‹ Le pasteur pauvreChapitre 9 sur 10 · L'HÉRITAGE · texte numérisé non relu

L'HÉRITAGE

Si pauvres que fussent les Gauche, et bien que le poids des années qui s'amassaient aggravât leur misère, ce n'était pas la question d'argent qui les tourmentait le plus. Dès longtemps ils avaient éprouvé la vertu de la belle prière : « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien », — puisque jamais encore le pain de la journée ne leur avait manqué; aussi l'attendaient-ils avec confiance quand la huche était vide. Mais d'autres soucis les hantaient. La rancune du syndic, qui veillait sans désarmer

depuis l'affaire des microbes, les entourait de mille tracasseries, ingénieuse à leur empoisonner Texistence : souvent, malgré leurs soins, elle grevait inopinément leur budget des six francs d'amende qu'une famille un peu nombreuse a bien des chances d'encourir plusieurs fois dans l'année. D'autre part, Saint- Presle s'enrichissait rapidement, grâce aux malades de plus en plus nombreux qu'attiraient les sanatoria : en sorte que la misère du pasteur y faisait comme une tache humiliante à voir. Il importe que tout marche à l'unisson, dans une commune prospère, et l'on ne peut concevoir un plus fâcheux disparate que celui d'une belle cure remise à neuf, avec sa façade recrépie et ses volets vert et blanc frais vernis, où gîte une famille grise de pauvreté. Ajoutez à cela qu'avec Tâge, la santé s'en allait : épuisée par ses couches, par ses fatigues, son labeur de ménagère, madame Gauche paraissait dix ans de plus que son âge et souffrait de toutes sortes d'incommodités ; M. Gauche, tout chauve, avec sa petite barbiche toute blanche, la figure ridée comme une pomme conservée et le dos voûté, traversait d'horribles crises d'étouffé-

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ment, que le Nèche attribuait à Tangine de poitrine. Ils avaient conduit au cimetière plusieurs de leurs enfants. Parmi les neuf qui leur restaient, Emilie, la cadette, était atteinte de coxalgie, et Salomon approchait de ses douze ans sans se développer; les gamins l'appelaient « le bedan », se moquaient de lui et lui jetaient des pierres quand il se risquait dans les rues du village. Les aînés, en revanche, commençaient à prendre leur essor. Mais quels chagrins encore de côté-là! Attirés par la brillante destinée de leur sœur Éveline, la cantatrice, garçons et filles ne rêvaient que de la rejoindre à Paris. D'autant plus que leur père les forçait à refuser ses cadeaux : ils obéissaient en maugréant, quand ils ne réussissaient pas à dissimuler, et se promettaient de courir auprès d'elle aussitôt qu'ils pourraient disposer d'eux-mêmes. Sa fabuleuse fortune les attirait comme un pôle magnétique, les corrompait à distance, menaçait de les arracher l'un après l'autre à leur pauvre foyer, et pour comble, attirait à M. Gauche les sarcasmes de ses ennemis.

— Notre pasteur fait semblant d'être dans la misère, disaient les gens ; mais on sait bien que

c'est de la frime : sa fille, la chanteuse, Fentretient avec sa marmaille.

Sur les affiches du théâtre où elle chantait, Eveline s'appelait maintenant Eva de Saint- Presle : un grief de plus pour le syndic, qui lui reprochait de voler le nom de la commune. Elle faisait abondamment parler d'elle, sous ce nom d'emprunt, et l'on connaissait au village ses moindres aventures.

Ses débuts à TOpéra-Comique, dans Orphée^ avaient été triomphants, à cause du timbre incomparable de sa voix, de son surprenant talent de comédienne et de sa beauté; mais aussi parce que son père adoptif, M. Bottomby, qui ne croyait qu'à la publicité, avait fait autour d'elle autant de réclame que pour un produit pharmaceutique ou pour un parfum nouveau. Après quoi, il mourut en lui léguant toute sa fortune.

Une cantatrice admirablement douée, b^lle comme le jour, rayonnante de jeunesse, transformée ainsi en capitaliste quasiment milliard daire, cela ne s'était encore jamais vu, du moins dans la vieille Europe ; et comme il arrive toujours, cette nouveauté intéressa les badauds.

On la surnomma « FÉtoile d'Or » ; les journaux racontèrent sa biographie dans ses moindres détails, non sans y ajouter beaucoup de traits de leur invention; on sut au jour le jour ce qu'elle faisait, disait, mangeait, buvait, achetait et pensait. Chaque fois qu'elle paraissait au théâtre ou dans un concert, la location dépassait le maximum, car tout le monde voulait entendre sa célèbre voix de métal et contempler ses illustres diamants, les plus beaux du monde. Des reporters l'interrogeaient sur son enfance, ses goûts, ses idées religieuses, politiques ou sociales, son opinion sur toutes les questions pendantes. Les magazines publièrent des 'photographies de son intérieur, de ses toilettes, de ses bijoux, de ses chevaux, de ses autos, de sa baignoire, de ses dentelles, de ses domestiques et de son perroquet. Elle acquit une île dans la Méditerranée, et Ton photographia tous les sites de son île. Elle fit construire Un hôtel aux Champs-Elysées et Ton photographia les plans, les travaux, l'architecte, les rînaçons, les échafaudages. Après avoir consciencieusement porté le deuil de M. Bottomby, elle donna des fêtes : et l'on photographia ces

fêtes, dont les magnificences furent comparées à celles que donnaient jadis les plus fastueux des rois de France. Entre temps, elle refusa la main de deux princes russes, d'un duc romain, de trois magnats hongrois, d'un lord écossais et d'une armée de marquis, de comtes et de barons; et ces gentilshommes éconduits répandirent sur ses mœurs les plus abominables calomnies. On put lire dans les feuilles à scandale de monstrueuses histoires, racontées à mots couverts, qui jetèrent la consternation à la cure de Saint-Presle ; encore que ni M. ni madame Gauche ne fussent en état de les comprendre tout à fait. Sa retentissante liaison avec Valère Tranquille vint ensuite défrayer la chronique; car Tranquille, poète fort goûté des célébrités, ne manqua pas d'en tirer grand profit pour sa carrière, et lui dut des succès de vente qu'il n'aurait jamais atteints par son seul talent. Puis ce furent d'autres aventures, durables ou passagères, qui décelèrent une existence désorbitée, soumise aux seules règles du caprice, éblouissante et fantasque, qui s'en allait au gré des vents. Cependant les gens de Saint-Presle, avec des airs pincés, félicitaient les Gauche des

succès de leur fille, et leur en souhaitaient autant pour leurs autres enfants. Dans le fait, Esther, leur seconde fille, partit pour Paris dès qu'elle eut atteint sa majorité, et se mit à étudier avec un acteur fameux, pour jouer la comédie. Juliette fit comme elle ; on apprit qu'elle travaillait dans des ateliers de peintres où posent des modèles complètement nus. Jean- César la suivit bientôt; il entra dans un journal où il fut chargé des échos des théâtres. Ainsi, la famille se dissolvait. M. Gauche, qui n'avait jamais ambitionné que de faire de ses enfants des gens honnêtes, de mœurs simples, de goûts modestes, les voyait courir comme à l'abîme vers des carrières incertaines ; il s'en désespérait avec sa femme, en constatant que la contagion gagnait les cadets, menaçant toute la nichée. Cependant, le syndic disait à son greffier : — Si Jean-Louis Testard m'avait écouté, ce jour où je lui ai parlé au tir de Vevey, nous serions débarrassés de toute cette vermine et nous

nous f pas mal de ce que cette gourgandine

peut f.... par là-bas !... Mais ces hommes politiques sont tous les mêmes : ils ne veulent jamais rien écouter de ce qu'on leur dit!...

Éveline voyageait beaucoup, et plusieurs de ses voyages furent considérés comme des événements mondiaux. Son yacht, la Mousme\ était signalé partout où on le rencontrait, — et on le rencontrait partout. De temps en temps, il disparaissait soudain : on annonçait sa perte probable ; des notes inquiètes couraient les journaux : on l'avait rencontré ici, aperçu là, où pouvait-il être? Il se retrouvait un beau matin, ancré dans quelque port inconnu, et il reprenait ses courses dans les mers lointaines jusqu'au jour où sa capricieuse maîtresse, ramenée par la passion de Fart ou la fièvre du succès, revenait se faire acclamer sur quelque illustre scène. Bien que l'argent fût sans attrait pour

elle puisqu'elle en possédait à ne savoir qu'en faire, elle se laissa gagner par les offres d'un imprésario, pour la gloriole d'être cotée à plus haut prix qu'aucune artiste ne Tavait jamais été ; et elle partit pour une « tournée » dans l'Amérique du Nord. Des armées de reporters et de photographes la suivirent de ville en ville. Grâce aux reporters, l'Europe apprit qu'elle voyageait dans un train spécial, où il y avait une baignoire en phorphyre, une serre d'orchidées, un wagon-vérandah entièrement vitré; qu'en débarquant à New- York, elle avait dû consigner une fortune à la douane pour débarquer ses bijoux et ses toilettes ; qu'à Washington, on lui offrit un banquet où elle eut le pas sur les ambassadrices, lesquelles en témoignèrent un peu d'humeur; qu'à Philadelphie, il fut question de l'expulser de la Pensylvanie, à cause de l'indiscrétion de ses amours avec un lecturer anglais; que dans le Massachusetts, elle fut frappée d'une forte amende pour contravention à la loi sur le repos du dimanche, ayant absolument voulu boire du Champagne ce jour-là; qu'à la Nouvelle-Orléans, elle déchaîna un tel enthousiasme, que des bagarres

s'en suivirent, où trois nègres furent lynchés. Grâce aux photographes, FEurope la vit dans toutes les poses, devant les chutes du Niagara, sur le pont de Brooklyn, dans plusieurs sites du Parc National, aux abattoirs de Chicago, sur le belvédère d'un « building » de vingt-cinq étages, à la tribune d'une salle de conférences, à Boston, où elle prononça un discours sur les questions féministes, et aussi dans les costumes de tous ses rôles, et dans plusieurs de ses toilettes de ville, de voyage et de soirée. Et l'Europe gémit d'être frustrée, par For américain, du bonheur de Favoir toute à soi, d'être seule à Fentendre, seule à Facclamer, seule à la fêter. — Puis tout à coup cette fantasmagorie finit dans Fhorreur : Eveline périt dans Fincendie d'un hôtel de Baltimore.

Les descriptions de la catastrophe arrivèrent à Saint-Presle, où les Gauche les lurent dans Fépouvante et la désolation. Ainsi, rien ne restait de leur fille, que ce vain bruit qui traînait dans les journaux. On n'avait pas retrouvé son corps, fondu dans le brasier comme dans un four crématoire. Seul, disait-on, un de ses bijoux, une merveilleuse opale qui ne la quittait

jamais, était demeurée intacte, comme pour marquer par sa durée la disparition du beau corps, de la voix splendide, de l'esprit charmant où naissaient les caprices. Tout ce qui faisait sa personnalité physique s'était évanoui comme un souffle, à travers quelles angoisses, quelles tortures de la chair grésillante, quels cris d'horreur et d'agonie, on ne le saurait jamais ! Cependant, il n'y avait pas autour de leur douleur cette sympathie générale qui, parfois, aide à souffrir. Les ge«s se répétaient :

— C'est un châtiment !...

En disant cela, ils ne mesuraient pas leur cruauté. Mais le syndic, accoutumé à calculer les conséquences des événements, fut saisi d'une inquiétude qu'il garda d'abord, en homme prudent, par devers soi ; puis un matin qu'il prenait le vermouth avec son greffier, il n'y tint pas, et lui demanda :

— Crois-tu voir que notre sacré bougre de pasteur va hériter de tout cet argent ?

Le greffier se gratta l'oreille, et répondit :

— Ça se pourrait bien !... Si elle n'a pas fait de testament, ça doit revenir à la famille.

— Gré nom de nom ! s'écria le syndic, quelle histoire !

Le greffier poursuivit, le menton dans sa main :

— Et probablement qu'elle n'a pas fait de testament!... n'est pas tant prudent, ces artistes!... Ça ne pense jamais au lendemain !... Ça ne croit pas que ça pourrait mourir!... Mais tout de même, si le papa Gauche attrapait tout ce magot, qu'est-ce qu'il en ferait, dites voir?...

Le pauvre homme, en attendant, n'y pensait pas plus que sa femme. Peut-être, en revanche, la question traversa-t-elle l'esprit de leurs enfants : car ceux-ci, se souvenant peu de leur sœur, n'avaient guère d'affection pour elle, et ne la connaissaient, pour ainsi dire, que par les avantages qu'ils attendaient d'elle. Mais aucun d'entre eux n'aurait osé la formuler, tant la douleur de leurs parents était navrante. M. et Madame Gauche, en effet, ne souffraient pas seulement dans leur tendresse qui s'était aussitôt réveillée : ils souffraient dans leur conscience. Elle leur reprochait leur dureté et leur représentait cruellement la part qu'ils avaient dans la catastrophe ; jamais ils n'au-

raient dû abandonner leur fille;... peut-être, avec de la douceur et de la patience, eussent-ils pu la ramener dans la bonne voie;... et alors elle aurait vécu autrement, et ne fût pas morte de cette mort affreuse... Ils se répétaient sans cesse ces choses-là, et des larmes plus amères que toutes celles qu'ils avaient versées le long de leur pauvre vie creusaient leurs douloureux visages...

Or, peu de jours après la catastrophe, le facteur vint sonner à la cure. 11 remit à M. Gauche un pli recommandé, en disant d'un air malin :

— Voilà pour vous, Monsieur le pasteur!... Ça vient de Paris!...

Puis il le fit signer sur son carnet, et continua sa tournée.

La lettre venait d'un notaire, appelé M. Lancebranlette, qui demeurait au boulevard Haussmann. Elle invitait M. Gauche à venir assister à Fouverture du testament de sa fille, dont il héritait. M. Gauche appela sa femme et lui tendit la lettre.

Et tous deux se mirent à pleurer.

Ils pleurèrent longtemps.

Ils étaient dans la salle à manger, là même où Éveline leur avait signifié sa décision d'accepter les offres de M. Bottomby. Ils la revoyaient telle qu'en ce jour-là, résolue et triste, comme on Test quand on va faire un pas décisif, et entrer dans une voie où Ton éprouve d'avance comme un obscur regret de s'engager. Dix ans avaient passé, depuis ce jour funeste : qu'étaitelle devenue, la chère enfant, la fille aînée, celle qui la première avait partagé les soucis de sa mère? Hélas ! Et, morte, allait-elle entraîner les autres à sa suite ? les corrompre par la puissance de cet argent dont la rencontre de Myriam l'avait comblée? les arracher tous.

comme déjà Esther, Juliette, Jean-César, à leur existence de devoir et de pauvreté?... Bien des malheurs les avaient frappés; d'autres pouvaient venir encore : cette malédiction de For leur semblait pire que tout ce qu'ils auraient pu redouter.

— Et maintenant, qu'allons-nous faire? demanda M. Gauche. Nous ne pouvons pas accepter cet argent, n'est-ce pas?...

Gomme madame Gauche gardait un silence angoissé, il devina sa pensée et ajouta :

— Mais où ira-t-il?... G'est cela qui t'inquiète?... Oui, où ira-t-il!... Il faut bien qu'il aille quelque part, il faut qu'il appartienne à quelqu'un... On ne peut le détruire comme de la mauvaise herbe...

Madame Gauche murmura :

— Quelle est la volonté de Dieu?...

Jusqu'alors ils la discernaient clairement :

quelque ardue que fût la route, ils voyaient le but; quelque haut que sifflât la tempête, ils entendaient la voix qui les gardait, dont l'ordre, net et limpide, sonnaità leurs oreilles. Mais cette fois-ci, un grand silence les enveloppait, un silence et des ténèbres de mort...

Ils réfléchirent un long moment, pareils à des voyageurs égarés qui ne distinguent plus même le midi du septentrion.

— Il faudra pourtant savoir ce qu'il y a dans ce testament? dit madame Gauche.

Après un nouveau silence, elle ajouta :

— Il faudra savoir où irait cet argent si nous le refusons... Car enfin, dès maintenant, il nous appartient : nous en sommes responsables...

— Oui, sans doute, acquiesça M. Gauche, nous en sommes responsables devant Dieu.

Le regard le plus malicieux aurait pu plonger dans ces deux âmes ; il n'y aurait trouvé nulle trace d'hypocrite convoitise, de cupidité honteuse. Peut-être l'éternel Ennemi rôdait-il alentour, cherchant par quelles voies détournées les entraînera la tentation; mais ses ruses échouaient contre leur candeur. Le poids de cet or tombé sur eux les écrasait, et leur ardent désir de l'écarter était sincère comme toutes leurs pensées.

— En tout cas, reprit madame Gauche, tu vas partir pour Paris.

M. Gauche approuva d'abord, du mouvement de tête dont il accueillait d'habitude les idées de

sa femme ; puis une objection lui traversa l'esprit; il devint soucieux, et s'écria :

— Gomment faire?..* Le voyage coûte cher... Si nous refusons l'héritage, avec quoi le paierons-nous?...

Il n'y avait rien à la maison que le pain de la journée et quelques francs dans le secrétaire. Une quinzaine plus tôt, des subsides d'Amérique étaient arrivés, pour Suzanne et pour Jacques; mais leurs parents n'en savaient rien. Jacques, avare et rapace, s'était empressé de cacher son pécule ; Suzanne l'avait dissipé rien qu'en le regardant. Du reste, M. Gauche jugeait inutile de mettre, pour le moment, ses enfants dans la confidence de sa fortune : il entendait prendre sa décision en toute indépendance, sans écouter d'autre voix que celle de sa conscience, et savait bien qu'avertis, ils l'eussent obsédé.

— Gomment un homme peut-il avoir autant d'argent que ce M. Bottomby? murmura ma^ dame Gauche, en suivant quelque secret mouvement de sa pensée.

M. Gauche secoua la tête de haut en bas, et dit :

— Dieu sait par quels moyens il l'a gagné !...

Car enfin, par des moyens honnêtes, on ne s'enrichit pas ainsi...

Cette réflexion, sans doute, éclaira madame Cauche ; car elle dit à son tour :

— Je crois décidément que ton devoir est de refuser, quoi qu'il en advienne... Souviens-toi de ta vigne!... le sacrifice t'a coûté plus que celui-ci. C'était le bien de ta famille, nous étions jeunes, nous ne savions pas ce qui nous attendait...

— C'est vrai, approuva M. Cauche. A présent, nous sommes vieux ; nous n'aurons bientôt plus besoin de rien. Quant aux enfants, le Seigneur y pourvoira : gardons-lui notre confiance!... Pour eux comme pour nous, la fortune est plus à craindre que la misère.

Madame Cauche, ayant levé les yeux et rêvé un instant, suggéra :

— Qui sait si tout cela ne tournera pas à leur bien?... Tu ramèneras peut-être Esther et Juliette... Peut-être aussi Jean-César...

M. Cauche redevint plus soucieux :

— Seulement, dit-il, pour aller à Paris, il faudrait au moins deux cents francs... Où veuxtu que je les prenne?...

Une fois de plus, madame Gauche trouva la solution :

— Tu pourrais les emprunter au D"^ Nèche, suggéra-t-elle. En lui expliquant...

Le Nèche était devenu un très grand médecin. On accourait à ses consultations des quatre coins du monde : une riche clientèle, cosmopolite, désœuvrée, fantasque, sujette à toutes sortes de maladies réelles ou imaginaires et toujours prête à dépenser des mille et des cents pour les soulager, le poussait à grandes allures sur le chemin de la fortune. Il n'en conservait pas moins son aspect fruste, ses manières brusques, ses habits négligés. En dehors de ses consultations, il ne parlait guère, fuyait la compagnie, et consacrait ses moments de loisir à Fétude des bacilles qu'il cultivait dans son laboratoire. Jamais il n'avait voulu se marier : peut-être conservait-il au fond du cœur

le souvenir d'Éveline ; peut-être aussi la transformation qu'elle avait subie et les bruits abominables qui couraient sur elle, Tavaient-ils poussé dans les voies d'une misanthropie un peu farouche , car on sait que ceux qui ont souffert des femmes affectent volontiers de dénigrer ou de haïr les hommes.

Il reçut M. Gauche dans son cabinet de consultation, parmi les brochures scientifiques, les dossiers où il consignait ses observations, les instruments dont il se servait pour ses diagnostics. Après les premiers compliments, le pasteur se mit à lui expliquer l'objet de sa visite, non toutefois sans s'embrouiller dans ses explications. Le docteur Técoutait, en le regardant en dessous, et en jouant avec de grands ciseaux qui s'étaient trouvés sous sa main. De temps en temps, il poussait un soupir qui correspondait sans doute à de tristes pensées, et semblait venir de très loin. Dès que M. Gauche eut fini, il ouvrit un des tiroirs de sa table-bureau, et en tira un billet de mille francs, qu'il lui tendit en disant :

— La vie est chère à Paris, mon bon ami : vous n'avez pas trop...

M. Gauche eut un haut-le-corps, rougit jusqu'à la racine des cheveux et s'écria :

— Mais avec quoi donc vous rembourserai-je, si je refuse la succession?

Un léger sourire erra sur les lèvres du docteur qui dit :

— Vous ne la refuserez pas!,..

M. Gauche remarqua ce sourire, où le docteur avait mis toute son expérience du cœur humain ; et il en éprouva un trouble singulier. Tout le long de son voyage, il y pensa chaque fois que Tombre d'une pensée intéressée effleura san esprit : ce qui ne pouvait manquer d'arriver deux ou trois fois, puisque les hommes les plus purs sont sujets à la tentation.

— Gependant, répliqua-t-il, j'en ai déjà causé avec ma femme; et c'est jusqu'à présentie parti qui nous paraît le plus convenable.

Le sourire du Nèche reparut, plus amer :

— Bah ! dit-il, est-ce que ça se refuse... combien avez -vous dit?...

— Ginq à six cents millions...

Balbutié bien doucemement, par la bouche modeste de ce petit homme chauve et blanc, piteux et râpé, ce chiffre colossal diminuait.

diminuait, se fondait. On eût dit qu'une invisible main en eiïaçait les zéros : en sorte qu'il ne semblait plus qu'un tout petit capital.

— Cinq ou six cents millions ! répéta le docteur avec un geste qui rétablit les proportions. Songez à ce qu'on peut faire avec cela, mon cher! Pour les siens d'abord, et pour soimême; il ne faut jamais s'oublier tout à fait!... Et puis, pour l'humanité souffrante... la pauvre humanité... Que d'hospices, de crèches, d'oùvroirs, de dispensaires, d'asiles et d'hôpitaux !... Cinq cents millions!... Il y a de quoi donner l'aisance à tous les vieillards du canton, de quoi soigner tous les malades, de quoi doter toutes les filles pauvres !.. . Il y a de quoi... ne cherchons pas! 11 y a de quoi faire trop de choses!...

Changeant brusquement de ton, il s'écria dans un frémissement de tout son être :

— Pauvre Éveline !... Mieux aurait valu pour elle n'en jamais posséder le premier centime... Quelle horrible fin!...

— Quelle triste vie aussi ! ajouta M. Cauche avec conviction.

— Pour cela, c'est une autre question!... Il faudrait savoir... Nous n'avons pas lu dans son

€œur, ni vous, ni mm... Les faits qui remplissent les jours et les années — peuh !... baga- -telle !... Ce qui compte, voyez-vous, c'est ce qui se passe au fond de nous. Et les autres n'en savent jamais rien... Quant à vous, si vous m'en croyez, vous empocherez paisiblement vos cinq ou six cents millions. . . C'est par là qu'il faut commencer... Ensuite, vous me rembourserez cette bagatelle, si vous y pensez encore, avec quelque chose de plus pour le Sanatorium populaire qui en a besoin. Si vous refusez — ce qu'à Dieu ne plaise ! — eh bien, pour la curiosité du fait, vous me permettrez de vous offrir ce carré de papier : ce serait une bien petite prime à une grande vertu, — ou à une grande sottise!...

M. Gauche descendit dans un vieil hôtel de la rue des Saints-Pères, où il retint une petite chambre donnant sur la cour, au prix de deux francs cinquante par jour. Comme il tenait à causer avec le notaire avant de voir ses enfants, il avait averti Jean-César, sans lui donner son adresse, qu'il irait déjeuner chez lui, en le priant de convoquer Esther et Juliette. Son rendezvous préparatoire avec Lancebranlette était pour onze heures. Quand il eut fait sa toilette, et rêvé un moment devant le coin de ciel qui se montrait au-dessus des toits, il compta qu'il devait avoir le temps de se rendre à pied chez le notaire, et il se mit en route avec un plan de Paris sur lequel il avait pris la précau-

tion de marquer son trajet par une ligne au crayon bleu. Dans sa redingote élimée, qui n'était plus à sa taille, coiffé d'un chapeau hérissé, avec ses gros souliers que tacha bientôt la boue des trottoirs, son pantalon effiloché, aux genoux saillants, les gants neufs dans lesquels il avait cru devoir emprisonner ses mains, M. Gauche avait vraiment une drôle de mine ! Les étudiants, les trottins, les marchands des quatre-saisons, les bourgeois, les commis qui le croisaient en lui jetant un rapide coup d'œil, l'auraient plutôt pris pour un ramasseur de mégots que pour l'héritier d'une fortune fabuleuse. Lui, cependant, s'en allait à petits pas, appuyé sur son parapluie^ gagné peu à peu par la musardise. En traversant la Seine, il s'arrêta pour contempler le joli paysage de l'île Saint- Louis, — les tours, le clocher, les pignons émergeant sur le fond du ciel un peu brouillé. Dans la cour du Louvre, il admira le monument de Gambetta : un des héros de sa jeunesse. Il faillit se faire attraper par un fiacre dans la rue de Rivoli, et se retourna pour écouter avec surprise les injures dont le cocher l'accabla. Dans l'avenue de l'Opéra, la foule et l'agitation des

passants Tétonnèrent : qui pouvaient être ces gens-là? que faisaient-ils? que pensaient-ils? quels soucis les rongeaient? aucun d'entre eux, pour sûr, n'était gêné par un héritage de cinq ou six cents millions ! Dans quel état se trouvaient leurs âmes? Devant les magasins de Liberty, une officière de TArmée du Salut, en capote bleu marin, lui posa justement cette question en lui tendant une brochure. Il prit la brochure, rougit et ne sut que répondre. Puis il se rendit à luimême ce témoignage, que son âme n'allait pas trop mal, du moins pour une âme momentanément chargée d'un poids de cinq ou six cents millions. « Si seulement je savais que dire à ce notaire », songea-t-il en mettant la brochure dans sa poche. Autour de l'Opéra, il perdit sa direction, et demanda son chemin à un agent, non sans se dire : « Ce brave homme ne se doute pas que. . . ! » Quand il se trouva devant le panonceau deM'Lancebranlette, il s'aperçut qu'il arrivait vingt-cinq minutes trop tôt. Un peu las, il entra quand même, en pensant qu'il attendrait là plus commodément que dans la rue.

Son arrivée ne fît pas sensation. Les clercs levèrent à peine les yeux de leurs paperasses

pour lui jeter un regard de travers. Il resta quelques instants debout, son chapeau à la main, près de la porte, ne sachant à qui s'adresser. Puis comme un des clercs passait à sa portée, il se résigna à lui demander s'il pourrait parler à Lancebranlette. On lui répondit que le notaire était fort occupé. Il répliqua qu'il avait un rendez-vous à onze heures, et qu'il attendrait.

— A onze heures? répétale clerc. Vous devez vous tromper. M® Lancebranlette attend un client important à cette heure-là...

— C'est singulier ! dit M. Gauche, qui ne pouvait concevoir que ce fût lui qui fût important. Lancebranlette m'a pourtant écrit qu'il m'attendrait! S'il y a malentendu, je pourrais revenir plus tard.

— Voulez-vous me donner votre carte ? proposa le saute-ruisseau.

M. Gauche n'avait jamais possédé de cartes de visite. Il écrivit son nom sur un morceau de papier, et le clerc faillit tomber à la renverse :

— G'est vous qui êtes M. Gauche?... Mais entrez donc, Monsieur, entrez, je vous en prie ! . . .

Je vais tout de suite prévenir M® Lancebranlette ! . . .

Le nom ayant été entendu, les autres clercs se retournèrent, se levèrent, s'agitèrent, se poussèrent ; et au milieu d'un bourdonnement de ruche effarouchée, M. Gauche fut introduit, avec force compliments, dans un petit salon, où quelques instants après le notaire le rejoignait avec un portefeuille, en s'excusant de Tavoirfait attendre : il avait eu juste le temps de mesurer la différence qu'il y a dans les manières des gens, selon qu'ils reçoivent un pauvre hère ou un héritier considérable, et de s'apercevoir combien il est plus agréable d'être celui-ci que celui-là...

M® Lancebranlette était un homme entre deux âges, fin, avisé, courtois, élégant, sans aucun pli professionnel. Ayant manié les intérêts d'une clientèle nombreuse et fort riche, il croyait posséder l'expérience de toutes les variétés de l'espèce humaine ; et son tact était proverbial. Il commença par s'attendrir avec une juste modération sur l'épouvantable catastrophe et la douleur d'une famille frappée d'un tel malheur ; puis il fit un court panégyrique

d'Éveline, si belle, si pleine de talent, si généreuse; et cet éloge le conduisit au sujet par une pente adroitement choisie.

Parmi toutes ses vertus, dit-il, madame de Saint-Presle en possédait une qui est bien rare dans son état : Tordre...

— ... Oui, Monsieur, cette admirable artiste, cette femme charmante était Tordre même dans ses affaires !... Elle me consultait d'ailleurs en toutes choses, et j'ai souvent admiré Tespèce d'intuition vraiment extraordinaire qu'elle possédait des questions les plus difficiles!... Aussi laisse-t-elle une situation parfaitement nette : et si vous aviez la moindre crainte à cet égard, comme j'ai cru le comprendre par les réponses évasives que vous m'avez faites, je suis heureux de pouvoir vous rassurer : il n'y a aucune raison pour que vous refusiez sa colossale succession. Elle est limpide. J'en ai dressé, à votre intention, le bilan très exact : legs et frais payés, et sous réserve de quelques surprises, vous resterez possesseur d*une somme que j'évalue à 528.827.948 francs 75 centimes.

Sa voix chanta, clama, claironna ce chiffre fabuleux. En même temps, tirant du porte-

feuille un papier couvert de comptes, il le tendit à M. Gauche. Celui-ci se contenta d'y jeter un regard distrait, puis le repoussa sur la table, en hochant la tête, et dit :

— Ce n'est pas précisément là qu'est la question !

La figure de M® Lancebranlette s'allongea, dans une indicible expression de stupeur :

— Qu'est-ce que vous entendez par là, Monsieur? s'écria-t-il.

M. Cauche se trouvait fort gêné par ses gants neufs, il les enleva, non sans peine; et il commença de son ton un peu traînard, qui contrastait avec le parler net et vif de son interlocuteur :

— Je vous ai écrit. Monsieur, que j'hésitais beaucoup à accepter la succession de ma malheureuse fille...

— Mais puisqu'elle est parfaitement liquide ! interrompit le notaire.

— J'en ai longuement causé avec ma femme, qui partage toujours mes sentiments. Nous y avons beaucoup réfléchi. Nous nous sommes demandé ensemble quelle était la volonté de Dieu. Nous l'avons prié de nous

éclairer. Eh bien, Monsieur, nous nous sommes tîfouvés d'accord à penser que le mieux serait de la refuser, pour des raisons... pour des raisons... intimes !...

M® Lancebranlette écarquilla les yeux, ouvrit la bouche, et esquissa un mouvement de retraite : tel un homme qui s'aperçoit soudain qu'il est aux prises avec un fou dangereux.

— ... Seulement, quand le Seigneur vous envoie une fortune pareille, on se sent une responsabilité, n'est-ce pas?... une responsabilité très lourde !... Alors, on voudrait bien savoir dans quelles mains tombera ce dépôt, si on le refuse...

Un sourire glissa sur les lèvres du notaire, et M. Gauche crut reconnaître le sourire même du Nèche.

— Voilà! conclut-il... c'est ce que je voulais vous demander?...

Lancebranlette toussota un instant, assura son pince-nez, et répondit :

— Je serais tenté de croire que ma cliente avait prévu le cas : car elle a tenu à spécifier dans son testament qu'au cas où vous refuseriez la succession, celle-ci reviendrait à ses frères

et à ses sœurs... je vous donne ces renseignements à titre confidentiel, cher Monsieur, puisque vous désirez les avoir avant l'ouverture officielle du testament... Quand madame de Saint-Presle m'a indiqué cette clause, je lui ai fait remarquer qu'un tel refus était invraisemblable. Mais elle a insisté : elle parlait de vous avec une sorte de vénération ; elle m'a dit, ce jour-là, qu'elle vous tenait pour un saint.

— Je ne suis qu'un pauvre homme, murmura M. Gauche, pécheur comme tout le monde. Mais j'ai toujours vécu dans la modestie et dans la gêne, et j'ai une crainte extrême de changer d'état... Certainement, si j'avais hérité d'une petite fortune, en rapport avec mes habitudes, et si j'avais eu la certitude qu'elle fût honorablement acquise... eh bien, je ne vous le cache pas, j'aurais considéré cela comme un don du Seigneur; et il m'eût été agréable d'en profiter et de vieillir en paix, ailleurs qu'à Saint-Presle, où l'on croit avoir à se plaindre de moi, quand même je n'ai jamais agi que selon ma conscience. Mais je vous le demande, monsieur, que voulez-vous que je fasse d'une fortune pareille?... Je n'en saurais pas tirer parti pour

ravancement du règne de Dieu et pour le bien du prochain!... Le fardeau est trop lourd pour mes faibles épaules : j'en ai le sentiment profond!... Aussi mon seul désir est-il de voir passer cette coupe loin de moi!...

Il parlait avec tant de conviction, d'un accent si sincère, que M® Lancebranlette se sentit ébranlé dans son scepticisme : pourquoi donc, après tout, cet homme eût-il joué la comédie?

— Eh bien, dit-il en doutant encore, si tel est vraiment votre état d'esprit, Monsieur, rien ne vous empêche d'abandonner cette fortune à vos enfants : ils n'en seront pas embarrassés comme vous, et je présume qu'ils se feront un devoir d'assurer la paix de votre vieillesse.

La figure de M. Gauche se plissa davantage encore, infiniment perplexe et triste ; et il avoua :

— Hélas! Monsieur, c'est justement cette considération qui méfait hésiter...

Le sourire sceptique reparut dans les yeux du notaire : il retrouva le cœur humain, son cœur humain, le vrai cœur humain de tout le monde, rapace, cupide, hypocrite, ingénieux à se cacher à soi-même ses faiblesses et ses tares. Mais M. Gauche continua :

— Mes enfants, par malheur, n'ont pas les mêmes principes que moi. J'ai tout fait, d'accord avec leur excellente mère, pour les leur inculquer; mais nous avons dû reconnaître que le terrain n'était pas favorable à cette semence. Vous connaissez la parabole du Semeur, Monsieur, n'est-ce pas?... Mes enfants ne sont pas mauvais; néanmoins, la fortune de leur sœur leur a tourné la tête !... Même à distance, Monsieur, et quoique je leur eusse interdit de rien accepter d'elle!... Qu'arriverait-il si elle tombait tout entière dans leurs mains?... Quel usage en feraient-ils?... Comment en éviteraient-ils la corruption?... Ah! Monsieur, tâchez de comprendre ma perplexité?... Allez, c'est une lourde croix, que le Seigneur m'envoie!... Il est infiniment regrettable que cette fortune me revienne, mais peut-être éviterai-je d'en trop mésuser; tandis que mes enfants... Ah! quel tourment pour ma vieillesse!...

Le sourire de M® Lancebranlette envahit toute sa figure, qui se fit extrêmement malicieuse et un peu diabolique.

— Certainement, Monsieur, approuva-t-il, certainement : vos enfants ne sauraient s'en

servir que pour satisfaire les passions de leur âge; tandis qu'avec votre grande expérience de la vie et l'inébranlable solidité de vos principes...

— Hélas ! interrompit M. Gauche, je ne sais pas même ce que j'en pourrai faire!... Je n'en ai pas la plus légère idée, Monsieur!... C'est j)Ourquoi, avant de vous donner une réponse définitive, je désire m'entretenir de toutes ces choses avec ceux de mes enfants qui sont ici.

— Acceptez, Monsieur, croyez-moi ; vous réfléchirez ensuite, dit le notaire.

Et, prenant son ton d'homme d'affaires, il rentra dans toutes sortes d'explications légales et arithmétiques. Mais, au bout d'un moment, il s'aperçut que M. Gauche ne Técoutait pas, et poursuivait ses méditations intimes.

Peu de minutes après avoir quitté le notaire et ajouté quelques taches de boue à ses souliers, M. Gauche sonnait à la porte de son fils, qui habitait un entresol de la rue de Penthièvre. Un valet de chambre, vêtu d'une livrée vert bouteille à gros boutons jaunes, le fît entrer dans Télégant salon modem style où l'attendaient Jean-César et Juliette. Quant à Esther, elle était en retard :

— ... Gomme toujours, affirma Juliette.

Les étoffes des meubles, les rideaux, les tentures, étaient d'un goût un peu tapageur; il y avait une excessive abondance de bibelots de toutes sortes dispersés sur la cheminée, les guéridons, les consoles, les commodes. Des

peintures bizarres plaquaient aux parois de grosses taches de couleurs crues, sans qu'on pût distinguer s'il s'agissait de portraits ou de paysages ; dans un angle de la pièce, des coussins formaient un incroyable amoncellement de soie et de velours sur un divan très bas ; et sur tout cela, flottait un parfum pénétrant, à base de musc, dont Todorat de M. Gauche fut péniblement affecté. Jean-César et Juliette portaient le deuil de leur sœur; mais la couleur de leurs vêtements ne les empêchait pas de déceler l'excellence du faiseur dont ils étaient l'ouvrage, non plus que la qualité supérieure des étoffes. De plus, le chapeau de Juliette, orné d'un magnifique bouquet de plumes noires, atteignait des proportions véritablement stupéfiantes. Et M. Gauche contemplait avec une tristesse infinie ces plumes et ce chapeau qui, dans ce cadre si différent de la cure de Saint- Presle, marquaient avec une sorte d'insolence la distance où se trouvaient ses enfants de sa redingote élimée et de ses gros souliers boueux. Au bout d'un moment, Esther fit à son tour une bruyante entrée : elle avait un chapeau plus monumental encore que celui de sa sœur, chargé

d'un plus grand nombre de plumes; et elle portait sur le bras un petit chien gros comme le poing, pelé, cagneux, grelottant, qui roulait des yeux angoissés, de pauvres yeux d'animal fabriqué par de telles sélections arbitraires qu'il se demande sans doute s'il est de chair et de sang, ou mû par une mécanique. Elle le déposa sur un pouf, où il se coucha aussitôt en rond, puis elle se jeta dans les bras de son père, en sanglotant :

— Cette pauvre Éveline!... Si bonne!... Si belle!... Quel horrible malheur!...

Puis ce fut un flux de paroles, où elle se calma peu à peu.

Pendant qu'elle jacassait ainsi, le valet de chambre ouvrit la porte à deux battants : on se trouva devant une table décorée de toutes sortes d'ustensiles de cuivre et d'argent, de carafes où brillaient des vins d'or et de rubis, de fruits exotiques et hors de saison, d'orchidées dont quelques unes avaient de mystérieuses figures qui semblaient vivantes ; et des mets rares défilèrent, dont les noms inconnus étaient inscrits sur des menus historiés : car Jean- César tenait à montrer à son père qu'il avait

fait son chemin. Mais M. Gauche, indifférent à ces splendeurs, regardait sans rien voir, ne mangeait pas, et ne prenait aucune part à la conversation, qui d'ailleurs roulait sur des sujets étrangers à sa compétence. Le nom d'Eveline revenait de temps en temps, pour disparaître aussitôt; elle était déjà très loin, — aussi loin que si elle fût morte depuis des années ; — et Ton cessait bien vite de parler d'elle pour parler de n'importe quoi. Cependant, des ténèbres toujours plus épaisses envahissaient l'âme de M. Gauche. Il pensait : (( A quoi donc sert-il d'avoir aimé le bien par-dessus tout, souffert des privations et de la pauvreté, mis tout son cœur dans les choses éternelles, pour voir ainsi la corruption de l'argent vous ravir vos enfants? A quoi sert-il de n'avoir jamais songé qu'au vrai Maître, pour les voir livrés tout entiers à Mammon? La puissance du mal est-elle donc si grande, qu'elle pénètre ceux4à mêmes qui ont cru le mieux se défendre contre lui? Seigneur, Seigneur, inspire-moi ce que je dois faire pour les tirer de cette perdition! » Mais aucune autre voix que celle de sa tristesse ne parlait dans sa conscience.

On repassa au salon pour prendre le café. Il y avait, sur un plateau d'argent, des bouteilles et des flacons de formes variées, qui renfermaient des liqueurs de toutes les couleurs, et plusieurs boîtes remplies de cigares courts et pansus, ou longs et sveltes, et des cigarettes épaisses ou minces. Juliette avança la main pour en prendre une ; mais elle jeta un regard sur son père, et s'abstint. Esther ne se gêna pas.

— Alors, demanda M. Gauche dont le visage se plissa, dites-moi voir..., est-ce que vous vivez toujours ainsi?...

— Bien sûr que non! répondit Jean-César en tâchant de retrouver son accent vaudois. On a voulu te faire honneur.

— Nous avons été assez longtemps dans la gêne, expliqua Esther; pourquoi nous priverions-nous maintenant? Cette pauvre chère Eveline était généreuse avec nous. J'espère qu'elle a songé à notre avenir.

Une inquiétude traversa leurs yeux à tous,, fixés sur M. Cauçhe, qui restait impénétrable. Jean-César ajouta :

— J'ai été voir W Lancebranlette ; c'est un

sournois ; il m'a dit qu'il ne pouvait rien dire avant de t'avoir vu. Pourquoi tant d'histoires? Car enfin, je pense que... que...

Sa phrase resta inachevée ; il y a ainsi certaines choses Iqu'on ne sait trop comment formuler, et qui pourtant s'entendent clairement.

— Vous ne supposez pas que je vais vous encourager dans cette existence? dit enfin M. Gauche... Vous ne pouvez pas vous figurer ça?...

Tous les trois demandèrent ensemble :

— Est-ce que c'est toi qui hérites, par hasard?

M. Gauche se contenta d'incliner la tête affirmativement ; — et il ne s'aperçut pas qu'il tranchait ainsi la question qu'il n'avait pas encore résolue.

Un froid de glace tomba dans le salon. Jean- César, qui chauffait dans sa main un verre en forme de tulipe où il avait versé du cognac de 1440, en avala deux gorgées.

— Alors, dit-il, te voilà riche comme un nabab?... Je te félicite... mais avec les idées qu'on te connaît, tu es capable de nous mettre à la portion congrue 1...

M. Gauche les regarda l'un après l'autre,

comme s'il voulait sonder leurs cœurs ; et il dit :

— Vous avez choisi votre voie selon vos désirs. Vous ne nous avez pas consultés, votre bonne mère et moi. Eh bien, vous travaillerez pour gagner votre vie!... Ou vous reviendrez à la maison, où rien ne sera changé...

— Ah! jamais ! s'écria Esther.

Juliette répéta, comme un écho :

— Jamais !

Et Jean-César, en jetant son cigare éteint dans la cheminée :

— Qu'est-ce que tu nous dis là I... On ne va pas recommencer à vivre comme des gueux, à présent qu'on peut brasser l'argent à la pelle ! . . . Moi, d'abord, tu sais, j'ai mes habitudes !... Les petites aussi... Et toi, tu ne resteras pas dans ce trou de Saint-Presle où ils t'en font voir de toutes les couleurs, le syndic, le régent, toute la clique !... Tu n'es plus bien fort, tu as trimé toute ta vie, tu as l'âge du repos...

— Je continuerai mon ministère jusqu'à mon dernier souffle, dit M. Gauche.

Jean-César se récria :

— Voyons! voyons ! tu n'es pas sérieux !...

Un pasteur milliardaire, on n'aurait jamais vu ça!... Et puis il y a nous, nom de bleu, tes enfants!... Que feras-tu de tout cet argent, si on continue à se nourrir de pommes de terre ?

— Cet argent, je considère qu'il n'est pas à nous... Ni moi ni les miens nous n'en tirerons aucun profit...

Ce fut un concert d'exclamations, d'interjections, de cris, de plaintes. Juliette éclata en larmes. Le chien d'Esther se mit à japper, et Jean-César, à marcher furieusement de long en large, les mains dans les poches de son veston. Mais M. Cauche, ayant levé la main droite, continua :

~ J'avais songé d'abord à refuser l'héritage de cette malheureuse... C'est là ce que j'aurais voulu... Mais je comprends que je n'en ai pas le droit, puisqu'il vous reviendrait et que vous en feriez cet usage... Je l'accepterai donc, je ne me déroberai pas à cette charge...

Il poussa un long soupir et plia le dos, comme si un poids écrasant l'accablait.

— ...Si Dieu me l'envoie au terme de ma pauvre vie, c'est qu'il a ses desseins que je ne comprends pas encore... N'importe ! Il com-

mande, j'obéirai !... Mais pas un centime de cet argent ne servira à vos plaisirs, à votre paresse!... Ça non! vous en pouvez être sûrs!...

— Mais, papa, que veux-tu que je fasse? s'écria Juliette.

Esther embrassait son chien en gémissant :

— Mon pauvre loup, qu'allons-nous devenir? Et Jean-César gesticulait en mâchant des

jurons.

— La maison vous est ouverte, dit M. Gauche, vous y pouvez revenir. Pour moi, je vais porter ma réponse au notaire et lui laisser mes pleins pouvoirs pour les formalités ; et je repartirai ce soir même pour Saint-Presle. Comme ça je n'aurai pas de frais d'hôtel.

Les cris et les gémissements redoublèrent. Juliette s'évanouit. Esther eut une crise de nerfs. Jean-César, furieux, jurait comme un charretier ; et il mit son poing sous le nez de son père. Celui-ci, navré et bouleversé dans son âme, les abandonna au désespoir de leurs concupiscences déçues.

Écrasé dans son compartiment de seconde classe entre un artilleur et une grosse dame, M. Gauche roula toute la nuit dans sa tête Tinsoluble problème de ses millions. Etant fatigué, il s'endormit un moment, malgré la gêne de sa position ; puis il s'éveilla, et, son esprit s'excitant, il lui vint Tenvie de faire de grandes choses. Armé d'un tel capital et dégagé de toute ambition personnelle, se dit-il, un homme détiendrait un pouvoir énorme et pourrait exercer sur la marche du monde une action décisive et salutaire : lancer, par exemple, des armées de missionnaires dans les pays les plus reculés, et y répandre la Parole ; apporter un concours

prépondérant aux sociétés pacifistes et contribuer à délivrer les peuples du fléau delà guerre ; favoriser les ligues qu'organise péniblement la bonne volonté des gens de bien pour lutter contre les pires ennemis de Thumanité, — l'alcoolisme, l'immoralité, la luxure, le vice ; appuyer les sociétés de bienfaisance qui combattent la maladie, la contagion, la misère, soulagent la vieillesse, secourent les faibles et les opprimés. Il avait entendu parler de dons prodigieux que distribuent à la philanthropie les milliardaires américains, dans leur hâte de rendre d'une main un peu de ce qu'ils ont pris des deux. Qui l'empêcherait d'en faire autant, — ou de faire mieux? Ces Rois de la Matière, imitant la trompeuse générosité du Riche de l'Ecriture, ne se dépouillent jamais que d'une faible part de leurs biens : il renoncerait à la totalité des siens, sans en réserver un liard pour son propre bien-être. Au milieu de ces monarques de l'Or, il serait l'Empereur de la Charité. De son humble cure de Saint-Presle comme d'une source vive perdue dans la montagne, descendrait sur le monde le fleuve de sa bienfaisance, pendant qu'il continuerait son humble

vie besogneuse, prêchant le dimanche, visitant les pauvres, vivant de peu ; en sorte que son exemple, plus encore que sa libéralité, servirait la bonne cause.

Mais comme il s'appesantissait avec complaisance sur ces pensées, il comprit qu'elles étaient la tentation de Torgueil, et les repoussa.

Il eut alors des désirs plus modestes : sans renoncer à secourir la foule des malheureux, et à aider les meilleures entreprises de la Charité, il n'aurait garde d'étaler fastueusement sa vertu! Acceptant sa petite part de ce don de Dieu, il augmenterait avec mesure le bien-être de sa famille : jamais le luxe ne s'installerait sous son toit; mais sa femme, en vieillissant, avait besoin de plus d'aisance ; il la lui donnerait. Il en donnerait aussi à ses enfants, surtout à ceux qui avaient bien supporté la gêne, et aux deux malades, qu'on pourrait enfin soigner selon leur état. Lui-même s'occuperait de son angine de poitrine, à laquelle il ne pensait guère, irait aux eaux, comme le lui conseillait depuis longtemps le D"" Nèche, achèterait quelques livres qu'il désirait depuis sa jeunesse... En ce moment, il revit le sourire du Nèche

et celui de Lancebranlette ; et il ressentit une grande humiliation.

Mieux valait, décidément, distribuer ce capital entre une centaine d'œuvres, choisies avec soin : il se déchargerait ainsi d'un dépôt dont il se jugeait indigne. Et il se mit à passer mentalement en revue celles qu'il connaissait. Mais leur nombre était limité, leurs besoins aussi; il possédait dix et cent fois plus que ce qu'elles pouvaient utilement accepter ; et donc, il en fallait chercher d'autres, et d'autres encore, hors du canton, hors de la Suisse; et il n'aurait plus d'autre souci, plus d'autre pensée que d'en découvrir sans cesse de nouvelles. De plus, pour remplir dignement sa tâche, il faudrait qu'il s'appliquât à distinguer entre elles, afin de les subventionner au prorata de leur bienfaisance réelle, en évitant de favoriser l'orgueil, l'hypocrisie et l'égoïsme dont elles sont parfois les masques fallacieux. Où puiserait-il le sens critique, la connaissance des hommes nécessaires à cette opération? Et le poids qui pesait sur lui s'alourdit, s'alourdit, comme si plusieurs atmosphères se surajoutaient à la charge de cette pyramide d'or qui l'écrasait, si

lourde, immense et compacte, qu'il ne pouvait pas plus Tentourer que la soulever.

A Saint-Presle, des centaines de lettres Fattendaient : il en arrivait de tous les points du monde. Les journaux racontaient son aventure dans toutes les langues ; et chacun voulait arriver premier avec sa requête. 11 y en avait de suppliantes et de menaçantes, de timides et de grandiloquentes, de perfides et de fantasques, de touchantes et de ridicules. Elles racontaient des écroulements lamentables, des ruines navrantes, des rêves insensés, des mélodrames compliqués, des romans inextricables; elles exposaient de chimériques utopies, de généreux desseins, d'invraisemblables plans; elles révélaient de la hauteur d'âme, de la bassesse, de la ruse, de la magnanimité, des formes insoupçonnées du délire des grandeurs et de celui de la persécution, — tous les sentiments extrêmes que l'idée de l'or fait sourdre dans le cœur des hommes. — Quand il en eut dépouillé un certain nombre, M. Gauche se mit à pleurer : tellement il se sentit impuissant devant tant de désirs et de misères, où son trésor s'épuiserait aussi vainement que l'eau dans le sable du désert.

Cependant, le bruit de son retour s'étant répandu, les visiteurs arrivèrent en foule : à commencer par le syndic, tou t sucre et miel, et la bouche en cœur; et le syndic lui demanda de l'argent pour la commune. Ensuite, ce fut le tour du Président du Conseil d'administration du Sanatorium populaire, qui lui demanda de l'argent pour son Sanatorium. Jean-Louis Testard, qui passait par hasard à Saint-Presle, lui demanda de l'argent pour l'Etat. Des inventeurs vinrent lui en demander pour leurs inventions, des artistes pour leurs fondations, des architectes pour leurs édifices, des médecins pour des hôpitaux, des solliciteurs pour euxmêmes, des humanitaires pour l'humanité.

Entre temps, des financiers lui proposaient des placements qui décupleraient sa fortune, et de bonnes gens lui apportaient de petits cadeaux, dans l'espoir d'être payés au centuple. Et il connut l'angoisse du noyé qui se débat en vain dans une vague énorme. Sa femme, toujours sereine, et qui vaquait comme toujours à ses travaux habituels, lui répétait de temps en temps :

— A chaque jour suffit sa peine, Alexis ! Ne

te laisse pas submerger ! Attends avec confiance que le notaire t'avise que tout est arrangé : tu pourras voir alors ce qu'il convient de faire, et l'aide du Seigneur pour dispenser ces biens aux plus dignes ne te manquera pas!...

En revanche, ses enfants l'observaient avec une sourde hostilité. Méfiants de lui, ils tenaient des conciliabules : le plus âgé, Salomon, avait conçu l'idée de le faire enfermer dans un asile, ou tout au moins interdire, estimant que le fait de continuer à vivre dans la misère quand on possède un demi-milliard constitue un symptôme manifeste d'aliénation mentale.

Ainsi arriva le dimanche, et M. Gauche se rendit au temple, pour prêcher.

D'habitude, le temple était à peu près vide ; même les malins disaient que, si M. Gauche avait tant d'enfants, c'était pour être sûr de ne pas parler devant les banquettes. Ge dimanchelà, au contraire, la foule débordait jusque sur le porche et sur la place. Pour la première fois depuis beaucoup d'années, le syndic en avait franchi le seuil. La municipalité et le conseil communal étaient au grand complet. Des jour nalistes étaient venus de Lausanne, de Bern

et de Genève, car la presse s'intéressait de plus en plus aux faits et gestes du « pasteur milliardaire. » Tous les étrangers répandus dans les hôtels avaient tenu à le voir et à Fentendre ; jusqu'à des malades très avancés qui risquaient la pneumonie plutôt que de manquer au spectacle. Et toute cette foule semblait frappée d'un respect extraordinaire, et attendait dans un recueillement qui, cependant, n'avait rien d'expressément religieux. Lorsque, étant monté dans sa chaire, M. Gauche la vit ainsi prosternée à ses pieds, il fut pris tout à coup d'une affreuse angoisse qui lui serrait la poitrine, en même temps qu'une sinistre clarté se faisait dans son esprit : il s'apparut soudain à lui-même, non plus comme un humble et fidèle serviteur du divin Maître, mais comme un pontife du Veau d'Or ; ce n'était plus sa véritable personne qui se trouvait là, c'était la fabuleuse idole, chère aux Philistins et aux Amalécites, le monstre symbolique en qui s'incarnent toutes les turpitudes de l'humanité, la Bête hideuse et triomphante dont les naseaux aspirent l'encens de ses innombrables sectateurs, îl eut la sensation de n'être plus de chair et de

sang, animé d'un souffle immatériel qui remportait vers les cieux, mais une masse inorganique, insensible, grossière et lourde, quelque chose comme un lingot passif, gonflé pourtant d'instincts criminels. L'esprit brouillé, il se leva machinalement pour lire la liturgie, comme il faisait chaque dimanche. Mais alors, sa vue se noya dans un nuage, les têtes se confondirent autour de lui, il ne vit plus devant ses yeux qu'une masse indistincte et confuse. Aucun son ne sortit de sa gorge. Il battit Tair de ses mains, tandis que sa face grise se colorait de tons violets. Puis sa tête se renversa, ses yeux chavirèrent, et il retomba lourdement.

Dès le lendemain, le bruit courut que le pasteur Gauche était mort d'orgueil et d'avarice, n'ayant pas eu la force d'âme de supporter son changement de fortune. Toutefois, comme ses millions passaient naturellement à ses enfants, personne n'osa dire tout haut ce que chacun pensait tout bas d'un tel excès d'attachement au temporel. Seul le syndic, qui connaissait la discrétion de son greffier, lui confia en buvant un verre avec lui dans le silence de la cave :

— Ce bougre-là est mort de richesse, comme il y en a qui crèvent de faim. C'est encore bien heureux pour la commune ; on n'ose pas penser au mal qu'il aurait fait, avec tout cet argent I...

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