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Le pater de Fénélon

K temps, les progrès de Tindustrie et la facilité des rapports, effacent, chaque jour, le peu de physionomie particulière qu'il reste encore à la vie de province. Bientôt, cette grande et noble figure disparaîtra tout-à-fait, sous un aspect banal pour toute la France. Il en sera des habitudes provinciales comme des costumes dont l'original i té pittoresque devient de plus en plus rare, et qui cède la place, même dans les villages les plus reculés, à nos habits mesquins, sans grùce et sans dignité.

Mais ce n'est là qu'une perte pour Tart et pour les artistes, tandis que la transformation des habitudes de la province exerce, par malheur, une influence directe sur la morale et sur le bonheur d'une partie du pays. Où trouver maintenant, par exemple, les grandes familles qui vivaient, dans leurs terres, exerçaient une sorte de royauté bienfaisante sur tout ce qui les entourait, et préféraient une existence pieuse et utile, loin de Paris, à l'éclat et aux plaisirs qui les attendaient à la cour. Protéger les vassaux et les fermiers, les aider dans les années de mauvaise récolte, soigner leurs pères et leurs femmes malades, faire donner aux enfants une instruction élémentaire qui les instruisait de ce que Ton doit à Dieu et aux hommes, qui n'allumait pas en eux une funeste ambition par la fausse clarté de lumières menteuses; voilà quelles étaient les occupations des grandes familles nobles! voilà les devoirs qu'accomplissait, en chrétien, vers l'année 1G58, M. le marquis de Salignac de la Motte de Fénélon.

Il habitait, dans le Périgord, le château qui porte son nom. Chacun, autour de lui, le bénissait pour le bien qu'il ne cessait de faire avec une charité à la fois éclairée et infatigable. On le rencon-

trait sans cesse, allant de chaumière en chaumière pour consoler les lahoureurs que la grêle avait ruinés, les fermiers dont la maladie suspendait les travaux, enfin, tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin d'aide. Quand on souffrait, quand on était malheureux, après Dieu et la sainte Vierge, on espérait en M. le marquis de Fénélon. Les traits que l'on racontait de son inépuisable charité étaient aussi nombreux que touchants. Un jour, par exemple, il apprend que le fils d'une pauvre ménagère dont le mari venait de mourir s'était mis en route pour venir retrouversamère, la consoler, et travailler afin de la faire vivre. Le chagrin qu'il éprouvait de la perte de son père et les fatigues d'une marche pénible, entreprise par une chaleur extrême, l'avaient fait tomber malade, à huit ou dix lieues du village. Le marquis fit atteler aussitôt son carrosse, et se rendit au lieu où gisait, sur un peu de paille, le pauvre garçon, abandonné comme on l'est quand on se trouve sans ressources. Non-seulement le digne seigneur lui fit donner les secours nécessaires, mais encore il descendit de voiture, voulut qu'on y mît le malade à la place qu'il occupait naguère luimême, et s'en revint à franc-étrier, comptant pour rien la pluie qui tombait par torrents , le mauvais

état des chemins et les fatigues d'une longue course, au mois d'août. La vieille, non-seulement revit son fils, mais encore elle reçut d^abondanls secours jusqu'au moment où le blessé put reprendre son travail et suffire à ses besoins et à ceux de sa mère.

Pierre Huard se montra reconnaissant et digne de ce que le seigneur de Fénélon avait fait pour lui. Son respect pour sa mère, la régularité de sa conduite, le zèle qui! mettait à remplir ses devoirs, sa piété fervente et modeste, lui valurent la faveur et l'affection de celui auquel il devait tant déjà. Bientôt, une honnête aisance récompensa la régularité de sa vie laborieuse; il fit quitter à sa mère la pauvre cabane qu'elle habitait, pour la loger dans une petite maison riante et commode, où le bienêtre et la satisfaction entrèrent avec les deux heureux paysans. 11 fallait voir la mère de Pierre, assise sur le seuil de sa porte, vêtue d"habits d'une propreté rare, et filant sa quenouille avec une gaité qui donnait à son grand âge et à son aspect vénérable quelque chose dont on se sentait le cœur réjoui. Pierre était toujours là, derrière, travaillait à son métier de tisserand et chantait des chansons pieuses qui convenaient merveilleusement à sa voix

mélodieuse et pure. Aussi, M. le marquis de Fénélon ne passait-il jamais devant la porte de la petite maison sans y entrer et sans s'y reposer un moment. 11 avait toujours quelque bonne parole pour la mère de Pierre, et il restait quelquefois des heures entières à causer familièrement avec ce dernier; car Pierre était un homme de bon sens et d'intelligence éclairée.

Au bout de deux ans, Pierre vint trouver, au château, le marquis de Fénélon et lui demanda la permission de se marier.

— Le grand âge de ma mère, dit-il, réclame des soins que, malgré toute la tendresse que je porte à la digne femme, mes mains rudes et habituées au travail ne peuvent lui rendre. 11 me faut donc quelqu'un de sur et de dévoué pour veiller sur elle; pour lui donner le bras quand elle veut sortir ; pour la remplacer dans les travaux du ménage qui deviennent au-dessus de ses forces. Un enfant, une fdle seule peut se dévouer à tout cela ; il faut donc que je me marie. D'ailleurs, je suis assez dans Faisance pour désirer une compagne et pour sentir mon cœur battre de joie à Tidée de faire bientôt sauter, sur mes genoux, un petit garçon qui me répondra , en bégayant, ce nom si doux à entendre :

i( père! » Voilà, monseigneur, pourquoi je viens vous demander la permission de me marier.

— Jeté la donne volontiers, Pierre, car, j'en suis sur, tu choisiras, si tu ne Tas déjà fait, une femme digne de toi.

— Dame, j'y ai déjà pensé, comme vous le dites, monseigneur. C'est une jeune fdle qui s'est trouvée longtemps à peu près dans la même position que moi; c'est-à-dire seule avec un vieux père infirme, qu'elle a soigné comme je voudrais la voir soigner ma mère. Le pauvre vieux est mort, et Catherine reste seule; elle refuse de se marier, quoique tous les jeunes gens la désirent pour femme. Elle est aussi jolie que bonne, d'une conduite exemplaire et d'une piété que Ton ne se lasse pas d'admirer.

— Et elle te préfère à tous les autres prétendants ?

— Je ne le crois pas, monseigneur ! Jeanne est trop sage et d'un caractère trop solide et trop raisonnable pour se déterminer par un caprice, dans une circonstance si grave pour elle. Ce qui la décidera, ce sera un bon conseil. Voilà pourquoi je viens vous prier de vous intéresser près d'elle en ma faveur. Un mot de vous ferait tomber sa main dans la mienne.

M le marquis de Fénélon savait combien Jeanne

était digne de Pierre. 11 se rendit à Tinstant chez la jeune fdle, qui s'empressa d'accepter le fiancé que lui présentait le bon seigneur.

A quelques jours de là, on fit la noce, et ce fut le marquis de Fénélon qui donna la dot et le trousseau. 11 daigna même honorer de sa présence le banquet nuptial, disant que Ton ne pouvait témoigner assez d'estime à ceux qui donnaient, comme Pierre et Jeanne, l'exemple d'une conduite laborieuse et honnête. Je vous laisse à penser la joie de la vieille mère de Pierre , lorsqu'elle entendit ces paroles et lorsqu'elle descendit de l'église, appuyée sur le bras du marquis de Fénélon qui ne voulut point laisser à un autre le soin de soutenir la doyenne de toutes les vieilles femmes du marquisat!

Dieu bénit pendant les premières années le mariage de Jeanne et de Pierre. Ensuite, il plut à ses volontés mystérieuses de les frapper tous deux d'épreuves sévères, qu'ils supportèrent avec la résignation de véritables chrétiens. Ce fut d'abord la perte de leur vieille mère, qui s'éteignit doucement et rendit son âme au créateur, en le bénissant de lui avoir donné, pour adoucir ses derniers jours, un fils et une bru dignes de sa tendress^.

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Ensuite arriva une longue maladie de Jeanne, épuisée par les veilles qu'elle avait passées au chevet de sa belle-mère. Après avoir causé de vives inquiétudes à son mari, elle entra enfin en pleine convalescence. Le bonheur et le calme semblèrent de nouveau revenir près des deux époux, qui oubliaient les chagrins du passé, en caressant leur petit garçon; Fenfant savait déjà tendre les bras à son père et bégayer le nom de sa mère.

Un jour, le tisserand, qui ne résistait pas sans efforts au désir de quitter son ouvrage pour aller prendre son fils et le bercer sur ses genoux, entendit au loin le bruit de la voiture du marquis de Fénélon. Ce fut une assez bonne excuse à ses propres yeux pour céder au désir qui le tourmentait; il prit donc Tenfant et alla au-devant du seigneur. 11 portait son petit garçon sur un bras et sa femme s'appuyait sur Tautre. Jugez de sa terreur, quand il vit les chevaux s'emporter et entraîner le carrosse \ers un précipice où M. de Fénélon aurait infailliblement péri. Aussitôt, il rend Tenfant à sa mère, s'élance, se précipite au milieu des chevaux, les arrête, sauve le marquis, mais reçoit, victime de son dévouement, un coup de Tcssieu dans la poitrine.

M- de Fénélon, les yeux pleins de larmes,

DE FÉNÉLON. ô

aida lui-même à transporter au château son sauveur, qui le remercia du regard et qui s'applaudit d'avoir sacrifié sa vie pour le maître dont il avait reçu tant de fois les bienfaits.

Le médecin appelé déclara qu'il ne restait aucune chance de salut pour Pierre; ce dernier demanda aussitôt un prêtre et remplit ses devoirs de chrétien avec une ferveur exemplaire. Quand il eut fini de se réconcilier avec Dieu et que le prêtre eut achevé son ministère de paix et de charité, en répétant les paroles du pardon et de l'espérance au chevet du mourant, Pierre fit signe de s'approcher à sa femme et au marquis de Fénélon. Ce dernier n'avait point voulu s'éloigner du serviteur qui l'avait sauvé.

— Monseigneur , dit Pierre d'une voix entrecoupée par la souffrance, je vais aller rejoindre ma mère dans le ciel, car, je l'espère, Dieu me jugera, non d'après ma propre faiblesse , mais d'après les mérites de Jésus-Christ et par le sang que le divin Sauveur a répandu sur la croix pour la rédemption des péchés des hommes et pour le salut de ceux qui tendent vers le ciel des mains suppliantes. Ce n'est donc pas sur moi qu'il faut pleurer : c'est sur ceux qui restent ! c'est sur cette pauvre veuve ! c'est

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sur ce pauvre orphelin! Sansla pensée que je leslaisse sous votre protection, monseigneur, mes derniers moments seraient troublés par de cruelles inquiétudes.yousèteslà,prèsd'eux,etjcmeurstranquille... — Pierre, répondit le marquis, le ciel m'est témoin que je donnerais tout mon sang pour racheter celui que vous avez répandu pour moi ! Le ciel m'est témoin que je paierais votre vie de la mienne... et pourtant, Pierre, comme vous je suis père d'un enfant qui a besoin de protection et de tendresse ; donc, ce que je ferais pour mon enfant, Pierre, je jure de le faire pour le vôtre. Je serai son père; il partagera l'éducation de monfds; il deviendra son frère! Jamais, n importe ce qu'il fasse, et se montrât-il même indigne de son père, de vous, mon noble Pierre, je ne l'abandonnerai ! Jamais je ne cesserai de veiller sur lui comme vous l'auriez fait vous-même. Votre veuve n'a plus rien à craindre du besoin, car pendant votre confession j'ai fait rédiger ce contrat de rentes qui lui assure une existence aisée pour le reste de ses jours. Êtes-vous content, Pierre?

Pierre étendit sa main faible et tremblante pour prendre celle que lui tendait le marquis de Féné- Ion, et il la porta à ses lèvres.

— Soyez béni , monsieur le marquis , car vous faites plus pour ma femme et pour mon enfant que je ne le mérite. Soyez béni, je prierai Dieu pour vous, dans le ciel!... sainte Yierge, Jésus, recevez mon âme.

Il retomba sans mouvement sur son lit. Un silence morne, et qu'interrompaient seulement les sanglots étouffés de Jeanne, régna quelque temps encore dans la cbambre. Le médecin interrogeait le pouls du malade. M. de Fénélon, pencbé, épiait avec angoisse s'il ne verrait pas reparaître quelque signe de vie sur les traits livides de son sauveur ; le prêtre agenouillé lisait des yeux les prières des agonisants , ces belles et terribles prières que Ton ne peut entendre sans une émotion religieuse! Tout à coup, le médecin quitta le bras du cadavre, rejeta sur son visage le drap du lit et vint se mettre à genoux à côté du prêtre,

— Partez, âme cbrétienne ! s'écria ce dernier, en prenant un rameau de buis consacré pour jeter quelques gouttes d'eau bénite sur les dépouilles de l'homme de bien qui venait de rendre son âme à Dieu. Partez ! âme chrétienne.

Alors des sanglots éclatèrent de toutes parts. Jeanne s'était jetée sur le corps de son mari, qu'elle

couvrait de baisers et qu'elle appelait comme s'il eût pu rentendre.

— Pierre, disait-elle, Pierre ne m'abandonne pas ainsi ! Que veux-tu que je devienne sans toi? Demande à Dieu qu'il m'appelle à lui avec toi ! Ne sommes-nous pas unis àjamais? Pourquoi nous séparer? Pierre! que j'entende du moins encore une fois le son de ta voix ! Pierre, que ton regard s'élève encore une fois sur Jeanne ! Que je ne te sente pas ainsi immobile et glacé dans mes bras! Pierre! Pierre ! c'est Jeanne qui t'appelle.

En vain le prêtre chercbait à la consoler et à ramener à plus de résignation : la voix persuasive de la religion ne pouvait elle-même arriver jusqu'à ce cœur déchiré et dont la blessure saignait encore trop vivement. Il fallut donc employer une sorte de violence charitable pour éloigner Jeanne de cette scène de désolation : quand plusieurs de ses amies furent parvenues à l'entraîner, tous les yeux étaient baignés de larmes.

Le curé profita de cette émotion pour adresser à son auditoire quelques courtes réflexions sur la mort et sur la nécessité d'avoir toujours la pensée de son imminence présente à l'esprit. — Vous voyez, dit-il en terminant, avec quelle rapidité elle nous

frappe à Timprovisle. Tûchons donc qu'elle nous trouve prêts à paraître devant le souverain juge ! Tachons donc d'avoir, pour nous présenter à ses pieds quand sonnera Tbeure du jugement, de nombreuses bonnes actions à défaut d'un grand et sublime dévouement, comme celui dont nous pleurons la mort, et qui trouve déjà dans le sein de Dieu la récompense de ses vertus.

— Amen ! répondirent les assistants qui se séparèrent en silence, et s'en retournèrent emportant avec eux des pensées religieuses et mélancoliques.

Le marquis de Fénélon prit dans ses bras Tenfant de Pierre et l'amena lui-même au château, dans une grande salle, où s'ébattait un petit garçon près d'une jeune femme qui le regardait en souriant. A l'arrivée du marquis, elle se leva pour venir présenter son front au baiser de son mari ; la présence de Tenfant la surprit et Farrèta.

— Oh ! la belle petite créature ! dit-elle.

— C'est un enfant de plus que le ciel nous envoie, madame, dit le marquis. C'est le fds d'un homme qui vient de mourir pour moi, et sans lequel vous seriez veuve maintenant.

Alors, il fit à la marquise le récitdes périls qu'il avait courus, du dévouement de Pierre et de la

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mort du courageux tisserand. Madame la marquise de Fénélon, qui Tavait écouté avec une émotion indicible, prit Fenfant dans ses bras, le couvrit de baisers et l'emporta dans son oratoire.

— Mère de Dieu, divine patronne des mères, ditelle en s'agenouillant devant une image de la sainte Vierge, recevez cet enfant sous votre protection : je vous le consacre comme mon propre fds. Il portera des vêtements blancs jusqu'à Tàge de sept ans. Jetez donc sur lui des regards de miséricorde; étendez sur sa petite tête votre main pour le défendre contre les embûches du mauvais esprit.

Cette prière terminée, la marquise de Fénélon rentra dans la chambre où jouait son fds, plus âgé d'un an que le petit Pierre.

L'enfant accourut ingénument au-devant du compagnon que lui présentait sa mère; il apporta ses jouets, les amoncela devant le petit étranger, et quand il fut parvenu à exciter Tattcnlion de Pierre et à lui faire partager ses jeux :

— Comment, demanda-t-il , comment est-ce qu'il se nomme?

— François, appelle-le ton frère, répliqua la.. marquise.

Jeanne allait, chaque jour, au château embrasser son fils. Quelque heureux quelle le vît, et malgré tous les avantages que lui valait maintenant et que lui promettait pour l'avenir une excellente éducation sous les yeux du marquis et de sa femme, elle se sentait néanmoins toujours le cœur gros quand il lui fallait se séparer du petit Pierre.

— Hélas ! se disait-elle, il est heureux ; mais le suis-je, moi? Je ne puis voir mon fils à chaque instant du jour. S'il crie, ce n'est pas moi qui accours pour le consoler ! S'il sourit, son sourire n'est pas pour moi. Ma maison me semble doublement déserte. Tout manque , mon mari et mon fils !

Cependant elle avait assez de raison pour lutter contre ces pensées et pour sacrifier sa propre affection au bonheur de Pierre. Elle commençait même à supporter avec moins de douleur l'absence de l'enfant qu'elle voyait gai, bien portant et joyeux. Elle-même se trouvait satisfaite et consolée. D'ailleurs, on la recevait toujours si bien au château ! M. le marquis la traitait affectueusement, comme une amie plutôt qu'une fermière ; tandis que madame la marquise avait pour elle des paroles affectueuses auxquelles on n'aurait pu résister

sans manquer de cœur. Peu à peu donc elle se familiarisa avec sa nouvelle position : aucun changement n'aurait été apporté probal)lement à Félat des choses établi, sans la rencontre que fit Jeanne de quelques commères jalouses du crédit dont elle jouissait au château, et promptes à jeter sur tout le venin de leur mauvaise langue.

Jeanne s'en revenait du château de Fénélon. Elle avait bien encore versé quelques larmes en se séparant de son fils; mais la tendresse maternelle, et non la douleur, les lui faisait répandre. Quelques paysannes la rencontrèrent , et , voyant ses yeux rouges, encore humides de larmes, elles commencèrent à s'apitoyer sur elle.

— Pauvre mère, lui dirent-elles, il est bien dur de vous voir ainsi séparée de votre enfant ! Cela doit laisser un vide immense dans votre maison !

— D'autant plus, reprit une autre, que vous voilà pour le reste de vos jours sans enfant comme sans mari. On va faire de votre petit Pierre un beau monsieur qui rougira d'être le fils d'une paysanne, et qui se gardera bien de mettre jamais les pieds chez sa mère dès qu'il aura l'âge de raison.

— J'aurais, à votre place, préféré qu'il fût un

paysan comme moi, ajouta une troisième, et ne jamais m'en séparer. Enfant, je l'aurais eu pour me tenir société, m'aimer et me consoler ; plus tard il m'eût aidé de son travail et il m'eût soignée, comme son père l'avait fait pour la vieille Marguerite. Au lieu de cela, quand il viendra une fois par hasard devant votre porte, il n'osera pas entrer chez vous, de peur de salir ses beaux habits; pour vous embrasser, il regardera autour de lui si personne ne le voit; enfin, s'il en a de trop pour lui, il vous enverra de l'argent et il se croira quitte envers vous.

Jeanne souffrait de ces propos, mais elle n'en était pas encore ébranlée dans son dessein de laisser son fils chez le marquis. Hélas! les perfides insinuations d'une autre bavarde la firent renoncer à laisser jouir son fils plus longtemps de cet avantage.

— Cependant , si Jeanne a , comme on le dit, l'intention de se remarier bientôt, elle a raison de se séparer de son fils... car,..

— Me remarier bientôt! s'écria la pauvre femme. Oublier la mémoire de Pierre ! Et qui donc pourrait le remplacer dans mon cœur?

— Dame! je ne fais que répéter ce que chacun dit et croit dans le village. On ne peut se figurer qu'une

mère consente à se séparer de son unique enfant si elle ne songe point à lui donner un beau-père.

Jeanne, indignée, changea de chemin, retourna sur-le-champ au château et supplia le marquis de lui permettre de ramener son fds chez elle.

M. de Fénélon, après quelques sages observations, lui rendit l'enfant.

— Vous le voulez, lui dit-il; vous êtes la maitresse de ne point me laisser un enfant que vous pouvez voir à toute heure du jour. Quelque chagrin que nous cause votre résolution, je n'oublierai point pour cela le dévouement de son père, et les promesses que j'ai faites sur le lit de mort de cet homme généreux. Emmenez maintenant le petit Pierre ; vous êtes mère! Cependant, comme son tuteur, dés qu'il sera plus âgé , je veux qu'il vienne chaque jour au château partager l'éducation qu'y recevra mon fils. Je ne renonce pas aux projets que j'ai formés pour lui : seulement je regrette que vous m'en rendiez Texécution plus difficile. Dès qu'il comptera sept ans, l'enfant viendra donc ici tous les matins. 11 retournera chez vous le soir.

Jeanne prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez elle, où elle ne cessa de le couvrir de baisers que bien avant dans la soirée. On aurait dit qu'elle

le retrouvait par miracle après l'avoir cru perdu pour toujours.

Cependant, quelque chose lui disait au fond du cœur qu'elle avait mal reconnu les bontés du marquis, et qu'elle s'était conduite envers lui avec ingratitude. Aussi n'osa-t-elle pas retourner au château, et laissa-t-elle écouler une semaine entière sans y conduire son fils. Au bout de ce temps le marquis vint lui-même la trouver. Il ne lui fit aucun reproche du passé, et n'en parla même pas. Après avoir tendrement embrassé le petit garçon, il fit connaître à la mère les jours et les heures où l'on devait conduire Pierre au château, et partit en laissant Catherine interdite et honteuse des bontés dont il l'avait comblée.

Le temps arriva enfin où le petit Pierre compta sept ans. Alors il fallut se conformer aux intentions de monseigneur, et l'amener chaque matin au château pour venir l'y reprendre le soir.

Une grave conversation entre le marquis et un jeune ecclésiastique chargé de l'éducation des deux enfants précéda Tarrivée du nouvel élève au château.

— Monsieur l'abbé, dit le marquis, ces deux enfants sont appelés, par leur position sociale, à suivre des carrières différentes. Il faut tâcher de les

rendre capables de vivre également en chrétiens dans chacune de ces carrières. Pendant les premiers temps leur éducation peut rester la même. Plus tard nous y apporterons, pour Tun et pour l'autre, les modifications que l'expérience nous fera croire les meilleures.

La base de cette éducation, Monsieur, comme je la comprends, doit être la crainte ou plutôt Tamour de Dieu. Il faut que Dieu soit la pensée constante de tout chrétien : il faut que cette pensée se tienne sans cesse présente à son esprit! Qu'elle devienne le but de toutes ses actions , et lui fasse tout faire pour Tamour et par Tamour de Dieu. Quelle joie plus sublime et plus pure peut-il éprouver? Oii rencontrera-t-il une consolation aussi grande dans ses douleurs ? Où puisera-t-il une force aussi efiicace dans ses épreuves ! Infdtrons donc goutte à goutte cet amour dans le cœur des enfants dont la Providence nous confie l'éducation.

La première chose à leur enseigner, c'est la bonté de Dieu qui entoure de tant de bienfaits les petits enfants ! Il a fait pour eux le soleil qui brille et qui réchauffe, le ciel bleu si doux à regarder, le feuillage qui donne de l'ombre, le gazon qui présente un tapis frais et doux, les fruits qui désaltèrent, le ruis-

seau qui murmure et sur les bords duquel mille fleurs se penchent avec grâce !

Puisque tout bien-être provient de Dieu, on serait ingrat de ne pas faire tous ses efforts pour être digne de Dieu et de ses dons. La base de la religion est donc la reconnaissance.

Or, monsieur l'abbé, la reconnaissance, chez les enfants, est un sentiment vif , puissant, au moyen duquel on peut opérer beaucoup de bonnes choses. L'expérience, le chagrin et les déceptions, nonseulement n'ont point encore brisé les jeunes cœurs de ces petits êtres, mais ils ont respecté toute leur exquise sensibilité. Dites-leur, démontrez-leur que Dieu est souverainement bon et souverainement aimable; qu'ils lui doivent tout. Ils l'aimeront, et dans leur naïve reconnaissance ils craindront de commettre des fautes qui affligeraient celui à qui l'on ne peut rien cacher.

Ne craignez pas de mettre à la portée de leur intelligence cette grande et redoutable figure de Dieu. Hommes, ils comprendront plustard, avec l'âge, la majesté sublime du Très-Haut! Enfants, qu'ils comprennent maintenant sa bonté. Faites-vous petit pour qu'ils vous entendent mieux : employez des comparaisons tirées de leurs habitudes et de leurs

idées ; ayez recours aux expressions familières. Jésus-Christ lui-même n'a-t-il pas dit : Laissez venir les tout petits enfantsjusquàmoi?Les apôtres ne se sont-ils pas empressés de recueillir, de propager et de mettre en action ces paroles de leur divin maître ?

Pour nous résumer, établissons donc sur Tamour de Dieu l'éducation entière de vos deux pupilles.

C'estpour plaire à Dieu qu'ils doivent faire le bien. C'est pour éviter de lui déplaire qu'ils doivent se garder de tout ce qui est mal. Le bien, c'est tout ce que la conscience indique devoir plaire à Dieu. Le mal, c'est tout ee que nous voudrions pouvoir cacher à Dieu, s'il était possible de lui cacher quelque chose. Plus tard, vous pourrez joindre à cette règle de conduite infaillible, et qui vient de Dieu , une maxime sur laquelle repose la sagesse des hommes : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu il vous fût fait. Mais c'est là une morale égoïste et de calcul ; un retour mesquin sur soi-même, qui ne peut être comparé à la morale épurée et divine duchristianisme:Fa/(fs le bien pour T amour de Dieu. Evitez le mal pour l'amour de Dieu.

Afin de laisser à une si admirable pensée toute sa pureté et toute sa force, ne parlez pas avant

quelque temps des punitions et des récompenses dispensées par Dieu aux méchants et aux l)ons. Réservez ce moyen pour la première faute bien grave qu'ils commettront , pour le premier véritable oubli de Dieu auquel ils se seront laissés aller... Alors vous pourrez prononcer les mots de Paradis et d'Enfer ; alors vous pourrez les initier aux terribles mystères de la justice divine. Mais, je vous le recommande encore une fois, ne le faites qu'avec la plus extrême réserve, les plus prudentes précautions, le plus tard possible et seulement devant une nécessité absolue»

Un moyen à employer encore avant celui-là, un moyen efficace et qui s'adresse également à leur cœur, c'est la dévotion à la sainte Vierge. Ils aiment leur mère ; ils comprendront sans peine la mission divine de la mère de Dieu, qui se place sans cesse, entre le pécheur et le juge, pour intercéder le pardon de la faiblesse et du repentir. Ils se désespéreraient peut-être devant la juste colère d'un Dieu offensé; |a crainte de ne pas être pardonnés les empêcherait de demander leur pardon : sûrs d'une protectrice que rien ne décourage et qui vient en aide sitôt qu'on l'appelle, dès qu'ils se sentiront mécontents d'eux-mêmes, ils tendront les

mains vers celle que IVglise salue des doux noms d'étoile du malin et de consolatrice des affligés.

Le jeune abbé écoutait le marquis avec recueillement. — Oui, répliqua-t-il, monsieur le marquis, il faut que toute sagesse vienne de Dieu; c'est le précepte de l'Ecclésiaste! Vous venez de me faire comprendre comment ce grand principe doit s'appliquer à l'éducation des enfants. Je tâcherai de remplir dignement vos vues.

L'entretien terminé, le précepteur se rendit près de ses élèves qui jouaient dans le parc.

Notre Père qui êtes aux cieux.

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