LA VIGNE DU PASTEUR GAUCHE
Quand le père Gauche mourut, en pleine fenaison, après trois jours de maladie, les gens de Crépins furent étonnés du peu qu'il laissait. On le croyait un des « gros » du village; et c'était quelque chose : car Crépins est un des beaux villages de la Côte, qui dresse en plein vignoble le clocher de sa vieille église bourguignonne, les deux tourelles de son château bernois, ses maisons aux vastes toits lents qu'ombragent des marronniers ou des tilleuls. Et
voilà qu'au lieu de laisser, comme chacun s'y attendait, des mille et des cents à ses trois fils, le père Gauche leur léguait des hypothèques, des cédules, des billets à ordre, un passif dont la liquidation traîna pendant des semaines. Pour payer les dettes, il fallut vendre ce qui restait dans les caves du vin des dernières récoltes, les meilleurs morceaux de vigne, un bois de sapins et de hêtres juché plus haut, sur la crête des derniers contreforts du Jura. Après quoi, la situation étant nette, on calcula ce que valait le reste : la maison avec ses vastes caves bien meublées d'ovales, les prés au-dessous du bois, la parcelle de vigne qui restait, le plantage, les instruments aratoires, le bétail, etc. Et le partage se fît chez le notaire de Drusy, M. Belhomme : l'aîné des trois fils, Jacob, garda le train de campagne, en reconnaissant au cadet, Frédéric, commis chez un marchand de fer de Lausanne, une somme équivalente à la moitié de sa valeur ; le troisième, Alexis, le pasteur, reçut la vigne. A elle seule, la vigne ne représentait certes pas le tiers de la fortune totale, et le pasteur fut le plus mal partagé : mais ses frères lui rappelèrent l'argent dépensé pour ses
études, firent sonner bien haut qu'ils lui abandonneraient la récolte de Tannée, et il accepta Tarrangement sans résistance.
Il était pourtant le plus pauvre des trois, malgré le capital englouti par ses années d'université. Jacob venait de se marier : sa femme, une Pellaz de Borins, lui avait apporté une bonne dot, étant orpheline de père et de mère ; Frédéric, resté célibataire, gagnait plus que son nécessaire. Lui seul, avec son maigre traitement, trimait comme un malheureux pour nouer les deux bouts. Aussitôt après sa consécration, il avait épousé la fille d'un de ses professeurs, Madeleine Limours, qui ne devait jamais posséder d'autre bien que le nom estimé de son père. Puis, la cure du village natal étant devenue vacante par la mort d'un titulaire qui l'occupait depuis trente ans, il l'obtint, heureux de se rapprocher des siens, dans un sentiment de reconnaissance qui l'empêcha de mesurer la distance où il se trouvait d'eux. Sa jeune femme aimait la campagne : elle le suivit en rêvant une idylle poétique à sa manière, une existence paisible et modestement utile. Mais en six ans ils eurent six enfants, et la gêne n'attendit pas
le dernier pour s'introduire dans la bucolique. Quel problème que de chausser ces douze petits pieds, de vêtir ces six petits corps, de nourrir ces six grandes bouches ! En été, les Gauche recevaient quelques pensionnaires, qui fournissaient un léger appoint à l'équilibre du budget. Malgré cela, si le père ne leur eût fourni une partie de l'indispensable, — les légumes, les pommes de terre, des œufs, des saucissons, — ils eussent été aussi pauvres que les plus pauvres. D'autant plus qu'ils manquaient d'esprit pratique : Madeleine, encore très bien, soigneuse de sa personne et naturellement élégante, gardait de l'éducation paternelle un sens de la rêverie qui s'accommodait mal des nécessités de l'existence ; pleine de bonne volonté, elle ne fut jamais une de ces ménagères qui tirent un grand parti des petites choses et ne laissent rien perdre. Quant à Alexis, avec son teint de lait, ses yeux vagues, ses allures gauches, il était de ces êtres qui ne parviennent point à se familiariser tout à fait avec la réalité : il ne fut donc d'aucun secours dans la direction du ménage.
Ses paroissiens, dont plusieurs le tutoyaient
comme ancien camarade, le jugeaient diversement. La plupart, ceux qui tenaient au lustre de la commune, lui reprochaient ses sermons, d'éclat médiocre ; les autres — ceux qui prisent le fond plus que la forme sont toujours la minorité — le défendaient en disant: « Au moins, il prêche d'exemple ! » Et ils vantaient sa bienveillance, sa charité, sa modestie, Faffection qu'il conservait à ses vieux parents « au lieu de faire le fier comme tant d'autres », la sérénité paisible de ses habitudes, l'égalité de son humeur. Quelques-uns, ennemis jurés des mômeries, lui en voulurent de son adhésion à la confrérie des Bons Templiers, qui se fonda pour surenchérir sur les rigueurs de la (( Tempérance » : d'autant plus que cette question de l'abstinence était à peu près la seule sur laquelle M. Gauche s'échauffât. Il la ramenait sans cesse dans ses conversations, dans ses visites, dans ses prêches. Même, elle le rendait presque éloquent, à l'occasion ; et il oubliait parfois son habituelle charité pour menacer les buveurs des plus terribles châtiments : la ruine, la misère, le delirium tremens et toutes sortes de maladies.
Aussi, quand ses frères lui proposèrent la vigne pour sa part de l'héritage paternel, sa conscience poussa-t-elle un de ces petits cris par lesquels elle nous avertit quand nous allons mal faire, et que pour notre malheur nous n'écoutons pas toujours. M. Gauche Fentendit à peine : la voix du besoin parlait plus haut, La perspective d'être en partie tiré de ses embarras, qui risquaient fort de s'aggraver à présent que l'orgueil paternel n'y pourvoirait plus, l'étourdit, et il trouva mille raisons excellentes pour justifier sa faiblesse : ses frères tenaient à cette solution... elle arrangeait leurs affaires... lui appartenait-il de la discuter, à lui qui avait bénéficié de sacrifices extraordinaires et de tant de largesses?... D'ailleurs, beaucoup d'abstinents, parmi les plus zélés, possèdent des vignes ou font le commerce de vin, parce qu'il faut vivre... Il signa donc Tacte de partage, et la petite voix se tut.
Mais à peine eut-il achevé son paraphe, que M. Belhomme — un bon vivant, libre-penseur déclaré, — qui l'observait du coin de l'œil avec un air de malice, lui dit en goguenardant un peu :
— Eh bien, Monsieur le pasteur, comment allez-vous vous arranger avec vos Bons Templiers^ à présent que vous voilà vigneron ?
Au lieu de hausser les épaules en riant, comme d'autres auraient fait, M. Gauche devint cramoisi; et le farceur de notaire, enchanté du succès de sa plaisanterie, poursuivit :
— Il faut bien espérer qu'elle donnera des raisins, n'est-ce pas ?... Quand les raisins sont là, on a du vin... Quand on a du vin, on le vend... Et les gens qui l'achètent, c'est pour le boire... Voyons! que répondrez-vous à ceux auxquels vous prêchez l'abstinence, s'ils vous demandent de leur céder une pièce ?
Ces paroles répétaient le petit cri de conscience que M. Gauche avait étouffé. Mais comme elles sortaient d'une bouche ironique, qui les accentuait avec force, il fallut bien les écouter. Et le pasteur en sentit si bien la logique, qu'il ne trouva pas un mot à répondre. Il se troubla, s'embarrassa, balbutia comme un écolier pris en faute ; si bien que le notaire, qui était bon garçon, voulut le remettre à l'aise et lui dit :
— Ne vous troublez pas pour si peu, Mon-
sieur le pasteur ! Il y a votre collègue des Bons Templiers^ M. Juberson, qui en a vu bien d'autres ! Groiriez-vous que Tan dernier, il a fait plus de deux cent mille hectos !... De quoi saoûler tout le canton !... Et il ne demande qu'à recommencer cette année... Seulement, il a trouvé un moyen de se mettre la conscience en paix : il ne donne à ses vendangeurs que du café au lait ou du thé froid. Pour qu'on ne le prenne pas pour un avare, il leur distribue des cigares tant qu'ils en veulent. Habile, ça, hein? Quant à son vin, il l'a vendu d'avance — et à des coquins de marchands qui le coupent avec du vin d'Espagne, encore!... Voyez-vous, on finit toujours par se mettre d'accord avec ses convictions... Il faut bien, n'est-ce pas? sans quoi, on ne pourrait plus vivre !... Quand on possède une vigne, on ne peut pourtant pas l'arracher pour planter des pommes de terre !
Jacob, tout guilleret, dit en clignant de rœil :
— Si elle te gêne, je la prendrai bien pardessus le marché, tu sais !
Frédéric ajouta, en riant :
— Oh ! moi, je me contenterais de la récolte!...
Là-dessus les trois héritiers quittèrent l'étude de Belhomme. Frédéric eut juste le temps de prendre son train pour Lausanne. Jacob devait ramener Alexis dans son char à bancs ; mais, comme il voulut encore aller voir celuici et celui-là sous divers prétextes — histoire de casser le cou à quelques bouteilles de vieux ! — le pasteur reprit à pied, tout seul, le chemin de Grépins. Et il crut s'apercevoir qu'il avait le pied moins léger, comme s'il sentait un poids qui alourdissait tout son être. Il se dit : « J'aurais peut-être mieux fait de leur laisser la vigne I » Puis en même temps : « Si la récolte tient ce qu'elle promet, nous achèterons... » Et il énumérait avec complaisance toutes les emplettes qu'on pourrait faire pour la mère et pour les petits.
Madeleine l'attendait en songeant peut-être aussi, de son côté, qu'ils seraient désormais un peu moins pauvres. Après lui avoir raconté le partage, il voulut aussi lui confier ses scrupules ; car il la savait d'âme délicate et de bon conseil en toutes choses ;
— J'ai bien peur, dit-il en la regardant avec inquiétude, de me trouver maintenant en contradiction avec mes principes...
Madame Gauche ne comprit pas tout de suite, en sorte qu'il dut expliquer :
— Oui, puisque je possède une vigne, et vendrai du vin... Alors, les Bons Templiers 1 ,
Elle réfléchit un moment, le regard pensif, et finit par répondre, sans beaucoup d'assurance :
— Que veux-tu que nous y fassions?... Ce sont tes frères qui ont voulu cet arrangement...
11 était naturel que Jacob eût la maison... La vigne était là... On ne peut pourtant pas l'arracher pour planter des pommes de terre 1
C'étaient exactement les derniers mots de M. Belhomme. Cette coïncidence frappa le pasteur, qui répéta, les lèvres molles :
— Sans doute, on ne peut pourtant pas...
Il n'avait pas achevé sa phrase, qu'il entendit sa voix intérieure répliquer distinctement :
(( Pourquoi pas ? Si le vin est une mauvaise chose, pourquoi ne détruirait-on pas la vigne? Le Seigneur a dit : « Si ta main droite te fait (( tomber en tentation, coupe-la et jette-la loin
« de toi I )) Et il est plus difficile de couper sa main que d'arracher sa vigne I »
— Il y a les nécessités de la vie I ajouta-t-il en guise d'excuse.
Et il tâcha de se dire que Notre-Seigneur parlant volontiers par images, on ne pouvait prendre à la lettre tout son enseignement, et de penser à autre chose. Les soucis ne lui manquaient pas pour le distraire.
Peu de jours après, M. Gauche dit à sa femme :
— Nous pourrions aller voir comment va la vigne. Il a fait un bon temps, les raisins mûrissent, nous trouverons peut-être quelques grappes pour les petits. Veux- tu venir avec ton panier?
Madame Gauche était toujours occupée à mille petites besognes qui dévoraient ses journées : elle ne sortait guère de chez elle que le dimanche, pour aller au temple, et ne se promenait jamais pour son plaisir. Bien qu'elle en eût envie, elle refusa d'accompagner son mari, qui prit le panier et se mit en chemin.
Gomme il traversait le village, il rencontra
un groupe de paysans qui le saluèrent. Quand il eut passé, Tun d'entre eux dit aux autres :
— Voilà le pasteur qui s'en va voir sa vigne !
M. Gauche l'entendit et crut deviner que des ricanements suivaient cette observation. Il eut ridée de se retourner, mais il n'osa pas. Il se réjouissait en songeant au plaisir de ses enfants, quand il leur rapporterait des raisins : sa joie s'évanouit; et ce fut la tête basse et le front assombri qu'après avoir suivi un moment la grande route il s'engagea sur les sentiers qui circulent entre les vignes. Justement, le gardechampêtre se trouvait par là, guettant les maraudeurs. Il surgit du sol, comme un diable qui sort d'une boîte, — et il ressemblait bien un peu à un diable, avec son nez rouge, sa barbe grise et ses yeux méchants.
— Ah! c'est vous. Monsieur le pasteur!
Vous allez voir votre vigne ?
— Oui, mon ami, je vais voir ma vigne.
— (( Il )) sera fameux, cette année, si le temps continue... Et il y en aura... il y en aura...
Et le garde-champêtre fit claquer sa langue
contre son palais, comme s'il dégustait déjà quelque (C fine goutte )>.
En effet, le temps était chaud comme en juillet, et radieux. A l'occident, le soleil descendait, en rougeoyant, derrière les lignes du Jura, dont la grande ombre noire envahissait la plaine. De-ci de-là, ses rayons obliques allumaient la tôle de quelques clochers épars parmi les vignes. Plus bas, la magnificence du lac se recueillait pour le soir, d'un bleu qui reflétait les profondeurs du ciel. Les glaciers des Alpes s'embrasaient de flammes vermeilles, tandis que des vapeurs transparentes voilaient doucement la côte de Savoie, et se dissipaient le long des montagnes. Il y avait une merveilleuse harmonie dans ce paysage. Les moindres détails en semblaient choisis pour célébrer la perfection du Créateur. Les choses accordaient leurs beautés comme des instruments pour entonner l'hymne paisible de la nuit.
(( Où donc y aurait-il là place pour le mal? songea le pasteur en revenant d'instinct à ses préoccupations; et comment croire que le Seigneur ait rien créé qui ne soit pour notre bien ? Il a donné ce tableau magnifique pour élever
nos âmes : si la vigne était mauvaise, Fauraitil encadrée dans ces splendeurs? en aurait-il garni ces coteaux? En toutes choses Fabus seul est nuisible. Si l'usage modéré du vin était condamnable, comment expliquer le miracle des noces de Cana?... »
Mais tout en raisonnant ainsi pour pouvoir jouir en paix de sa petite vigne d'où la vue était si belle, M. Gauche songeait aux ravages de l'acool, qui sème dans les familles la discorde et la misère, remplit les hospices, peuple les prisons, menace jusqu'à l'avenir de la race. Les images qu'il évoquait mêlaient leurs ombres tristes aux teintes du crépuscule. Et il en vint à se dire, qu'en cette année où la récolte de la Côte s'annonçait si belle, si Notre-Seigneur fût venu pour une noce dans un de ces villages éparpillés dans les vignes, il aurait peutêtre bien fait un miracle inverse et changé le vin en eau dans les bouteilles poussiéreuses...
En réfléchissant ainsi, M. Gauche arriva dans sa vigne. Aussitôt elle lui parut plus belle que les autres, et il sentit qu'il l'aimait violemment; car cette beauté féconde, jeune, souriante, elle la devait au travail de son père^ si vivant dans son
souvenir, de son grand-père qu'il n'avait jamais connu, de toute la longue lignée des ancêtres ignorés. C'étaient eux qui avaient peiné autour des ceps noueux, lutté pied à pied contre les maladies, réparé selon la saison les dégâts du gel ou ceux de la grêle, et perpétué ainsi de génération en génération une œuvre lente et durable. La vigne appartenait à tous ces morts dont elle avait bu les sueurs. Lui-même, dans son enfance, n'aidait-il pas les Savoyardes à à l'effeuiller? Plus tard, pendant les vacances universitaires, il vendangeait gaîment avec ses frères : et même en cette occasion, il oublia plus d'une fois la théologie pour « remoller y> les belles filles, qui oubliaient exprès des grappes à bien des souches. Chaque fois qu'il rentrait au foyer, son père se mettait à lui parler de la vigne comme on parle d'une personne très chère, un peu faiblotte, dont la santé inquiète les siens. Qu'il eût été content, le vieux vigneron, de la voir si bien portante, chargée de véritables grappes de Chanaan, lourdes et déjà blondes ! Ses petits yeux vifs auraient pétillé d'aise sous les broussailles de ses sourcils grisonnants; et, caressant de sa
main hâlée et calleuse les poils rêches de son menton mal rasé, il eût poussé l'exclamation dont il usait dans les moments favorables :
— Oh! bien pour cette fois!...
En évoquant la figure du vieil homme laborieux, et le bon accent chantant de la voix qu'il n'entendrait plus, le pasteur s'attendrit et songea :
(( Il y a sur cette vigne comme une bénédiction... Cela réconforte rien que de la voir... Non, décidément, nous ne devons mépriser aucun des biens que Dieu nous donne!...
Et il se mit à choisir les grappes les plus mûres dont il remplit son panier.
Gomme il traversait de nouveau le village avec son panier, M. Gauche entendit un bruit de disputes. Et il vit le charron Jean Tribolet qui, saoul comme une grive, menaçait sa femme, battait son gamin, criait comme un sourd et jurait comme un sacripant. Quelques voisins suivaient d'un œil distrait une scène trop habituelle pour les intéresser beaucoup, en se disant entre eux :
— Voilà cet animal de Tribolet qui a sa fédé-" raie !... Ça n'est pas la première, ce ne sera pas la dernière... Tous les mômiers de la Groix- Bleue y perdraient leur latin !...
Le charron, sanguin, trapu, avec une grande barbe fauve et des yeux injectés d'ivrogne, se
démenait en vrai possédé. Pourtant, M. Gauche s'approcha de lui et l'interpella en le tutoyant, car il était de ses anciens camarades :
— Voyons, Jean, qu'est-ce que tu fais?... Tu n'y penses pas!... Tu tapes comme sur une enclume, et c'est fragile, les enfants!...
Tribolet, pendant que sa femme profitait de la diversion pour s'enfuir avec le bouèbe, se retourna en répondant :
— Toi, d'abord, mêle-toi voir de ce qui te regarde, hein !
Sans se laisser effrayer par les yeux ensanglantés du charron, M. Gauche poursuivit :
— Je ne peux pas me taire quand je vois un homme abuser à ce point de sa force contre son enfant ! Je te rappelle au sentiment du devoir !
Son calme en imposa à l'ivrogne, qui baissa l'oreille, se gratta la tête, et se mit à balbutier, de sa langue pâteuse :
— G'est que... cré nom d'une pipe!... tu comprends, mille tonnerres!... c'est ce sacré mâtin de bouèbe...
M. Gauche l'interrompit avec autorité :
— Tais-toi donc! Si même ton enfant a quelque tort, est-ce une raison pour le traiter
de la sorte?... Des coups et des jurons ! quel exemple tu lui donnes !... Voyons, réfléchis un instant, si tu es en état de réfléchir, et tu auras honte de ta conduite 1...
Tribolet subissait l'ascendant de cette énergie tranquille et résolue :
— Je ne dis pas que tu n'aies pas un peu raison, avoua-t-il... seulement, nom de!... On n'est pas si méchant que tu crois... On a bu une petite goutte, voilà tout !
M. Gauche, aussitôt, enfourcha son dada favori :
— Hé ! s'écria-t~il, cela n'est pas une excuse, au contraire!... Tu vois toi-même où tu en arrives à force de boire... Quand on est sous la domination du vin, on n'est plus son maître, on ne sait plus ce qu'on fait!... C'est pourquoi il faut s'abstenir !
— S'abstenir, riposta Tribolet, s'abstenir... Facile à dire, cré nom de... tu dis ça comme ça, et puis... quand on vous offre un verre... on en prend un, et puis un autre... et puis on finit par... nom de nom de nom!...
M. Gauche voulut saisir au vol le regret qui paraissait traverser l'esprit de l'ivrogne :
— Eh bien, insinua-t-il, on n'a qu'à signer la Tempérance!... Une fois qu'on a signé, ça devient facile : on a donné sa parole, il faut bien qu'on la tienne !
L'idée de la « Tempérance » exaspère toujours les buveurs : surtout quand ils sont d'un pays de vignobles, où depuis des siècles les bonnes récoltes passent pour la plus grande bénédiction du Seigneur. Elle les irrite plus particulièrement quand on leur en parle en public, car rien n'est plus blessant que de s'entendre admonester devant n'importe qui. Et des passants s'attroupaient, chuchotaient, commençaient à rigoler un peu. Se voyant observé, Tribolet réprima son bon mouvement, fit la grimace et s'écria :
— Tais toi voir, farceur que tu es !... Tu sais bien que la Tempérance est une blague... Des mômeries, quoi!... Des simagrées... Ceux qui disent qu'ils ne boivent que de l'eau, c'est des cafards qui vont se saouler en cachette !..•
— Je t'assure que je ne bois pas plus en cachette qu'en public, répondit M. Gauche. Il n'y a pas de vin dans ma cave ; tu peux t'en assurer.
— Possible! riposta Fivrogne... il n'y en a pas dans ta cave.*, tant pis !... mais il y en aura bientôt... celui de ta vigne, qu'en feras-tu?
— Je ne le boirai pas, assura M. Gauche en pâlissant.
— Alors, qu'en feras-tu?... Tu le vendras à la pinte?... Et c'est moi qui le boirai... Ha!
ha ! ha I
Il se tordait de rire, tant l'idée de boire le vin du pasteur lui paraissait cocasse. Puis il se tourna vers les assistants, en criant :
— Tous les mêmes, hein?... Même ceux qui sont de bons bougres, comme notre pasteur I Tant qu'il ne s'agit que de prêcher, ça va bien... mais quand il faut donner l'exemple, bernique I...
Et, de nouveau à M. Gauche, qui écoutait consterné, les bras ballants, sans trouver un mot à répondre :
— Ecoute voir, Alexis, voilà ce que je vais te promettre... Vous pouvez y noter, vous autres... pour me faire honte si je mens !... Je signerai la Tempérance... quand tu feras... ha ! ha! ha!... quand tu feras arracher ta vigne... pour planter des pommes de terre !...
Les autres se mirent à rire aussi, bruyamment, — ravis, dans le fond, de voir le pasteur collé. Car il Tétait, sans conteste. Il baissa le nez, et balbutia quelques paroles qu'on ne comprit pas, — étant beaucoup trop sincère pour se réfugier dans des subtilités. Et il s'éloigna, le dos rond, en balaçant son panier de raisins qui se mit tout à coup à peser cent kilos.
C'était la troisième fois que la même phrase frappait ses oreilles. Aussi la retourna-t-il dans sa tête jusque chez lui. Et cette idée d'arracher sa vigne pour planter des pommes de terre, qui paraissait aux gens le dernier terme de l'absurde, s'enfonçait dans son esprit. Il montra sans plaisir sa cueillette aux enfants, il les regarda sans joie dévorer les raisins. Et le soir, quand ils furent couchés, il ne manqua pas de raconter à sa femme la petite scène dont il avait été le plus mauvais rôle, avec la réponse de Jean Tri-bolet. Madeleine écouta son histoire avec une extrême attention, comme pour y chercher un sens caché.
— Hum ! fit-elle, le frond ridé ; c'est singulier !...
— N'est-ce pas ? demanda encore le pasteur.
Sans se l'avouer, ils pensaient ensemble qu'il y avait peut-être là une de ces indication mystérieuses, comme le Seigneur en adresse parfois à ceux qui croient. Mais on ne se rend pas toujours au premier appel; et ils résistèrent.
— Il faut pourtant bien que les enfants aient quelque chose I reprit Madeleine.
Sa voix manquait d'assurance ; il y avait une angoisse au fond de ses yeux limpides.
M. Gauche poussa un profond soupir, qui ne le soulagea guère ; et il dit :
— Cette vigne, c'est tout notre bien... Nous n'avons rien à espérer de personne... Les petits n'auront pas d'autre héritage... Et c'est une fameuse vigne ! .
Il passa la main sur son front, poussa un second soupir, et ajouta :
— Mon pauvre père y tenait comme à la prunelle de ses yeux !...
Et il eut des cauchemars toute la nuit.
Le dimanche suivant, M. Gauche prêcha sur ce texte :
(( Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout au nom du Seigneur ! »
Dans sa chaire de vieux chêne, sans ornements, sous la voûte de la petite église qui raconte la gloire de Dieu depuis le temps où les Bourguignons gouvernaient le pays de Vaud, sa grande Bible pastorale ouverte devant lui, il prononça un discours excellent, mais d'une forme morne et plate, comme à son ordinaire. Il montra que la pensée de Dieu peut se mêler aux plus simples choses de la vie, aux actes journaliers et habituels qu'elle embellit, qu'elle purifie, dont elle expulse les éléments corrom-
pus. Pour bien faire comprendre à ses paroissiens le sens de cette opération, il reprit après tant d'autres Féternelle comparaison du van, sans seulement songer que cet instrument démodé n'existait plus à Grépins, où la batteuse mécanique le remplace depuis longtemps. Pendant qu'il parlait, les vieillards l'approuvaient du menton, les jeunes gens l'écoutaient d'une oreille en guignant les jolies filles qui baissaient les yeux, les hommes pensaient à leurs affaires et les femmes à leur ménage ; en sorte que ses paroles tombaient à peu près comme des gouttelettes de pluie sur un sol brûlé par la sécheresse, où elles s'effacent aussitôt. Sa voix était plus pâteuse, son débit plus morne encore que d'habitude : peut-être qu'il pensait davantage à la poutre de son œil qu'aux pailles des yeux du prochain ; peut-être qu'il sentait l'inefficacité de sa parole, puisqu'il ne parvenait pas à se persuader à lui-même qu'on peut aussi vendanger au nom du Seigneur ! De fait, quand il sortit de l'église et traversa les groupes qui s'attardaient à babiller autour du porche avant de rentrer chacun chez soi, il remarqua que la femme de Tribolet avait un mouchoir autour de la tête.
et il ne put s'empêcher de lui demander :
— Qu'avez-vous donc, madame Tribolet?
Sans colère, avec une résignation de femme
que rien ne révolte plus, elle expliqua :
— C'est mon mari qui m'a à moitié assommée, Monsieur le pasteur 1
— Exprès ?
— Bien sùr I... Il s'est encore saoulé hier, et il m'a battue en rentrant... Et il se saoulera encore aujourd'hui, et il recommencera à me battre... Ah I c'est une dure vie, allez! que d'avoir un mari comme celui-là ! Et je me demande ce que je peux avoir bien fait au bon Dieu pour qu'il m'envoie cette épreuve I...
— Il ne faut pas vous désespérer, madame Tribolet ! Gardez votre confiance, et demandez au Seigneur de le corriger : peut-être qu'il vous exaucera !
La pauvre femme secoua sa tête dolente. Quant au pasteur, à peine sa phrase prononcée, il en avait senti la secrète hypocrisie. Et il en rougit en lui-même : pourquoi demander à Dieu ce qu'on peut obtenir par son propre effort?... Dieu, sans aucun doute, n'interviendrait point par un miracle pour corriger Jean Tribolet,
puisqu'il a voulu que nous soyons des êtres libres. Mais lui, son serviteur, n'avait qu'un sacrifice à faire pour ramener l'ivrogne dans la bonne voie et secourir une famille que menaçait l'indignité du chef,.. Alors, il se sentit pareil au jeune homme riche, qui voulait gagner le ciel et garder ses biens, et qui s'éloigna de Jésus...
Le dimanche après-midi, les hommes ne savent guère se reposer autrement qu'en levant le coude au cabaret : si bien que, le soir, il y en a beaucoup qui sont, selon leur tempérament, gais et facétieux, ou furieux et terribles. Jean Tribolet ne quitta pas le Rognon de la Côte, où il but encore plus que d'habitude, comme pour se consoler du mal qu'il avait fait à sa femme. Vers le soir, il se prit de querelle avec Prélaz, le forgeron, auquel il reprochait de lui faire indûment concurrence. Debout en face l'un de l'autre, séparés par la table humide et chargée de verres à moitié pleins, les deux hommes épuisèrent le vocabulaire des injures,
au milieu d'un cercle qui s'amusait de leur colère. Bientôt ils renversèrent la table, qui les gênait, et en vinrent aux mains. Le charron reçut dans Festomac un coup de poing qui Fétendit sur le sol, évanoui, parmi les éclats des verres cassés. On le rapporta chez lui, tout ensanglanté ; et sa femme le soigna la moitié de la nuit, en ruminant les paroles du pasteur. A quoi bon prier? le bon Dieu a trop affaire pour s'occuper des ivrognes ! Quand tout va mal chez eux, c'est leur faute, après tout! et s'ils se font crever la paillasse dans quelque bagarre, ils n'ont que ce qu'ils ont mérité. Seulement la pauvre femme, et les enfants, souffrent avec eux ; et c'est là que commence la grande injustice!...
Le lendemain, Tribolet foutimassa toute la journée, le corps endolori, le visage égratigné, honteux de sa raclée et songeant à la revanche qu'il devait à ce gredin de Prélaz. Comme il était tout pâle et se traînait à peine, M. Gauche, en passant devant l'atelier, lui demanda de ses nouvelles. Tribolet se figura que le pasteur y mettait de la malice, et répondit brutalement, avec un mauvais regard :
— Toi, d'abord, fous-moi la paix, veux-tu bien !
Sans se formaliser d'un accueil si discourtois, le pasteur répliqua, avec sa douceur accoutumée :
— Tu ne parlerais pas ainsi si tu l'avais toimême, la paix, mon pauvre Jean !
Tribolet grogna :
— Que je Taie ou que je ne Taie pas, ça me regarde, nom de Dieu I...
Le pasteur reprit, toujours aussi doucement :
— J'ai appris ce qui s'est passé hier soir : le village ne parle que de cela... Tu comprends donc que j'ai le devoir de te parler... de te montrer le mal que tu fais aux tiens et à toi-même... Et tu auras beau me repousser; je viendrai à la rescousse aussi longtemps qu'il le faudra, jusqu'à ce que tu te corriges... Un père de famille qui risque de se faire assommer, n'estce pas une honte?... Ne vois-tu pas que...
Tribolet l'interrompit :
— Oui, oui, c'est ça, parle, parle!... Pardine! on sait que les paroles ne coûtent rien!... Quand on a étudié pour ça, des années!... Mais tu perds ta peine, mon bon!... Je t'y ai déjà
dit, moi, je veux des exemples!... Arrache ta vigne, et je signe la Tempérance!... Si tu ne Farraches pas, laisse-moi boire et va te faire foutre!...
Là-dessus il tourna le dos au pasteur.
Cette fois, il ne s'agissait plus d'une simple suggestion, mais d'un appel, d'un ordre impérieux. M. Gauche se rappela la parabole du Bon Samaritain, telle que la rapporte l'apôtre Luc dans son évangile : il eut l'impression très nette qu'un abandonné invoquait son aide, et qu'il passait son chemin comme le Sacrificateur et le Lévite. Il se dit : « Mon devoir est de sauver cet homme ! » En même temps il mesura l'immensité du sacrifice qu'exigeait l'accomplissement de ce devoir. Une sueur d'angoisse lui mouilla la racine des cheveux; il songea : « Pourtant, je n'ai pas le droit de faire cela sans le consentement de ma femme, puisque nous ne faisons qu'un corps et qu'une âme et
que mon bien est son bien ! » Et peut-être espérait-il dans Fombre secrète de son cœur que Madeleine, soucieuse du pain de ses enfants, prendrait la défense de la vigne.
Comme les deux fois précédentes, il attendit pour lui parler la fin de la soirée, l'heure amicale où le repos approche.
Lorsqu'après avoir bordé les lits des enfants, elle redescendit dans la pièce où ils achevaient ensemble la veillée et prit sa corbeille à ouvrage, il commença, sans la regarder et en hésitant :
— Ma chère amie, j'ai quelque chose de très important à te dire.
Un peu surprise de la solennité de ce début, . mais toujours sereine, madame Gauche sortit de sa corbeille les paires de bas à repriser, la laine, la boule et Taiguille :
— Qu'est-ce donc? demanda-t-elle en levant les yeux sur lui.
Le pasteur hésita encore deux ou trois secondes ; et il répondit :
— Je crois décidément que... nous ne pouvons pas garder la vigne !
— Tu crois? fit-elle.
— Oui... pour l'exemple!
Et il rapporta, mot à mot, son entretien avec Tribolet.
Madame Gauche, à son tour, détournait les yeux : elle ne regardait plus qu'en elle-même; ses paupières tremblaient, ses doigts jouaient nerveusement avec la laine inutile. Quand son mari cessa de parler, elle dit simplement, d'une voix prête à se briser :
— Oui, tu as raison, nous ne pouvons pas la garder !
Ils se turent ensemble, longtemps, chacun poursuivant ses pensées qui rejoignaient celles de l'autre, dans un silence affectueux et grave qui sanctionnait leur sacrifice.
— Que diront nos frères ! reprit le pasteur. Cette vigne est l'œuvre de la famille.
— Elle est à toi! répondit Madeleine avec fermeté : tu peux t'en servir pour le bien !
— On me traitera d'insensé ! Tu sais que la vigne est sacrée, chez nous; n'est-elle pas la richesse du pays? Parmi ceux qui font la guerre au vin, personne encore n'a osé s'en prendre à elle!...
— Qu'importe le qu'en dira-t-on, quand il s'agit d'un homme à sauver ?
— Si cet homme ne se corrigeait pas?... S'il manquait à sa parole?... Nous nous serions ruinés pour rien!
— Tu aurais fait ton devoir et Fexemple resterait.
Après un nouveau silence, le pasteur soupira :
— Mes pauvres petits!... Nous n'aurons plus rien à leur laisser!
— Dieu y pourvoira, dit Madeleine. Ses voies ne sont pas les nôtres. Cette vigne ne nous avait point été donnée pour augmenter nos aises, mais pour avancer son règne... Que Sa volonté soit faite en toutes choses...
Une larme perlait au bout de ses cils. Elle l'essuya du revers de sa main, tâcha de sourire, et prit son ouvrage ; et pendant qu'elle tirait la laine pour réparer les bas troués comme des écumoires, le pasteur songea qu'il en est des grands sacrifices comme des tragédies de la vie : ils se préparent lentement, et l'on s'aperçoit à peine qu'ils s'accomplissent.
Tribolet n'en voulut d'abord pas croire ses oreilles. Il répétait :
— Pour une blague, ça, c'est une bonne blague !
Pourtant, quand il eut vu les ceps arrachés qu'on mit sécher devant la cure, pour en faire du bois à brûler dans la chambre à lessive, il dut se rendre à l'évidence; et il signa, l'ayant promis. Mais M. Gauche fut obligé de demander son déplacement : il faisait honte à ses paroissiens, qu'on raillait dans tout le vignoble en disant :
— Les gens de Crépins?... Ah! oui!... Ils ont un pasteur qui arrache sa vigne pour planter des pommes de terre!...