‹ Le pasteur d'hommesChapitre 6 sur 15 · LA NOUVELLE EVE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE EVE

L'automne était venu ; les ombrages des Sennhulten allaient se dépouillant; d'épaisses brumes enveloppaient les rives de la Werra, et les veillées commençaient à remplacer les promenades du soir.

Le major, assis près du poêle, dont le ronflement annonçait le retour du fioid, paraissait plongé dans une sombre rêverie et continuait à bourrer machinalement, avec le pouce, «a pij^e depuis lon^^temp., remplie. Le Jomestiquo entra tout a coup portant une lampe.

L'éclat de la lumière arracha le forestier à sa méditation; il releva la fête pr. tressaillant et mit la main

devajjt ses yeux, qu'avait blessés celte lueur subite.

— Qui vous a appelé, que voulez-vous, pourquoi cette lampe?, demanda- t-il coup sur coup, d'un ton de mauvaise humeur.

— C'est l'heure où M. le comte doit arriver, objecta le domestique.

— Qui vous l'a dit ?

— Monsieur le major sait qu'il vient tous les soirs.

— Et on vous a ordonné d'allumer ?

— Oui, monsieur.

— Madame Dalchid, sans doute ?

— Non; madame votre nièce.

Le forestier ne répondit rien; le domestique posa la lampe sur le socle, redressa l'abat-jour et sortit.

Stankar le suivit de l'œil, puis remua la tête d'un air mécontenL

Placé par le comte près de Lina, Andréas lui déplaisait pour cela seul ; mais son exactitude ne laissait aucun prétexte de reproches, et, tout en le soupçonnuht, le major était condamné à le subir.

11 venait d'allumer enfin sa pipe, qu'il tenait depuis longtemps inutile, lorsque sa nièce entra avec madame Dalchid.

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Les trois mois qui venaient de s'écouler n'avaient apporté aucun changement chez cette dernière, mais ils avaient laissé une trace profonde sur le visage de Lina. Non qu'elle fût moins belle, loin de là : ses yeux, entourés d'un cercle bruni, étaient plus doux, et la mate blancheur de ses traits en augmentait encore le charme touchant. Ses cheveux, au lieu de descendre en boucles, comme autrefois, jusque sur le cou, étaient négligemment tordus et relevés par un peigne sans ornements; un châle plié très-court enveloppait sa taille , et sa robe de laine noire tombait jusqu'à terre. C'était à la fois le négligé de la femme qui renonce à elle-même et de la malade que tout soin irrite ou fatigue.

Mais, sans qu'elle le soupçonnât, cet abandon lui donnait je ne sais quel attrait tendre : sa beauté, ainsi dépouillée d'atours, avait quelque chose de plus intime et de plus excitant; elle attirait le regard par sa négligence même.

En la voyant paraître, Stankar ne fut frappé que de sa pâleur.

— Êtes-vous plus souffrante, Lina? demanda-t-il avec inquiétude.

— Non, répliqua Dorothée; mais je l'ai forcée à rentrer; l'air du soir est humide et froid.

— Il me soulageait, dit la jeune femme en portant les deux mains à son front brûlant. Ici je me sens étouffée, il me faut de l'air, du mouvement, de la fatigue.

Stankar la regarda.

— Ce qu'il vous faudrait, surtout, ma chère enfant, dit-il, ce sont des distractions.

Madame Dalchid fit un geste de surprise.

— Est-ce bien vous qui dites cela, major? s'écria-telle ; comment, vous seriez une fois de mon avis ?

— Par hasard, répliqua le forestier, parce que vous avez raison.

— Mais alors pourquoi vous opposer aux plaisirs qui se présentent pour ma cousine? reprit Dorothée ; hier, par exemple, cette promenade en bateau...

— Que lui offrait M. de Leuthold ? interrompit le major.

— C'est vous qui l'avez refusée ! acheva madame Dalchid.

Stankar lâcha une énorme bouffée de tabac et plia les épaules.

— Je n'aime pas les bateaux, dit-il sèchement.

— Vous n'aimez qu'à fumer ! murmura Dorothée d'un ton boudeur et en allant prendre sur un guéridon sa corbeille à ouvrage.

Mais tout à coup elle poussa une exclamation.

— Ah ! votre Bible, Lina ! s'écria-t-elle en retirant un livre du milieu de ses laines à tapisserie.

Lina le saisit vivement.

— Je la croyais perdue, dit-elle.

— Et vous y tenez beaucoup ? demanda Stankar d'un ciccent marqué.

— Si eile y tient! répliqua sa cousine : un souvenir de M. de Leulhold... noire meilleur ami !... Croyezvous que je i',e tienne pas aux bracelets qu'il m'a offerts h mon jour de nciissance?... sans compter que la Bible donnée à Lina est un chef-d'œuvre delégaiice?

— Qui ne s'ouvre jamais ! fit observer le major en posant le doigt avec intention sur le fermoir de vermeil.

— Pourquoi cela ? ré])liqua Dorothée ; ma cousine a la. clef, un vrai bijou ! Montrez-la donc, ma belle, que je force le m.ijor à admirer le bon goût de M. de Leuthold.

— Je crains que ce ne soit une prétention inutile,

LE PASTEUR o' HOMMES 123

fit observer Lina avec un sourire embarrassé; mon oncle est teUeijient sévère pour le comte- . .

— Dites injuste, s'écria Dorothée ; oui, injuste, niajor^ je maintiens l'expression. Vous blâmez, de parti pris, tout ce qui vient de M. Raphaël, parce qu'il n'a pas vos opinions.

Un éclair traversa le rude visage ^u forestier.

— Eu effet, dit il ironiquement, je ne crois point comme lui que l'hojnnie soit une machine nerveuse destinée seulement à percevoir le plaisir.

— Mon Dieu, majoi", c'est un philosophe.

— Précisément un de ces philosophes qui font de leur système un hôpital pour leurs vices ! penseurs égoïstes qui se croient forts parce ([u'ils sont durs, et pour lesquels la joie dus autrt;s n'est qu'un épi à égrener ou une fltur à cueillir ! Ah ! vous avez raison, madame, ces hjmmes je les hais; c r j'ai appris commenl leurs sophismes i>ouvaient égarer des âmi s malades ou irOiJ ardentes; je les m.éprise, car je connais raudac!j Inpocrite avec laquelle ils se présenlcnt au foyer d'un ami dans un espoir iufàaïu.

Lina devint plus pâle el ses lèvres tremblèrent, mais Dorothée éclata de rire.

124 LE PASTF.UR d'hOMMF.S

— Allons ! voilà le major comme mon cousin Frédéric, dit-elle ; en vérité je ne conçois point cette persistance à vouloir que le comie vienne ici pour me faire la cour.

Stankar étonné la regarda.

— A vous ? répéta-t-il.

— Mon Dieu! vous croyez peut-être que je ne comprends pas vos allusions, reprit madame Dalchid qui s'efforça de prendre un air blessé ; comme si les assiduités de M. Raphaël n'étaient pas une chose toute naturelle dans une ville oi!i nous sommes ses plus anciennes connaissances !... Mais vous ne comprenez pas, major, qu'on puisse être aimable !

Stankar ne répondit rien et se remit à fumer.

— En lout cas, reprit Dorothée, ma cousine et moi nous devons nous estimer heureuses d'avoir trouvé quelqu'un pour nous tenir compagnie et nous distraire, pauvres femmes que nous sommes ! abandonnées par ceux qui devraient s'occuper de nous.

Le forestier s'agita sur son fauteuil avec impatience.

— Oui, abandonnées, répéta Dorothée, qui se sentait forte sur ce terrain. Je ne parle pas dv, M. Dalchid; il est dans une position particulière...

LE PASTKUR d' HO M M ES 12-i

— En fuite pour banqueroute, dit Stankar à demivoix; vous appelez cela une position ?

— J'aurais dû dire un malheur, reprit madame Dalcliid.

• — Son troisième maliieur, fit observer le major.

— Soit, continua Dorothée; en tout cas son absence est justifiée; mais celle de mon cousin Rudolphe. .. ou Jean le Précurseur... puisque c'est son nom de grand homme ! voilà trois mois qu'il est parti.

— Malgré lui, interrompit Stankar, vous le savez...

— Nous le savons par M. Raphaël ; car si le hasard ne l'avait conduit à la prison, nous en serions encore aux conjectures. Conçoit-on que mon cousin ait dis paru sans écrire ? que , depuis son départ, il n'ait donné aucune nouvelle? Un silence de trois mois!...

— Savez- vous si ce silence ne lui est point imposé ?

— Pour moi seule, alors, interrompit Lina avec une vivacité amère ; car partout ailleurs sa parole pénètre librement; l'écho de ses prédications retentit dans toute l'Allemagne ; les journaux nous les apportent chaque jour ; et, quand il ne trouve aucun obstacle pour faire parvenir ici l'expression de sa doctrine, il en trouverait pour faire parvenir celle de son amour?

126 LE PASTEDR d'hOMMES

Vous ne le croyez pas, vous ne pouvez le croire.

Le major secoua les restes de sa pipe d'un air^ pensif.

— En effet, murmura-l-il.,. il y a là un mystère... que jéclaircirai.

— Je le connais, moi, reprit Lina rapidement. Rudolphe a retrouvé là-bas les enivrements de la gloire, et, emporté sur son char de triomphe, il oublie ceux qu'il a laissés derrière lui.

— Non, dit Stankar, mais les devoirs d'un chef de parti sont impérieux et difficiles. Pour soutenir la lutte, il a besoin de tous ses instants, de toute sa réflexion.

— Pourquoi ne m'avoir pas avertie, alors ? s'écria impétueusement la jeune femme; quand je lui donnai mon âme entière, savais-je que la sienne élait déjà enchamée ailleurs? que cet amour dans lequel je mettais ma vie n'élait pour lui qu'une expérience? 11 fallait donc ne m' offrir le bonheur que comme un prêt passager ! mon cœur eût pris garde ; il eût hésité ! Mais on le laisse sans défiance, et quand il a pris l'habitude d'une affection unique, on la lui retire brusquement !... Oh ! ce changement n'aura point été difficile pour lui,

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je le sais; il a trouvé là-bas la fièvre du combat, les applaudissements de la foule ; mais moi, comment ferai-je pour repeupler la solitude que lui seul remplissait? N'était-ce pas de lui que me venaient toute joie, toute espérance et toute lumière ? Que m'importent les doctrines qu'il défend ? Puisqu'elles nous séparent, je les hais.

— Mon Dieu, il ne faut pas non plus exagérer les choses, reprit Dorothée, qui passait de l'accusation à l'apologie sans s'en apercevoir et seulement pour dire quelque chose ; vous parlez comme une femme, chère belle ; pour nous le cœur est tout ! mais les hommes ont leurs affaires. Si vous aviez vécu dans le monde, vous sauriez qu'un mari ne peut penser à nous qu'à ses heures de loisir, quand il n'a rien de plus pressé. J'étais quelquefois six semaines sans que iVl. Dalchid eût le temps de me parler... ce qui n'empochait pas de le citer comme le modèle des maris. Dans sa position nouvelle, Rudolplie ne s'appartient plus.

— Oh ! je le sais, dit Lina avec tiislesse, il est désormais la propriété de ses disciples, l'esclave de sa croyance ! Quand on a accepté ces royautés terribles, on ne peut prendre garde aux douleurs de la

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famille. Le jour où Jésus reçut le nom de Christ, il dut détourner les yeux des pleurs de sa mère. Je ne puis plus être pour Millier le but de sa vie, mais tout au plus une distraction vulgaire et fugitive: la jeune Allemagne a retrouvé son apôtre, et moi j'ai perdu mon époux.

Elle s'était laissée tomber sur le canapé en se couvrant le visage de ses mains. Madame Dalchid s'approcha pour la consoler et recommencer un réquisitoire contre Rudolphe. Elle devait avouer que sa conduite était sans exemple! Négliger une femme qui l'adorait, pour une croyance ! c'était d'un égoïsme affreux.

— Après tout, s'écria-t-elle enfin, animée par ses propres paroles, c'est folie de regretter qui nous oublie; on encourage ainsi l'ingratitude des hommes. Dans l'intérêt de votre dignité, ma belle, je vous engage à rendre indifférence pour indifférence, à vous détacher de Rudolphe, à n'y plus songer, à chercher enfin dans le monde quelque occupation pour votre cœur.

— De grâce, parlons d'autre chose, madame, interrompit Stankar, dont l'impatience, visible depuis quelques instants, devenait de la colère.

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— Vous ne voulez pas que je la console? dit Dorothée surprise.

— Non^ répliqua le forestier en se levant, j'aime mieux qu'elle souffre.

— Mais c'est affreux, ce que vous dites là, majori

— Soit!

— Lui refuser le seul luoyeu de guérison !

— Je vous en prie!...

— Non, je le répète ? la conduite de M. Rudolphe est ine>:cusable et il mériterait...

— Par le ciel! ne pourrons-nous laisser ce sujet! interrompit Slankar en frappant contre le poêle sa pipe qui se brisa.

Dorothée recula effrayée.

— Ah ! ne vous emportez pas, major, je me lais, je me tais, dit-elle d'une voix émue, dès que l'on ne peut plus accuser même les absents!...

Elle prit une tapisserie dans sa corbeille, approcha sa chaise du guéridon et se mit à travailler en silence.

Lina était demeurée à la même place , tenant son mouchoir sur >es yeux, comme si elle eût voulu échapper à la lumière ; le forestier parcourait le parloir d'un pas brusque et inégal. Pendant quelque

temps, on n'entendit que le bruit de ce pas accompagné par le grondement monotone du poêle et les soupirs de la rafale qui glissait sur le vitrage. Enlin, deux coups fermes et rapides furent frappés à la porte d'entrée. Stankar s'arrêta, les femmes relevèrent la tête.

— M. de Leuthold, dit Lina, sans s'en apercevoir, en se parlant à elle-même.

La porte fut ouverîe, et l'on entendit un bruit de pas éloigné.

— Peut-être est-ce Frédéric, reprit madame Dalchid à demi-voix ; il avait promis de venir.

Les pas s'étaient arrêtés. Le major et les deux femmes prêtèrent l'oreille avec un sentiment d'attente curieuse.

Mais Lina avait deviné juste, c'était bien le comte à qui Andréas venait d'ouvrir. 11 fit trois pas dans le vestibule, s'arrêta pour remettre au domestique son manteau, et après s'être assuré qu'ils étaient seuls :

— l^h bien? demanda -t-il à voix basse.

— 11 y avait une lettre poure//*?, répliqua Andréas sur le môme ton.

— Dans le courrier de ce soir ?

— Oui.

— Donne.

Le domestique fouilla dan^ son sein et en tira une lettre à Lina, qui portait le timbre de Friberg.

— Encore de lui ! murmura Raphaël en y jetant rapidement les yeux et la faisant disparaître.

Andréas tendit les deux mains pour recevoir le manteau; le comte y laissa tomber en même temps une pièce d'or et prit le chemin du parloir.

A la vue du comte , madame Dalchid fit un geste joyeux.

— Ah! ma cousine avait raison, s'écria- t-elle, elle avait reconnu le coup frappé par M. de Leulholii.

Lina rougit, mais Raphaël ne parut point prendre garde à l'indiscrétion de Dorothée et salua tout le monde avec une politesse aisée.

— Je dois des excuses ])our me présenter aussi tard, dit il, mais j'ai vahiement attendu Frédéric.

— Qui peut donc l'avoir retenu? demanda Lina.

— Je n'ai pu l'arracher au banquet donné par le baron de Reraberg.

— Ah ! le grand forestier! dit madame Dalchid ; j'en ai beaucoup entendu parler ; on le dit charmant.

— Un fat ! murmura le major qui continuait, à se promener de la porte à la fenêtre.

— Comment ? reprit Dorothée ; mais songez donc que vous parlez de votre supérieur.

— Un joueur, un libertin , ajouta Stankar.

— Mais, major...

— Un ignorant étourdi qui parcourt nos routes en calèche, ne s'arrêtant que pour accepter des fêtes ou pour donner à dnier! qui s'enivre avec ses amis, chante des romances, danse la hongroise, et appelle cela faire l'inspection des forêts du Hanovre !

— Pardon, dit vivement Lina, qui avait voulu interrompre son oncle, vous ignorez sans doute que le baron est ami de M. de Leutliold.

— Nullement, madame, reprit Raphaël en souriant, M. le major doit même savoir que c'est moi qui ai retenu M. de Reniberg à ce banquet donné par le club des viveurs.

— Ah! qu'est-ce donc que ce club? demanda Dorothée en coupant un brin de laine avec ses dents pour avoir occasion de les montrer.

— Vous ne le connaissez pas? dit Stankar : c'est un cercle oi^i les jeunes gens les mieux nés se réunis-

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sent pour parler de femmes, de vins et de chevaux; une association élégante dans laquelle on met en commun ses ridicules et ses vices, et dont M. le comte est président.

Lina fit, pour arrêter son oncle, un geste de prière qui fut aperçu de Raphaël.

— Laissez, dit-il iranquillemenl; M. le major n'est point causeur, et quand il veut bien me parler, même à la troisième personne, c'est ua honneur dont je suis toujours reconnaissant. 11 est trop vrai qu'on m'a nommé président d'une réunion de fous...

— Furieux parfois, fit observer Stankar; M. de Leuthold doit le savoir mieux que personne, lui qui a dû répondre l'autre jour à la provocation du colonel Ervin.

Cette fois, le calme du comte parut ébranlé. 11 croyait la querelle, à laquelle |le major venait de faire allusion, complètement ignorée, et son regard se reporta avec inquiétude de l'oncle à la nièce.

Celle-ci remarqua ce mouvement de trouble.

— Se pourrait-il ?. . . Vous vous êtes battu ? repriteile vivement.

— Et M. de Leuthold a prouvé qu'il ne maniait pas

moins habilement l'épée que la parole, répondit le forestier.

— Mais la cause de ce duel ?

Raphaël baissa les yeux; Stankar lui jeta un regard ironiquement triomphant,

— Je ne sais si je puis me permettre de répéter les bruits répandus, dit-il avec une hésitation jouée ; monsieur le comte pourrait m'accuser encore de prévention.

— Ah ! quelque rivalité d'amour ! je parie , s'écria madame Dalchid.

— Ce n'est pas moi qui l'ai dit , fit observer le major.

— Ainsi, j'ai deviné ! Et nomme-t-or l'objet du débat?

— On a parlé de la signora Lorzi.

— Quoi ! cette cantatrice italienne ?

— C'est impossible ! interrompit Lina, qui depuis le premier mot prononcé par le major, tenait les yeux attachés sur Raphaël ; n'est-ce pas, monsieur le comte, que c'est impossible ?

De Leuthold s'était déjà remis.

— Pourquoi donc, madame ? dit-il en souriant ; le . major ne vient-il pas de vous l'assurer?

— Mais s'il a été trompé, reprit-elle plus vivement, qui vous empêche de reçtiûer une erreur honteuse?...

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Raphaël la regarda fixement.

— Je préfère l'entretenir , dit-il sérieusement.

— Lt dans quel but, monsieur ?

— En eflel, ajouta Dorothée, je ne puis comprendre.. .

— Le colonel Ervin avait insulté une femme , reprit de Leuthold qui appuya avec intention... peu importe laquelle !... je ne pouvais, je ne devais pas le souffrir. Cette femme... le public a cru la reconnaître; il a nommé la signora Lorzi, à qui cette supposition ne pei'.t nuire; dois-jo, pour me défendre, reporter ailleurs les soupçons, môler ù cette querelle un nom pur et respecté ?

Lina et Dorothée firent un mouvement : Stankar, qui avait compris linLention, s'arrêta stupéfait.

Ce fut au tour du comte de lui lancer un i égard ironique.

— ' Alors, je Cl :(;ois, dit madame Dalchid, qui faisait lous ses efforts îxjur jouer l'embarras... ce n"est pas la signora....

— Ai-je dit u.ia? reprit Raphaël légèrement; la signora est charmante, et je suis, vous le savez, adorateur de touto beauté. Pourquoi supposer un but sérieux aux actes de ma vie? Vous devez me connaître assez

pour savoir que je suis un de ces sybarites qui n'aiment les roses que pour les effeuiller. N'est-ce pas ainsi que vous l'entendez, major ? Si j'ai exposé ma poitrine à une épée , ce ne peut être que par égoïsme, par caprice! J'ai voulu, sans doute, goûter à l'émotion du danger ! J'aurai ambitionné la honteuse renommée que donne un duel heureux ?

— Ah ! que dites-vous ? interrompit Dorothée.

— Ce que tout le monde doit vous répéter, continua Raphaël, dont l'accent passait par une gradation insensible de l'indifférence à l'émotion ; il y a des destinées faites ainsi : la foule vous a donné un rôle, supposé un caractère, et elle ne veut pas croire que vous en puissiez sortir. Je tomberais, comme Cari Sand, en frappant un agent de tyrannie que tous répéteraient que je suis mort pour une courtisane. Cela est triste, mais qu'y faire ? Il faut subir sa célébrité et accepter malgré soi la gloire qui vous calomnie.

1:;^— Ah ! vous avez raison ! dit Lina émue, les hommes louent et condamnent ainsi ! Ils ne demandent de preuves que pour le bien.

Stankar croisa les bras avec une sourde rage ; il avait espéré nuire à de Leulhold et il venait de le servir.

Grâce à l'infernale adresse de cet, hoiimie, racciisation s'était transformée en un nouveau moyen de séduction. Ce duel, soutenu pour une lille perdue, il avait réussi à en faire un témoignage d'amour pour Lina !

Le forestier demeura quelque temps immobile devant le poêle, délibérant sur ce qu'il devait faire. Depuis le départ de Rudolphe, rien ne lui avait échappé. Il s'était aperçu des progrès successifs du comte dans l'esprit de sa nièce ; il l'avait vu glisser d'abord derrière l'image du mari pleuré, devenir l'interlocuteur obligé de toutes les tristesses, communiquer d'abord le doute, puis l'aigreur à cette âme suppliante , et s'offrir enfin pour consolateur des peines dont il avait été le confident.

A la vérité, tout semblait favoriser son projet. L'inexplicable silence de Rudolphe depuis son départ ne justifiait que trop bien l'irritation de Lina. Le major avait su que le nouveau réformateur, reconduit d'abord sur le territoire de Hesse-Darmstadl, y avait été confié à de nouveaux gardiens qui l'avaient remis à la police de la Bavière, et qu'il était arrivé ainsi en Saxe, où on l'avait rendu- à la liberté, aucune mesure n'ayant été prise dans ce dernier pays contre les ahsvériens. Là grâce aux soins de Jorg et des disciples avertis par lui

la réapparition dé Jean le Précurseur avait été partout annoncée. L'étonnement et la joie qu'elle causa parmi les initiés de la nouvelle doctrine les attira en foule à Freibe)'g. Uudolphe y reprit ses prédications , et il sembla que son absence avait donné plus d'autorité à sa parole. On l'écoutait avec celte complaisance joyeuse et passionnée que nous montrons à ceux dont nous avons recette la perte et que le hasard nous rend contre toute espérance. Pour les plus ignorants surtout, cette violation apparente des lois naturelles avait semblé une consécration de son apostolat ; elle constatait l'intervention divine et ajoutait aux attirements d'une doctrine séduisante toutes les- fascinations du prodige. Ce n'était plus seulement l'homme inspiré par TÉvangi'e et la raison, mais le prophète relevé par Dieu du fond de sa tombe pour annoncer une égénération religieuse.

Échauffé malgré lui par le succès et emporté au courant de l'enthousiasme qu'il fait naître, Rudolphe avaitil réellement oiiblié Mûnden, comme son, silence semblait l'annoncer? Tel était le problème à résoudre pour le forestier. Comme Lina, il avait douté, mais sans jamais désespérer comme elle. Il repassait de

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nouveau dans son esprit toutes les raisons qui pouvaient le faire craindre ou espérer, et il était plongé dans une sombre méditation lorsque Andréas entra en lui annonçant qu'un garde désirait le voir.

Le major parut d'abord hésiter; mais, au nom de celui qui le demandait, il laissa échapper une exclamation de joie et quitta vivement le salon.

Resté seul avec madame Dalchid et sa cousine, le comte parut tout à coup se révriller et annonça à la première que M. de Ramberg partait le soir même pour Vienne, et avait fait demander ses lettres. Dorothée, qui, comme toutes les femmes du monde, avait une correspondar.cG fort étendue, monta aussitôt chez elle pour écrire quelques réponses dont elle voulait charger le grr.nd forestier, et Raphaël se trouva seul avec Linn.

Elle ne s'aperçut du départ de sa cousine qu'au soupir de soulagement poussé par le comte. Klle regarda autour d'elle un peu troublée.

— Je puis donc enfin vous parler ! dit de L^uthold d'une voix basse mais animée.

— Qu'avez-vous n me dire, monsieur le comte ? demanda la jeune femme inquiète.

1^0 LE PASTEUR d'iIOMMES

— Pouvez-vous l'ignorer, reprit-il en se rapprochant, et mes lettres ne vous ont-elles pas suffisamment instruite?...

Lina voulut se lever.

Il la retint d'un geste.

— De grâce, ne m'enviez pas ce moment désiré! s'écria~t-il ; je l'attends en vain depuis si longtemps!... car le major est toujours là.

— Ah ! je dois l'en remercier, dit la jeune femme à demi-voix.

— Pourquoi? reprit Raphaël tendrement; que pouvez-vous craindre? Lorsque dans une heure d'épanchement j'ai laissé mon cœur s'ouvrir et que mon secret m'est échappé malgré moi, ne vous ai-je point dit que je n'espérais rien, que je ne demandais rien ?... rien que votre amitié !

— Oui. répondit Lina, dont les yeux n'osaient se lever, mais, sans vous en apercevoir vous-même, vous avez bientôt demandé davantage ? Je ne puis accepter plus longtemps, monsieur le comte, une amitié sans calme et sans sécurité. Ces lettres que vous m'écrivez, auxquelles j'ai eu la faiblesse de répondre, ces lettres, je ne veux plus les recevoir!

LK PASTEUn d'hOMMF.S li|l

— Que dites-vous?

— Non, elles sont pour moi chaque jour un nouveau sujet de terreur. Lorsque les yeux de mon oncle s'arrêtent sur cette Bible que vous avez faite dépositaire d'une correspondance imprudente, je sens mon cœur trembler et défaillir.

— Mais qu'avez-vous à redouter?

— Tout, monsieur le comte! Ah ! vous ne savez pas ce qu'il y a de troubles et de remords pour une feumie dans ces actions qu'elle voudrait croire innocentes, et qu'elle sent coupables au mystère dont il faut les entourer ; dans ces demi-fautes qui la rendent moins pure à ses propres yeux ! Depuis que j'ai lu cet aveu, auquel je n'ose penser sans rougir, j'ai perdu le repos et le contentement de moi-même; il me semble que mon cœur est à jour, que chacun peut y lire. Je prête une intention à tous les regards qui s'arrêtent sur moi ; je cherche un sens caché à toutes les paroles ; votre nom prononcé me fait tressaillir! Mpnsieur le comte, songez que le monde ne croit jamais le mal à demi. Un hasard, une seule imprudence peuvent me perdre ! Vos assiduités ont été déjà remarquées.

— Qui vous le fait penser ?

H2 LE PASTEDR d'hOMMES

— Je n'en veux pour preuve que ce duel auquel mon oncle a fait allusion tout à l'heure, et dont j'ai compris que j'étais la cause !, . . 0 mon Dieu ! le colonel Ervin a urâit-il soupçonné?...

— Rien, interrompit vivement Raphaël ; le colonel Ervin n'a en d'autre tort- que de parler de. vous avec trop d'admiration, madame, et, hien que je n'aie point le droit d'être jaloux, je n'ai ru le supporter.

— OuGMle que soit la cause -le. la querelle, mon nom y a été mêlé, reprit Lina avec effort, et désormais le seul moyen de prévenir les interprétfjtions injurieuses est de nous voir plus rarement.

De Leuthold recula.

— Que dites-vous? s'écria-t-il. C'est impossible, madame !... Vous ne m'ôterez pas mon seul bonheur ! Que vous in^.porte que je sois là, que je vous dise mon amour ? Lina , je vous en conjure , écoutez-moi comme un fou, par bonté, par compassion, sans croire à mes paroles. Vous n'avez pa^à les redouter puisqu'elles ne troublent point votre âme.

— Qu'en savez-vous? balbutia-t-elle d'une voix étouffée et en cachant son visage sur ses genoux.

Raphaël joignit les mains.

LE PASTtUK d'hommes 143

— Quoi! vous aussi! reprit-il éperdu... Oli ! s'il était vrai!... Oh! dites-moi que j'ai bien entendu, Lina !

— Eh bien, oui ! reprit-elle avec un entraînement égaré, votre passion m'agite. Sans la partager, je me sens troublée ; vos paroles me jettent dans je ne sais quelle douleur mêlée de doute, d'amertume; c'est comme une fièvre qui brûle mes veines ! Il me semble par instant que' mon àme, dominée par la vôtre, s'indigne de cet esclavage. Par pitié! ne prolongez pas ces convulsions de ma conscience. Monsieur le comte, c'est vous que j'implore contre vous-même ; s'il est vrai que vous m'aimiez, soyez généreux, et aidez-moi à retrouver le repos !

I.ina s'arrêta suffoquée par les larmes. Te Leuthold, qui s'était agenouillé sur le tabouret placé à ses pieds, prit ses mains, qu'il pressa avec passion sur ses lèvres.

— Le repos ! répét.i-t-il de c.'t accent mélodieux et enivrant dont il possédait le don funeste; ah! vous l'auriez retrouvé depuis longtemps, Lina, si vous aviez voulu m'enlendre. Ces a;^i talions qui vous effrayent ne sont que les révoltes d'un cœur qui aspire au bonheur,

qui se sent le droit de le connaître et dont vous n'écoutez point les cris !

— Taisez-vous/ taisez-vous, bégaya la jeune femme qui se débattait sous une sorte de fascination... Quand vous me parlez... mon esprit demeure étourdi... je ne trouve rien à vous répondre... et cependant... je ne veux pas vous croire !

Raphaël rapprocha de son cœur les mains de Lina.

— Ah ! vous ne savez pas combien je vous aime ! dit-il d'une voix ardente et basse. Quand je suis là, près de vous, quand je sens sur moi votre regard, quand votre haleine m'eflleure, toute ma raison me quitte... Pourquoi vouloir m'échapper! 0 mon Dieu ! que ne puis-je vous faire partager mon trouble ! Lina ! Lina ! pourquoi repousser le bonheur ?

11 l'avait attirée dans ses bras, et ses lèvres effleuraient les cheveux de la jeune femme. Celle-ci voulut se rejeter en arrière et se trouva livrée à ses baisers. Mais tout à coup elle poussa un cri, se dégagea par un effort violent et se releva éperdue ! Ses regards venaient de rencontrer le portrait de Rudolphe, suspendu au mur !

Elle le montra au comte avec un geste égaré.

LK PASTIUIR d'H0MM(;8 1Z|5

De Leuthold serra les lèvres et devint pâle de colère.

— Il nous voit ! bégaya Lina avec épouvante.

— Et vous tremblez ? reprit le comte, dont le désappointement rendait l'accent amer ; mais savez-vous s'il aurait le droit de vous adresser des reproches ? s'il ne vous a point donné l'exemple le premier du changement? si vous n'êtes pas enfin sacrifiée par lui?

— Moi ! répéta-t-elle saisie.

Le comte se releva,

— Je me suis tu jusqu'à ce jour, dit-il sérieusement; je craignais pour vous une de ces douleurs qui humilient. J'aurais voulu ne vous devoir qu'à l'amour ; mais, si le souvenir des liens qui vous attachent à Rudolphe est seul à vous retenir, ne vous en inquiétez point, madame, car lui-même les a brisés.

— Quf vous l'a dit ? s'écria Lina.

— J'ai vu 1 répliqua le comte avec énergie.

Et, comme la jeune femme le regardait sans avoir l'air de comprendre :

— Oui, continua-t-il plus vivement, Mûller n'a point oublié tout le monde en quittant Mùnden ; s'il n'a pas trouvé le temps de vous écrire, une autre femme a été plus heureuse.

H6 LE PASTF.UR d'hOMMES

— La preuve! monsieur le comte, la preuve !

— La voici.

Raphaël avait fouillé dans son portefeuille et il présenta le billet remis par Rudolphe au moment de son départ. Écrit au crayon et à demi effacé, il ne contenait que ces mots :

« On me force à partir, mais je t'attends... Un fatal secret a longtemps pesé sur nous ; des liens antérieurs... de cruels devoirs... tu sauras tout. Je ne te fais aujourd'hui qu'une prière, c'est de ne point douter de mon amour.

» Rejoins-moi sur la frontière de l'électoral, et rien dans l'avenir ne pourra nous séparer 1 »

Lina relut deux fois ce billet : c'était l'écriture de Rudolphe, elle ne pouvait la méconnaître, et cependant elle doutait.

— A quelle femme cette lettre était-elle adressée ? demanda-t-elle enfm.

— Ne le savez- vous pas? répliqua Raphaël. Les journaux, qui vous ont appris les courses triomphantes de Jorg et de Rudolphe, ne vous ont-ils pas également parlé de la jeune fille qui les suivait ?

Lina porta la main à son front. Elle se rappelait,

en effet, avoir lu quelques insinuations railleuses au sujet d'une nouvelle Madeleine attachée aux pas du Précurseur. Ce fut pour elle comme une lumière subite et complète. Ainsi s'expliquaient les absences de Rudolphe, ses préoccupations avant son départ, et ce silence obstiné qu'il avait gardé depuis! Son oubli n'était même point justifié par le dévouement à une croyance , ce n'était qu'une trahison lâche et vulgaire ! Raphaël avait bien prévu l'effet d'une pareille révélation. La douleur de Lina ne s'exprima, au premier instant, que par des larmes ; mais bientôt vinrent les reproches et les plaintes indignées. De Leuthold les exalta en s'y associant et en opposant à l'odieux oubli de Rudolphe tout ce que la passion peut avoir de plus soumis et de plus tendre. Tandis que sa parole vibrante étourdissait Lina, son esprit assistait, pour ainsi dire, à ces efforts en spectateur désintéressé ; il les conseillait, les dirigeait et mesurait tranquillement les progrès de la fascination ; car, après la compassion sympathique, étaient venues les consolations plus tendres, puis les protestations ardentes, les prières déjà tentées ! Lina, brisée par tant d'émotions et ballottée entre le ressentiment et les révoltes de sa conscience, continuait à se

défendre comme ces soldats qui combattent par honneur, mais qui ont perdu l'espérance de la victoire. Elle ne se révoltait plus, elle ne commandait plus, elle priait avec larmes, et de Leuthold, qui la tenait palpitante entre ses bras, s'efforçait de rencontrer ses lèvres !...

Tout à coup la voix du major se fit entendre à la porte du parloir ! La jeune femme n'eut que le temps de repousser le comte, qui se retourna avec rage. Le forestier venait de paraître sur le seuil.

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