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LES DEUX LETTRES

L'entrée du major avait été si prompte et le trouble de Lina était si visible, qu'il dut deviner une partie de ce qui venait de se passer ; mais il ne laissa rien paraître. Arrêté près de la porte, il regarda de Leuthold, qui détourna la tête, et Lina, dont les yeux se baissèrent

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avec effroi ; puis, s'avançant vers celte dernière, à qui il présenta un papier, il lui dit avec émotion et simplicité :

— Une lettre de Rudolphe.

L'effet fut aussi prompt que puissant. De Leuthol(i fit un geste de saisissement et d'épouvante ; Lina se leva d'un élan.

— De Rudolphe? répéta-t-elle.

Et sa main hésitait à s'avancer pour la prendre. Stankar la regarda fixement.

— Craignez-vous de la lire? demanda-t-il avec une sorte d'anxiété.

Lina la saisit et déchira l'enveloppe. Le comte, un instant étourdi , se leva à son tour.

— C'est étrange! dit-il vivement; le courrier n'arrive point d'habitude à cette heure.

— Aussi n'est-ce point lui qui a apporté la lettre, répliqua Stankar.

— Comment?

— Un de mes gardes forestiers est allé la chercher à Freiberg.

De Leuthold ne put retenir un geste de désappointement.

— J'étais certain qu'il y avait au fond de toute cette affaire quelque trahison, reprit Stankar, l'œil attaché sur le comte. Rudolphe a écrit plusieurs fois et n'a reçu aucune de jjos lettres : son inquiétude n'était pas moindre que la nôtre. Du reste, il doit tout expliquer.

— Oui, dit Lina, qui parcourait le papier d'un œil avide, il s'étonne de notre silence comme nous nous étonnions du sien... Il ne peut, dit-il, le supporter plus longtemps... Il a fait solliciter l'autorisation de venir me reprendre à Mùnden.

— Et il l'a obtenue? demanda Raphaël.

— Un sauf-conduit lui a été accordé, dit Lina, qui continuait à life ; il arrive dans quelques jours.

Les deux exclamations poussées par le major et par Raphaël se confondirent; mais l'une était de dépit, l'autre de joie.

— Ici dans quelques jours, répéta Stankar ; je ne crains plus rien alors. Avec lui, Lina, reviendra votre bonheur et votre calme.

— Dieu le veuille! dit la jeune femme, chez qui la lettre de Millier avait réveillé l'espérance; ah! s'il pouvait se justifier !

Elle appuya les deux mains sur son cœur comme

pour en comprimer les battements, s'excusa par un geste silencieux et sortit.

— Oui, va relire ta lettre, dit Stankar en la suivant d'un regard souriant, elle t'aura bientôt persuadée !

Et, se tournant vers de Leuthold :

— J'écris à Rudolphe, dit-il ironiquement; monsieur le comte n'aurait-il rien à faire dire h un ami si cher?

— Dites qu'il se hâte, monsieur le major, répondit Raphaël sur le même ton.

Tous deux se saluèrent, et le comte sortit. Mais à peine hors du seuil, le sourire qu'il avait sur les lèvres s'effaça et fit place à l'expression d'une impatiente rage. La victoire lui échappait encore! Tout allait s'expliquer à l'arrivée de Rudolphe, et l'autorité acquise sur Lina devait nécessairement faire place au mépris, à la haine ! Ainsi tant d'efforts se trouveraient perdus, tant de soins resteraient inutiles ! Raphaël ne pouvait accepter un si humiliant mécompte. A tout prix, il fallait qu'il réussît; son orgueil y était intéressé autant que sa passion. Enflammé par les obstacles, irrité de ses désappointements successifs, aigri contre le major et contre Lina elle-même, il résolut de tout hasarder et d'imiter ces généraux qui. . vaut leur

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défaite assurée, tentent un dernier coup d'audace. Pour cela, seulement, il fallait tromper la surveillance du major et l'éloigner des Sennhutten. Le grand forestier en avait fourni le moyen à Raphaël ; il ne comptait l'employer que plus tard ; mais le temps pressait ; Rudolphe revenait dans quelques jours , et Lina lui échappait à jamais si elle n'était déjà à lui !

La décision du comte fut aussitôt prise. Il était arrivé à l'antichambre , où Andréas accourut pour lui remettre son manteau; il l'attira dans le coin le plus obscur, et, lui remettant un papier :

— Tout à l'heure, dit-il tout bas, cette dépêche au major, de la part du grand forestier.

Andréas ne put répondre que par un signe ; la voix de Wrangel venait de se faire entendre. Il arrivait par le jardin avec Stankar , qu'il avait rencontré en chemin. Sa parole était plus- haute que d'habitude, son œil plus animé, et il était aisé de voir qu'il sortait d'un banquet où les toasts avaient été nombreux.

A la vue du comte, qui tenait son manteau, il s'écria :

— Vous ne partez point sitôt, Raphaël ! il est à peine neuf heures. Rentrez, j'ai mille choses à vous raconter.

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— Demain ! répoudil le comte, qui fit un pas vers la porte.

— iNon, reprit le conseiller, je veux que nous sortions ensemble. — Voyons, major, aidez-moi donc à e retenir.

— Ma nièce est occupée, fit observer Stankar avec intention, et je crains que ma compagnie ne soit un attrait insuffisant pour monsieur le comte.

De Leuthold remit son manteau à Andréas.

— Dès que le major en fait une question personnelle, dit-il avec un peu de hauteur, je tiens à lui prouver que mon départ n'est pas une fuite. . .

— A la bonne heure! s'écria Wrangel, qui passa un bras sous celui du comte et l'entraîna au salon ; j"ai, d'ailleurs, besoin de votre témoignage près du major ; il nu veut pas croire que l'on a parlé de lui au banquet et que le grand forestier a fuit son éloge.

— C'est pourtant la vérité, répliqua de Leuthold ; il a déclaré que M. Stankar était le meilleur conservateur des forêts du royaume.

— La , vous voyez ! s'écria Frédéric, ce sont les

propres paroles du baron de Remberg.

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— Eh bien, le baron a menti, répliqua froidement le major.

— Comment ! reprit Wrangel étonné ; diable ! savez-vous que cela n'est point poli, major ; ce cher baron vante vos bons services , et vous l'accusez de mentir !

— Parce qu'il n'a pu les apprécier.

— C'est possible ; mais il est censé le pouvoir, en sa qualité de grand forestier, et il n'en faut pas davantage pour votre avancement ; car vous aurez de l'avancement, cher monsieur; c'est convenu, je vous ai recommandé.

— Vous ?

— Pour la première direction vacante, continua Frédéric, qui s'éventait avec son chapeau. Je vous aurais même présenté au baron s'il n'avait quitté Mùnden en sortant de table. Mais, avant de partir, il a voulu nous faire ses adieux ; il a envoyé chercher une caisse de vins de France ; on a chanté, porté des toasts, et chacun, comme dit notre grand romancier Tieck, s'est abreuvé de ce soleil liquide.

— Et, pour votre part, je vois que vous ne vous êtes pas tenu à l'ombre, dit ironiquement Stankar.

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— Quand j'ai quiLté la table, lit observer Raphaël, le baron avait déjà la tête échauffée.

— Oh ! ce n'était rien, reprit Frédéric ; il fallait le voir après le vin de France ! il nous a fait la biographie de toutes les jolies femmes du royaume ; on eût cru entendre le Décaméron de l'Allemagne ! Aussi lui avonsnous conseillé de publier ces curieuses chroniques sous le titre de Martyrologe du Mariage. Il y avait une histoire pour chaque ville.

— Et la nôtre n'aura sans doute point été épargnée ? demanda le major avec une expression de curiosité qui ne pouvait voiler entièrement celle du mépris.

— Je vous en réponds ! dit Wrangel en riant : il nous a raconté une certaine histoire de présidente. . . Mais cela ne peut se d're qu'au dei^sej:*!, entre jeunes gens.

— Et c'est tout?

— Tout... Ah! c'est-à-dire, vous me rappelez... il y en a une autre... Oui, c'est bien à Mùnden ou à Goslar... Du reste, vous pourrez probablement en deviner le héros et la victime; car ce doit être un de vos confrères.

Le major dressa la tête.

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— Voici ce que c'est, continua Frédéric que le vin rendait encore plus bavard que d'habitude. Figurezvous, mon cher forestier, qu'il s'agit d'un jeune homme, le baron ne l'a pas nommé... d'un jeune homme amoureux pour le moment d'une femme charmante... qu'il n'a pas nommée davantage... et qui en est aimé.

— Mais je ne vois rien là de bien intéressant, fit observer deLeuthold, qui commençait à devenir inquiet.

— Attendez ! attendez ! interrompit Frédéric en élevant la voix et faisant beaucoup de mouvement, comme un homme ravi de ce qui lui reste à dire ; la femme charmante a an mari...

Stankar devint attentif.

— Je dis un mari, reprit Wrangel, parce que c'est l'éternel ennemi; mais peut-être s'agit-il d'un père, d'un tuteur... le baron ne s'est pas expliqué; en tout cas, il y a dans l'affaire un de ces tyrans légitimes auxquelsîla|loi;accorde le droit d'être insupportables impunément; or, il faut l'éloigner...

Raphaël, dont l'inquiétude croissait, voulut s'approcher de Frédéric ; mais Stankar le tenait sous son regard, et rendait tout avertissement impossible.

— Par bonheur, ajouta Wrangel, le tyran en ques-

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lion est employé dans l'administration des forêts. Je ne sais quel est son grade : le baron a voulu rester discret jusqu'au bout; mais toujours est-il qu'en sa qualité de grand forestier, il peut lui donner des ordres, et qu'il lui a fait expédier celui de se rendre aux exploitations du Hartz.

De Leuthold ne put réprimer un mouvementde dépit.

— C'est drôle, n'est-ce pas ? reprit Frédéric, qui se méprit sur le geste ; la hiérarchie administrative tournant au profit de la galanterie 1 Que dites-vous du moyen, major ?

— Je le trouve digne de celui qui l'emploie et de celui qui le fournit, répliqua Stankar de plus en plus sérieux.

Raphaël sentit que tout son plan était renversé ; eti faisait un pas vers là porte pour prévenir Andréas, quand celui-ci parut sur le seuil, la dépêche à la main. Le comte voulut l'arrêter d'un signe, mais le major se retourna en demandant ce que c'était.

— • Pardon, balbutia le domestique, les yeux fixés sur Raphaël sans pouvoir deviner ce qui s'était passé; c'est une lettre... que l'on vient do me remettre... pour M. le major.

— De quelle part ?

— De la part du grand forestier.

Le comte se mordit les lèvres avec rage ; mais Stankar avait saisi vivement la dépêche, et fit signe à Andréas de sortir.

Frédéric fut frappé de son trouble.

— Du grand forestier? répéla-t-il involontairement. Comment! est-ce que... par hasard... ?

Son regard alla interroger le comte, qui répondit par un signe imperceptible ; Wrangel fit un haut-le-corps ; tout s'expliquait pour lui ! L'importun à éloigner était le major; l'amant, Raphaël, et la femme subjuguée, madame Dalchid.

Il se frappe le front pour se reprocher de n'avoir point tout deviné.

Cependant Stankar avait brisé l'enveloppe de la dépêche et en prenait connaissance. Arrivé à l'ordre de jdépart pour le Hartz , ses mains se crispèrent ; Raphaël et Frédéric échangèrent un regard; celui du pcemier était un reproche, celui du second une excuse humiliée; mais il parut se raviser tout à coup, et rassura le comte par un geste.

Le major, qui avait achevé la dépêche, releva la

tête et regarda alternativement les deux jeunes gens. Raphaël avait repris sa tranquillité apparente, et Frédéric tâchait de se donner un air dégagé. Stankar s'avança vers lui.

— JNe disiez-vous point tout à l'heure, monsieur de Wrangel, que vous désiriez connaître le mari, le père ou le tuteur auquel l'ordre du baron devait être adressé?

— Moi, répondit Frédéric résolument, j'ai dit que j'aurais désiré... mRÏs, malheureusement, fa chose est impossible... l'ordre n'a pas été envoyé.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr, major, et c'est là le plus curieux de l'histoire ; car cette lettre est venue m'empêcherde l'achever... Figurez-vous que le baron s'est mal expliqué, ou que son secrétaire l'a mal compris, et que' la dépêche, au lieu d'être expédiée au mari en question, l'a été à un de ses confrères.

Stankar et de Leuthold firent un mouvement de surprise.

— El c'est le grand forestier qui vous l'a dit? demanda le premier.

— Lui-même. C'est là le piquant. Concevez-vous

ce pauvre amant qui se figure trouver la place libre et qui va se rencontrer nez à nez avec son jaloux ? Ah! ah! ah!

— C'est fort original, dii Raphaël, qui parut s'associer au rire de Wrangel.

— C'est-à-dire que c'est merveilleux , mon bon ; voyez-vous une erreur d'adresse qui tourne au profit de la morale ! Que l'on nie après cela l'action de la Providence !

De Leuthold le remercia par un regard qui semblait dire : « Je ne vous . croyais pas tant de présence d'esprit, » tandis que celui de Frédéric semblait répondre : « C'est l'effet du vin de France. » La vérité était que le ton naturel du conseiller avait dérouté le major; il s'en aperçut et voulut appuyer en hasardant quelques plaisanteries sur la victime du quiproquo; Stankar l'arrêta court en lui montrant la dépêche.

— Quoi! c'est à vous, major? s'écria le jeune conseiller de l'air le plus étonné. Pardieu ! voilà une histoire à ajouter aux Mule et une Nuits ! Comment ! au moment même où je vous raconte...? et c'est bien un ordre pour le Hartz?

— Un ordre précis.

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— Décidément la Providence s'amuse, dit Raphaël.

— C'est à ne pas croire, reprit Wrangel. Montrezmoi donc l'ordre, major... j'ai besoin de voir... C'est, pardieu ! bien cela ! mais il faut réclamer près du baron.

— N'avez-vous pas dit qu'il venait de partir?

— Ah ! diable ! c'est juste ; alors ^il faut lui écrire et attendre la réponse.

— Sa dépêche recommande de se hâter, et je dois quitter Miinden ce soir même.

— Comment! vous, major? interrompit Dorothée qui venait d'entrer.

— Moi, répondit Stankar.

— Mais vous ne pouvez partir ainsi à l'improviste...sans préparatifs!...

— Il le faut, dit le forestier, qui paraissait avoir pris une subite résolution ; pour le moment, mon portefeuille et ma bourse me suffisent; le reste me rejoindra dans le Hartz.

Madame Dalchid poussa une douzaine d'exclamations entremêlées de demandes et d'objections. Qu'allait faire le major loin de Miinden? Ne pouvait-il retarder son départ au moins jusqu'au lendemain? Que deviendrait-elle seule aux Sennhutten, avec sa cousine? Que

dirait cette dernière en apprenant un départ si inattendu?

Le major ne répondait rien à ce torrent de paroles, et conlinuait à mettre en ordre quelques papiers indispensables. Quant à Frédéric , il regardait Dorothée avec admiration. Persuadé qu'elle était prévenue de tout, il ne pouvait trop s'émerveiller de cette habileté à jouer la surprise. Une femme du grand monde était seule capable d'une telle adresse de mensonge, d'une telle liberté d'esprit. Pour atteindre aussi loin, il fallait une faculté naturelle ^idée parle séjour des capitales, où tout se perfectionne, et par une longue fréquentation des gens bien nés ; aussi vonlut-il seconder autant qu'il le pourrait l'admirable stratégie de sa cousine en mettant à presser le départ du major la même ardeur qu'elle semblait mettre à le retenir. Il avertit ce dernier que la voiture de Klausthal allait partir, que le moindre retard pouvait la faire manquer, et le décida enfin à prendre congé.

Lorsqu'il fut sorti, Dorothée posa sur le guéridon le flambeau qu'elle tenait encore à la main.

— Mais pourquoi ce voyage? s'écria- t-elle. Pouvezvous m'expliquer, Frédéric?...

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II lui imposa silence en baissant la voix. • — Assez, cousine, assez, dit-il; l'oncle est dehors ; la pièce est jouée.

— Quelle pièce? demanda madame Dalchid surprise.

— Allons, le mystère est inutile avec moi; vous voyez que je me montre de bonne composition.

- Comment?

— J'ose espérer que vous apprécierez un jour ma discrétion et mon désintéressement.

— Mais qu'est-ce que cela signifie ?

Wrangel la regarda fixement.

— Ma cousine, dit-il d'un ton bas et accenlué, je sais tout !

xMadame Dalchid ouvrit de grands yeux.

— Tout ! répéta Frédéric avec une énergie mystérieuse.

— Mais tout... quoi? s'écria la jeune femme impatientée. ^

De Leuthold, qui avait reconduit le major, revint vivement en demandant ce qu'il y avait.

— Rien , répondit précipitamment Wrangel , qui craignait d'être encore accusé d'indiscrétion. Je demandais à ma cousine où était Lina.

— Je l'ai laissée dans la bibliothèque, répondit madame Dalchid; mais...

— Je voudrais la saluer avant de repartir, interrompit Wrangel. Ne venez-vous point, Raphaël?

— Excusez-moi, dit le comte, j'ai promis de passer ce soir au Casino.

Dorflthée ordonna à Andréas d'éclairer M. de Leuthold et passa dans la bibliothèque avec son cousin.

Mais, au lieu de suivre le valet, Raphaël lui avait saisi le bras, et, le prenant à l'écart :

— La chambre de ta maîtresse n'est-elle pas au fond du corridor? demanda-t-il rapidement et à voix basse.

Andréas répondit affirmativement.

— On peut y arriver par cette galerie abandonnée ?

— Oui.

— Et elle habite seule de ce côté?

— Seule.

Il courut à la porte de la galerie et l'ouvrit.

— Que voulez-vous faire, monsieur le comte? s'écria Andréas effrayé.

— Silence ! murmura Raphaël en lui tendant sa bourse; tu n'as rien vu, rien entendu.

— Mais songez...

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— Que demain seulement, au point du jour, jo iroiive ouverte la porte qui donne sur le jardin.

— De grâce, monsieur le comie...

— Tais-toi, on vient.

Il souffla la lumière que tenait Andréas et disparut dans la galerie.

Frédéric reparut, conduit par les deux cousines, auxquelles il racontait les détails du banquet donné au baron de Remberg; elles le suivirent jusqu'à l'antichambre, puis rentrèrent au salon, où elles trouvèrent chacune les lumières qu'avait préparées Andréas.

Lina, brisée par les émotions de la soirée, s'assit près du guéridon de travail et y resta absorbée. Madame Dalchid, après avoir tourné autour du parloir en se mirant à chaque glace, s'arrêta enfin près du poêle et commença à mettre ses papillotes. On sait que de toutes les occupations des femmes il n'en est point de plus difficiles à terminer. Les prières finissent, la toilette de nuit a un terme ; mais on met les papillotes aussi longtemps que les yeux peuvent rester ouverts et la rêverie éveillée.. Deux femmes qui mettent ensemble leurs papillotes ressemblent à deux soldats qui trinquent : le temps passe sans qu'elles s'en aperçoivent,

les cœurs s'ouvrent, les confidences s'échangent, et, quand l'horloge sonne, on est surpris et presque effrayé des heures écoulées.

Ce fut ce qui arriva pour Lina et Dorothée ; minuit les trouva à la mène place, roulant encore avec distraction leurs cheveux. Lina compta les coups.

— Ah! nous nous oublions, dit-elle avec une sorte d'effort : j'ai tort de vous retenir, Dorothée ; mais je ne sais ce que j'éprouve ce soir... Ce départ subit de mon oncle m'a saisie !... Quand il a pris congé, ne lui avezvous pas trouvé quelque chose d'étrange?

— Nullement, répondit madame Dalchid, je lui ai trouvé un air ordinaire... c'est-à-dire très-maussade.

Lina ne répondit rien ; elle regardait autour d'elle en croisant les mains sur sa poitrine.

— Eh bien , à quoi donc pensez-vous, ma belle ? demanda madame Dalchid.

— Je pense... que nous sommes seules ici, répliqua Lina en frissonnant.

— Il y a Andréas ; que pouvez-vous craindre, d'ailleurs ?

— Rien, dit la jeune femme avec effort; c'est une

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tolie ; mais cette chambre, au tond du corridor, est si écartée...

— Voulez-vous que j'y passe la nuit avec vous ?

— Non ; je devrais rougir de ma frayeur... Le sommeil calmera tout cela. Bonsoir, Dorothée.

Elle se leva, prit un flambeau, embrassa madame Dalchid et passa dans l'appartement qu'elle occupait.

Les deux cousines sorties, il y eut un long intervalle pendant lequel tout resta silencieux et immobile aux Sennhulten... Les lumières s'éteignirent les unes après les autres, et l'on n'entendit plus que les rumeurs du vent dans les pièces désertes, mêlées aux murmures de la Werna, qui roulait sous les fenêtres.

Ce fut alors seulement qu'Andréas descendit avec précaution jusqu'au salon et s'avança vers la porte donnant sur le jardin, que Raphaël lui avait ordonné détenir ouverte ; mais, au moment où il allait l'atteindre, une clef introduite du dehors glissa dans la serrure, la porte roula doucement sur ses gonds, et Stankar parut , éclairé par une lanterne sourde !

Andréas n'eut que le temps de s'efîacer contre la muraille et de gagner le vestibule. Le major se contenta de repousser la porte qu'il venait d'ouvrir; mais il

ferma celle qui conduisait à l'apparlenT^nt de Lina ; puis, s'approchant de la table, il y déposa sa lanterne, nne paire de pistolets et s'assit en murmurant :

— Maintenant, que cet homme vienne s'il l'ose : je l'attendrai.

l'aveugle

L'agitation du major rendit d'abord sa veille vigilante ; mais le profond silence qui l'entourait finit par le calmer. Après avoir longtemps prêté l'oreille sans entendre d'autre bruit que celui du vent qui redoublait, son attention se lassa. D'après l'indiscrétion de Wrangel, il avait pensé que le comte attendait son absence pour s'introduire aux Sennhutten, et il ne s'était décidé à feindre de partir qu'afin de le surprendre, car sa résolution était arrêtée. Stankar avait acquis dans les camps l'habitude de cette justice prompte et terrible

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faile p;ir l'offensé lui-mêmL', el, persuadé que chaciui devait être le gardien de l'iionneur et de la paix de son foyer, il eut frappé sans hésitation le séducteur de Lina. Une instinctive haine venait, d'ailleurs, en cette occasion, à l'appui de ses principes. De Leuthold n'était point pour lui un adversaire ordinaire, mais un être d'une espèce ennemie dont tout lui semblait odieux; aussi avait-il saisi avec.une sorte de joie furieuse l'occasion de venger sur cet homme des indignations trop longtemps comprimées, et de délivrer sa nièce du serpent qui était venu porter le trouble dans son paradis terrestre.

Mais, ainsi que nous l'avons^dit plus haut, le calme de la nuit l'apaisa peu à peu ; à l'attente qui commençait à se lasser succéda la rêverie, puis les paup.ières se fermèrent insensiblement, et une respiration plus égale et plus bruyante ne permit bientôt plus de douter que le forestier ne fût endormi.

Cependant son sommeil fat court. Il se réveilla tout à coup en sursaut, et se redressa vivement; il avait cru entendre des cris. Etait-ce une illusion du sommeil ou une réalité ? Il prêta de nouveau l'oreille : tout était silencieux. Après avoir écouté à la porte qui donnait sur

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le jardin et à celle du corridor qui conduisait chez Lina, il se décida à marcher afin de prévenir un nouvel assoupissement. Mais le bruit de ses pas, mal amorti par le plancher sans tapis, faisait retentir la maison endormie; il s'arrêta plusieurs fois, craignant d'être entendu. Tout continuait à rester immobile et silencieux. Le major demeura là jusqu'au matin, sans que rien troublât sa veille, et, en descendant à l'heure accoutumée, Andréas le retrouva au salon. Il s'efforça d'affecter la surprise et voulut savoir comment monsieur le major, qui était parti la veille pour le Hartz, se retrouvait le matin aux Sennhutten ; mais celui-ci coupa court à ses questions en le renvoyant.

Andréas s'éloigna avec inquiétude. La galerie oii Raphaël était caché, et qui conduisait à la chambre de Lina, n'avait d'autre issue que celle qui avait été refermée par Stankar : le comte devait donc s'y trouver encore et sans possibilité d'en sortir, car le major avait retiré la clef ! Andréas revint dix fois au salon sous divers prétextes ; le forestier était toujours là, se promenant les bras croisés. Enfm, à l'heure où sa nièce avait coutume de quitter son appartement, il s'approcha de la porte de la galerie, l'ouvrit et y entra. Andréas, palpi-

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tant, le suivit du regard, s'attendant à quelque terrible rencontre -, mais la galerie était vide.

Stankar arriva à l'appartement de sa nièce et frappa. La jeune femme vint ouvrir elle-même; le major fut frappé de sa pâleur et de son air égaré.

— Qu'avez-vous? demanda-l-il saisi.

— Je souffre, répondit Lina d'un accent bref. Ne vous inquiétez pas... ce n'est rien... Ce soir... demain... je serai mieux.

En parlant ainsi, elle s'était assise, ses dents claquaient, un frisson agitait tous ses membres et ses lèvres desséchées laissaient échapper une respiration courte et brillante. Stankar fit prévenir madame Dalcliid, qui arriva aussitôt et força sa cousine à se remettre au lit.

Le médecin, averti, trouva la malade dans l'agitation d'une fièvre violente. La journée et la nuit furent inquiétantes. La comte s'était présenté comme d'habitude avec Frédéric, mais ils n'avaient pu être reçus; ils revinrent le lendemain sans être plus heureux ; cependant la crise semblait toucher à sa fin. Lina était sortie de l'assoupissement agité qui inquiétait le médecin; un abattement profond l'avait remplacé. Indifférente à

tout, la malade semblait ne rien voir, ne rien entendre, et madame Dalchid, effrayée et connaissant l'habileté de M. de Leuthold, proposa de le faire appeler ; mais Lina sortit de sa langueur pour s'y opposer.

Son état changea peu les jours suivants : elle avait recouvré quelques forces ; elle se levait, répondait aux questions qui lui étaient adressées, mais machinalement et pour ainsi dire sans comprendre.

Les choses en étaient là lorsqu'un matin une chaise de poste s'arrêta à la porte des Sennhutten. Le major, qui était toujours reveillé avant le jour, eut comme un pressentiment : il descendit rapidement, et rencontra dans le vestibule Rudolphe avec Jorg et Wilhelmine.

L'oncle et le neveu se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Lina! demanda celui-ci, dans la voix duquel tremblaient des larmes de joie.

— Plus bas, répondit Stankar, elle dort.

— Ah ! je cours l'éveiller !

— Non, votre présence subite lui causerait une trop vive émotion ; il faut d'abord la préparer.

— Est-elle donc souffrante ?

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— Depuis quelques jours ; mais elle va mieux et votre présence achèvera sa guérison.

Le major raconta alors au jeune pasteur la maladie de la jeune femme, en ayant soin de lui cacher ses soupçons. Rudolphe, dont la joie venait d'être cruellement refoulée, l'interrogea longuement et en détail ; il voulut parler également de madame Dalchid, qui avait été avertie, mais qui, ne pouvant paraître en peignoir devant les nouveaux venus, composait, à la hâte, une toilette du matin. En attendant qu'il pût la voir, Jorg, dont la présence était inutile, avertit qu'il repartait sans relard pour le Hanovre, oij il devait solliciter l'abolition des mesures prises contre les ashvériens. Stankar alla, de son côté, donner les ordres nécessaires, et Rudolphe, qui ne pouvait tenir en place, passa au jardin avec Wilhelmine.

Un changement remarquable s'était opéré chez cette dernière depuis sou adoption par Jorg. Non-seulement elle était revenue aux habitudes calmes et régulières un instant perdues, mais elle avait recouvré, pour ainsi dire, la virginité de ses jeunes années. Oublieuse d'un triste passé et réhabilitée à ses propres yeux par le repentir, elle était entrée dans sa nouvelle vie avec cette

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joyeuse confiance qui, outre la force, donne le repos. C'était plus qu'une réfornie, c'était une résurrection glorieuse et charmante. Dans cette saine nature, la corruption avait été comme ces humeurs putrides qui se forment pendant la maladie, mais par lesquelles un corps vigoureux rentre dans la santé plus fort et comme purifié. Devenue la fille de Jorg et la sœur de Rudolphe, elle était la consolation de celui-ci, la gaieté de tous deux. Elle assistait à leurs rudes épreuves sans en être atteinte ; elle les soutenait, les reposait, les aimait. Aussi, Jorg, qui la comparait à un de ces oiseaux en cage qui égayent la fenêtre du pauvre travailleur, l'avait-il surnommée le Sansonnet.

Elle prit le bras de Rudolphe et se mit à marcher avec lui dans le jardin, en s'efforçant de le rassurer par sa propre confiance ; elle se fit tout montrer, tout expliquer, et s'extasia sur tout. Les feuilles à teintes variées tremblaient aux arbres; on voyait s'épanouir, de loin en loin, dans les massifs, les sombres fleurs d'automne, et le ciel plus âpre se colorait au loin de teintes ardoisées. Wilhelmine, après avoir fait contempler successivement à Rudolphe tout ce qui pouvait frapper leurs yeux, arriva avec lui sous l'une des fenêtres de

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l'appartement de Lina. Elle était ouverte, et le rideau baissé s'agitait à la brise du malin. Rudolphe le regarda avec un attendrissement muet. La jeune fille, qui comprit son émotion, s'assit sur un banc rustique placé au bas de cette fenêtre.

— Reposons-nous ici, dit-elle avec une gaieté tendre, sous ces clémalilesqui grimpent vers le balcon.. . comme vos pensées, Rudolphe !

Et, voyant qu'une larme tremblait au bord des cils du jeune pasteur, elle posa une main sur les siennes, et lui dit à demi-voix :

— Allons, frère, encore un nuage!... Laissez donc briller le soleil dans votre cœur I... quand je vous affirme qu'elle sera bientôt guérie... il ne faut pour cela que votre présence.

— Je voudrais le croire, dit Rudolphe pensif; mais si vous saviez... mille doutes me traversent le cœur comme autant de flèches!... Ne vous a-t-il pas semblé que le major était triste?

— Il m'a seulement paru ému de votre retour. Rudolphe se frappa le front avec la main.

— Ah ! tout ce qui s'est passé depuis trois mois a i!té si étrange ! ne recevoir aucune nouvelle de Lina !

— Vous savez que vos le ttres ne lui sont point parvenues !

— Qui les a interceptées alors? La police du Hanovre n'avait donné aucun ordre : Jorg s'en est assuré, et la permission qui nous a été accordée de venir à Mûnden, le prouve. 11 y a donc eu quelque trahison !...

— Ou quelque ïatalité; tout s'expliquera peut-être le plus naturellemeut du monde.

— Je le souhaite. Hélas ! je tâche en vain de repousser des inquiétudes... En admettant même que Lina n'ait eu aucune des lettres écrites par moi de Freiberg, elle a du moins reçu le billet remis pour elle au comte de Leuthold le jour de mon arrestation. Ces quelques lignes écrites à la hâte devaient suffire ; je lui apprenais mon départ forcé ; je lui donnais rendez-vous à la frontière ! elle n'a rien répondu, et n'est point venue !

— Mon Dieu ! allez-vous imiter les juges qui interrogent un prévenu ! interrompit Wilhelmine : en analysant ainsi toutes les actions, qui ne trouverait-on pas coupable? Savez-vous si Lina a bien compris votre billet? si elle a pu faire ce que vous demandiez? si elle n'a pas voulu attendre un ordre plus précis? Après avoir pleuré trois mois son absence, allez-vous l'accuser, présente.

et perdre en injustes soupçons les douces heures que Dieu vous donne ? Oh ! les hommes sont étranges de ne pouvoir accepter la vie simplement, telle que le sort l'a faite. Vous avez le fruit de la joie devant vous, et, au lieu de le cueillir, vous vous mettez à discuter mélancoliquement sur le temps qu'il a mis à se former et à mûrir.

RuJolphe prit la main de Wilhelmine et la baisa.

— Vous avez raison, sœur, dit-il en secouant sa tristesse^ toujours raison ! Pendant ces trois mois qui ont pesé si lourdement sur mon cœur, c'est vous qui avez soulevé le poids qui l'écrasait. Vous me parliez de Lina, je vous racontais mon bonheur passé, et ce souvenir renouvelait mes forces; il me donnait l'espoir dans l'avenir!

— Eh bien, l'avenir est arrivé, reprit gaiement Wilhelmine. Regardez autour de vous ! Ne reconnaissezvous pas cette allée de tilleuls, ce puits couvert de lierre, et, ici, le berceau de clématites dont vous me parliez toujours ! Rien n'y manque, mon frère, pas même la fenêtre d'où elle vous jetait ses bouquets flétris pour vous en demander de nouveaux. Ne regrettez donc plus rien, car le passé recommence pour vous !

Un gémissement étouffé interrompit la jeune fille ; Rudolphe se détourna.

— Avez-vous entendu ? demanda-t-il troublé.

— Oui, répliqua Wilhelmine; on eût dit une plainte.

— C'était près de nous.

— Au-dessus de nos têtes.

Le jeune pasteur se leva vivement et regarda la fenêtre de Lina ; mais la fenêtre était vide et le ridjeau retombé continuait à frissonner au souffle du matin.

Il reprit le bras de Wilhelmine et regagna le salon.

Cependant ses sens n'avaient point été trompés. Lina, réveillée par sa voix, qu'elle avait cru reconnaître, s'était approchée de la fenêtre, d'où elle l'avait aperçu avec Wilhelmine sous le berceau de clématites. Penchée au balcon, elle venait d'entendre leur entretien, qui lui avait révélé la trahison du comte, et le cri étouffé auquel ils s'étaient interrompus avait été poussé par elle.

Rudolphe trouva au salon madame Dalchid , qui avait enfin réussi à compléter un négligé du matin. Elle lui proposa d'aller annoncer son arrivée à sa cousine, qui devait être réveillée, tandis que Stankar

LP PASîKJiR d'hommks 179

condiiirail Wilhelniine ad lop^ement qu'elle devait occuper avec Jorg.

• Ce logement était un pavillon séparé du reste de l'habitation et bâti près de l'entrée du jardin.

Comme le major et la jeune fille y arrivaient, ils aperçurent un vieillard portant le costume des bateliers de la Werna assis sur le banc de pierre dressé près du seuil. Un jeune garçon d'environ douze ans, qui était debout à ses côtés, lui annonça l'approche du major. Le batelier se retourna, et Wilhelmine reconnut alors qu'il était aveugle.

— Eh ! c'est Barthel, dit Stankar en pressant le pas ; comment vous trouvez-vous ici, vieux père, sans que l'on m'ait averti ?

— J'arrive, répliqua l'aveugle, et je me reposais là au soleil avant de continuer jusqu'à la maison ; car, de Wufl'en ici, la course est longue pour de vieilles jambes qui portent le poids de quatre-vingt-dix années.

— Asseyez-vous, père, reprit le major en aidant le vieillard à se replacer sur le banc ; je vais faire chercher des rafraîchissements.

— Dieu vous récompense ! répliqua le vieillard ; je n'ai besoin de rien.

— Laissez, laissez, reprit le forestier ; je veux vous faire goûter un vin français qui date de votre jeunesse

— J'irai le chercher, dit Wilhelmine avec empressement.

— Non, interrompit Barlhel, permettez à l'enfant d'y aller; aussi bien je préfère qu'il en soit ainsi. Va, Blasius, va où le major t'envoie.

Le jeune garçon obéit, et Taveugle attendit que le bruit de ses pas ne se fît plus entendre. Se tournant alors vers Stankar :

— Il vaut mieux que ses jeunes oreilles n'écoutent pas ce que je dois vous dire, reprit-il en remuant la tête; l'enfant connaîtra le mal assez tôt.

— Avez-vous donc quelque confidence à me faire ? demanda le major, qui s'était approché.

— Une confidence, répéta le vieillard, et surtout un conseil à demander. Puis-je parler librement ?

— Parlez, père.

Le batelier parut se recueillir.

— C'est une méchante histoire, reprit-il après une pause, et le mieux eût été de n'en rien dire ; sans ce

LK PASTEUR D^IIOMMES 181

dépùl... Vous savez que j'ai un neveu, major; un lionnêtc garçon qui habite plus bas, sur le Weser, et qui fait les grands voyages de rivière?...

— Je vous en ai entendu parler.

— Eli bien, c'est à lui qu'est arrivée... la chose, forestier... Il revenait de porter des denrées des lies, voyageant le jour ets'arrêtant la nuit près de la rive, comme c'était notre usage. Or, un matin que sa barque était amarrée devant une maison de campagne bâtie aux bords de la Werra, il vit tout à coup une des fenêtres s'ouvrir et nn jeune homme se précipilor sur le balron, conunc s'il eût cherché un moyeu de fuir. Deri'ière lui élait une femme qui se tordait les mains de désespoir. Le jeune homme oui l'air dllicsitcr un instant ; mais il n'avait sans doute aucun autre moyen d'échapper, car il monta sur la balustrade de fer, atteignit les branches d'un peuplier qui se trouvait sous la fenêtre et s'en servit pour descendre.

Stankar fit un mouvement.

— Et il réussit? demanda-t-il.

— Oui, répliqua Barthel; mais, arrivé aux bords de

la Werra, le fugitif aperçut la barque d'Albrecht et

lui offrit un llorin pour passer sur l'autre rive. Le

It

neveu fit ce qu'on lui demandait, reçut l'argent, puis continua sa route.

— Ainsi, il n'a pu avoir?... dit le forestier.

— Attendez, reprit le vieillard; comme il abordait à Mûnden, un de ses mariniers heurta du pied un portefeuille que le jeune homme avait laissé tomber en prenant passage sur la barque.

— Votre neveu Ta gardé?

— Comme il venait me voir, il me consulta. Le portefeuille était fermé à secret ; il pouvait contenir des papiers précieux. Après avoir balancé, je consentis à le prendre, afm d'en chercher le propriétaire.

— Et vous l'avez trouvé ?

— Non, forestier ; mais je viens à mon tour vous demander conseil ; peut-être me donnerez-vous le moyen de connaître celui à qui on doit faire la restitution.

— Alors vous avez le portefeuille ?

— Le voici.

^ L'aveugle avait retiré de son sein un mémento de chagrin à riche garniture d'argent ouvré, et dont le fermoir était orné de trois émeraudes. A son aspect, Wilhelmine ne put retenir un cri de surprise.

LE PASTEUU d'hommes 183

— Vous reconnaissez ce portefeuille ? demanda le ni:ijor surpris.

— Je ne sais, dit la jeune liile troublée; mais il me semble... N'y a-l-il pas sur le lernioir une tète de guivre ?

— Oui.

— Dont l'œil est une améthyste?

— Précisément.

— Il doit suffire de le presser...

Le forestier appuya le doigt, le portefeuille s'ouvrit, et il s'en échappa un billet dont il lut l'adresse :

A Monsieur Le comte de Leuthold.

— C'est lui, s'écria Wilhelmine, dont les joues s'empourprèrent d'une rougeur de honte.

Stankar était devenu pâle ; il se rapprocha vivement du vieillard.

~ Et la villa d'où il s'échappait... était près du lleuve ? demanda-t-il d'une voix étouffée.

— Sur une des ri\es, comuie les Sennhutten, répondit le vieillard.

ÏSh LE PASTEUR d'hommes

— Vous avez Idit que sous le balcon se trouvait... un arbre...

— Un peuplier.

— F.t il y a de cela?...

— Précisément cinq jours.

Le major resta sans \oix; tout était maintenant éclairci. En croyant garder Lina, lui-même l'avait livrée au comte.

il porta les deux mains à son front avec un gémissement de doulear et de rage qui fit tressaillir le vieux Barthel.

— Qu'avez-vons , forestier? demanda-t-il effrayé; aurais-je eu tort de parler ?

— Non, bégaya Stankar^ qui laissa éclater sa colère; noi], père, tu as bien fait; car^ grâce à toi, j'ai la preuve!... Oh! mon instinct avait donc deviné juste!.. Cet homme... Merci, vieux Bartel, nx'rci;je pourrai enfin faire justice.

Le batelier secoua la tête.

— C'est mon mauvais génie fjui m'a conduit ici, dit-il tristement ; n'ouldiez paS;, forestier, que souvent les preuves nous trompent, et r[u'il n'y a de certain et de bon que la miséri'''irde pour les péclicurs.

LF- l'A -TVVW !)"|I0M.MKS 185

— Oui, s'ccria Slankar, mais jvis pour les lâches {[ui se foiil un jeu do la Iraliisdn. Ou lue les cliions enragés, vieux pt'M-e, et cependant ils valent luiouK que certains hommes.

— Silence! interrompit raveuj;le, voici Ulasius. L'enfant venait, en ellct, de paraître au détour de

l'allée. A sa vue, le major se rappela ce qu'il avait promis, et, comprimant sa colère , il déboucha d'une main tremblante la bouteille que Blasius lui remit, et il versa à boire au vieillard.

— Où est votre verre? demanda celui-ci avant de porter le sien à ses lèvres.

— Excusez-moi, Bartcl, dit Stankar, je ne puis boire maintenant.

— Et, moi, je ne bois pas sans mon hôte, répliqua l'aveugle, qui posa son verre sur le banc de bois.

Le forestier céda avec répugnance, remplit lui second verre et l'approcha de celui du vieillard.

— A la paix et à la miséricorde! dit celui-ci avec intention. Boirez-vous, forestier?

— Je boirai à la miséricorde pour ceux qui se repentent, et à la paix pour les hommes de bonne volonlé,

répondit Stankar ; mais, vous-même vieux père, buvez, et puisse ce vin vous réchaulTer le cœur! Le batelier secoua la tête.

— Il n'y a pour cela que le contentement, dit-il, et je m'en vais triste. Forestier ! forestier! quoi que vous fassiez, rappelez- vous que tout le monde a besoin de pardon !

— Je m'en souviendrai, père, dit le major. Barthel se leva lentement, chercha le bras de son

guide, et, poussant un soupir, il prit congé de Stankar. Celui-ci le regarda partir ; puis, serrant le portefeuille avec rage, il reprit brusquement le chemin de la maison.

— Où allez-vous, major? demanda Wilhelmine, qui le suivait.

— Rendre ce dépôt au comte de Leuthold, répondit le forestier

La jeune fille saisit une de ses mains.

— Vous allez le provoquer ? dit-elle d'un accent bas et précipité.

— Je vais venger Rudolphe, répliqua Stankar, qui continuait à marcher.

— Vous n'irez pas ! s'écria VVilhelmine en se jetant devant lui.

Le forestier voulut la repousser.

— Vous n'irez pas, reprit la jeune fille résolument. Songez que la moindre indiscrétion peut tout perdre.

— Je songe, s'écria le forestier avec violence, qu'il faut que cet homme meure !

— Et que gagnerez-vous à sa mort ?

— Son silence.

— Use taira.

— Qu'en savez-vous ?

— 11 partira, major, c'est le seul moyen de salut.

— Et s'il refuse ?

— Non, je vous fournirai les moyens de l'y faire consentir. 11 y a dans sa vie un secret dont il rougit, et que le hasard m'a fait connaître.

— A vous?

— A moi I Le comte de Leuthold, dont il porte le titre et le nom, n'était pas son père.

— Que dites-vous !

— Successivement privé de tous ses fils, le comte, craignit de voir sa maison s'éteindre et ses biens passer à des parents qu'il détestait. Il substitua à son

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dernier enfant, qui venait de mourir, un nrj)heiin obscur; mais la loi n'a point légitimé cette substitution.

— Vous êtes sûre !

— Je puis vous faire connaître tous les détails.

— Ah ! parlez !

— Plus bas! voici M. de Wrangel.

Le conseiller venait, en eflet, de paraître au bout de l'allée. Il annonça au forestier que Pudolphe;le demandait, et Stankar fut forcé de rentrer.

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