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LE SERMON D'ESSAI

Ce ne fut pas sans peine qu'après avoir arraché sa vigne, le pasteur Gauche comprit qu'il lui faudrait décidément quitter Grépins : même, quelque résigné qu'il fût à toutes choses, un sentiment de révolte faillit alors aigrir son chagrin. Sa conscience, en effet, l'approuvait; le sacrifice accompli lui laissait une bonne impression de contentement; il était sûr d'avoir agi par amour du bien, avec un entier désintéressement, sans aucun esprit de pharisaïsme ni de gloriole : pourquoi donc la malveillance

de ses paroissiens le poursuivait-elle comme s'il eût commis quelque action répréhensible ? Que son frère Jacob lui eût reproché, dans une scène à tout casser, d'avoir saccagé comme un barbare sa part du patrimoine, il n'en éprouvait aucune surprise; mais pourquoi les autres le traitaient-ils comme s'il eût déshonoré la commune ? Autant de problèmes sur lesquels il se morfondait l'esprit, sans les résoudre. En attendant, l'église était complètement délaissée, et la situation devenait si pénible, qu'on s'en émut en haut lieu.

M. Gauche aimait Grépins, étant de ceux dont les curiosités ont peu d'étendue, qui s'attachent à ce qu'ils ont toujours vu et n'aspirent qu'à vivre toujours de même, dans les mêmes lieux, parmi les figures accoutumées, les paysages familiers, sans redouter la monotonie des jours ni des années. 11 avait longtemps cru que sa carrière s'y développerait tout entière, que ses enfants en partiraient l'un après l'autre, comme les oiseaux du nid, et qu'après avoir rempli sa tâche, il irait prendre dans le petit cimetière, derrière l'église, les trente ans de repos que la loi concède à nos ossements. Ges perspectives

lui étaient chères : il souffrit dans son cœur d'y renoncer. Ce fut donc avec plus de tristesse que d'entrain qu'il posa sa candidature au poste de Bettemont, quand ce poste devint vacant par la mort subite de son titulaire, M. Turquin, qui roccupait depuis un quart de siècle.

Bien que Bettemont ne soit guère qu'à sept kilomètres de Crépins, les deux villages sont très différents, Fun tirant sa richesse des vignes, l'autre des bois, et il n'y a pas entre eux de communication directe. Situé au pied du Jura, au croisement des routes qui relient la montagne à la plaine, Bettemont possède une très vieille église bourguignonne, massive, courtaude, trapue, plantée à la manière d'un château-fort sur un mamelon rocheux. La cure, enveloppée dans la vigne vierge, la glycine et le chèvrefeuille, en est tout près, à droite du raidillon qui conduit à Ravinel. Des deux côtés de la place, d'un ovale irrégulier, deux auberges rivales se regardent. L'une s'appelle la Croix Verte, l'autre la Croix Blanche. Elles appartiennent à deux cousins issus de germains, nommés Gilly : Ferdinand-Aristide, le syndic, un homme considéré, qui n'aurait qu'un mot à dire pour

aller au Grand Conseil, et Pierre-Auguste, surnommé Papegai, un bon vivant, célibataire, un peu coureur, qui aime à rire. Etant concurrents, les deux cousins se haïssent comme de raison. Chacun a ses partisans : les gens sérieux sont pour le syndic; ceux qui lèvent le coude et tapent le carton soutiennent Papegai.

M. Cauche croyait avoir certaines chances de succès : d'abord, la vigne n'inspire pas à Bettemont le même respect superstitieux qu'à la Côte ; ensuite, il avait par sa mère quelques liens de parenté avec les Gilly, dont on vantait partout la grande influence; de plus, deux de ses anciens camarades de la pension Malatour étaient fixés dans le village : Joseph Gras, qui, après avoir perdu trois ans à étudier pour être notaire sans réussir ses examens, à cause de son incurable timidité, avait repris le train de campagne de ses parents, et remplissait les fonctions de greffier municipal; et le docteur Brisset, lequel avait fini par obtenir ses grades : M. Cauche ignorait à la suite de quels avatars ce garçon, qui semblait fait pour Fexistence des villes, avait échoué dans un petit endroit écarté ; mais il savait que Brisset y réussissait, grâce à

son entrain, à la crânerie de ses allures, à la décision de son coup d'œil, et à deux ou trois cures heureuses qui lui valurent une popularité presque égale à celle des meiges et des rebouteux. Avec de tels appuis, on pouvait tenter la chance.

Donc, ayant accompli les formalités de l'inscription, M. Gauche écrivit à ses patrons supposés. Brisset, qui n'avait jamais beaucoup aimé tenir la plume, ne donna pas signe de vie. Joseph Gras répondit que la situation était très difficile, et assez confuse, et qu'il l'expliquerait à son camarade à la première occasion. Le syndic conseilla à M. Gauche de venir sans retard faire son sermon d'essai, pour prendre contact avec ses électeurs : sa lettre n'était ni très engageante, ni tout à fait décourageante; il la terminait en insinuant, dans une phrase entortillée, que le candidat aurait à lutter contre un préjugé défavorable, fondé sur une histoire de vigne que chacun racontait à sa manière, et qu'il faudrait tirer au clair.

M. Gauche lut les deux lettres à sa femme, qui les écouta avec attention, et lui dit :

— Je crains bien, mon pauvre ami, que tu

ne réussisses pas à Bettemont, et que nous soyons forcés de rester ici!

M. Gauche n'eut garde de demander les raisons de ce fâcheux pronostic, et, prenant la balle au bond, s'écria :

— Alors je ferais aussi bien de ne pas courir l'aventure?

11 se réjouissait déjà, préférant par caractère l'abstention à l'effort, et sentant croître son attachement au village natal chaque fois qu'il se représentait le moment du départ. Mais sa femme avait plus de suite dans les desseins.

— Non, non, répliqua-t-elle, il faut essayer. On fait ce qu'on peut, le Seigneur fait le reste, et rien n'arrive que selon Sa volonté.

Telle était sa foi, forte comme un roc, toujours prête à l'action : elle ne donnait à son mari que des conseils de courage et de devoir, et le soutenait vaillamment dans sa tâche, si fatiguée qu'elle fût par ses maternités fréquentes, par les soins du ménage, les maladies des enfants, ses efforts constants pour nouer les deux bouts.

M. Gauche soupira, et conclut :

— Eh bien, on ira voir un peu ce qui se passe par là-bas?...

Là-bas, rhistoire de la vigne faisait son chemin, amendée, arrangée, augmentée de toutes sortes de broderies et d'enluminures. Ce n'était pas tant la chose en soi qui inquiétait les gens de Bettemont : ils savaient que leurs hêtres et leurs sapins ne couraient aucun danger; c'était l'état d'esprit dont elle témoignait. La tempérance, certes, est une vertu; mais, comme les autres vertus, elle n'a de prix qu'à condition qu'on n'en abuse pas. Il y faut de la modération : ceux qui l'oublient, pasteurs ou laïques, deviennent des fanatiques, et c'est une mauvaise affaire ! Le D'' Brisset, qui ne haïssait rien tant que le fanatisme, tonna contre son ancien camarade :

— S'il m'avait écouté, ce bougre-là ! disait-il à Joseph Gras... Te rappelles-tu ce que je lui disais toujours, quand nous étions ensemble chez les Malatour?... « Laisse-toi donc vivre, animal ! prends ce qu'il y a de bon sur ton chemin! Jouis un peu de l'existence, mille tonnerres !... » Mais il ne pensait qu'à la théologie !... Voilà où ça mène, ces balançoires : on arrache sa vigne pour y planter des pommes de terre !...

Joseph Gras, lui, n'était pas un luron de sac et de corde : prudent, pondéré, attentif, il ne se prononçait jamais qu'à bon escient, et toujours avec des nuances. Ses sentiments différaient, du moins dans leur essence, de ceux de Brisset : celui-ci en voulait à M. Gauche par goût pour le jus de la vigne ; Joseph Gras, qui buvait peu, lui en voulait autant, parce que, s'il ne tenait guère au vin, il tenait à l'argent, et arracher des ceps pour planter des pommes de terre lui semblait un acte de folie criminelle équivalant à celui d'échanger des titres de rente ou des billets de banque contre du papier à chandelle. C'est pourquoi il faisait chorus. Toutefois, en s'excitant l'un l'autre

contre leur ancien camarade, les deux copains le soutenaient plutôt vis-à-vis des autres, parce qu'on se doit ça quand on s'est assis sur les mêmes bancs :

— Peut-être bien qu'après tout, on finira quand même par voter pour lui ! disait Joseph Gras en écoutant ces doléances.

Et Brisset de conclure :

— Autant celui-ci qu'un autre, après tout !... Pour moi, d'ailleurs, qu'est-ce que ça peut me f... ? Je n'irai pas plus au sermon ainsi qu'ainsi... !

Le jeudi qui précéda le sermon d'essai, les deux amis devisaient de ces choses, vers la fin de l'après-midi, devant la Croix Verte, quand Papegailes aperçut. Ayant un peu vinoché dans la journée, il était de belle humeur : il voulut à tout prix leur offrir un verre au guillon. Le docteur acceptait toujours. Joseph Gras, lui, fit quelques façons : il était pourtant d'une merveilleuse adresse pour esquiver son tour de boire sans qu'on s'en aperçût, à la manière de ces prestidigitateurs qui font disparaître on ne sait où les objets qu'on leur prête. Pierre-Auguste possédait un morceau de vigne à la Côte,

pas loin de Grépins : il fit admirer le corps et la couleur qu'avait le vin de ce crû-là, et naturellement, la conversation tomba sur M. Gauche.

— Par bonheur qu'il n'a pas arraché ma vigne, ce bougre-là! dit Papegai. Geux de Grépins disent qu'il ne rêve que plaie et bosse... J'espère bien qu'on ne va pas nous l'amener par ici!...

Par camaraderie, Brisset répondit, avec un regard à l'adresse de Joseph Gras :

— Peut-être bien qu'il n'est pas si terrible... En même temps, il éleva son verre à la hauteur de l'œil, et dit pour faire plaisir à Papegai :

— J'ai dans l'idée que s'il connaissait cette goutte, il n'y résisterait pas longtemps !

Flatté, Pierre-Auguste répondit :

— Il faudrait le voir à la tentation !...

— Tous ces prêcheurs sont les mêmes ! reprit Brisset. Ils disent une chose, et ils font juste le contraire. Si on lui offrait un verre, au bon moment, on ne le verrait pas cracher dedans.

— Qui sait? fit Joseph Gras, qui doutait toujours de tout.

En ce moment, une idée traversa la cervelle de Papegai. Vague d'abord, comme une lumière

derrière un verre dépoli, elle se précisa peu à peu, s'éclaircit, si bien qu'il se mit à rire tout seul, comme s'il voyait une chose très drôle dont les autres ne se doutaient pas.

— Qu'est-ce qui te prend? demanda Brisset.

— Une idée !... Une idée comme ça !... Une idée tellement cocasse ! . . .

Il se tenait les côtes, il se tordait, il n'en pouvait plus.

— Explique voir ! demanda Brisset, intrigué.

— Si on pouvait... l'amener... l'amener ici... l'arracheur de vignes?... oui, oui, dans cette cave!... Hé! hé! hé!... Bon Dieu de bon sort... quelle comédie !...

Là-dessus, il se frappa un grand coup sur la cuisse, et ajouta :

— Et si on pouvait... le saouler... ah! nom de nom... quelle bonne farce!...

Les deux autres se mirent à rire à leur tour, Joseph Gras plutôt jaune, parce qu'il ne voyait pas bien jusqu'où cette farce pouvait le mener.

— Gré matin ! s'écria Brisset, je donnerais bien deux sous pour lui voir un plumet!

Il ajouta :

— Du coup, il aurait ma voix!

— Et la mienne! dit Papegai.

— Ça n'arrivera pas, fit Joseph Gras, qui trouvait déjà qu'on allait trop loin.

Il prit un air sentencieux, et déclara, comme un homme sûr de son fait :

— Je connais mon Alexis : on ne le fera jamais descendre à la cave !

Aussitôt, Brisset proposa :

— Qu'est-ce que tu paries que si ?

— Je ne veux rien parier, dit Joseph Gras.

— L'honneur, alors?

— Non, rien.

L'idée faisait son chemin ; très excité, Papegai s'écria :

— Moi, je tiens tout ce que tu voudras !

— Un dîner pour nous trois, à la foire de Bielle ?

— Entendu !

Joseph Gras voulut protester : le pari lui déplaisait toujours davantage, et ce dîner, si par malheur il avait lieu, lui resterait sur l'estomac.

— Pourtant, fît-il... un pasteur...

— Eh bien, quoi, un pasteur, ça n'est pas

un homme? interrompit rudement Brisset.

J'espère bien que tu ne vas pas nous la faire !

Joseph voulut répondre, mais devint rouge et resta coi comme à ses examens. Il se trouva donc engagé, malgré lui, dans cette farce qui pouvait aller loin, avec des gaillards comme Brisset et Papegai ; et il rentra chez lui tout pensif, en se demandant :

(( Gomment diable est-ce que je vais me tirer de là?... »

Deux jours après, M. Gauche reçut une belle lettre de Brisset, qui se mettait à son entière disposition pour le lendemain, lui promettait de raccompagner dans ses visites, et lui offrait même de le ramener le soir dans son cabriolet. Il la lut à sa femme, comme celle de Joseph Gras et du syndic ; et il dit :

— Ce Brisset!... Est-il paresseux pour écrire?... Il a attendu jusqu'à la dernière !.,. J'ai toujours pensé qu'il avait aussi bon cœur que mauvaise tête.,. C'était un terrible, quand nous étions chez les Malatour ; mais peut-être qu'il s'est assagi...

Il partit de bon matin, pour économiser le

prix des deux diligences et du train qu'il aurait fallu prendre pour s'en aller de Crépins à Bettemont. — La route, qui serpente en longs tournants parmi les accidents d'un sol mouvementé, sort bientôt des vignes, dont de petits murs blancs la séparent, longe des bois, descend au fond d'un ravin, passe devant les tas de billons odorants d'une scierie, puis remonte lentement, traverse des prés et des villages, plus agreste à mesure qu'elle approche du Jura. Au-dessous, par delà les vignes et les champs, le lac s'étend dans la vasque de ses belles rives, resserré du côté de Genève, puis ouvrant vers la Savoie et le Valais sa large nappe bleue que dominent au loin des sommets découpés, étincelants de neige, et l'entassement des Alpes gigantesques, semées de glaciers, hérissées de pics, de dents et d'aiguilles. Par ce frais matin printanier, le paysage souriait dans son éternelle jeunesse ; et M. Gauche, le cœur débordant de reconnaissance, rendait grâces au Gréateur d'avoir fait son pays si beau.

Brisset guettait son arrivée. Il l'accueillit avec force démonstrations d'amitié, et lui annonça dès l'abord qu'aussitôt après le sermon,

ils dîneraient chez Joseph Gras, avec le syndic, en petit comité.

— Ça nous ramènera quinze ans en arrière ! s'écria-t-il. On rajeunira d'autant, et ça sera comme chez les Malatour, sauf que la cuisine sera meilleure !... Te rappelles-tu leurs rôtis ? Quelles semelles de bottes, hein?...

Depuis longtemps, M. Gauche ne pensait plus aux rôtis des Malatour, auxquels il n'avait jamais prêté beaucoup d'attention. Il regarda Brisset, qui était gros, couperosé, et soufflait court ; il nota que lui-même avait perdu ses cheveux ; et il se dit que, pour croire qu'on peut rajeunir de quinze ans rien qu'en se mettant à table, il faut bien être insouciant comme cet écervelé de Brisset !

— Je vois que que tu es resté le même, dit-il en souriant.

A ce mot, Brisset fit aussi un retour sur son passé, qui lui donna un peu d'humeur : la vie n'avait tenu aucune de ses promesses ; il vieillissait en célibataire grincheux dans ces villages écartés ; un bon dîner, une fois de sept en quatorze, était un événement; et pendant ce temps, des camarades qui ne lui allaient pas à la che-

ville attiraient dans les hôtels de Lausanne des malades des cinq continents, et gagnaient des mille et des cents rien qu'en faisant manger des macaronis à de belles étrangères !

— Ah! que non ! s'écria-t-il. Le temps passe, on se déplume, ça ne serait pas la peine de vivre si on ne rigolait pas un brin quelquefois!...

L'entrée au temple du D** Brisset fît sensation : personne ne l'y ayant jamais vu, chacun s'étonna de l'y voir, et les impassibles figures alignées sur les bancs s'animèrent d'un frisson de curiosité. Du reste, il se comporta avec une parfaite convenance : il resta une bonne minute •debout devant sa place, le nez dans son chapeau, pour se recueillir selon l'usage ; puis il s'assit en relevant les basques de sa redingote, et parut écouter avec la plus grande attention. Le texte du sermon, tiré des Actes des apôtres ^ chapitre deux, verset vingt-huit, lu dans la vieille Bible à dos de basane, disait :

(( Tu m'as fait connaître les sentiers de la vie. »

Après un exorde qui rappelait la première activité de Pierre, l'orateur établit un long parallèle entre les soucis de notre passagère

existence, qui absorbent toutes nos pensées, et la préoccupation de Téternité, que nous écartons systématiquement de notre esprit; dans la péroraison, il décrivit les joies de ceux qui, après avoir tâtonné dans les ténèbres en cherchant le vrai sentier, le trouvent enfin et le suivent d'un pas ferme, Fœil fixé sur les horizons éternels; et il demanda à Dieu de guider ses auditeurs vers ce sentier. Le régent, qui tenait pour un autre candidat, dit en sortant :

— Il ne demanderait qu'à nous servir de poteau indicateur, celui-là!

Telle était la sincérité de la parole lourde, malhabile et plutôt morne de M. Gauche, que rimpression générale fut favorable. Avant son sermon, il n'avait pas un partisan déclaré; après il en eut quelques-uns. D'autres, cependant, lui restaient hostiles ; et des propos contradictoires s'échangèrent dans les groupes :

— Il n'y a pas ! on aurait un bon pasteur, disaient les plus sympathiques.

Les adversaires répondaient :

— Ceux de Crépins ne sont pas trop contents de lui ; et pourtant, il est du village, on l'y connaît bien !

— Qu'est-ce que ça prouve ? que le proverbe dit vrai : nul n'est prophète dan son pays.

— Il est brouillé avec son frère !

— Si c'est son frère qui a tort?...

— Et puis, il est plus pauvre que Job... M. Turquin, lui, payait en impôts plus que son traitement. Ça ferait une différence pour la commune.

— L'argent de M. Turquin!... Qui est-ce qui en a jamais vu la couleur, par ici, excepté le receveur?

— Eh bien, ce qu'il donne au receveur, l'État en profite, la commune en a sa part... Et puis, voyez-vous, l'argent c'est l'argent : j'aimerai toujours mieux un pasteur qui a de quoi!...

Ainsi devisaient les hommes endimanchés, en sortant de la vieille église où tant de pasteurs, riches ou pauvres, avaient annoncé la Parole ; on les voyait descendre lentement sur la place, où ils continuèrent à discuter avant de s'en aller qui vers la Croix Blanche, qui vers la Croix Verte, pour boire les trois décis qui vous ouvrent l'estomac mieux que l'absinthe ou le vermouth. Quant aux femmes, plus pressées, elles se dépêchaient de rentrer chez elles, pour

écumer le pot-au-feu du dimanche, en pensant à M. Turquin, qui parlait bien mieux, comme s'il avait eu des fleurs dans la bouche, et qui était toujours si bien habillé ; et elles songeaient :

— On dira ce qu'on voudra de M. Turquin, c'était un joli homme, et qui avait des manières; l'autre ne le vaudra pas !

Justement, M. Gauche traversait la place, ayant à sa droite Brisset, bavard et bon garçon, et à sa gauche Joseph Gras, qui ne disait rien, gêné par la pensée de la mauvaise aventure où il se trouvait lancé. Dans sa redingote élimée, avec son chapeau démodé dont les soies se rebellaient, et son pantalon effrangé sur ses gros souliers de Vaulion mal nettoyés de la poussière de la longue route, le pasteur semblait porter la marque de sa misère, et Ton avait plus envie de le plaindre que de l'admirer. Cependant il regardait les gens avec bienveillance, en disant à ses deux amis :

— Comme iJs ont des figures honnêtes, par ici!... Oui, de bonnes figures de travailleurs!... On voit que ça doit être de braves gens!...

— Hum! fit Brisset, les hommes sont partout les mêmes!...

On dîna chez Joseph Gras, avec le syndic. Bon dîner, car les Gras faisaient bien les choses : langue de bœuf en sauce aux câpres, jambon aux choux, canard rôti, œufs à la neige pour le dessert : tout cela fricoté à la perfection par madame Gras, — une petite femme un peu boulotte, accorte et loquace, — pour la plus grande joie du docteur, fine bouche et belle fourchette. Sans manquer une bouchée, Brisset retrouva la verve paradoxale, ironique, gouailleuse et cinglante de sa jeunesse ; et il tapait sur tout le monde comme avec le poing. M. Gauche, Fappétit aiguisé par la course matinale, s'oubliait aussi à jouir de la bonne chère, en souriant avec indulgence à ces propos subversifs et en répétant de temps en temps :

— Ce Brisset!... Comme on le retrouve!...

Le syndic écoutait gravement, le front plissé par sa contention d'esprit : il ne comprenait rien aux paradoxes; mais, comme Brisset lui avait remis en un tour de main une épaule qu'il s'était luxée en déchargeant un char de foin, il le tenait en haute estime et pensait que ses moindres paroles devaient avoir un sens profond. Par moment, les paradoxes s'arrêtaient,

et les amis se mettaient à égrener le chapelet des souvenirs. L'un ou Tautre demandait, par exemple :

— Qu'est devenu un tel, qui était parti pour l'Allemagne ?

Et presque toujours il y en avait un des trois qui pouvait répondre : un tel était établi quelque part comme avocat, pasteur ou médecin, ou un tel était mort...

Joseph Gras prenait peu de part à la conversation : plutôt taciturne à l'habitude, il restait sombre, comme un homme que hante un remords ; les bons plats qu'il offrait à ses amis prenaient un goût amer, son meilleur vin se changeait en fiel dans sa bouche, et il continuait à se répéter : « Si seulement je pouvais ne pas aller dans cette cave!... »

Le syndic et Brisset buvaient sec; Joseph Gras buvait à peine; M. Gauche ne buvait que de l'eau. Même, il lui échappa de s'écrier :

— Elle est rudement bonne, l'eau de Bettemont !

— Moi, je trouve le vin de Tami Gras bien meilleur, répartit Brisset; si tu le goûtais, tu serais de mon avis.

— Je ne peux pas : j'ai signé la Tempérance ! . . .

— C'est une façon de désapprouver le miracle des noces de Cana ! dit Brisset.

Surpris de cette interprétation inattendue du fameux miracle, M. Gauche crut devoir s'expliquer :

— Oh! je ne blâme pas ceux qui usent du vin avec modération. Seulement, pour mon compte, j'y ai renoncé ; autrefois, j'en prenais de temps en temps ; à présent, l'odeur même m'en est désagréable.

— Que je te plains ! s'écria Brisset en roulant des yeux compatissants. Mais je te respecte. C'est comme on dit : toutes les opinions sont respectables quand elles sont sincères!... N'estce pas, syndic?

Le syndic secoua le menton, comme un poussah, et prononça :

— Un verre de vin par-ci par-là n'a jamais fait de mal à personne !

Il était le plus souvent d'une prudence extrême, pesait ses moindres propos, évitait tout ce qui pouvait l'engager ou le compromettre ; mais le dîner était si bon, qu'il finit par se lancer comme les autres : à la stupéfaction de Joseph

Gras, qui ne le reconnaissait plus, il parla politique, critiqua le gouvernement, s'oublia même à raconter certains démêlés avec feu M. Turquin dont il n'avait jamais soufflé mot à âme qui vive ! Au café, ce fut bien pire : après le troisième verre d'eau-de-cerises, — une vieille eau-de-cerises que Joseph Gras avait distillée lui-même, une bonne année, et qu'il ne sortait que dans les grandes occasions, — le syndic se prit de tendresse pour M. Gauche, et s'écria, en lui donnant un gros coup de poing sur l'épaule :

— Ne vous tourmentez plus pour votre élection : vous avez l'air d'un bon bougre; eh bien, j'en fais mon affaire !...

M. Gauche le remercia avec effusion. Brisset exulta, disant :

— Voilà du coup d'œil, de la décision!... Voilà qui est d'un bon magistrat, d'un homme de gouvernement!

Mais Joseph Gras se demandait avec inquiétude ce qui resterait de ces bonnes dispositions quand le syndic verrait M. Gauche entrer à la Croix Verte; et il cherchait en vain le moyen pratique de l'arrêter pendant qu'il en était encore temps.

Quand le syndic fut parti, tout éméclié, violet comme une aubergine et le chapeau sur Foreille, Brisset dit à M. Gauche, en clignant du côté de Joseph Gras :

— A présent, mon vieux, il s'agit de frapper le grand coup : allons chez Vautre !

M. Gauche le regarda avec surprise, et demanda :

— Quel autre?

— L'autre Gilly, pardine!... Gelui de la Croix Verte... Pierre-Auguste... Papegai, quoi!.,. Si le syndic est pour toi, c'est un fameux atout, comme qui dirait le roi, par exemple, quand on joue au piquet... Mais Papegai, c'est le valet!... Il faut compter avec lui,

tu comprends... Et voilà le hic : quand le syndic veut une chose, Papegai veut toujours le contraire... Tas, Joseph?

Joseph Gras grogna quelque chose, et regarda d'un autre côté.

— ... Et Papegai fait la pluie et le beau temps , par ici, sans en avoir Pair I... C'est pourquoi il faut tâcher d'avoir au moins sa neutralité... Eh bien, on va essayer!... Allons, en route pour la gloire !...

A ce moment, Joseph Gras fit un dernier effort pour se libérer : il se mit à se frotter l'estomac, et il dit d'un ton plaintif :

— C'est que je ne suis pas très bien... Brisset lui coupa la parole avec autorité :

— Tâche voir de ne pas faire d'histoires, toi!... On te connaît : tu es de ceux qui ont toujours peur de se compromettre... Mais il s'agit d'un vieux camarade, nom d'une pomme ! Vas-tu le lâcher dans un moment pareil?... Allons, allons, en avant la pension Malatour!...

— Je ne voudrais pourtant pas, Joseph, que tu te déranges pour moi, fit doucement M. Gauche. Si tu es souffrant, nous pourrions bien aller sans toi...

Cette bonté fendit l'âme de Joseph Gras, que sa conscience bourrelait plus fort à mesure qu'approchait le moment de marcher, et qui se répétait, comme un refrain : « N'y aurait-il pas donc moyen de l'empêcher d'aller dans cette maudite cave? » Si bien qu'il eut le courage de s'écrier :

— Si vous voulez mon avis, vous feriez mieux de n'y pas aller du tout.

Il ajouta, précipitamment :

— L'appui du syndic, c'est tout ce qu'il faut. Brisset le foudroya du regard.

— Veux-tu bien de taire, espèce de trouillard!... Nous irons tous les trois, je te dis!... Je n'entends pas que tu te défiles.

— Pourtant... commença M. Gauche.

Brisset lui coupa la parole du même ton

furieux.

— Je sais mieux que toi ce qu'il faut faire... Allons, en route et sans barguigner!...

Joseph Gras, tout penaud, s'attarda un moment encore à chercher son parapluie, bien qu'il n'y eût pas le plus léger nuage au ciel. Puis il embrassa sa femme comme s'il partait pour la guerre, en lui- faisant toutes sortes de

recommandations. Enfin, on s'achemina vers la Croix Verte. Le syndic, qui allait commencer une partie de quilles avec des clients, fronça les sourcils en les voyant entrer à Fauberge rivale. Un des joueurs demanda :

— Qu'est-ce qu'il va faire chez Papegai, le pasteur de Crépins ?

Quelqu'un répondit :

— Ils sont un peu de parent, eux aussi, 'pas, syndic?

Le syndic avait recouvré son sang-froid : il soupesait les boules pour chercher la plus lourde, et il fit celui qui n'entendait pas.

Quand les trois hommes entrèrent à la Croix Verte, la servante, une jolie Bernoise accorte et hardie, traversait avec un plateau le corridor qui sépare la cuisine de la chambre à boire. Brisset l'arrêta, lui tapota les joues, et demanda :

— Où est le patron, Betty ?

La jolie fille répondit en riant :

— Il est à la cave.

— Va voir lui dire qu'on est là !

Elle posa son plateau, et disparut. Ils restèrent debout dans le vestibule, entre la cuisine

et la chambre à boire. Gomme Betty se faisait attendre, Brisset dit, Fair malin :

— C'est à croire que Papegai lui offre un verre pour se mettre en train I

Elle revint enfin, toute rouge, un peu décoiffée, en disant :

— Le patron dit que ces messieurs n'ont qu'à venir.

— Allons-y ! commanda Brisset.

Et il voulut prendre le bras de M. Gauche, qui se récria :

— Ala cave?... Moi... Mais... tu comprends... je ne peux pas !.,.

— Oui, ça t'ennuie un peu, je comprends... Que veux-tu que j'y fasse?... Il faut prendre les gens comme ils sont, et Papegai est comme ça : il ne se gêne avec personne!... 'Pas, Joseph!...

Joseph Gras répéta son grognement qui signifiait tout ce qu'on voulait : on était là, plus moyen de reculer! Ge sacré Brisset menait les gens comme à la baguette... Et voilà qu'il poussait ce pauvre Gauche, comme un agneau à la boucherie!... La porte de la cave, entrebâillée au bout du vestibule, se referma derrière eux...

C'était une belle et bonne cave, voûtée, fraîche, spacieuse, une des meilleures du pays, où le vin, au dire des gens, se bonifiait bien mieux qu'à la Croix Blanche, Eclairée par une seule chandelle, qui brillait comme un point dans Tombre, on l'eût crue immense : de sorte que l'alignement des ovales semblait se prolonger dans l'infini, comme s'il y en avait eu des centaines et des centaines à côté les uns des autres! On distinguait vaguement des escabeaux, une petite table en jonc, des verres, presque comme dans une chambre. Papegai éleva sa chandelle pour éclairer les arrivants, qui descendaient en tâtonnant les marches usées de l'escalier. Il était en brostou, avec une toque de peau de lapin, qu'il toucha comme s'il faisait le salut militaire, en disant :

— Salut, bonsoir, la compagnie, qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

Brisset poussa en avant M. Gauche, et, continuant la comédie, expliqua l'objet de leur \ visite. Papegai l'écoutait, l'air sérieux, sa chan- \ délie à la main, en approuvant chaque phrase :! d'un petit signe du menton. Puis il posa la chandelle sur un des ovales, et dit :

— D'abord, on va boire un verre! Après, on verra !

Et il voulut procéder à la distribution, selon les rites établis, avec les gestes et les paroles qu'un long usage a consacrés. Mais quand il tendit le verre à M. Gauche, celui-ci refusa :

— Je vous demande pardon, Monsieur Gilly, je ne bois jamais de vin.

Papegai écarquilla les yeux comme s'il cherchait à comprendre et, n'y parvenant pas, restait frappé de stupeur.

— Vous... ne... jamais... ?! !... Alors, qu'estce que vous buvez?...

— Je bois de l'eau, répondit M. Gauche.

— De l'eau?... Vous n'allez pas nous la faire!... Qui est-ce qui boit de l'eau?... Est-ce que c'est fait pour qu'on la boive, l'eau?... On en fait du bouillon, on se lave avec, on arrose ses choux... G'est pour la frime, que vous dites ça!... Ecoutez! on est là, entre nous... On n'y dira à personne !... 'Pas, Joseph?...

Joseph Gras tournait le dos, les mains dans ses poches, en se répétant : « Mon Dieu! mon Dieu ! si au moins je ne voyais pas ça!... y>

—Je vous assure, commença M, Gauche, que depuis douze ans au moins...

Papegai lui coupa la parole :

— Taisez-vous, vous seriez mort!... Est-ce qu'on peut vivre sans boire?...

— Je ne bois pas, et pourtant, vous voyez que je me porte assez bien !

Papegai se tourna vers Brisset, en haussant les épaules :

— Crois-tu ça, docteur, toi qui connais toute notre machine? Voyons, là!... Est-ce qu'on peut vivre sans boire?... Pour de vrai?...

— C'est rare, mais ça se voit, dit Brisset.

— Comme le veau à deux têtes! dit Papegai. En attendant, montre-lui voir comme on fait!...

Il tendit le verre au docteur, qui le vida d'un trait, s'essuya les moustaches d'un revers de main, et dit :

— Fameux!

— 'Pas? on voit que la cave est bonne !

Le verre se remit à circuler. Joseph Gras l'évitait aussi souvent que possible, par ses manèges habituels ; et la peine qu'il se donnait pour tricher ainsi l'empêchait de trop se tourmenter : après tout, puisque Gauche avait de

Ténergie, l'affaire n'irait pas loin, Brisset perdrait son pari, serait confondu, la farce tournerait à rhonneur du bon pasteur, et ce serait justice ! A demi rassuré par ce raisonnement, il écouta les histoires plus où moins vraies sur feu M. Turquin, sur le syndic et sur le régent, dont on accompagna les premières tournées. Puis Papegai revint à la charge :

— Allons, Monsieur le pasteur, fit-il avec bonhomie, vous voyez que Brisset le trouve bon, Joseph aussi : vous n'aillez pas me faire l'affront de ne pas seulement vouloir le goûter!...

— Je ne pense pas à vous offenser. Monsieur Gilly, ai-je besoin de vous le dire? mais je ne peux pas boire avec vous : ce serait à la fois manquer à mes principes et violer mes engagements... Carje suis engagé, j'ai donné ma parole et ma signature,..

— Les principes, les engagements, les signatures... Penh! peuh! quand on est dans une cave... dans une bonne cave comme la mienne, 'cré matin!... dans une cave comme il n'y en a pas deux par là autour... voulez-vous que je vous dise? on s'assoit dessus... 'Pas, Brisset?...

Brisset^approuva :

— C'est exactement mon avis !

— Peut-être qu'il prend mon vin pour de la piquette?

M. Gauche s'empressa de protester :

— Non, non, Monsieur Gilly, ne vous figurez pas cela!... Je suis persuadé que votre vin est excellent : raison de plus pour que je m'abstienne !

— Drôle d'idée! s'exclama Papegai; moi, au contraire, c'est quand le vin est mauvais, que je ne bois pas!... Toi aussi, Brisset?... Et toi, Joseph?... Allons, une larme?..,

— Je suis désolé, Monsieur Gilly!... Je voudrais bien, je vous assure... Mais je ne peux pas!...

— Alors, clama Papegai en prenant sa grosse voix, si vous ne voulez pas de mon vin, mille tonnerres! pourquoi est-ce que je voudrais de vos sermons, moi?...

Et, lui tournant brusquement le dos, il se remit à boire avec Brisset, tandis que Joseph Gras admirait l'énergie de leur camarade, qui achevait de le rassurer.

M. Gauche ne se doutait certes pas que toute cette scène était machinée, et que sa droiture

et sa simplicité déjouaient les plans des deux farceurs; toutefois, comme ils s'excitaient de plus en plus, et commençaient à tenir des propos égrillards en oubliant sa présence et son caractère, il aurait bien voulu s'en aller ; et il regardait autour de lui avec inquiétude, tel un chat pris dans une trappe et cherchant une issue. Joseph Gras, s'étant aperçu de ce manège, réussit à lui souffler tout bas :

— Je les connais... Ça va se gâter... File si tu peux!...

Tant bien que mal, M. Gauche gagna la porte; mais elle était fermée, et il ne trouvait pas le verrou. Le bruit qu'il fit en le cherchant attira Fattention de Brisset, qui avait le vin mauvais, et qui le héla :

— Hé! dis donc, toi, là-bas, qu'est-ce qui te prend?... Tu veux nous fausser compagnie?.,. Ah! mais non, pas de ça, Lisette, on t'a, on te garde!... Voyons, n'es-tu pas bien avec nous?... Et il faut que tu goûtes le vin de Gilly... C'est du Crépins, mille tonnerres!... Ça poussa tout près de ton ancienne vigne!... Allons, allons, tu as fait bien assez de façons!...

Là-dessus, comme M. Gauche continuait à

refuser avec la même douceur tranquille et polie, il proposa de lui mettre un entonnoir dans la bouche, et de le remplir comme une bonbonne I

— Gilly te tiendra les pieds, Joseph te tiendra les mains, et c'est moi qui verserai I...

Joseph Gras sentit que son sang ne faisait qu'un tour, tant il eut peur. Heureusement, c'était une idée d'ivrogne, qui passa comme elle était venue. Et Ton finit par sortir de cette maudite cave : Brisset, titubant, se cramponnait au bras de M. Gauche, que Papegai ne lâchait pas non plus. Lui, n'osait pas les repousser, par crainte de les voir s'étaler. Ils passèrent ainsi, dans la pleine lumière qui les éblouissait, sous les yeux du syndic, des joueurs de quilles, des filles qui s'en allaient à la promenade, des tireurs qui revenaient du stand; et les gens disaient :

— Qu'est-ce que c'est que ce pasteur qui arrache sa vigne pour planter des pommes de terre, et va se saoûler dans les caves le jour de son sermon d'essai?... On n'est pas bien regardant, mais ça, c'est par trop fort, on ne peut pas voter pour lui I...

Dans la soirée, pendant que M. Gauche, la conscience en paix, refaisait la route à pied, — Brisset ayant oublié la promesse du cabriolet, — son histoire courut de porte en porte, de cuisine en cuisine, de pinte en pinte, en grossissant toujours : dans le vestibule, il avait voulu prendre la taille de Betty;... sans ses deux compagnons, qui se tenaient un peu mieux que lui, il serait tombé au beau milieu de la place;... le syndic avait vu de ses propres yeux qu'en repartant pour Crépins, il tenait toute la largeur de la route... Ces bruits s'accréditèrent si bien que le lendemain, Brisset et Papegai, qui avaient tout oublié, crurent de bonne foi que M. Gauche avait bu autant qu'eux :

— Et peut-être davantage ! disaient-ils deux jours après.

Brisset fut donc proclamé vainqueur du pari. Seul, Joseph Gras, qui n'avait pas un moment perdu la tête, savait comment les choses s'étaient passées; mais il pensa que s'il essayait de rétablir la vérité personne ne voudrait le croire; il craignit de s'attirer l'inimitié de Papegai, qui était enchanté d'avoir perdu son pari; et le dîner de VAnge, le jour de la foire

de Bielle, lui fut amer au palais et lourd à Testomac.

Et le pasteur Gauche ne sut jamais pourquoi il ne fut pas nommé.

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