LE BRAS SÉCULIER
Après le départ d'Éveline, les lettres anonymes contre le pasteur Gauche se mirent à pleuvoir dru comme grêle au Département de rinstruction publique et des Cultes. Les unes portaient le timbre de Saint-Presle ; la plupart, plus prudentes, celui de l'ambulant. L'écriture en était contrefaite, ou bien les phrases étaient formées de mots découpés dans des journaux. Et ces lettres l'accusaient, entre autres, d'avoir exploité une jeune malade du Grand-Sanatorium en lui soutirant de l'argent et des bijoux
par des procédés frauduleux, d'avoir vendu sa fille à un riche Américain, de laisser ses enfants dans la misère, de semer la discorde dans les familles, enfin d'être un objet de scandale pour sa paroisse et pour toute la contrée.
Le Département de l'Instruction publique et des Cultes avait alors à sa tête un ancien pasteur, nommé Jean-Louis Testard. C'était un gaillard intelligent, trop habile pour s'attarder dans le saint ministère. Ayant fait un mariage avantageux peu de temps après sa consécration, il lança aux orties' sa robe et son rabat pour s'occuper d'abord d'affaires, puis de politique. Comme il possédait un beau don de parole et du tempérament, il parvint très vite aux honneurs et au pouvoir. Bon garçon, du reste, et brave homme au fond, il s'y maintenait depuis plusieurs années sans trop perdre de sa popularité. Courtaud, trapu, barbu, haut en couleur, avec de grands pieds gibbeux, de grandes mains qu'il enfonçait volontiers dans les poches de son pardessus, une démarche pesante et balancée, il éveillait plutôt l'idée d'un paysan qui va à ses affaires que d'un chef qui dirige celles du pays. Il n'en était pas moins de ces
gens dont on dit qu'ils savent ce qu'ils veulent, et qu'ils ont <( du poil ».
On n'attacha pas d'abord, en haut lieu, plus d'importance que de raison à ces dénonciations qui vinrent grossir le dossier 'de M. Gauche, déjà bien garni depuis l'histoire de sa vigne. Toutefois, comme elles affluaient plus que jamais, Jean-Louis Testard disait de temps en temps à son secrétaire :
— Décidément, ce Gauche doit être un tout terrible : il faudra pourtant voir un jour ce qu'il y a de vrai là-dedans!...
Le secrétaire approuvait son patron, en répétant comme un écho :
— Oui, il faudra voir !
Puis, comme ils n'aimaient ni l'un ni l'autre les affaires, ils s'empressaient d'oublier celle-là dès qu'ils avaient remis le dossier dans son carton.
Les choses auraient pu durer longtemps ainsi, sans les hasards du tir cantonal qui, cette année-là, eut lieu à Vevey. Dans la cantine décorée de drapeaux, de branches de sapin et de roses en papier, Jean-Louis Testard venait de porter, d'une voix vibrante, le toast à la patrie, de boire un bon coup de Villeneuve
dans la coupe de la tribune, et de serrer, en regagnant sa place, une foule de mains qui se tendaient vers la sienne. On l'acclamait avec frénésie, pendant que la musique jouait le Cantique suisse. Quand l'enthousiasme se fut un peu calmé, le syndic de Saint-Presle vint à son tour le féliciter. Alors Jean-Louis Testard, pour bien montrer qu'il avait l'œil ouvert sur tout le canton, lui demanda :
-r- Ah ! ça, voyons voir, Monsieur le syndic, il paraît que vous avez un drôle de pasteur, par là-haut?
Le syndic saisit la balle au bond, et répondit en roulant des yeux désolés :
— Ah ! Monsieur le Conseiller d'Etat, si vous saviez!.,. Pour sûr que je n'aime pas à médire du monde; mais, parole d'honneur, c'est encore pire que tout ce que vous pouvez imaginer!..* On nous avait bien avertis quand nous l'avons nommé : il avait déjà sur les bras une sale histoire de vigne et de je ne sais quoi ; eh bien ! ce n'était rien en comparaison du grabuge qu'il fait par chez nous !...
— Diable ! fit Testard, ennuyé d'avoir levé ce lièvre. J'ai bien reçu deux ou trois lettres
anonymes. Mais, dame ! vous comprenez, si on faisait attention aux lettres anonymes, on n'en sortirait pas !...
— C'est sûr, approuva le syndic, qui ne laissait pas d'en avoir une douzaine sur la conscience. Ceux qui écrivent des lettres anonymes, eh bien! c'est des trouillards qui n'osent pas regarder les gens en face !
Il poussa un long soupir, et ajouta, en branlant la tête avec componction :
— Pourtant, quand ce qu'il y a dedans, c'est la vérité !...
Et il se mit à raconter toute l'histoire du pasteur Gauche, telle qu'elle s'était combinée dans sa tête : un fanatique, qui mettait en fuite les fidèles par des idées comme personne n'en a plus ; un hypocrite, qui cachait ses mauvais instincts sous un faux-semblant de piété ; un toqué, qui avait jeté la suspicion sur le Sanatorium, fortune du village, et qui voulait le faire démolir comme il avait fait arracher sa vigne à Grépins ; un mauvais père, puisqu'une de ses filles, par sa faute, courait maintenant la prétantaine en chantant dans les théâtreSj avec un vieil Américain !
— C'était une brave fille, Monsieur le Conseiller d'État, qui n'aurait pas mieux demandé que de rester honnête à Saint-Presle, tant et si bien que le Nèche aurait peut-être fini par la marier... Mais c'est ce Gauche qui l'a forcée à s'en aller!... Car c'est un homme qui ne pense à rien qu'à l'argent!... Tant qu'à sa femme, n'en parlons pas!... Une désordre à faire honte à toute la paroisse !.,. Et puis fière, avec ça, comme si elle sortait de la cuisse à Jupiter!... Pouvez-vous croire que chaque année il lui faut ses deux jumeaux?... Tout ça pousse comme des petits chats, nourri à la diable, nippé Dieu sait comme!... C'est plus dépenaillé que des mendiants!... C'est affamé comme des loups en décembre, et ça maraude partout comme des grives dans les vignes !... Que voulez-vous que pensent ces étrangers qui viennent par chez nous, quand ils demandent ce que c'est que ces déguenillés, et qu'on est forcé de leur répondre : « C'est la marmaille au pasteur I... » Même qu'il y en a un qui m'a dit un jour : « Si tous vos pasteurs ressemblent à celui-là, n'y a pas, vous êtes un joli canton !... » Alors vous comprenez, Monsieur le Conseiller
d'État, quand on est le syndic de la commune et qu'on entend ces choses-là, ce n'est pas pour dire, mais on n'est pas fier!...
Ainsi parla le syndic, avec un air si franc que le plus malin s'y serait laissé prendre. Cependant, Jean-Louis Testard fronçait les sourcils, et prenait cet air courroucé qui, les jours de discussion, faisait trembler tout le Grand-Conseil.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas fait savoir tout cela plus tôt. Monsieur le syndic?... Et le préfet?... Qu'est-ce qu'il fait donc quand il monte là-haut?
Le syndic, épouvanté, balbutia qu'on n'aime pas à se faire les délateurs du prochain, qu'il avait d'ailleurs longtemps espéré que le pasteur s'amenderait, et patati et patata. Testard conclut :
— C'est bon!... Votre pasteur aura de mes nouvelles !...
Et sitôt rentré à Lausanne, en homme qui n'aime pas à remettre au lendemain les affaires ennuyeuses, il convoqua le pasteur Cauche à son Département, en fixant le jour et l'heure, pour fournir des explications sur sa conduite.
L'arrivée de la grande enveloppe jaune, au timbre officiel, ne passa pas inaperçue à Saint- Presle où le facteur, averti par le syndic, la guettait : et le bruit se répandit aussitôt que le pasteur allait être pour le moins révoqué, si des mesures plus graves n'étaient pas prises contre lui. Les radicaux dirent :
— Enfin!... ça n'est pas trop tôt!
Et les conservateurs :
— Avec un autre gouvernement, il y a longtemps que ça serait fait.
Tant il est vrai que les partis adverses sont toujours prêts à se réconcilier pour commettre une injustice. Cependant, le greffier dit à sa femme :
— Et pourtant, c'est un brave homme, qui n'a jamais voulu que le bien. Seulement voilà : notre syndic a le bras long, il ne faut pas lui marcher sur ses cors !
Puis il se hâta d'ajouter, en pinçant la bouche :
— Surtout, gardé ça pour toi!... Ce n'est pas moi qui mettrai la main entre l'arbre et l'écorce !
Seul, le D"" Nèche essaya de défendre le pasteur. Mais il passait de plus en plus pour un original, toujours prêt à prendre le contrepied de l'opinion commune, et personne ne l'écouta.
A la cure, la lettre officielle produisait l'effet qu'on peut supposer. Ni M. Gauche, ni sa femme n'ignoraient la haine qui les enveloppait. Sans connaître dans le détail les calomnies qu'elle ourdissait contre eux, ils en savaient pourtant quelque chose; et s'ils en souffraient cruellement, ils les supportaient avec résignation, comme une épreuve qu'il plaisait à Dieu d'ajouter à leurs soucis, sans que leur foi s'en laissât ébranler. Quand madame Gauche vit qu'un pli douloureux s'ajoutait aux rides qui
labouraient déjà le visage de son mari, elle lui dit paisiblement :
— A quoi bon te tourmenter de la sorte, Alexis? Tu as toujours agi au mieux de ta conscience, sans mauvais calcul : tu n'as donc aucun reproche à te faire. Pourquoi te tourmenter? Tu sais bien que pas un cheveu ne tombe de notre tête si ce n'est la volonté de Dieu.
M. Gauche ne possédait plus qu'un petit nombre de cheveux, et la méfiance qu'il avait des hommes balançait fâcheusement la confiance qu'il avait en Dieu. C'est pourquoi il répondit en soupirant :
— Hélas ! si je me tourmente, c'est parce que l'expérience de la vie m'a montré combien les jugements du prochain sont parfois injustes et faux ! Je ne me permettrai pas, certes, de mettre en doute l'impartialité de M. le chef du Département de l'Instruction publique et des Cultes; mais je ne puis m'empêcher de craindre qu'il n'ait été impressionné par des commérages de personnes mal intentionnées et qui cherchent à me nuire.
— Tu lui parleras en toute vérité, mon ami : Dieu voulant, il te rendra justice.
M. Gauche secoua dubitativement sa tête affligée, et répliqua :
— J'ignore en partie de quoi Ton m'accuse : comment donc m'y prendrais-je pour me défendre? Sans compter qu'il est toujours difficile de plaider sa propre cause, car les gens sont enclins à croire que celui qui se défend a toujours tort. D'autant plus que certaines apparences sont contre moi : ainsi ce départ d'Eveline, qui nous a coûté tant de larmes, ces bijoux qu'elle avait acceptés, ces toilettes que nous lui avons permis de porter... Comment expliquer cela?...
Madame Gauche leva les yeux au plafond et dit :
— N'importe! En cela comme en toute chose, Alexis, tu as fait pour le mieux. Sois sûr que Dieu te soutiendra, c'est une grande force que de se confier pleinement en Lui !
M. Gauche répéta :
— Oui, sans doute, c'est une grande force... Une fois de plus, la pieuse sérénité de sa
femme lui apportait l'habituel réconfort. Jamais il n'en avait eu plus grand besoin : la vie lui devenait plus lourde d'année en année; il lui
semblait que le bien qu'il avait voulu faire se retournait contre lui-même et contre les siens, et remplissait sa bouche d'amertume. Aux approches de la vieillesse, il se demandait s'il parviendrait jamais à ce repos qui récompense les hommes dont l'œuvre a été bénie. Aussi murmura-t-il, la tête basse et les yeux remplis d'angoisse :
— Il y a des moments où ma tâche me paraît si lourde !
Et madame Gauche lui dit doucement :
— Il faut pourtant la remplir jusqu'au bout, sans défaillance! Tu te défendras, et Dieu confondra tes ennemis.
Cependant les enfants faisaient le coup de poing dans le village, avec leurs camarades qui les criblaient de sarcasmes; et les bonnes gens, attirés par les cris, sortaient devant leur porte et se disaient les uns aux autres :
— Voilà encore la marmaille au pasteur qui fait des siennes. Heureusement qu'on en sera bientôt débarrassé!...
Jean-Louis Testard, homme occupé et laborieux, avait convoqué M. Gauche pour le matin, sans songer qu'il l'obligeait de la sorte à quitter Saint-Presle avant Faube, Mais rien n'est beau comme les premières heures du jour sur la montagne : et si inquiet qu'il fût de ce qui l'attendait, M. Gauche ne regretta pas d'assister une fois de plus au drame superbe et mélancolique de l'aurore. Quand il sortit de la cure, une lumière livide commençait à peine à se répandre dans le ciel et sur les glaciers ; l'espace apparut triste infiniment, comme si le monde, fatigué de la veille et de la longue série des jours antérieurs, hésitait devant la reprise du travail nouveau, et frissonnait d'angoisse au
réveil. Le village dormait encore : toutes les fenêtres étaient closes ; les gens ne faisaient aucun mal; nulle parole méchante ne tombait de leurs lèvres cruelles ; de ferme en ferme les coqs se renvoyaient leurs cris innocents. Comme le pasteur quittait la grande route pour prendre les raccourcis, des lueurs pâlement colorées annoncèrent rapproche du soleil : et il s'éleva sur la ligne déchirée des Alpes, rouge et sans rayons. Puis il s'avança dans le ciel, où les clartés s'accrurent, et bientôt, sortant de son orbe comme s'il éclatait, la lumière se répandit dans l'espace, irradia le lac et les montagnes, poursuivit les ombres nocturnes amassées au fond des vallées, sur les replats des montagnes, dans le creux des passages. Tout en dévalant par les sentiers pierreux, d'un pas qui secouait son torse mal équarri, M. Gauche songeait avec tristesse :
oc Pourquoi donc faut-il que les hommes se tourmentent les uns les autres par leur méchanceté, quand le monde est si beau? Les arbres, les plantes, les fleurs s'épanouissent dans la lumière sans rien soupçonner de nos maux ni de nos discordes ; les oiseaux ne pen-
sent qu'à chanter la gloire de leur créateur ; les insectes bourdonnent joyeusement. Et nous, nous employons notre intelligence au mensonge, à la haine, à la calomnie!...
L'idée lui vint que ce serait là, sans doute, un beau thème pour un sermon, qu'on le rattacherait sans peine à quelque texte sacré, et qu'il serait facile d'y semer quelques allusions transparentes à la malice des gens de Saint-Presle. Mais il repoussa cette tentation, et continua de méditer sur son cas et sur la nature :
« Mon cœur est pur, mes mains sont nettes, je n'ai jamais annoncé que la Vérité, je n'ai jamais aimé que le Bien, je n'ai jamais cherché qu'à avancer le règne de Dieu. Et voici, la haine s'amasse autour de moi, menace les miens, va peut-être m'enlever cette humble chaire qui leur donne leur pain. Cependant, le soleil se lève plus radieux encore que les autres jours pour éclairer cette' injustice !... »
Les paysans des villages accrochés à la pente s'en allaient aux champs, avec leurs faux, leurs fourches, leurs râteaux : car on entrait dans la saison des foins. Quelques-uns le saluaient, puis s'arrêtaient pour le suivre des yeux ; et
2i8 LE PASTEUR PAUVRE
il croyait les entendre dire derrière son dos :
— Qu'a donc le pasteur de Saint-Presle, pour descendre de ce train-là?...
— Hé ! pardine, il a été cité au Département, à cause de ses sales histoires !
Alors, poursuivant sa méditation, il se demandait avec tristesse :
« A quoi bon chercher le bien, puisque nos intentions sont toujours méconnues ? Mieux vaudrait suivre la route large et le chemin facile, s'accommoder des lois du monde, jouir de l'existence et prendre son plaisir où on le trouve. y>
Et il rougissait de ses mauvaises pensées.
A mesure qu'on approche de la plaine, l'air est plus lourd, la chaleur plus pesante : si bien qu'en arrivant à la gare, M. Gauche se trouva tout en nage. Il s'essuya la figure avec son mouchoir, prit un billet de troisième classe, mangea un morceau de pain que sa femme avait mis la veille dans la poche de sa redingote, et but un coup d'eau à la fontaine. Du reste, le train ne tarda pas à s'annoncer : il était rempli de gymnastes, qui menèrent grand bruit pendant tout le trajet : leur descente, à
Lutry, provoqua un retard de quelques minutes, en sorte que M. Gauche n'arriva à Lausanne qu'une demi-heure avant le moment de sa comparution. Que la ville avait changé, depuis sa jeunesse ! D'énormes bâtisses se dressaient partout, encombrant l'espace de leur ' masse et de leur poids. A peine reconnut-il l'église de Saint-François : avec son modeste clocher, dont on avait gratté la patine séculaire, elle semblait prosternée devant les bâtiments de la Banque et de la Poste, temples des divinités à la mode, la Vitesse et l'Argent. Pourtant, de l'autre côté, la place, avec ses devantures et ses enseignes, conservait à peu près son air d'autrefois, quand M. Gauche y faisait des bords avec Brisset, la face rougeaude, sous son feutre aux larges ailes, pour voir passer Madeleine, ou quand il avait la malechance d'y rencontrer le prince Oleszcame, avec sa canne à pommeau d'onyx. Mais du Grand-Pont, la vue avait changé : de nouveaux toits, de hautes cheminées jaillissaient des collines, et des tramways passaient sans cesse en ronflant. M. Gauche suivit les rails jusqu'à la place de la Riponne, où les futurs bâtiments
de l'Université disparaissaient sous les échafaudages ; puis il gravit les escaliers du Marché, et se trouva devant la Cathédrale. On Favait nettoyée, comme le reste : elle était d'un gris uniforme, d'un gris de molasse, d'un gris tout neuf, et si quelques figures n'avaient pas manqué à son portail, elle aurait paru frais construite, comme la Banque ou la Poste; parci par-là, des échafaudages dressés contre ses murs ressemblaient à des béquilles construites pour un géant par un peuple de petits bonshommes ingénieux, actifs et encombrants. En revanche, le quartier de la Cité restait assez pareil à lui-même, avec ses vieilles maisons à volets verts ou gris et ses courtes ruelles. Il y avait toujours, en face du portail de l'Académie, l'ancienne marchande de gâteaux ; plus haut, le café où les membres du Grand-Conseil buvaient peut-être encore des chopines en mangeant des fondues, et enfin, le Château, — remis à neuf, lui aussi, gratté, peinturluré, vernis, maquillé...
M. Cauche entra. Un huissier lui dit d'attendre. Il attendit.
Il attendit longtemps, assis sur la banquette d'une antichambre, les mains sur ses genoux :
en sorte qu'avec sa face couleur de cendre, creusée de plis et de rides, sa barbe irrégulière parsemée de poils blancs, ses doigts déformés, la maigreur que dessinaient ses vêtements usés, et la patience fatiguée de son attitude, il ressemblait à ces vieillards que le peintre Hodler, dans une de ses toiles immortelles, a baptisés les (( Las de vivre » .
C'était une des manies, — ou peut-être une des habiletés de Jean-Louis Testard, de faire attendre les fonctionnaires qu'il convoquait dans le dessein de leur laver la tête. Ce connaisseur d'hommes savait que rien n'énerve comme l'attente, que ceux qui se sont longuement morfondus en guettant une porte sont plus malléables et plus souples, et que l'esprit de résistance fond en eux comme glace au soleil : c'est pourquoi il les laissait mijoter dans son antichambre, où leur imagination grossissait leur affaire et les affolait. Ainsi en arrivat-il à M. Gauche : si sûre que fût sa conscience, il finit par se demander s'il n'était pas coupable de tous les méfaits qu'on lui imputait ; s'il n'avait pas commis une lourde faute en arrachant sa vigne pour planter des pommes de
terre, un péché grave en découvrant, avec l'aide du docteur Nèche, des microbes dans la coupe de la communion, et une impardonnable faiblesse en permettant à sa fille Éveline d'apprendre la musique, — cause première de la sympathie passionnée qu'elle avait inspirée à MyriamBottomby. lise demandait : « Qu'estce que je vais répondre à M. Testard? » Et il ne se trouvait plus aucune excuse. Son cœur sonnait le tocsin dans sa poitrine chaque fois qu'il surprenait, derrière les portes fermées, un bruit de pas ou de voix. Ses genoux faillirent se dérober sous lui lorsqu'enfin l'huissier l'appela...
Jean-Louis Testard achevait de signer son courrier. Il marmonna, sans lever les yeux : — Bonjour, Monsieur le pasteur I Et il se remit à parapher des lettres et des pièces.
M. Gauche restait planté sur le tapis, son haut de forme hérissé à la main, les doigts emprisonnés dans des gants de fil qui le gênaient, plus intimidé qu'un berger devant un roi. Il s'aperçut que le bas de son pantalon restait relevé sur ses gros souliers blancs de poussière, et se désespéra de n'avoir pas corrigé en temps utile cette faute de tenue. Il éternua, et crut qu'il faisait à lui seul plus de bruit que tous les tambours d'un régiment. Enfin, Jean-Louis Testard
ayant apposé une dernière signature, rassembla les feuilles éparses devant lui, sonna son huissier qui les emporta orgueilleusement, et, se tournant brusquement vers M. Gauche, lui demanda d'une voix impérieuse et sèche :
— Ah ! ça, voyons. Monsieur le pasteur, qu'est-ce que vous faites donc, par là-haut?
M. Gauche serra les épaules et balbutia :
— Je tâche de faire de mon mieux, Monsieur le Gonseiller d'Etat.
L'angoisse tirait les traits de sa figure, qui prenait des tons blafards, et ses pauvres yeux imploraient, tristes comme ceux du chien qui craint les coups. Jean-Louis Testard le dévisagea, et remarqua que rien dans son aspect extérieur ne révélait le fanatique, l'hypocrite ni l'intrigant, capable de dévaliser un Américain milliardaire. Plutôt lui trouva-t-il l'air d'un pauvre homme, râpé, piteux, effarouché, abattu par la vie, humilié par le besoin, qui gardait pourtant, au fond de ses yeux purs, une flamme douce et grave dont la lumière vous pénétrait. En le voyant ainsi, tout craintif, le conseiller d'Etat se rappela les difficultés qu'il avait eues lui-même, dans son poste unique, avec les gros
bonnets du crû, au temps où il n'était encore, selon Taimable expression de son syndic, « qu'un petit foutriquet de suffragant » ; il conçut que M. Gauche, qui manquait évidemment de défense, pouvait être une victime des autorités civiles, lesquelles prennent toujours un malin plaisir à faire sentir au bon Dieu, à travers ses ministres, la prépotence de l'Etat; et comme il était homme, il se dit que ses fonctions lui faisaient un devoir de tenir la balance égale entre les deux pouvoirs.
— Rassurez-vous, Monsieur le pasteur, dit-il en s'adoucissant. On ne veut pas vous manger. Allons, asseyez-vous et expliquez-moi votre affaire !
Bien qu'il soupçonnât le genre de dénonciations qui pesaient sur lui, M. Gauche n'en savait rien avec précision. Il demanda donc, après s'être posé sur l'extrême bord d'une chaise :
— Quelle affaire, Monsieur le Gonseiller d'Etat?
Jean-Louis Testard se mit à feuilleter un volumineux dossier qu'il avait devant lui. Il dit :
— G'est vrai que vous en avez plusieurs. A
Crépins, votre premier poste, une affaire de vignes, qui n'a jamais été tirée au clair. C'est toujours grave, les affaires de vignes. Enfin, celle-là est périmée, n'en parlons plus !
M. Gauche se redressa, et puisant du courage dans sa bonne conscience, s'écria :
— Oh ! l'on en peut parler. Monsieur le Conseiller d'Etat !
Testard haussa légèrement les épaules, et, sans relever l'interruption, poursuivit :
— A Saint-Presle, première affaire à propos de la coupe de la Communion... Heuh ! vous n'aviez peut-être pas tant tort, cette fois-là !... Ces sacrés microbes se fourrent partout, sans rien respecter, et peut-être bien qu'il va falloir finir une fois par se veiller à cette coupe... Seulement, pourquoi avez-vous parlé de fermer les sanatoria?...
— Je n'ai jamais parlé de cela. Monsieur le Conseiller d'Etat!,.. Vous n'avez qu'à lire le rapport que j'ai eu l'honneur d'adresser à votre prédécesseur ; il est là, sur ce grand papier !
— Bon, bon, je vous crois sur parole!... Passons!... Mais la grosse affaire, celle qui fait tant crier, c'est cette histoire de votre fille avec
un Américain... A propos, il paraît qu'elle a une rude belle voix, votre fille!... La Gazette d'hier annonce qu'elle va débuter à FOpéra- Comique... Fichtre!...
M. Gauche devint tout pâle, comme un homme qui reçoit un grand coup, et baissa la tête en gémissant :
— A rOpéra-Gomique, Monsieur le Conseiller d'Etat?... C'est dans le journal?... Ah! mon Dieu !...
— Vous ne le saviez donc pas?... On dirait que ça ne vous fait pas plaisir... Pourquoi?... C'est un excellent théâtre, l'Opéra-Comique, un théâtre des plus honorables, subventionné par le gouvernement... Si elle réussit, elle deviendra une Malibran, une Jenny Lind, une gloire nationale, enfin!... Voyons! vous pensiez bien qu'elle chanterait au théâtre, quand vous l'avez envoyée à Paris?...
Les yeux écarquillés de M. Cauche, sa bouche entr'ouverte, ses traits allongés exprimèrent une indicible stupeur. Il balbutia :
— Envoyée... à Paris !... Moi?? !...
Surpris à son tour, avec un reste de crainte
d'être dupe, Jean-Louis Testard grogna :
— Ahl ça, voyons, qu'est-ce que tout ça veut dire?... Il faut s'entendre, à la fin, mille tonnerres I...
Alors M. Gauche comprit qu'il fallait parler :
— Eh bien, Monsieur le Conseiller d'État, commença-t-il, je vais vous dire...
D'une voix un peu chevrotante, mais qui s'assura bientôt, il se mit à raconter les déboires successifs de sa carrière. Tous provenaient de son amour immodéré du bien, de son intense désir d'avancer le règne de Dieu, de la mauvaise volonté des uns et des autres qui brisait son effort, de la méchanceté retorse qui triomphait toujours ; et pour la première fois de sa vie, il fut éloquent. Jean-Louis Testard, accoudé sur son bureau, l'écoutait sans l'interrompre : cela ressemblait à sa propre histoire, à cela près que, dans son cas, une forte dose d'intérêt personnel se mêlait à ses actes, et qu'en se dévouant au service de l'Etat, il n'avait jamais oublié complètement ses propres intérêts, malgré les protestations de ses discours patriotiques : en sorte qu'il se retirerait des affaires publiques après avoir honnêtement joui des 1 bonnes choses de la vie, telles que le pouvoir,
la popularité, la bonne chère et le vieux vin ; tandis que ce pauvre brave homme, serviteur que son Maître oubliait de récompenser dans le siècle, atteindrait la vieillesse sans avoir goûté ni le repos ni le bien-être. Alors, une amère tristesse Fenvahit : celle qui monte aux lèvres des plus heureux du monde, quand ils comparent leurs destins à tant d'autres plus méritants ou plus purs, qui finissent injustement dans la tristesse. Cependant, M. Gauche en arrivait à Fhistoire d'Éveline ; et l'émotion le prit à la gorge, comme une main qui vous étrangle; puis, quand il raconta le départ de la jeune fille, la voix lui manqua, il s'arrêta net, de grosses larmes silencieuses se mirent à couler le long de ses joues, jusque sur sa barbe mal soignée, plus éloquentes que tous ses discours et si sincères que le sceptique le plus endurci n'aurait pas osé les méconnaître.
— Voyons, voyons, ne vous tourmentez pas tant que ça! fit Jean-Louis Testard que cette émotion gagnait. Votre fille n'est pas malheureuse, que diable I... Il y en a beaucoup qui seraient tout fiers à votre place, puisqu'elle va jouer à l'Opéra-Comique !
M. Gauche interrompit, sans y penser, avec un geste désespéré :
— Ah! Monsieur le Conseiller d'État, c'est cela surtout qui me désole!... Si elle avait échoué, eh bien, elle renoncerait à cette mauvaise vie... et peut-être reviendrait-elle au bercail, comme la brebis perdue de FÉcriture... Mais si elle réussit, ah ! si elle réussit, que voulezvous que nous espérions, sa pauvre mère et moi?... Rien ne pourra la retenir sur la pente, parce que le succès, c'est le commencement du mal, Monsieur le Conseiller d'État !...
Quelque endurci qu'on soit par les expériences de la vie, le spectacle de la candeur éclatante, de l'évidente honnêteté, du fier désintéressement et de la foi sincère, vous saisit aux entrailles comme un rappel soudain des rêves que vous tissiez au temps des grands enthousiasmes, des beaux rêves dont les années ont rompu la trame trop fragile. C'est pourquoi Jean-Louis Testard frémit à ces paroles, qui rendaient en tombant le son d'or de la vérité. Ses derniers doutes s'évanouirent, et il s'écria :
— Décidément, Monsieur le pasteur, je vois, clair comme le jour, que vos ennemis m'avaient
induit en erreur. Tout le monde peut se tromper, comme on dit : à plus forte raison être trompé. Mais soyez tranquille, ces gredins n'emporteront pas cela au paradis, et Ton vous soutiendra 1
L'orateur des banquets, qui sommeille au fond de tout homme d'Etat, se réveilla en ce moment ; car Testard ajouta, en frappant la table de son poing fermé :
— L'État a des devoirs envers ceux qui le servent honnêtement : il saura les remplir!...
Il accompagna cette déclaration d'un regard terrible à l'adresse des intrigants dont les mensonges avaient failli pousser le Gouvernement à commettre une injustice, et ferma le dossier d'un geste brusque, qui le classait. Puis, quittant sa voix sévère pour prendre un ton de bonhomie quasiment confidentielle , il demanda :
— A présent que l'affaire est réglée, ditesmoi voir, entre nous, comment vous vous y prenez pour vous faire tant d'ennemis?... Un brave homme comme vous êtes?... C'est à donner sa langue aux chats, ma parole!...
— Je me suis plus d'une fois posé cette
pénible question, Monsieur le Conseiller d'État, et je n'y ai trouvé aucune réponse... Sans doute, c'est la volonté du Seigneur dont les voies ne sont pas les nôtres.
— Ta, ta, ta, ta, c'est une explication qui n'en est pas une. Monsieur le pasteur, permettez-moi de vous le dire... Le bon Dieu ne s'occupe pas tant que ça de nos petites affaires, et nous laisse patauger dans ce vieux monde comme des grenouilles dans un étang... Quand il nous arrive quelque chose de bon, ça vient peut-être de lui ; mais quand il nous arrive quelque chose de mauvais, c'est presque toujours notre faute !...
M. Gauche secoua tristement la tête, et murmura :
— Pourtant, je crois bien être sûr de n'avoir jamais fait de mal à personne!...
— Hé ! ce n'est pas ce que je veux dire, expliqua Jean-Louis Testard. Voyez-vous, ce n'est pas toujours en faisant le mal qu'on s'attire des ennemis : c'est encore plus souvent en faisant le bien, — si on le fait de travers ... Quand on a un peu manié les hommes, on sait que ça se passe trop souvent ainsi. Monsieur
Gauche... Dans votre cas, par exemple, voulezvous que je vous dise mon idée, rondement?...
M. Gauche, que ces propos surprenaient, acquiesça d'un léger signe de tête.
— Eh bien! mon idée, c'est que vous ne tenez pas assez compte des choses qui sont. Gomprenez-vous ? Non ? On va voir tâcher de vous expliquer la chose !
Jean-Louis Testard se renversa dans son fauteuil, et continua complaisamment, tout en jouant avec une dent d'éléphant qui lui servait de couteau à papier :
— Les hommes, voyez-vous, sont bas, vils, cruels, intéressés, perfides, etc.. Vous n'êtes pas de cet avis? Ah! Monsieur Gauche, fiezvous à mon expérience!... G'est en les gouvernant qu'on apprend à les connaître, comme un cocher connaît ses chevaux !... Gomme ils jugent les autres à leur mesure, ils ne peuvent croire qu'une action soit généreuse ou noble : aussi faut-il se garder comme delà peste d'en commettre de telles... Il faut être honnête selon la loi : un point, c'est tout!... Votre vigne, Monsieur le pasteur, cette vigne que vous avez arrachée pour planter des pommes déterre, ah!
quelle sottise, sauf votre respect !... Je comprends vos scrupules : ils vous honorent. Je comprends même que vous n'ayez pas voulu garder cette vigne : vous voyez si je vous fais des concessions. — Mais Farracher!... Dans un pays de vignoble ! !... On prend un moyen terme, que diable! on la vend !... Si possible à son prix... Un autre l'achètera, allez- vous dire?... Cela n'est plus votre affaire !... Votre acquéreur, s'il lui vient par hasard les mêmes scrupules, fera comme vous..» Si non, ma foi ! il vendra son vin le mieux qu'il pourra, et ce ne sera plus le vôtre... Qu'en dites-vous?...
M. Gauche voulut se recueillir pour répondre : mais ces arguments lui restaient tellement étrangers, qu'il ne savait par quel bout les attaquer. Gomme il se taisait, Jean-Louis Testard continua :
— De même avec votre fille... G'est une véritable aubaine qui lui tombait du ciel, Monsieur le pasteur !... Il fallait vous en réjouir!... Sans doute !... Si vous aviez dit à tout le monde, en vous frottant les mains, la mine épanouie : « Voilà ce qui arrive à ma fille, pour son plus grand bien »... personne n'aurait eu la^moindre
idée de vous blâmer... Au contraire, le syndic, le greffier, le régent, ils auraient tous dit : « En a-t-il une sacrée chance, notre pasteur ! » Et quand les journaux annonceront que votre fille a eu un grand succès à TOpéra-Comique, comme je le lui souhaite de tout mon cœur, ils seraient venus vous féliciter : a: Quel honneur pour le village, Monsieur le pasteur ! L'Opéra- Gomique, un des plus beaux théâtres du monde... Mazette !... » Tandis que si vous prenez cet air désolé, ils sont fichus de vous faire un charivari, les bougres!...
M. Gauche esquissa un geste de terreur, et voulut dire quelque chose. Mais Jean- Louis Testard, qui était lancé, ne Técouta pas, et continua, de sa voix des meilleurs jours :
— Que ferions-nous en politique, nous autres, si nous raisonnions comme vous?... Des gaffes, mon cher Monsieur, rien que des gaffes !... Sans doute, il y a les principes, les grands principes... Et je ne dis pas qu'il faille badiner avec eux, ah! non !... Les principes, bigre!... Mais il y a aussi les hommes !... Et même, s'il n'y avait pas les hommes, je voudrais bien savoir ce qu'il en adviendrait des principes, moi!... Pas
moyen d'imaginer les uns sans les autres/ pas? Et puis il y a nous, nos amis, le parti, les chefs et les soldats !... Et dame! cela compte aussi pour quelque chose, hein ?... Alors, quoi ?... On s'arrange, on transige, on coupe la poire en deux, on va comme on peut!... Réformer le monde ?... Il en aurait rudement besoin, je ne dis pas non, mais quel tintouin. Monsieur le pasteur!... Le monde marche cahin caha, et ce n'est déjà pas commode de l'empêcher de verser, allez !... Trop heureux quand on ne fait rien de vraiment mauvais... Tout ça n'est pas brillant, je le reconnais... Mais c'est la vie... Si vous n'êtes pas d'accord, Monsieur le pasteur, ça doit venir de ce que vous avez l'étoffe d'un saint!...
Cette fois, M. Gauche protesta en avançant la main dans un geste effarouché :
— Oh! Monsieur le Conseiller d'État!...
— Ma parole, vous devez avoir l'étoffe d'un saint... Mauvaise affaire !... Les saints, voyezvous, ils ont fini leur temps : aujourd'hui, ce n'est plus que des empêcheurs de danser en rond!... Eh bien, il faut entrer dans la danse, sans quoi toute la farandole vous passe sur le
ventre !... Vivez donc comme les autres, si vous voulez qu'ils vous laissent tranquille I... Soyez de votre temps, sans trop vous demander si on ne pourrait pas mieux faire... Il y a un proverbe qui dit : « Qui veut faire Tange fait la bête ! » Fameux proverbe. Monsieur le pasteur!... Pensez-y quelquefois, ça vaudra mieux pour vous, et pour tout le monde !...
La voix de Jean-Louis Testard avait monté peu à peu, comme dans les passages de grande éloquence, quand il parlait devant la foule, de la démocratie, de la solidarité, de l'idéal et de tout le tremblement. Il baissa le ton et conclut :
— Ce que je vous dis là, Monsieur Gauche, c'est parce que vous m'avez l'air d'un brave homme, malgré votre sainteté. Maintenant, rentrez à Saint- Presle : je vais écrire au syndic une lettre de ma bonne encre, et j'espère bien qu'il vous fichera la paix... Mais prenez garde à ce que vous faites!... Ne vous agitez pas trop!... Ne faites pas d'excès de vertu !... Sinon... sinon... Ma foi, mon cher Monsieur Gauche, le Département vous couvre pour aujourd'hui. Mais le syndic de Saint-Presle est
un homme de poids : et si vous recommenciez,,., le Département serait peut-être bien forcé de vous lâcher !...
Sur ces mots, Jean-Louis Testard se leva, pour faire comprendre que l'audience était terminée, en tendant la main à M. Gauche. Et celui-ci quitta le Château. La marche de ce mémorable entretien le préoccupait au plushaut point : il comprenait mal, notamment, ce que Jean-Louis Testard entendait, en lui disant de ne pas recommencer, et plus mal encore pourquoi le Département, sans lui donner tort, le menaçait de le lâcher en faveur du syndic. Toutefois, il descendit d'un cœur plus léger les Escaliers du Marché. Et comme il repassait le Grand-Pont, une idée lui traversa Fesprit, qui le fit sourire : « Pour quant à la vigne, se dit-il, il est bien certain que je ne recommencerai pas, — puisque je ne Fai plus... »