ci avait suivi et deviné cette émotion; il continua avec une ardeur plus expansive :

— Et ce ne serait pas moi seulement qui me ferais l'esclave de la femme aimée ! Je voudrais que tout fût occupé de son bonheur ! Je la garantirais du plus léger froissement, de la moindre sbuillure. Devant les pas de sa reine, l'Écossais Raleigh ne jeta que son manteau, moi je jetterais mon âme devant ceux de la femme choisie ! Je ne lui montrerais du monde que ses enchantements. Le luxe, la puissance, le plaisir, lui en feraient tour à tour les honneurs ; je briserais toutes les chaînes que le devoir impose pour n'être qu'à ses ordres. Je

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voudrais avoir du génie à force d'amour, et que ce génie ne fût employé qu'à l'aimer.

— Ah ! heureuse cette femme ! s'écria Lina dans un élan involontaire.

— Surtout si elle sait à quoi s'en tenir, ajouta malignement de Wrangel, qui observait madame Dalchid du coin de l'œil.

Cette dernière, ayant tout pris pour elle, jouait la confusion aussi bien qu'il lui était possible ; elle leva et baissa les yeux deux ou trois fois, arrangea ses che veux, déplissa sa robe, et, pour sortir d'embarras, finit par ne rien trouver de mieux qu'un éclat de rire qui montra la blancheur de ses dents.

— Allons, j'ai été indiscrète, dit-elle d'un ton mignard; il ne fallait point demander à M. de Leutliold des confidences... qu'il ne nous doit pas.

— En ètes-vous sûre ? objecta Frédéric. Dorothée se leva.

— De grâce, passons au jardin, dit-elle, il fait une chaleur étouffante dans ce salon...

— Quand M. de Leuthold parle, acheva le cousift toujours à demi -voix.

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— Vous êtes insupportable, murmura madame Dalchid, qui lui prit le bras.

Frédéric baissa la tête d'un air de repentir moqueur, et voulut s'excuser. La femme du banquier l'entraîna sous la charmille sans l'écouter, et la sortie de Lina, qui prétexta des ordres à donner, força de Leuthold à la suivre.

L'idée de la séduction qu'il poursuivait ne lui était venue que progressivement. En voyant, pour la première fois, cet intérieur si doucement éclairé par les molles lueurs de la lune de miel, un doute railleur s'était élevé dans son esprit ; il s'était dit intérieurement :

— Si l'on voulait!...

Puis, après quelques réilexions, il avait ajouté :

— Je veux.

Alors encore ce n'était qu'un essai curieux, une sorte d'expérience tentée dans l'intérêt d'une théorie; mais des difficultés inattendues l'avaient arrêté ; il s'était vu forcé d'étudier avec attention le cœur de Lina, d'en chercher d'abord les issues cachées; de commencer enfin une guerre là où il n'avait vu d'abord qu'une expédition. Ces difficultés l'alléchèrent. Le mal lui plaisait toujours par lui-même, mais le mal difficile avait une

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savcLir parliculière à laquelle il n'avait jamais su résister. C'était comme ces ruineuses primeurs auxquelles la rareté donne tant de prix. 11 mit dans celte entreprise son orgueil et sa passion, car l'attente avait fini par aiguiser ses désirs ; lui-même se donna cette tâche pour mesure de son habileté. Jusqu'alors il n'avait travaillé qu'afm d'obtenir l'approbation des autres ; aujourd'hui il travaillait pour sa propre approbation : Lucullus soupait chez Lucullus.

Nous ne dirons point ce qu'il déploya d'adresse pour jeter, peu à peu, la défiance et le mécontentement dans l'âme de Lina. Qui pourrait raconter ces mille ruses de la séduction se glissant dans un bonheur conquis, à la manière du serpent dans l'Éden, et soufflant peu à peu la révolte? Arrivé à détacher les premiers anneaux de cette chaîne de tendresse, il lui restait à en éloigner les deux bouts toujours prêts à se rejoindre. Âh! s'il eût pu séparer Lina de Rudolphe, fût-ce même pour peu de temps! Mais il en cherchait vainement les moyens. 11 y employait vainement la patience, l'ardeur, la corruption, le mensonge: tout échouait successivement; et cependant il persistait dans son projet, il y mettait chaque jour plus de volonté et se laissait emporter

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malgré lui au charme de la tâche. Car que sont, en comparaison, les attractions de la fortune, de l'ambition , de la gloire? Vers ces trois buts la route est connue, tandis que, pour la séduction, il faut deviner et découvrir la voie. C'est un jeu dont les chances dépendent entièrement de notre adresse, dont le prix est un bonheur immédiat et sans égal. Vous ne conquérez point seulement de l'or, de l'autorité, un nom; vous soumettez une âme à vutre pouvoir, vous devenez le roi absolu d'une existence qui n'attend plus rien que de vous! puissance alléchante qui tente toutes les intelligences curieuses et sans frein. Le plaisir lui-même n'est qu'une excitation secondaire ; que serait-il sans la poursuite et la lutte? Don Juan ne personnifie point la sensualité grossière cherchant seulement la jouissance, mais le raisonnement voluptueux qui appelle l'esprit au secours des sens, et qui veut ajouter aux enivrements du plaisir les joies de l'orgueil et du mal victorieux.

Le comte rejoignit au jardin Wrangel, qui parlait à Dorothée de la fête donnée la veille.

— On me raconte des merveilles de votre petite maison, dit-elle en se tournant vers Raphaël avec un sourire.

— 11 faut être en défiance contre l'imagination de Frédéric, fit observer de Leuthold; mais quel que soit mon ermitage de Vonnen, je serai trop heureux de vous le faire connaître.

— C'est cela! s'écria Wrangel, qui ne comprenait la vie que comme une série de parties de campagne, de cavalcades, de bals et de soupers ; il faut que nous arrangions une promenade à Vonnen. Raphaël vous prêtera son poney, un vrai mouton bridé ; on fera de la musique sur la pièce d'eau, et l'on soupera dans un bosquet de mimosas. Je me charge de tout; vous verrez comme j'improvise une fête I C'est moi qui avais donné l'idée de la fête d'hier.

— Et c'est M. de Leuthold qui l'a exécutée.

— Avec mon secours; je lui ai amené, pour ma part, au moins vingt convives de tout sexe. C'était charmant à voir dans le kiosque éclairé de verres de couleurs.

— Et l'on a dansé toute la nuit, sans interruption?

— Sauf une, objecta Raphaël.

— Ah! oui, reprit Wrangel, j'oubliais... quelque chose de bizarre. . . d'inouï !. . . Figurez-vous qu'au milieu d'une valse, il nous est arrivé un vieil homme noir... une sorte d'anabaptiste, de quaker, un être antédiluvien.

— Et que venait-il chercher?

— Voilà le fabuleux ! il demandait à Raphaël l'adresse d'un inconnu qu'il venait d'apercevoir au café de la Concorde.

— Et qu'il désignait ?

— En montrant une Bible oubliée par lui, et sur laquelle se trouvait de son écriture.

— Vous l'avez vue? interrompit vivement une voix. Le comte releva la tête et aperçut Rudolphe à l'entrée

de la charmille.

— Tiens, vous étiez là? dit de Wrangel étonné.

— Vous l'avez vue ? répéta le pasteur avec précipitation.

— Quoi! la Bible?... Comme je vous vois.

— Et... vous avez reconnu... sans doute... l'écriture?...

— J'ai seulement reconnu que c'était une main d'homme... ce qui m'a ôté tout de suite ma curiosité...

— Mais Raphaël?...

— Il a deviné qu'il s'agissait de quelque père de famille dépisté ou de quelque mari malheureux en quête de V auteur de ses maux... de sorte qu'il a congédié le vieil homme.

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— Sans lui rien dire?

— Par l'excellente raison qu'il ne savait rien.

Les couleiîrs remontèrent au visage de- Rudolphe, et il respira plus librement.

Mais de Leuthold avait tout vu, tout observé : un doute subit venait de surgir en lui ; reienant, pour ainsi dire, l'entretien qui allait prendre une autre direction, il releva le dernier mot prononcé par Wrangel.

— Si je ne savais rien, dit-il, les yeux lixés sur Rudolphe, c'est que je n'avais rien désiré savoir ; car les détails fournis par le vieillard pouvaient sufïire, et si je voulais encore...

— A quoi bon ? interrompit le jeune ministre avec un sourire forcé, que vous importe le secret de deux inconnus?

— L'un d'eux au moins ne mi'Tir.e pas ce nom, lit observer de Leuthold, car il a élé vu en ma compagnie à ce café même oîi nous sommes entrés ensemble il y a un mois.

Millier tressaillit.

— Quelque n^ssemblancc aura pu tromper... balbutia-t-il.

— En tout cas^ le livre et récriture amèneraient un éclaircissement, répliqua de Leuthold.

— Vous les avez ? demanda le pasteur, dont l'accent trahit une angoisso que Frédéric lui-même remarqua.

— Rassurez-vous, dit-il en riant, l'homme noir n'a rien laissé... et les recherches de Raphaël ne peuvent compromettre ni sa femme ni sa lille... car je maintiens qu'il s'agit de l'une ou de l'autre. Le vieux avait un air de fureur sournoise qui sentait le mélodrame d'une lieue. Au reste, il est parti comme il était venu, sans dire qui il était, d'où il venait, où il allait ; de sorte qu'on pourrait le prendre au besoin pour quelqu'un des héros fantastiques d'Hoffmann... A propos, j'ai un autographe de lui...

— D'Holï'man? demanda Dorothée.

— Un autographe personnel.

— Vous n'avez pourtant pas fait vos classes avec celui-là?

— Non, mais il manquait à ma collection. Je tenais à voir une de ses lettres ; je lui ai écrit.

— El il vous a répondu ?

— On mp répo-nd toujours, dit Wrangel d'un air

capable; j'ai pour cela un procédé infaillible el de mon invention.

— • Que vous ^tenez secret?

— A vous je veux bien le confier, mais à la condition que vous n'en direz rien.

— C'est convenu.

— Eh bien , quand je veux avoir une lettre de quelque auteur illustre, je ne lui adresse ni panier de vin du Rhin, qu'il boirait sans m'en remercier, ni pâté de Mayence avec une carte sous la croûte , ni épître louangeuse sur papier satiné et franche de port ; je me contente de lui envoyer la lettre suivante lisiblement écrite :

« Monsieur,

» Désirant traiter pour l'achat de vos œuvres complètes, je vous prie de vouloir bien me faire connaître à quel prix je pourrais les acquérir.

)) Le payement se fera comptant et en espèces.

» FRÉDf.RTC DE WrANGEL, »

J'expédie ma circulaire et, poste pour poste, je reçois une réponse plus ou moins détaillée dans laquelle

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le grand homme me faiL connaître le prix auquel il s'estime lui-même.

— Pardieu ! je ne vous croyais pas une si profonde connaissance de l'espèce humaine , dit le comte en riant; vous avez perfectionné la fable de Danaé : pour réussir près des femmes, Jupiter faisait tomber une pluie d'or; vous, pour réussir près des hommes de lettres, vous n'avez qu'à la leur montrer en perspective.

L'arrivée de Dina et de Stankar, qui annonçait le diner, interrompit la conversation. De Leuihold s'excusa de ne pouvoir rester, remonta en voiture et reprit la route de Cassel ; mais à mi-chemin, il tira brusquement le cordon et cria au cocher :

— A Kleinigheit, chez le prince de Barkman.

Le prince de Barkman remplissait les fonctions de président de la police du Hanovre , et se trouvait pour le moment en vacance dans un beau domaine situé sur les pentes ombreuses du Westerwald.

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