‹ Le pasteur Oberlin, nouvelle alsacienneChapitre 1 sur 3 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ppur croire à la force d'un agent quelconque , il faut voir ses résultats. Ainsi , pour se convaincre du pouvoir de 1 étincelle électrique multipliée dans une batterie de Leyde , il faut voir un animal de la force d'tiA homme ^ frappé de mort^ de même , pour croire i la puissance de Tamour du bien sur une ame de feu , il faut voir les miracles opérés au Ban de la^Roche par Oberlin.

Plutîeurs personnes ont déjà publié sur lui des notices, des aperçus et des biographies^ mais celles qui avaient assez d-ame et de talent pour le comprendre et le peindre , n'ont tracé que de rapides esquisses *, les autres n ont présenté aux regards qu'un marbre froid , au lieu de Thpmme animé du souffle divin. J'ai pensé

que la forme à peu près dramatique que j'ai choisie ,

çtait la plus favorable pour montrer le bon pasteur et

la contrée qu'il a vivifiée , et pourrait, en quelque sorte , suppléer au talent qui me manque.

Cest à vous, Alsaciens, à vous, les compatriotes d'Oberlin , que je dédie cette Nouvelle , qui , toute simple et toute innocente qu'elle est , ose se mêler à la foule de ses compagnes , ou débauchées , ou sanglantes, ou fentastiques.

Oh! vous qui avez vu Oberlin^ vous qui, poussés par un louable désir de connaître , Tavez observé dans ses montagnes \ ou vous qui , froissés par les faommt^ et les passions , avez cherché près de lui la résignation et la paix> puissiez-vous, dans ce dernier tribut que je paie à sa mémoire , retrouver le bon pasteur, sa douce simplicité, son ame tendre, son éloquence squvent noble, quelquefois naïve, et toujours entraînante!... Pui^ez^vous enfin retrouver ici une teinte locale du Ban de la Roche , et vous y croire un moment transportés!...

Des éclairs, se succédant avec rapidité , jetaient une clarté vive et passagère dans la bibliothèque d'Oberlin. Le tonnerre grondait audessusdu presbytère, etsesroulemens, prolongés parlesécbos des montagnes, avaient quelque chose de solennel. Le pasteur , la tète découverte ea signe de respect, admirait ce grand spectacle et répondait à cette voix de Dieu par des louanges et des prières. Cependant l'ouragan , qui mêlait ses gémissemens au bruit de la foudre , chassant les gouttes d'une pluie abondante dans l'intérieur de l'appartement, l'obligea à fermer ses croisées. Alors se rapprochant de son bureau, il commença à noter ses travaux du lendemain. « Après la prière , aller u visiter à Belmont la veuve âgée et inGrme de u Claude Bastien; s'entretenir avec l'auabap-

(4) » tisie de Sommershof ; revenir à la hutte don- » lier des consolations à » 11 fut interrompu par l'entrée de Louise Schoepler, sa servante. « Cher papa * , dit-elle , un étranger » vient de se présenter dans la salle basse , où » je priais à la lueur des éclairs. Il est trempé » par la pluie ; ses cheveux, ses habits sont en » désordre; il demande l'hospitalité pour la » nuit. — Chère Louise , reçois-le avec égard , » dit le pasteur; donne-lui ceux de mes vête- » mens qui peuvent lui servir, et fais sécher les » siens. Je descendrai bientôt moi-même pour » le saluer. » Louise sortit pour exécuter les ordres de son maître qui acheva la note commencée. Au moment où il se levait après avoir déposé la plume, un violent coup de tonnerre ébranla la maison ; Louise , qui rentrait , demeura interdite sur le seuil de la porte. « Mon » enfant, dit le ministre, pourquoi cette ter- » reur? Rien ici-bas n'arrive que par l'ordre de » Dieu. S'il lui plaisait que la foudre nous frap- » pat , voyons sans trembler la mort , car elle » n'est redoutable que pour celui qui la reçoit » sans y être préparé. » L'étranger marchait sur les pas de Louise , il tressaillit à ces mots

' C'est le nom que chaque habitant du Ban de la Roche employait en parlant h Ôberlin.

At , W-.! »— 1^.

et s'écria ; <c Qu'elle reste donc encore éloignée » de ma tête ! » Le ministre, qui l'avait entendu, s'avança à sa rencontre et lui dit : « Le pauvre » pasteur est heureux de pouvoir vous offrir » un asile par une nuit semblable. » Les paroles par lesquelles Tinconnu le remercia , annonçaient un homme bien élevé, mais le ton dont il les prononça décelait une tristesse profonde. Le ministre lui demanda son nom et son pays.

L'étranger répondit : « Je m'appelle Rodol- » phe de Harr ; la Suéde est ma patrie. »

Alors lui présentant la main, Oberlin serra celle qu'il y plaça en disant : a M. de Harr , » vous êtes le bienvenu k Waldbach. » Louise ayant annoncé que le souper était prêt, ils descendirent dans la salle où la table était préparée. Pendant qu'il suit à pas lents le ministre qui marche devant lui, observons l'étranger.

La partie de ses vêtemens qu'il a conservée annonce l'aisance et même le luxe. Sa taille est imposante, et la grâce naturelle de ses mouvemens se montre encore sous l'ample capote du vieillard, qui a remplacé son habit mouillé par l'orage. Des cheveux d'un blond cendré, naturellement bouclés , ombragent un front élevé, ou quelques rides fugitives paraissent l'effet des chagrins plutôt que celui des années. Son visage pâle est |llein de noblesse ; ses yeux noirs ex-^

priment un triste découragement ; mais il est facile de deviner, sous l'abattement qui les appesantit, les feux qu'ils pourraient lancer dans l'occasion. Sa démarche enfin est nonchalante , comme celle de quelqu'un qui marche sans but ici-bas.

Durant le repas , l'étranger était silencieux , ou, s'il parlait, ce n'était que pour répondre avec une froide politesse aux attentions de sou hôte* En promenant ses regards autour de lui , il aperçut sur les murs des paroles de la Bible, des versets de psarumes , et l'on put remarquer un sourire ironique qui parcourait ses traits. Le pasteur parla du plaisir d'être utile & ses semblables, et le voyageur, qui l'écoutait avec incrédulité , dit ehfin : « Oui , oui , si vous » voulez nourrir des serpens qui vous perce- » ront le sein, secourez les hommes. Je les » méprise et les hais tous sans faire d'exception » en ma faveur. Je me serais peut-être déjà » débarrassé de la vie , si la grande question du » suicide était clairement résolue pour moi.

» — Je vous plains, dit le pasteur, d'avoir à » votre âge de pareils senti mens ; si nous noua H connaissions mieux, j'essaierais de les chan« M ger; mais sans commencer un entretien qui » vous lasserait peut-être, je me contenterai de » vous demander ce qui vous amène dans ce&

(7) » rochers, où la tempête vous a surpris? -~ Le » hasard , répondit l'étranger; je marche sans I) autre but que d'écarter le sombre ennui qui » m'accable« Le seul plaisir que je puisse en- » cure goûter, je le trouve dans la contemplation » de la nature. Au milieu des merveilles qu'elle » présente k ma vue (si je n'y rencontre paa les » hommes), j'éprouve une émotion qui me » ranime un peu , ou je tombe dans une rève- » rie qui n'est pas sans charmes. •— Dieu soit » loué ! dit le ministre , il y a encore du remède » à vos maux. L'ame que touche le spectacle n de la nature , n'est pas entièrement dépour- » vue de sentimens vertueux , et tant qu'elle }) eiL possède , le bonheur peut encore la visi-r » ter.-^Non, dit l'étranger, le bonheur ne peut » exister pour moi ; j'ai essayé de tous les plai- » sirs, et sous chacun d'eux j'ai trouvé des lai^ n mi^ cacîiées. .. cbes tous les hommes je n'ai vu » qu'hypocrisie. et méchanceté. Un seul être sin^ » cère m'est apparu, et j'ai fait son malheur. Je » le sens, il n'y a d'espoir pour moi que dans une » fin prochaine que me promet raffaiblissemenft » de ma santé, et que je hâte par les fatigues » auxquelles je me condamne. «^-^Yous me fiâtes » beaucoup de peine, dit le ministre, non* » seulement vous souffrez, mais encore vous » êtes coupable, voilà le véritable malheur!

}) Mais votre injustice est-elle irréparable? ^ Rodolphe allait répondre , quand le pasteur ajouta : u Pardon , je n'ai aucun droit a votre » confiance, je sens qu'elle ne peut être que le >j résultat d'une connaissance plus ancienne en- » tre nous. Vous m'avez dit que vous parcoun riez sans projet nos montagnes; eh bien! si » mon hospitalité ne vous semble pas trop fru- » gale, acceptez-la pour quelques jours; peut- H^ être , avant de partir, me jugerez-voos digne » d'une confiance que je ne vous demande pas » aujourd'hui, et quand je connaîtrai vos sujets » d'afifiiction , peut-être aussi .parvielldrai-je à » vous réconcilier avec votre sort. Allez main- ' >r tenant goAter le repos dont vous devez avoir »4{esoin; vous ne tt*ouverez pas dans votre aptf parlement l'élégance et le luxe auxquels vou» 19 êtes sans doute a4;coutuilié, mai;», tel qu'il » est, le pauvre Fritz | est heureux de pouvoir H vous l'offrir. » M. de Harr reinercia son hôte sans vouloir. s'engager a rester, mais il l'assura qu'il ne partirait pas sans pt*endre congé • ide lui.

Dès qu'il fut entré dans sa chambre , qui

.était petite, mais de la plus grande propreté ,

réli'ânger ouvrit la croisée. L'orage avait cessé;

> Le pabteurOberTin se nommait souvent ainsi en paiiaut dé iui-meme*

(9) la lune brillait paisiblement dans un ciel parsemé d'étoiles ; il s'assif^ et porta ses regards sur le vallon qui descendait vers fe couchant , et dont il ne distinguait que, faiblement les con* tours et la profondeur. Tout était caJme, excepté l'ame de celui qui contemplait ce dous tableau. Peu à peu cependant , cédant à l'influence des objets qui renvironnaient , il tomba dans une pro^nde rêverie : la tête appuyée sur aa main^ le regard dirigée vers Vastre mystérieux , il plon-r geait dans Favcnir^ et ses pensées avaieoît le vague qui couvre cet inexplicable abîme. Se rappelant ejûifin la soirée qu'il venait de passer, il songea à cett^ hospitalité exercée envers lui> avec une si Bienveillante simplicité , et se i^-traça l'air tranquille et heureux de son hôte«, Tout en enviant sa sérénité , il se dût qu'elle était due sans doute à Fabsencis de chagrins ? qu'ici sa vie derâit de passer sans plaisii's à la vérité ,■ mais BUftsi sans spinà et san's fatigues. L'horloge* du village ayant sonné onze heures^ M. de Harr se leva et ferma sa croisée ; puis se rapprochant du lit ^ blanc comme neige ^ qui était préparé et déjà ouvert ppur lui, jl se coucha, vaincu par ' ' la fatigue de la journée , et, ce qui ne lui était: • pas arrivé depuis long-tems^ il tomba aussitôt ' dans un sommeil tranquille.^

Le lendejipain , quand il sortit de sa chara-

( io)

bi^e, réiranger trouva Louise occupée des soins du ménage; elle les interrompit en le voyant, et lui dit, après l'avoir salué , que le pasteur était parti avant le jour, qu'il ne reviendrait qu'à huit heures^et qu'il espéi-ait que si, malgré ses instances y son hôte était résolu à quitter le jour même le Ban de la Roche , il voudrait bien du moins attendre son retour avant de s'éloigner* Surpris d'apprendre que le n|^nistre fût sorti de si bonne heure , il demanda à Louise si quelque événement imprévu était venu arracher son maître au sommeil ? Elle sourit et lui dit : « Non, monsieur^ il n'y a rien » aujourd'hui d'extraordinaire à Waldbach , et » chaque jour en se montrant trouve M. le mi- » nistre plus matinal que lui. Cette paroisse )» est fort étendue , et tout pasteur qui veut y » remplir ses devoirs n'a guère de momens à » perdre. Jugez si M. Oherlin est occupé, lui

. n qui je n'en veux point dire davantage;

» ie sais combien mon bon maître craint d*être )> loué , même en son absence. » Quittant aussitôt ce sujet, elle offrit à déjeûner à Rodolphe, mais il préféra attendre le retour du pasteur ; et pensant k ce que Louise venait de dire de son maître^ il sortit de la maison.

En marchant dans le village, il admirait la propreté des habitations. Chaque villageois qui

( «« ) passait près de lui ne manquait jamais de le saluer. Cette politesse lui sembla adressée k l'habit plus q;u'à celui qui le portait; mais un voyageur en guêtres de/;uir et en veste déchirée, qui descendait gaîraent de la montagne , ayant oBtenu les mêmes signes de bienveillance, Rodolphe vit bien qu'il se trompait. Il portait avec attention ses regards autour de lui, et partout il voyait régner un air de paix et de bonheur qui lui rappelait ces descriptions de champêtre félicité qui l'avaient ému dans sa jeunesse, et que depuis il avait jugées si mensongères. A la sortie de Waldbach, un jeune homme, qui réparait devant sa maison un instrumentde labour, ayant aperçu les regards que l'étranger jetait autour de luiy s'approcha etlui demanda s'il désirait quelque indication. « Peut-être, dit-il, cher- » chez-vous la demeure du bon papa? » Rodolphe lui demanda qui il nommait ainsi, (c Qui ? w. reprit-il vivement, c'est notre digne ministre, j> qui est Je père de toute la paroisse. Souvent » des personnes de distinction arrivent a Wald- » bach pour le voir et jouir de son entretien. j) M. de Mamésia *, le bon préfet, est venu plu- » sieurs fois au Ban de la floche, attiré par son

* M. Lezai de MarneVia , préfet da Bas'Bhin, mort en 1814 par suite d^Hn accident fiibette , » été' vÎTcment regretté h Strasboarg.

» estime et son affection pour le bon pasteur. » Ah ! M. Oberlin mérite les respects d'un roi. » Fort surpris d'entendre ce' jeune homme s'exprimer avec une sorte, d'élégance, M. de Harr crut qu'il était au moins le maître d'école du village. Il lui fit part de sa conjecture, qu'il détruisit bientôt, en disant qu'il se croyait l'un des plus ignorans du canton. « J'avoue, dit l'é- » tranger, que je suis arrivé ici sans avoir ja- » mais entendu parler ni du Ban de laRoche^ ni » de M. Oberlin. Ayez la complaisance de me » dire ce qu'a fait votre ministre pour mériter » de vous tant d'éloges et de reconnaissance? » En ce moment, une jeune femme, portant un panier à son bras, sortit de la chaumière, suivie d'un vieillard qui semblait encore plein de vigueur. En voyant l'étranger, ils lui adressèrent quelques paroles polies, que le jeune homme interrompit en disant : « Monsieur demande ce » qu'a fait notre pasteur pour le bonheur du » Ban de la Roche : veuillez, mon père, afin de le » mettre à même d'en juger , lui peindre cette » contrée telle qu'elle était dans votre jeunesse. » — Volontiers, » répondit le vieillard, après avoir prié l'étranger de prendre place sur une chaise de bois que la jeune femme venait de lui présenter, « volontiers; je ne puis trop souvent » retracer ce souvenir, qui excite ma recon-

» naissance pour M* le ministre. Il y a soixante » ansy monsieur, ^ue ce pays, toujours négligé » par ses possesseurs successifs, n'offrait aucune » trace de culture. Ces prés, qui étalent leur » tapis vert au pied de nos montagnes, étaient » couverts de roches dispersées, entre lesquelles » les ruisseaux ne trouvaient qu'un lit incon-^ » stant hérissé d'obstacles. Nos cinq villages » n'étaient que de chétifs hameaux, où quelques » rares habitans traînaient leur vie dans l'igno- » rance et la misère. A la plupart d'entre eux , )) les fruits sauvages servaient uniquement de » nourriture; tous parlaient un patois inintelli- » gible pour leur voisin. Quand ils sortaient » par hasard du canton, ce n'était qu'en suivant » des sentiers à peine frayés, qui devenaient » impraticables dans la mauvaise saison. La corn- » munication entre les cinq villages n'était pas » plus facile. Je me rappelle, quoique je fusse » bien jeune, la tristesse et l'espèce d'effroi ^ qui saisirent M. Stuber, prédécesseur de » M. Oberlin, quand il vint prendre possession » de là cure de Waldbach. C'était un homme » pieux ; il se résigna à son sort , et fit des ten- » tatives pour améliorer celui de ses misérables » paroissiens , aussi sauvages que leur sauvage » contrée. Convaincu qu'une extrême ignorance » est le principe de tous les vices et de tous les

à » maux, il fit beaucoup pour l'instruction de la

» )} jeunesse, mais ]e succès ne répondit pas à ses

f » vçeux. Alors, soit que sa pfailantropie fût re-

» butée par les obstacles que la nature rebelle » et le caractère dçs faabitans, plus rebelle en- » core, opposaient à ses vues bienfaisantes , soit }) que la mort prématurée d'une femme qu'il » chérissait lui fit désirer de quitter les lieux » ou il Tavait perdue, il abandonna le Ban de la

I • M Roche pour une cure qu^on lui offrit à Stras-

» bourg, A cette époque, le jeune Oberlin, après » d'excellentes études, venait de prendre les

' j) ordres dans cette ville. La protection des amis

» de sa famille pouvait lui procurer des postes » importans et lucratifs ; mais les avantages que j» le monde recherche le touchaient peu... Il ne

>'. D pensait qu'à être utile aux hommes. Le Ban

» de la Roche ouvrait une vaste carrière à sa

j . M bienfaisance : il demanda la pauvre cure de

1) Waldbach. Il y a plus de cinquante ans qu'il

K n arriva dans ces montagnes , et prit possession

» de la chaumière en ruines qu'il devait habi- » ter. En entrant dans sa demeure, à peine assez

î' t) close pour le garantir de l'estrème j^igueur du

>} climat, il se prosterna devant Dieu; il lui de*

l M manda le courage de supporter les privations

j.^ 9> qui l'attendaient, et le supplia de bénir les

, ^ »} efforts qu'il allait tenter pour le bien-être de

( i5) n cette centrée désolée. Sa sollicitude se porta » d'abord vers Tinstruction primaire. Grâce à » M. Stuber, une école existait àWaldback ; mais » on y rassemblait les enfans du canton daris une » salle étroite^ louée pour cet usage, et Ton choi- » sissait pour maître d'école, non le plus instruit, » mais celui qui demandait le moindre salaire. M Se confiant dans le secours qu'il espérait de y> quelques*uns de ses amis, exposant sa modique » fortune , dont le revenu suffisait k peine à ses » besoins, M. Oberlin commença la construc* n tion d'une miaison d'école. Il soigna, il paya M tout, tandis que les habitans, qui voyaient )» tout ce qu'il entreprenait dans l'intérêt de » leurs enfans, exigeaient de lui une promesse » écrite que jamais l'entretien de Ja nouvelle

D école ne tomberait à leur charge Pendant

» que les travaux se poursuivaient , le nouveau » ministre faisait rassembler les jeunes enfans , » soui» la direction d'une femme qu'il appelait » conductrice. Là, dans une salle spacieuse, sous » une surveillance douce et maternelle qui les n attirait, les plus petits jouaient, les autres tri- » cotaient ou filaient... Sans travail, ils s'habi- » tuaient à comprendre , a parler le français , )] et se formaient de bonne heure à l'ordre et » >» la soumission. La conductrice leur montrait ' n des estampes enluminées, sur l'histoire sainte

» OU l'histoire naturelle; et après en avoir elle- » même appris les sujets de la bouclie du pa^r » teur qui les lui dînerait, elle les expliquait à » sod jeune auditoire. En quittant la conduc- » triée , les enfans passèrent à Técole , qui ve- » liait d'être terminée. En peu de tems , leui*s )} progrès avaient été si rapides j que ^ malgré M leurs préventions , les parens en furent frapn pés. Bientôt les habitans des autres villages H demandèrent aussi des écoles^ en offrant à » leur ministre de concourir k leur construc- » tion, selon leurs faibles moyens. Au bout de » quelques années , chaque village eut sa con- » ductrice et son école. M. Oberlin s'attacha à » imprimer à l'instruction une marche uni- » forme; et pour y parvenir, il ordonna une » réunion régulière des cinq écoles , une fois » par semaine, à Waldbach. La on enseignait >i sous ses yeux ; il enseignait lui-même, et prot fitait de toutes les occasions pour répandre » des connaissances utiles. On Técoutait avide- » ment ; car personne plus que lui ne savait, et » ne sait encore à présent , piquer la curiosité » et fixer l'attention par la naïveté et la vivacité » 3e ses récits. Ses succès ne furent point ignou rés a Strasbourg, et les secours qu'il recevait » de ceti$ ville augmentaient avec eux. L'in- » struction «e répandit bientôt dans toute la

M contrée^ et.nQs^èreseux^-Hiémes quelquefois^ » tiépouillànt toute mauvaise houte ^ aeeompa- » gnaicut leurs énfans à l'école^ ou leur déii\an^ » daient^ à leur, retout*-^ de leur montrer de qu'ils » y avaient appris^ L'instruction de la jeunesâe » embrasse la lecture^ récriture^ la gmmmaire, » Tarithmétique y l'agriculture , la géographie , » un peu de physique^ et l'histoire saiiote. M. le » minisire s'est réservé l'instruction religieuse. » Chaque dimanche* les enfans d'un des cinq » villages se rassemblent*encore autour de l'au- » tel, où ils reçoivent ses exhortations chrétien- » nes'. Pour étendre Finstruction , M. Oberlin a » fondé une petite bibliothèque , oh sont ras- I) semblés un certain- nombre des ouvrages les » plus utiles. Il a même commencé un cabinet » d'instrumens de physique^ oii souvent, après » nous avoir enseigné quelques lois de la na- » tûre, il présente l'expérience qui les con- » .firme, et fait admirer la puissance de Dieu qui » à. créé tant de merveilles. Tout en s'occupait » sans relâche de l'éducation morale du Ban de » la Roche , il ti*availlait en même tems à ferti- » liser son sol aride. Parvenu , non sans besiu- » coup de peine , à abolir la vaine pâture des » bestiaux, il nous montra à convertir le tuf de » nos montagnes en cendre végétale, qui, mêlée )) au peu de terre qui couvre les rochers, la rend

» pmpre à la culture des plantas dont les raciues ji) Qe s'enfoncent point. Il introduisit cette ex* JD cellente espèce de pomme de terre , qui se Il vend au marché de Strasbourg plus cher que » toutes celles de TÂIsace. II fit cultiver le blé, i) le lin , le trèfle , et tous les végétaux qui , à >) fprce de soins, pouvaient réussir dans nos mon* n tagpes ; mais jamais il ne nous engagea à rien i) semer de nouveau, sans en avoir lait l'essai

» lui-même à ses dépens » En ce moment,

Rodolphe aperçut Oberlin qui revenait au près* bytère. 11 se leva en disant au vieillard qull reviendrait lui demander la suite de son récit; et après l'avoir salué,, ainsi que ses enfans, il s'avança à la rencontre de son hôte. Il observait le ministre avec attention en s'approchant de lui» Sa taille n'était point encore courbée sous le poids de près de quatre-vingts hivers. Ses traits nobles respiraient la candeur, la pureté, la dou^ ceur; et dans ses yeux, qui conservaient en*cere de la vivacité, on voyait quelquefois étin**celçr le génie. Quand Oberlin fut près de l'étranger, il lui serra la main, et le remercia d'avoir attendu son retour, u Je ne vous de* » mande pas, dit-il, quelle durée vous assignes n à votre séjour à Waldbach ; je veux vous lais- » ser libre, bien que mon désir 'soit de vous V posséder assez long-^tems pour vous montrer

(•9) >i OU vous d^yez p^îaier le courage de supporter » les maux de cette vie , que vous vous enàgévet M sans doute y et vou^ apprendre à reconnaître >) ses biens , près desquels vous pas|^e^ sans les }} apercevoir. » M«d^ Harr sourit avec incrédu*? lité; mais le récit du vieillard avait excité en lui du respect pour son hôte; il lui promit de ne pas quitter le Ban de la Rocli^ avant le jour suivant, et Faccompagna dans la ss^Ue a manger^ oii Louise venait de servir le déjeûner.

Un service en allemand» qui avait lieu tous les vendredis , allait être célébré dans la salle basse après le repas du matin. 11 avait été insti^ tué pour les habitans de quelques chaumières disséminées sur les hauteurs du Ban de la Roche» a la frontière de TAlsace et de la Lorraine.

Tandis que Louise était occupée à ranger des sièges et des livres pour l'auditoire , Rodolphe $e plaça dans l'embrasure d'une fenêtre en- at-^ tendant que les prières commençassent* Ce n'é* tait point par dévotion qu'il voulait assister à ce service, c'était pour observer le ministre çt ses paroissiens. Parmi les objets qu'il remarqua sur une des tablettes placées aux angles d^ la salle, était un almanach que Louise lui apprit avoir été composé par le ministre. On y voyait annoncés toiis les phénomènes astiK>nobaLiques et' météorologiques dont la connaissance pou-

Ytât avoir quelque utilité ; nmis ou n'y trouvait point de prophéties; et, au lieu d'histoires ridi-> cules ou d'anecdotes triviales , il y avait placé des préceptes de morale , des règles de santé , des exhortations religieuses. On y voyait aussi un catalogue des noms de baptême le plus en usage dans le canton, oh M. Stuber en avait introduit beaucoup de nouveaux, tels que Conservé, ^en-Venu, Tranquille, Fidélité, Sincère , Débonnaire , Ami , Bien-Aimé , etc. , etc. L'étranger vit bientôt arriver les villageois ; ils se séparaient en entrant : les femmes se rangeaient k gauche et les hommes à droite de la porte. Une famille don( les membres , quoique fort simplement habillés, semblaient d'une condition plus élevée que le reste des assistans , vint augmenter le nombre des fidèles ; c'était la famille Legrand de Foudai. L'auditoire étant réuni , le pasteur entra en saluant de l'air d'un -phte qui salue ses enfans ; il se plaça devant une table qui portait ses livres, et commença le service par un psaume, dont il chantait le premier chaque verset, que la congrégation répétait ensuite en chœur. Après le psaume , l'assemblée s'assit; les femmes prirent leur tricot, et le ministre commença la lecture de la Bible. De tems en tems il fermait le livre pour donner des explications sur les passages qu'il avait lus ; il les

cDti*emèlait d'images à la portée de ceux qui X'ér coûtaient, et de douces plaisanteries qui amenaient quelquefois un sourire dans les traits dç l'auditoire attentif. De tems à autre il jàisait passer sa tabatière k son voisin ; elle circulait dans toute l'assemblée avant de lui revenir. «Cet homme n'a donc rien pour lui seul? » pensait Rodolphe. An bout d'une demi-heure environ »

le pasteur demanda aux assistans si leur attention n'était pas fatiguée; et, sur leur réponse négative, il continua encore un quart d'heure la lecture et les explications de la Bible; puis il chanta un autre psaume qui fut répété comme le premier, et qui terminale service. Quand la coDgrégation se fut écoulée, la famille dont nous avons parlé entoura le ministre, et chacun de ses membres lui parla avec un vif et respectueux attachement. Avant qu'ils s'éloignassent, Obertin leur présenta M. de Harr, qui en reçut un accueil très-poli, et l'invitation de se reposer chez eux ^il descendait à Foudai. Quand îl fut seul avec son hôte , l'étraiiger apprit de lui que les fils de M. Legrand avaient établi depuis peu une fabrique de rubans de soie à Foudai; qu'ainsi que le reste de leur famille, ils étaient pieux et bïcnfaisans , et que leur installation au Ban de la Roche était une grâce de la Providence pour ce

( Ba )

pauvre oanionl.... Après quelques insUms d'en-* Uratien» durent lesquels le ministre avait re^ pbussé avec modestie les louanges délicates quid son hôtje Iiû adressait sur leê bienfaits qu'il avait répandus autour de lui y il s'excusa sur sea Revoirs de l'obligation de le laisser seul jusqu'à rbeure du diner» Avant de le quitter, il lui proposa des livres , mais M. de Harr les refusa. Le pays où le béaard l'avait conduit était à ses yeu^ le livre le plus intéressant, et bientôt il sortit pour y lire encorç^ En s'éloignant lentement y, ses pensées habituelles, occupaient sov^ esprit. Partout il n'avait vu que méchanceté ; le peu d'heures qu'il avait passées k Waldbach lui avaient présenté des apparences de vertu : mais, il se demandait si cette vertu était sincère ; si oette touchante simplicité y cet amour de l'humanité n^était aussi chez Oberlin qu'un calcul, un masque trompeur... u Mais, se disait-il , ces n détails que m'a donnés le vieillard s0nt-ils ri mensongers ?... Quel intérêt a-t-il] à peindre D Son pasteur avec des couleurs si favorables ? A N'ai-je pas, au contraire, toujours vu le peu-. >i pie plus enclin à calomnier ses bienfaiteurs n qu'aies louer?... -:-^ N'importe... ajouta-t-il » enfiil , je consulterai d'autres personnes , j'ap-^ » profondirai ce mystère, je chercherai d'autress V preuves de ce phénomène moral» » Occupé

( a3 ) de cette idée , il eiitra dans l'église de Waldbach ; elle était sans ornemens, tnais il aperçut utte pieiTe funéraire de laquelle il s'approcha ; elle portait rinscription suivàate :.

MABGUKRITB SALOMÂ , IMr&K DK M. r.NS. SBVCHLIK ,

nocTsnm wr raor. dk thIoiogiis, c«avoinx sx saint-thomas , a sthasbourc ;irovsi DB H. p.-«. sruaxA y mimistbx dx cxttb paboissb.,

TBOUVA AU BAff UB LA BOCHB , PBIffOANT TROIS AITS J>E MABIAOE, IIAKS L^HBUBBirSB SIMPLICITE aVkB VIB PAISIBLE ET IJV JTOCBHTB.,

LES oiLICBS DE SOR COEUR TEETUEUX ,

BT JMBS tXS PBBMlàBBS COUCHES LE TOVBBAU OB SA BXLLt JBUKBSSB..

ELLE MOUBUT A l\gb DE 20 ANS | LE Q AOUT 11 DCC LIV.

M. de lËirr demeura quelq^ue tems iteimobile' devantce monument; ses regards ne pouvaient s'en détacher, et, san« qu'il s'eïi aperçût^ une larme vint border ses paupières^.. Cette fleur brisée dès le matin , cette femme enlevée à l'existenee au commencement d'une innocente et heureuse carrière, cette inscription touchante dans sa simplicité, tout cela attendrissait son ame. Il avait entendu vanter M. Stuber ; il ressentit son malheur comme si sa perte eût été récente , comme si celui même qui l'avait éprouvée n'avait pas payé depuis long-tems le tribut à la mort. Il oubliait alors qu'il avait mille fois amèrement plaisanté sur l'amour conjugal. •• Mais peu k peu cette impression mélancolique s'effaça. 11 finit par se dire que les soucis, la mauvaise humeur, les querelles do-

mestiques, eussent bientôt altéré ce bonheur; qui y peut-être ^ n'avait même jamais existé que sur cette pierre mensongère. Puis il so^lpt du temple en jetant un dernier regai*d plein d'indiiférence sur le modeste monument.

Quand il fut dans la rue , il entendit de jeunes voix qui chantaient en partie. Il écouta quelque tems cette simple mélodie ; s'étant ensuite approché de la maison d'où elle partait, il apprit que Louise Schoepler rassemblait à cette heure un assez grand nombre de jeunes filles sous sa surveillance particulière. Il entra dans la vaste salle oii elles étaient réunies au nombre -de i^oixante environ. A la vue de l'étranger/ les «jeunes filles qui chantaient en travaillant se le* yèrent à l'exenEiple de Louise y et lui firent une profonde révérence. Rodolphe s'excusa d'avoir interrompu le travail et les chants, et pria Louise de dire à ses jeunes pupilles de continuer : alors le cantique recommença. Il remar-* qua une grande table couverte de feuilles et de fleurs , et quand les douces voix eurent cessé de se faire entendre, il demanda pourquioi ces débris de végétaux étaient ainsi rassemblés ? La bonne Louise lui répondit qu'ils servaient à l'instruction de ces jeunes filles, à qui elle f^pprenait Ie$ noms et les vertus des plantes de leurs montagnes. Il interrogea lui-même quel-

ques-UQ^ d'entre elles , qui répondirent sans hésiter. Peu après il quitta ces enfans en comparant^ malgré lui, leurs manières polies et leur instruction précoce à la grossièreté et à Tigaorance de ceux de la même classe qu'il avait rencontrés jusqu'à ce jour. Dans ce canton élevé y et séparé en quelque sorte du reste de la terre , tout Té tonnait et donnait un démenti éclatant aux tristes idées qu'il s'était faites de riiumanité entière. Il se demandait quel sentiment avait pu porter Oberlin à s'occuper avec autant de détails et de persévérance du bienêti^e* des montagnards ( si sauvages avant lui ) dont il était le pasteur. « Peut-être , se disait- )) il y l'orgueil l'a-t-il soutenu dans ses travaux » difficiles; peut-être le bonheur d'être loué >) a-t-il été le moteur de ses bonnes actions. .. » Cependant jusqu'ici , ajoutait-il , lui seul ne » m'a point parlé de lui... suspendons encore » notre jugement , et si , comme il n'est que » trop probable, j'acquiers la conviction que » l'orgueil l'ait dirigé, je serai encore obligé » de confesser que c'est un noble orgueil qui » le laisse touj ours le plus estimable des hommes )) que je connaisse. )> Occupé de ses pensées, Rodolphe descendait lentement le vallon; il observait en marchant sa culture variée, et partout il pouvait juger des obstacles que la na-

tare avait opposés k la fertilité de cette eontrée si bien nommée le Ban de la Roche , puisqu'elle semblait avoir été , par quelque grand phéno-* mène , couverte d'une pluie de quartiers de rochers. On ne voyait pas ici comme eh Suisse^ sur les bords de la Reuss , d'énormes rochéa plates, sur lesquelles le cultivateur, k force de tems et de peine , avait apporté des terres et formé des champs ou des jardins; mais la patience des montagnards avait transporté dea rocs moins gigantesques^ et en avait fait la clôture des terres que leur enlèvement livrait à la bêche ou k la charrue. Les eatix du ruisseau , descendant rapidement vers la Bursch , étaient distribuées avec art dans des prairies conquises: aussi sur les rochers expulsés. De l'autre côté de ce ruisseau , ombragé d'aunes et de noisetiers^ le seigle, le trèfle, le lin, paraissaient au-dessus dès prés et variaient l'aspect des> montagnes , dont les sommets n'offraient guère aux regards que des rocs, parmi lesquels s'élevaient quelques noirs bouquets de sapins.

Un peu au-delk d'un hameau qu'on nomtne le Truchy, oïl le chemin passe au-desisus du torrent, M. de Harr vit revenir k lui le vieillard avec qui il s'était entretenu le matin. Il revenait de voir sa fille, qui travaillait k Fondai, dan& la Fabrique de MM. Legrand. Il salua M; de

(^7 ) Harr comme une aticienne connaissance ^ et ce*lui^ci^ désimnt continuer la cenversation in**terrompuei retourna à WàMbach^ en marchant à côté de lui. a Pour terminer, dit le villageois^ » ce que je vous disais ce matin , quand vous » m'avez quitté y sur les progrès apportés par éè M. Oberlili dans la culture de nos vallons y je » vous prie de remarquer ces poiriers dont les » branches chaînes de fruits pendent sut* la ») toitui^ de cette chaumière. Ils ont été greffés » de la main dix bon papa ; a?ant lui , on ne » connaissait d'arbres fruitiers, au Ban de la Ro^ » che, que des pommiers sauvages. En y arri^ M vaut , il engagea nos pères à planter de bons » arbres , qu'il se chargeait de leur procu«- A) rer ; mais ils n'en avaient pas vus dans leur n enfance , leurs pères n'en cultivaient pas , et Y ils négligèrent les conseils de M. Oberlin. » Voyant que ses exhortations étaient inutiles, » il n'en parla plus, mais il fit creuser des fosses » profondes dans un champ qui dépendait de sa JD cure; il y fît porter de la terre; il y planta jp des arbres fruitiers de bonne qualité, et quel* ;u que tems après il fit , dans son jardin , une » petite pépinière d'arbres de même espèce. Le ^ champ dont je parle était traversé par un » sentier tràs^fréquenté, de sorte que bientôt :» tout le pays fut témoin du succès que le paa«^

» tear avait obtenu dans sa plantation. Alors hoé » pères , qui avaient ri d'abord de son entreprise, allèrent lui demander des arbres de sa ' » pépinière , et il les leur donna avec plus dé » plaisir encore qu'ils ne les reçurent. Le g^oût » des plantations s'étant répandu , M. Oberlin , >i pour diminuer la dépense , enseigna Tart de » greffer, et commença par ces arbres que je M viens de vous montrer. Les enfans, à leur tour, » apprirent a confier avec soin des arbres a la » terre, et le pasteur exige qu'ils en aient plan- » té deux avant de leur donner la confirmation » chrétienne; le jour où ils peuvent lui en of- » frir les premiers fruits est un des plus beaux » de leur jeunesse. » L'étranger, tout en écoutant ces paroles, observait le chemin uni et facile sur lequel il marchait; le vieillard s'en aperçut . et lui dit : a C'est encore à M. lé ministre » que nous devons d'avoir vu remplacer par des » routes excellentes des sentiers souvent im- » pi'ati cables. Pour cette amélioration comnoie n pour la plupart des autres , il trouva ses pa* » roissiens de glace ; mais il ne se laissa pas » décourager par leurs refus. Aidé d'un ouvrier, < » travaillant lui-même avec ardeur, il eut bien-

» tôt fait quelques toisés d'un excellent ehe- » min. Alors les habitans commençant à ap- » précier ses travaux, et honteux dWoir refusé

( >9 J M leur concours à un ministre aussi animé » de Tamour du bien, vinrent lui' offrir de » travailler sous sa direction. C'est ainsi qu'en >y assez peu de tems les communications devin* » rent faciles et commodes dans cette paroisse » étendue. Mais un plus grand tiavail était mé- » dite par M. Oberlin : nous ne pouvions com- » muniquér avec la plaine que par d^étroits » sentiers, et les denrées cultivées dans nos môn- » tagnes n'avaient pas de débouché au dehors , >> quand elles excédaient nos besoins. Il résolut » de faire une r(>ute de Fondai à Rothan. 11 cou- » rut à Strasbourg exciter la générosité de ses » amis. Il ne craignait pas de demander,. con- » vaincu que le devoir d'un ministre est d'in- » tercéder toujours pour le pauvre , ici- bas » comme dans les cieux. Il rassembla ainsi des j» moyens suflGlsans pour les premiers travaux , » et, comptant, pour achever, sur le secours » de la Providence , qui ne l'a jamaisi laissé » échouer dans ses projets pour le bien-être du » Ban de la Roche , il commença cette grande » entreprise. Chaque jour, à la tête d'une partie » de ses pai'oissiens , il partait gai ment du pres- )).bytère, la pioche sur l'épaule. Arrivé sur les » lieux, il distribuait la besogne à chacun, en » se réservant la plus pénible. Il fit rouler d'é- »«noi*mes rochers pour soutenir la route,^ élevée

)i quelquefois de quinae à vingt pieds au-dessus

» du torrent ; il en fit sauter d autres avec de

>i la poudre; enfin aucune difficulté n'arrêta

)» notre bon ministre, et depuis long*tems, grâce

» k lui^ la route de Foudai k Rothan, qui éta—

» blit une communication facile avec l'Alsace ,

>» est une des plus belles et des plus solides des

.» Vosges. Oui| monsieur, c'est ainsi que nous

» devons tout k M. Oberlin ; il est, après Dieu,

n notre créateur. Il a pourvu k nés besoins ,

>i éclairé notre esprit , guidé notre ame, adouci

» nos mœurs, et d'une faible , misérable et sau-

n vage peuplade il a fait une population consi-

» dérable, civilisée et heureuse... » Tout en

parlant , les yeux du villageois se remplissaient

de larmes qu'il s'efforçait de cacher. « Ne cher-

» chez point a me dérober vos pleurs, lui dit

>i Rodolphe ; ils vous honorent et monti^nt

n combien votre cœur est reconnaissant. — Hé-

» las! répendit le vieillard, le repentir les fait

» couler autant que la gratitude... Oserai-je

>> vous avouer ma honte? oui, je le dois. Rou-

iy gir devant vous est une punition que je ne

» veux ni ne dois repousser. Sachez donc que ,

D idans ma jeunesse, ma conduite, ainsi que

i) celle de la plupart des hommes de mon âge ,

n était loin d'être exemplaire. Le devoir du mi-

)) nistre était de nous reprocher nos fautes et

^ 3i ) i) de nous engager a entrer dans une autre voie. ». 11 le remplissait 9 et chaque dimanche la jeu- » nesse entendait tomber de la chaire de vérité » des paroles de b]âme et des exhortations à » mieux faire. Mais, loin de nous repentir, nies >> amis et moi, nous devînmes furieux de la per^ » séyérançe ayec laquelle le ministre attaquait » nos mauvaises habitudes, et noua résolûmes de » le surprendre dans la campagne , et de lui >i faire éprouver un traitement capable de lui » ôter l'envie de s'occuper de nous à l'avenir. D Un soir nous étions réunis un certain nombre » dans ma maison : nous allions sortir pour j> nous placer sur le passage de M. Ob^liu, que » nous croyions à Belmont, quand soudain nous » le voyons entrer. « Mes ami&, nous dit^il , je }) connais vos projets, et je viens noie livrera » vous pour vous épargner la fatigue du ehe*- » min. >i Son regard était assuré, son front &e^ i) rein* A cette vue^ h ces paroles., nous rentra*^ ».mea en nous-mêmes; nous le suppliâmes de i) nous pardonner, et aussitôt il se jeta dans nos M bras» Cette scène fit non-seulement tomber nos >^ projets de vengeance, mais elle nous fit en-» i) core prendre la résolution de profiter, au lieu » de nous, en offenser, des exhortations d'un n ministre si vertueux. » En achevant ces mots» le villageois était arrivé devant sa maison ; il

proposa à Rodolphe d'y entrer pour se reposer; mais y de crainte de faire attendre son hftte, il refusa y et retourna au presbytère.

Obérlin était encore absent ; Rodolphe trouva Louise occupée à mettre le couvert et s'entretint avec elle. Quel changement s'était opéré dans l'étranger I La veille encore il errait au milieu des monts ou s'enfonçait au sein des forêts pour éviter les hommes ; aujourd'hui non-seulement il ne les fuyait plus, mais encore il s'en rapprochait et recherchait leur conversation. Ces lieux agrestes, oU la charité et la vertu sem* blaient s'être personnifiées pour l'instruction et le bonheur de l'humanité , ces lieux lui inspiraient un intérêt qu'il n'avait jamais ressenti. « M. le ministre 9 dit-il bientôt à Louise^ ne pa- » rait penser qu'au bonheur de ses paroissiens. » — G*est l'occupation de ses jours et même de » sesnuits, répondit-elle; car, dans le sommeil, » il rêve encore des améliorations et des bien- » faits , quand il n'emploie pas le tems destiné » au repos à porter des consolations ou des se- » cours. On vante ses bonnes actions , mais la » moitié en demeure ignorée. Gomme il liepeut » secourir toutes les misères, il cache une partie » de ses dons pour ne point exciter de jalousie, )) et quelquefois on le surprendrait la nuit por- » tant un meuble ou conduisant une chèvre à

ftc

»^qûelqiie chaumiëre oii manque » En ci!

momentOberlin rentra couvert de sueur. Louise,

en le voyant 9 ne put retenir une respectueuse

réprimande : (f Cher papa , vous vous fatiguez

M trop y dit-elle y vous tomberez malade y et si

» vous mouriez^ que deviendraient vos enfans?

» — Leur përe est immortel, dit-il , et je ne

» suis qu'un faible instrument entre ses mains ;

n mais je te promets , ma bonne Louise , de

» me ménager autant que le service de Dieu

» le permettra^ » £n finissant ces paroles , le

ministre serrà la main de Rodolphe , et tous

deux se mirent à table» Quand ils furent seuls

Oberlin dit k son hôte : rc Louise est une excel-

» lente personne, et le Ban de la Roche lui

» doit plus qu'à moi-même. » Rodolphe parut

» étonné, et le ministre continua : « Le peu que

» j'ai fait, il était de mon devoir de le faire,

» tandis que rien ne Tobligcait à la conduite ad-

» niirable qu'elle a toujours tenue. Louise est

» entrée au service de ma chère femme à l'âge

» de quinze ans , et quand Dieu m^ frappé en

>} m'enlevant cette épouse bien-aimée, elle a

» été pour moi et pour mes nombreux enfans

» un an^e consolateur. Par son économie^ ses

» soins et son désintéressement, j'ai pu doubler

» mes dons à mes pauvres paroissiens. Son zèle^

» ne s'est pas borné à l'intérieur de ma maison;

n elle s'est imposé des devoirs plus pénibles : » eh effet y sitôt qu'elle pouvait disposer de o quelques momeiis^ elle allait dams un de nos M viUages; elle rassenubUit les enfans automr » d^elle, et l€Ur enseignait à connaître, 2i mimer » Dieu; elle leur apprenait de saints oanliqiiea » et leur communiquait toutes les instmetîens >} qu'elle recevait de moi et de sa bonne ma!*» » tressé. Tous ces enfans d'abord ne pariaieni » que le patois; ils étaient retéches et aanva^pes, n et toute autre cpie Louise eût été bientôt dé-» n goûtée de s'occuper d'eux : mais rien ne la » rdtotait ; ui les chemins horribles, ni les vents^ M ni les frimas. «. Le soir elle reoflrait fetiguée, H mouillée, transie ^ et se remettait ciment k n soigner mes enfsins et mon ménage* Elle n'a n pas tenu une conduite semblable impunément » pour sa santé ; déjà ses forces commencent à n s'épuiser, et l'on ne peut s'en étonner quand n on sait toutes les &tîgues qu'elle a endurées , » quand on l'a vue comme moi passer rapide*^ » ment d'une température à une autre, s^enfim* » cer souvent dans les neiges jusqu'aai milieu du » corps, faire pour en s(»*tir des efforts violens » qui la faisaient entrer en trmspiraiion , et » tout de suite après, saisie par le froid, ren^ M trcr à la maison sa chemise durcie par la ge^ » lée, de manière à ensanglanter ses genoux

») dans SB marclie; Voffis dires peut^f e qii/elU » éiait récompensée de toutes ses pt^me^, p^r Le >» salaire élevé qu'elle recevait demoiPEh.biQal » a|>pr^iez que, depuis la mort de sa maitresâ^» » elle' n'a voulu e& reoevoîr ailcun , et que œ » n-^st que de loin enJ/cnn et avec la^plu^g^aiide » peiiiQ que je puis lui &ire aecepler q^elr >» que présent' de peu de valeur. JËlle po9wde » un petit champ dont le produit siiHj: à son n babillement ^ et his permet encore de faire » quel<]ues petites atiniènes* Quelque, tems » après le jour cruel où Dieu me priva de Fé- *»: pome qi^e peut-être j'piimais avec trop de ten- » dresse^ je reçus de Louise, la lettre que je vais >! vous Ur^é >y £|i disapt ces mots , le ministre se leva, et, tii'ant une clef de ^ poche ^ ouvrit le tiroir d'un mieuble placé au coin de la salle ; il y prit un papier qu'il sépara d'une liasse épaisse, ej;.lut.ee qw suit.

Cher Papa ,

H Eei^nitelte^ qu'avec le commencement de n Tamijée j^ vous deman^de une grâce à laquelle >ij^'aspire. depuis loi^-tems. Comme je suis ac- » tuiellement libre , et que je n'ai plus mon » père, ni ses dettes à ma charge, je vous prie, )> mon cher papa , ne me refusez plus la grâce » de me prendre tout-à-fait pour votre enfant.

^) Ne me donnez plus de gages i^ je vous prie, et » comme en toutes choses vous me traitez comme » votre enfant, je souhaiterais ardemment de » Tètre à cet égard aussi. Il me faut peu pour « l'entretien de mon corps ; ce qui pourrait » coûter, quelques dépenses, ce serait dessou- » liers y des bas et des sabots, et quand j'en au- » rai besoin, je le dirai comme. un enfant à son » père. Oh! je vous en prie, cher papa, accordez^ » moi cette grâce, et daignez me regarder comme » votre enfant le plus tendrement attaché. »

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