‹ Le pater de FénélonChapitre 8 sur 8 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous

du mal.

ONSIEUR de Fénélon et sa famille n'avaient été instruits de tous ces événements que d'une manière vague et fort incomplète. Ils avaient bien appris ]es périls auxquels le grand-prévôt s'était trouvé exposé ; mais ils ignoraient quelle main l'avait arraché à la mort. Personne ne leur avait parlé ni du dévouement de Mathieu, ni du changement que sa générosité avait opéré dans le cœur du baron.

Aussi ne fut-ce pas, sans éprouver une vive contrariété, que trois semaines après M. de Fénélon vit arriver chez lui son parent, et surtout quand ce dernier témoigna le désir de rester quelques jours au château, et de ne partir que plus tard pour la maison de campagne voisine.

— Les motifs qui vous ont forcé à me proposer cet exil, allégua le baron, n'existent plus ! Vous ne devez redouter à présent ni condamnation ni exé-

Iv'cis r.e r.njs leissez pas succomber a la tenfaticn e- délivrez- ncus eu mal.

cution dans vos terres ; peut-être même serez-vous charmé de ce que vous me verrez faire, et ne voudrez plus me laisser partir !

Comme il disait cela avec un sourire singulier et plein d'arrière-pensée, le marquis n'insista que davantage pour obtenir ce départ.

— Votre présence, répondit-il, est pénible " ma femme, à mon fds et à son jeune compagnon. Avec le caractère de la première, et à Tàge des autres, on n'entend pas avec indifférence des ordres sanguinaires ; on ne se trouve point sans émotion devant l'homme qui n'écoute point la miséricorde, et qui refuse sans pitié la grâce d'un malheureux à peine coupable.

— Monsieur le marquis, reprit le baron, je suis désolé de toutes les contrariétés que ma présence ici vous fait éprouver. Vous comprendrez mon insistance en lisant cet ordre du roi qui m'ordonne de m'établir à Fénélon même, et de ne pas m'en départir avant d'avoir rempli ses volontés à l'égard du nommé Mathieu.

— De Mathieu! s'écria le marquis. Quoi ! votre soif du sang de cet homme n'est point encore assouvie? Il vous faut ressaisir et immoler la victime qui vous a échappé par miracle !

— Mon cher parent, la volonté du roi...

— Vous avez surpris la religion de Sa Majesté, et vous venez m'alléguer sa volonté! Monsieur le baron, je ne reconnais pas dans votre conduite la générosité loyale et ordinaire des gentilshommes de notre famille.

— Avant de juger un homme, il faut connaître ses intentions et voir ses actes, — répondit brièvement le baron en saluant le marquis pour prendre congé de lui.

Puis il appela son brigadier et lui donna l'ordre d'aller chercher au village voisin le paysan Mathieu, et de le lui amener sur l'heure.

François et Pierre qui se trouvaient à jouer dans le jardin, lorsque le baron arriva, entendirent l'ordre qu'il donnait à son brigadier et s'en indignèrent. Pierre, avec son ardeur habituelle, se mit à ramasser des cailloux pour les lancer à la tète de M. de Salignac. Heureusement l'abbé accourut assez à temps pour les en empêcher.

— Que voulez-vous faire? mes enfants, s'écria-til. Arrêtez ! Vous allez affliger M. le marquis en violant l'hospitalité qu'il donne à un de ses parents ; vous allez inspirer de votre caractère une honteuse idée ; vous allez surtout manquer au précepte de

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l'oraison du Seigneur qui ordonne le pardon d-js injures.

— Mais ce n'est pas nous à qui le baron a fail et veut faire du mal ! c'est à Mathieu ! Ce n'est donc pas nous, c'est le pauvre Mathieu que nous voulons venger.

— Yenger! mes enfants! Venger! Quoi, chères petites créatures, vous avez appris, vous savez ce mot épouvantable inventé par l'enfer pour couvrir d'un manteau la colère?... La vengeance ! Vous ne savez donc pas que c'est la haine mêlée à l'hypocrisie ! Elle cache ses mauvais sentiments sous des apparences de justice. Eh! qui vous a donné le droit, mon Dieu! devons interposer entre la volonté céleste et un coupable? Qui vous dit qu'il est coupable devant Dieu comme devant vous? Lisez-vous, ainsi que le Créateur, dans la plus secrète pensée de cet homme? Quelle est donc votre pureté? quelle est donc votre perfection? Ne vous sentez-vous aucune faute dont vous ayez à vous repentir, dont vous attendiez le châtiment pour vouloir ainsi hâter l'heure de l'expiation d'un autre? Ne redoutez-vous pas que Dieu vous frappe et cesse d'être indulgent pour vous, vous qui voulez frapper sans miséricorde un pécheur?

— Je VOUS demande pardon, monsieur Tabbé ! je ne ferai point la mauvaise action que vous me défendez ! je dois l'avouer, cette idée m'était néanmoins venue avec tant de force qu il me fallait y céder, et que je ne pouvais m'en débarrasser.

— Mon enfant , Jésus-Christ , dans l'admirable prière qu'il a enseignée aux hommes, a pris en considération leur faiblesse, et a prévu le besoin qu'ils ont d'être protégés par la puissance divine contre les mauvaises pensées. Yoici, pour preuve, la dernière demande de l'oraison dominicale : Ne vous laisser pas succomber à la tentation^ mais délivrez-nous du mal, c'est-à-dire de la pensée du mal.

— Pourquoi faut-il adresser à Dieu cette demande?

— Parce que tout provient de Dieu, et que sans lui, sans sa protection, sans son aide, Thomme faible, sans force, se trouve porté vers de mauvaises pensées! Parce que la lutte de l'homme contre les mauvaises pensées est toujours pénible et douloureuse , et qu il doit tâcher d'obtenir de la bonté divine qu'elles se renouvellent le moins souvent possible.

— Je comprends à présent , monsieur l'abbé. Quand je me sentirai l'envie de mal faire , quand

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une pensée qui no sera pas bonne me viendra au cœur, alors je prierai Dieu de l'éloigner de moi, et je lui dirai : Délivrez-nous du mal.

— Et moi , interrompit François , qui avait écouté attentivement cet entretien, et moi, j'aurai sans cesse présentes à ma mémoire et dans le cœur les paroles qui demandent à Dieu d'éloigner le péril et la tentation ; je lui dirai bien des fois durant la journée : Ne nous laissez 'pas succomber à la tentation.

Pendant ce temps, le brigadier achevai traversait le village de Fénélon et le bourg voisin pour se rendre à la chaumière de Mathieu. Mathieu ne s'y trouvait point et travaillait dans les champs. Cène fut pas sans alarmes que ses amis entendirent le brigadier donner l'ordre à leur compagnon de se rendre sur- le-champ au château pour comparaître devant le grand-prévôt. Ils voulurent quitter leurs travaux pour le suivre, veiller sur lui et le protéger en cas de péril.

— Rassurez-vous, mes amis, leur dit-il, aucun danger ne me menace. Ne quittez point vos travaux, ne perdez pas un temps précieux, et surtout ne troublez point la tranquillité du pays. Vous êtes à même d'ensemencer vos terres et de préparer vos

récoltes, grâce à la générosité d'un inconnu qui m'a fait jurer de ne pas vous apprendre son nom ; vous ne manquez pas de pain pour aujourd'hui, et Dieu qui veille sur les petits oiseaux, comme dit monsieur l'abbé , le précepteur du château de Fénélon, ne saurait vous abandonner non plus. Travaillez donc, et laissez -moi suivre ce brigadier. Seulement, Eustache, et vous, Madeleine, veillez sur ma pauvre femme dont la tète n'est pas encore bien remise des secousses qui l'ont si fort ébranlée! Vous, Jacques, chargez-vous de reporter chez moi mes outils que je laisse à votre garde.

Après avoir pris ces précautions, il monta en croupe du cavalier, et tous les deux prirent la route du château.

A peine furent-ils éloignés de cent pas environ , que le brigadier, ignorant les intentions du grandprévôt à regard de Mathieu , et habitué à se voir employé d'ordinaire à des missions sévères qui exigeaient des mesures et des précautions pleines de rigueur, dit à Mathieu :

— ^lon garçon, j'en suis désolé; il faut que je vous garrotte les mains pour vous conduire au château devant le grand-prévot , sans que vous puissiez vous enfuir.

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— Mais. VOUS voyez que je ne cherche point à fuir, rt'pondit Mathieu, qui devint pâle à ces paroles inattendues. Si je l'avais voulu, tout à Fheure je n'avais qu un mot à dire : Ton vous aurait mis en pièces vous et votre cheval.

— On ne met point en pièces comme cela un hrigadier de la maréchaussée, répliqua le gendarme irrité de cette menace et ne se rappelant que trop amèrement la manière dont les paysans l'avaient traité trois semaines auparavant.

— Alors, s'il faut que j'aille garrotté au château, je n'irai pas du tout, dit Mathieu en sautant à bas du cheval .

Le brigadier saisit un de ses pistolets et jura qu'il allait tirer sur31athieu si celui-ci ne se laissait pas faire. Il fallut donc que le pauvre paysan obéit.

Alors, il se repentit de sa confiance dans le grandprévôt , et commença à concevoir des craintes sérieuses et à redouter d'être tombé dans un piège tendu à sa bonne foi. Aussi résolut-il de prévenir, autant que possible, les périls qui le menaçaient et d'appeler à son aide les paysans qu'il rencontrerait. Le brigadier, toujours son pistolet à la main, menaça de lui brûler la cervelle s'il faisait le moindre mouvement, s'il poussait le moindre cri.

Vous pouvez juger de la terreur du pauvre Mathieu, qui, bon gré mal gré, dut arriver au château sans avoir ouvert la bouche. A la vue de cet homme garrotté , pâle et si durement traité par le brigadier, chacun s'émut et s'attendit à quelque scène funeste. Quelle fut la surprise générale, quand on vit accourir le grand-prévôt, qui coupa, non sans colère contre le brigadier, les cordes qui nouaient les mains de Mathieu, et embrassa tendrement rhomme amené comme un coupable !

— Pardonnez-moi, mon ami, les inquiétudes qu'a dû vous causer la méprise de ce grossier soldat. J'espère, du reste, vous apporter des nouvelles assez bonnes pour vous faire oublier un pareil désagrément.

A'ous devez être rassuré sur mes intentions , monsieur le marquis, continua-t-il en se tournant vers son parent stupéfait. Je vois que maintenant vous n'hésiterez plus à me conduire près de madame la marquise dont je voudrais obtenir les conseils dans une affaire de grande importance.

M. de Fénélon s'empressa d'accéder au désir de son parent, et le mena sur-le-champ dans le salon où se trouvaient la marquise , Tabbé et ses deux enfants. Le baron s'amusa beaucoup de l'accueil

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furibond que lui faisait le petit Pierre, tandis que madame de Fénélon , mise au fait de ce qui s'était passé entre Mathieu et M. de Salignac, apprenait tout de son mari et du précepteur.

— Ah ! ah ! monsieur Pierre, disait le grand-prévôt, vous vouliez donc me jeter des pierres? Sans M. Tabbé, je courais de grands périls, vraiment. Vous n'avez donc point peur de mes gendarmes et de leurs grands sabres?

— Les gendarmes et les grands sabres ne me font point peur, répliqua bravement Pierre; ce sont les méchants hommes que je n'aime point !

— Donc y vous ne voulez pas m'embrasser, ni vous non plus, mon excellent François?

Les deux enfants reculèrent.

Nous verrons si vous persisterez dans votre aversion pour moi. mes amis. — Brigadier, introduisez le paysan 3Iathieu.

Mathieu entra, salua la marquise et l'abbé avec un profond respect.

— Or çà, Mathieu, fit le baron, ètes-vous content de votre seigneur?

— Dame, monsieur le baron , nous ne le connaissons point. Il passe sa vie à la cour, et n'est pas

venu dans ses terres depuis la mort de feu son père, il y a douze ans de cela.

— Et vous souffrez de son absence?

— A vrai dire, oui, monsieur le baron, parce que son intendant fait aller les choses comme il \eut, pressure le pauvre monde , est sans pitié pour le moindre retard de paiement, et ne prend en considération ni les mauvaises récoltes, ni les maladies, ni quoi que ce soit. Il lui faut son argent au jour et à rheure. Après tout, il ne fait que son devoir; il obéit aux ordres qu'il reçoit. Quand le seigneur se trouve là , tout va bien différemment : il est le maître, lui; il peut accorder du temps, il peut remettre une partie du rendage et venir au secours de ceux qui en ont besoin. Regardez comme tout marche ici, monsieur le baron; personne ne souffre, personne ne se plaint. Jamais de misère, jamais de trouble ! Je suis bien sûr, au bout du compte, que monseigneur de Fénélon n'y perd pas un ccu de six livres; car chacun Taime, le bénit et le révère. Qui voudrait donc se rendre assez méprisable pour ne pas se conduire honorablement à son égard et lui rendre ce qui lui est dii?

— Ainsi tout le village, et toi tout le premier, vous seriez charmés d'avoir un seigneur qui prit

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modèle sur monsieur le marquis de Fénclon , et qui se conduisit à votre égard comme mon parent se conduit envers ses vassaux ?

— Le jour où nous verrions cela, monsieur le baron, serait une fête générale, où chacun oublierait ses chagrins et bénirait Dieu plus haut que jamais; car ce serait le paradis sur la terre pour nous tous!

— Alors , mon cousin , il faudra donc que je prenne modèle sur vous et que vous me donniez vos conseils ; car je suis le seigneur de la terre où demeure Mathieu.

— Vous, monsieur le baron?

— Vous, mon cousin !

— Comment cela se fait-il?

— Par quel événement inattendu?

— Rien de plus simple, mes amis: le jeune comte de *** est trop occupé à la cour de ses places et de ses affaires pour tenir beaucoup au domaine de ses ancêtres. Il avait besoin d'argent; je lui ai proposé de devenir acquéreur de ses terres dans ce pays. Il a sur-le-champ accepté ma proposition, et j'arrive pour prendre possession.

— Quel bonheur ! . . . si vous ressemblez à monsieur le marquis ! s'écria Mathieu.

— Certes, je lui ressemblerai, mon ami. J'ai reçu dans ces lieux une leçon sévère , mais qui m'a déjà profité et qui me profitera longtemps, je vous le jure. Oui, mes amis, mes yeux fermés longtemps à la lumière de la religion se sont ouverts ici, grâce à la conduite sublime inspirée à Mathieu par le catholicisme. Quel cœur serait resté insensible à tant de générosité? Du moment où j'ai dû la vie à celui que je voulais faire périr, à celui pour lequel j'avais été sans miséricorde, je résolus de consacrer ma vie entière au bonheur de cet homme et du pays que j'avais troublé par ma sévérité imprudente. Aussi ne suis-je plus grand-prévôt. Sa Majesté a daigné recevoir la démission que j'ai sollicitée d'elle.

— Sire, lui ai-je dit, reprenez ce titre de grandprévôt dont vous m'avez honoré. Je n'en ai plus besoin pour rendre la tranquillité au pays que vous voulez pacifier. Au lieu d'employer la terreur, l'expérience m'a appris qu'il suffisait de faire un peu de bien et d'user des voies de la persuasion et de la douceur. Une seule chàtellenie n'a point pris part aux émeutes générales, c'est celle de Fénélon , parce que mon parent le marquis vit dans ses terres et consacre son existence au bonheur de ses paysans.

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Je vais tacher de marcher sur ses traces et de Timiter. Je viens d'acquérir les terres voisines des siennes.

— Vous faites sagement , m'a répondu Sa Majesté, et quelque plaisir que j'aie à me voir entouré de ma noblesse, je sais pour le moins autant de gré à ceux qui, de même que vous et votre digne parent, consacrent leur vie au bonheur de mon peuple.

Il m'a donné sa main royale à baiser, et je suis parti pour arriver ici et pour ne plus m'en départir.

Voici maintenant quels sont mes projets : je vais faire comme vous, monsieur le marquis, c'està-dire que j'espère, dans deux mois, avoir réparé tous les ravages de l'inondation. Les fermes et les chaumières seront reconstruites, les récoltes assurées, et, je l'espère, par la miséricorde divine, menées à bonne fin. A côté du château, si j'ai bonne mémoire, s'élève une petite ferme entourée d'une vingtaine de bons arpents de terre, les plus fertiles du pays, et qui se trouvent précisément sans fermier à rheure qu'il est , l'ancien ayant quitté le pays. C'est là que je compte installer un de mes amis et lui faire remise des vingt premières années

lin LE PATER

(le son bail, afin qu'il ait le temps d'amasser un peu (l'argent pour Téducation de ses enfants et pour la ^uérison coRiplètc de sa femme. Qu'en penses-tu, Mathieu?

— Moi ! monseigneur ! s'écria le paysan , qui riait et pleurait de surprise et de reconnaissance ; mais c'est un rêve que je fais ! Tant de bonheur ne peut m'étre réservé ! un pauvre journalier comme moi ne saurait devenir de la sorte un riche fermier. Tous voulez donc me faire mourir de bonheur, monsieur le baron? Quelle sera la joie de ma femme, de mes enfants, de ma pauvre mère, quand ils apprendront cela , monseigneur !... Oh ! monseigneur ! . . .

11 tomba les deux genoux en terre, leva les mains au ciel et tâcha de trouver des paroles qui lui manquaient pour remercier Dieu et bénir lebaron.

Quant aux témoins de cette scène attendrissante, ils ne pouvaient retenir leurs larmes. Le marquis et Fabbé n'étaient pas les moins attendris.

Mais c'étaient surtout François et le petit Pierre qu'il fallait voir. Sur les joues roses du premier tombaient une à une des larmes douces et brillantes. Au contraire, le visage de son petit compagnon était coloré du rouge le plus vif, son œil étincelait,

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SCS lèvres se remuaient machinalement, et, n'y pouvant plus tenir, il s'avança près du baron.

— Eh bien! Pierre, lui demanila ce dernier, veux-tu encore me jeter des cailloux et me tuer?

— Ah ! monsieur le baron, répliqua Tenfant, je veux vous embrasser, je veux vous presser sur mon cœur; car je vous aime!... je vous aime comme vous le méritez. Combienje vous remercie, monsieur Tabbé, de m'avoir arrêté quand je méditais de vilains projets! Combien je trouve admirables les préceptes de l'oraison dominicale, qui disent d'adresser à Dieu ces paroles : Ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal! Si je ne l'avais pas écouté, où enserais-je maintenant? 11 faudrait me cacher à tous les regards, et je ne saurais comment me dérober à ma honte.

Le baron embrassa tendrement le petit garçon. 11 fut ensuite résolu que Mathieu irait annoncer au village les bonnes nouvelles qu'il savait, et qu'enfin le lendemain aurait lieu la prise de possession du nouveau seigneur.

En effet, cette cérémonie se fit le lendemain. On la célébra avec une joie d'autant plus générale, que chacun avait appris les intentions généreuses

du baron, et savait que bientôt on verrait les chaumières se relever et les champs s'ensemencer. Des distributions de vivres, faites avec sagesse et discernement, permirent même aux jdus pauvres de se donner un bon diner ce jour-là ; enfin Tabijé, précepteur des enfants du marquis, célébra, conjointement avec le curé de la paroisse, une messe solennelle.

Mathieu n'était pas le personnage le moins important de la fête. On l'admit dans le chœur avec toute sa famille, parée de ses plus beaux habits. Sa femme se trouva si bien de la secousse survenue dans sa nouvelle position de fortune, qu'elle en recouvra tout-à-fait la raison.

Disons que les intentions généreuses du baron se réalisèrent avec autant de bonheur qu'il apporta de zèle à les mettre à exécution. Bientôt on cita la prospérité de ses domaines comme on citait la prospérité des domaines de Fénélon.

Le baron faisait chaque jour une visite à son parent, et ne manquait pas de converser avec ses petits amis François et Pierre, qu'il amusait beaucoup par des récits de bataille. Le baron était un vieux militaire, élevé dans les camps, et qui avait fait briller sa bravoure dans plus d'une occasion ,

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comme rat'testaicnt criionoral^les et larges blessures.

Dieu appelle souvent à lui des âmes fortes et dures, qu'il adoucit et qu'il rend brillantes de vertus, comme la fournaise adoucit et rend brillant Tacier. On ne pouvait se défendre d'un sentiment profond de piété et d'émotion en \oyant le \ieux guerrier, éprouvé par Dieu dans les batailles, s'agenouiller devant l'autel du Cbrist mort sur la croix, incliner, pour prier, sa tète blancbie par la fatigue et par l'âge, et joindre ses mains, tremblantes aujourd'hui, et jadis si terribles quand elles maniaient l'épée. Ainsi, dans les premiers temps du christianisme, saint Paul, l'intrépide centurion, échangea le glaive contre 1 Évangile, et ne fit plus sortir que des paroles de paix et de bénédiction de cette bouche qui jadis commandait la guerre et le carnage.

A quelque temps de là, l'abbé, chargé de l'éducation des deux enfants, vint trouver dans son cabinet le marquis de Fénélon et réclama de lui un entretien particulier de quelques instants.

— Monseigneur, lui dit-il, j'ai besoin de vos conseils pour continuer à remplir les devoirs que vous ovez bien voulu me confier. Avant de réclamer ces

conseils, permettez-moi de vous résumer en quelques mots ce que j'ai fait pour linstruction de votre fds et du jeune Pierre; permettez-moi de vous rappeler à quel point je les ai amenés.

3Ion premier soin a été de leur apprendre à aimer Dieu et à tout faire pour Tamour de lui. Ensuite je leur ai appris à bénir le nom de ce père divin et miséricordieux des hommes. Après cela, je leur ai enseigné à désirer son royaume et sa gloire, afin de pouvoir adorer dans Féternité celui vers lequel ils s'efforcent de marcher sur la terre. La soumission aux volontés célestes découlait nécessairement de cet amour do Dieu et de ce désir d'être à lui. Mes enseignements seraient restés incomplets si je n'y eusse joint une confiance absolue dans les bienfaits de la Providence ; je leur ai donné ensuite la première leçon de charité et d'amour du prochain, et le pardon des injures. J'ai taché de leur inculquer profondément dans le cœur le sentiment de leur propre faiblesse , en leur apprenant que toute force et toute sagesse viennent de Dieu, et qu enfin , sans sa protection divine, 1 homme reste faible et exposé aux tentations du péché.

Vous voyez qu'en cela , monseigneur, je n'ai fait que suivre les enseignements de la plus sublime

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leçon que le Sauveur des hommes ait donnée à ses disciples. Vous voyez que j'ai suivi pas à pas Foraison dominicale. Maintenant, monseigneur, quelle voie faut-il prendre? quelle marche dois-je adopter ? Ces enfants aiment Dieu . ils sont attendris par ses immenses bienfaits, ils savent faire du bien ; ne faut-il pas leur apprendre à connaître ce Dieu pour lequel ils agissent et ils pensent, ce Dieu qu'ils adorent et qu'ils chérissent?

— Oui, monsieur Tabbé, répliqua le marquis, je partage tout-à-fait votre avis. Le temps est venu d'initier vos élèves aux mystères redoutables de notre sainte religion; seulement il faut le faire avec précaution, graduellement, sans rien précipiter. Je vous engage, du reste , à vous en tenir à la formule, sublime dans sa simplicité, du Crcdo^ qui résume si bien tout ce qu un chrétien doit croire et vénérer. Songez que vous avez affaire à déjeunes intelligences pleines d jntérèt : ces imaginations-là ont besoin de ne recevoir que peu à peu une instruction aussi importante que celle-là.

L'abbé comprit à merveille les intentions du marquis et se mit à l'œuvre sur-le-champ. II mena ses élèves dans la campagne et les conduisit jusqu'à Téglise du village. Là, avec un ton plus grave et

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plus solennel qu'il n'en mettait dliabitude dans leurs entretiens, il les fit asseoir sur les marches de Tautel et leur dit:

— Mes enfants, vous devez désirer connaître le Dieu que vous aimez et que vous adorez : le temps est venu pour vous de recevoir cette instruction; mettez-vous à genoux : priez le Seigneur de répandre ses lumières sur vos âmes et d'y faire pénétrer la foi et rintelligence des mots que je vais vous révéler.

Les enfants obéirent et prièrent avec ferveur. Alors le jeune prêtre leur récita le Credo et leur expliqua tous ces mystères sublimes de la religion chrétienne qui disent Dieu le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre; et Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur, Jésus-Christ qui a été conçu du Saint-Esprit ; — mystères d'amour et de rédemption, qui disent Jésus- Christ né de la vierge Marie, souffrant sous Ponce-Pilate, crucifié, mort, enseveli , descendu aux enfers , ressuscité d'entre les morts le troisième jour, monté au ciel, où il est assis à la droite de Dieu le père tout-puissant, d'où il viendra juger les vivants et les morts.

Le jugement dernier, la récompense des bons et la punition des méchants, trouvèrent leur enseigne*

ment et leur explication dans le reste de la profession de foi catholique, ainsi que l'union et les forces inébranlables de TEglisc et l'éternité de la vie qui suit la mort terrestre, et la séparation de Tàmc et du corps.

Une idée frappa surtout les enfants et les glaça d'une sorte de terreur ; ce fut l'idée de la mort que plaça naturellement sous leurs yeux l'abbé, en leur parlant de la vie éternelle.

— Quoi ! disait le jeune François, quoi! personne ne peut échapper à cette loi commune? personne, monsieur l'abbé! Un jour viendra, peut-être demain, peut-être aujourd'hui, où nos yeux se fermeront pour ne plus s'ouvrir, où nos membres se raidiront pour ne plus s'agiter ni se mouvoir, comme j'ai vu faire à un petit oiseau tué par le garde-chasse? Oh! que cette pensée est terrible et qu'elle me fait peur!

— Vous auriez raison, en effet, mon enfant, si vous n'étiez pas chrétien ; si vous partagiez les erreurs de ces malheureux qui restent plongés dans une triste ignorance ou dans une impie incrédulité. ^JVIais pour riiomme religieux, pour Thomme juste, la mort n'a rien de redoutable, puisqu'au contraire elle amène le moment où l'àme , dégagée de tous

SCS liens inorlcls, s'envole libre et sainte aux pieds de Dieu , où elle s'abîmera dans la gloire céleste pendant rétcrnité.

— Oh ! n'importe, cette pensée m'épouvante.

— Il faut y penser, gravement, mais sans épouvante, mon enfant! Il faut y penser pour que le trépas ne nous saisisse point sans que nous soyons préparés à paraître devant Dieu, devant Dieu, si plein de miséricorde, devant Dieu, dont le fds unique est mort sur la croix, afin de nous rendre douce et paisible l'heure de la mort !

Cependant cette pensée, qui ne s'était jamais offerte à leur esprit, ne continua pas moins à jeter un reflet sombre sur les enfants, d'ailleurs préoccupés par tous les mystères du Credo dont les avait entretenus leur précepteur. Ils quittèrent donc l'église à pas lents, sans courir comme de coutume, sans parler, sans rire, lorsque tout à coup un domestique vint au-devant d'eux, pâle, agité, et parla bas au jeune abbé qui ne put s'empècber de laisser couler une larme; ensuite il s'avança vers le petit Pierre, le prit par la main et lui dit :

— Mon enfant, l'heure est venue de vous armer de courage, Theure est venue de mettre en pratique la prière que je vous ai enseignée et que vous répétez

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malin et soir, à genoux devant Dieu ! Que votre vclonté soit faite sur la terre comme dans les deux. L'enfant regarda le prêtre avec une angoisse pleine de funestes pressentiments.

— Votre mère est malade, ajouta Tabbé, dont la voix s'émut davantage !

— Ma mère ! ma pauvre mère ! et je ne suis pas là ! Oh ! je vais vers elle, je veux rester près d'elle, je ne veux pas la quitter d'un moment jusqu'à sa guéri son ! '

Et il se prit à courir avec une telle rapidité, que François et Tabbé n'arrivèrent à la ferme que longtemps après lui.

Quand ils entrèrent ils virent la paysanne au lit : Pierre , à genoux près d'elle , priait et sanglotait. Le curé de la paroisse qui venait d'administrer le sacrement de l'extrème-onction à l'agonisante , car l'état de la pauvre femme ne laissait aucune espérance de guérison, s'eflbrçait de calmer l'agitation de Pierre; l'enfant ne cessa ses larmes et ses plaintes qu'en voyant sa mère essayer de se soulever sur son lit, et tendre vers son fils une main défaillante pour lui donner à entendre qu'elle allait parler.

— Pierre, dit-elle de sa voix faible et que Ton

entendait à peine, Pierre, je vais aller rejoindre ton père auprès du bon Dieu! Monsieur le curé me dit d'espérer que le paradis me sera ouvert ; que notre Seigneur me tiendra plus compte de mes bonnes intentions et de ma faiblesse que des péchés que j'ai pu commettre. Je quitterais donc la vie avec joie, mon enfant, si je ne te laissais là, sur la terre! s'il ne me fallait pas te quitter.

La voix lui manqua tout-à-fait, et une larme tomba de ses yeux sur ses joues brûlantes : puis s'armant de tout son courage :

— Pardon, monsieur le curé, dit-elle ; ce sera la dernière fois que la force me manquera , mais , voyez-vous, quelque résignée que Ton soit aux volontés de Dieu, une mère ne peut sans désespoir songer qu'elle va se séparer de son enfant. . . Ecoute bien, Pierre, je vais mourir.

Pierre jeta des cris perçants.

— Calme-toi et fais silence si tu veux m'écouter jusqu'au bout, mon enfant, car les instants me sont comptés. Je vais mourir et la Providence nous sépare ; mais elle nous réunira un jour, si tu le veux ; pour cela, mon enfant, il te faut vivre en chrétien. Songe à la joie que nous éprouverons, ton père et moi, lorsque nous te verrons venir avec nous dans

le ciel. Suis tous les conseils de monseigneur, qui s'est montré un père véritable pour toi. Suis les conseils de monsieur Tabbé, montre-toi obéissant, soumis, bon chrétien... Pense souvent à ta mère... prie pour elle... prie pour...

La voix lui manqua ; sa tête retomba sur son oreiller, ses mains se raidirent et chacun se mit à genoux autour du lit funèbre.

Pierre perdit connaissance ; il fallut bien du temps pour le rappeler à la vie. Quand, revenu à lui, on voulut réloigner du lit funèbre, il montra une force et une volonté d'homme ; ce n'était plus en enfant qu'il s'exprimait et qu'il agissait.

— Non, dit-il, je ne quitterai pas ma mère jusqu'à l'heure où l'on viendra me l'arracher pour la déposer dans la terre. Monsieur l'abbé, vous n'exigerez pas de moi que je m'en aille, n'est-ce pas ? Vous le verrez, je serai fort et raisonnable.

— Mon enfant, puisque vous le voulez, j'y consens; mais je ne vous quitterai pas. Je partagerai avec vous votre pieuse veillée ; je vais reconduire votre jeune ami au château.

— Je voudrais bien ne pas vous quitter non plus, monsieur l'abbé, et passer la nuit avec Pierre à prier et à pleurer.

— Votre santé se trouverait mal de cela, mon enfant, et votre santé est trop précieuse à vos parents pour que vous les affligiez en Faltérant.

— Je me chargerai de reconduire votre élève, si vous le voulez, monsieur Tabbé, demanda le curé.

— Bien volontiers, monsieur.

François obéit en soupirant ; mais avant de se séparer de Pierre, il alla Tcmbrasser tendrement.

— Mon frère, lui dit-il, car désormais ce nom devient plus vrai et plus nécessaire entre nous deux ; mon frère, je tacherai par ma tendresse de rendre moins douloureuse la perte de Tamour de ta mère. Nous parlerons sans cesse d'elle; nous prierons tous les jours pour elle le bon Dieu, et nous irons souvent visiter sa tombe où nous planterons nos plus belles fleurs!

Pierre se jeta dans les bras de François et ils se tinrent longtemps, embrassés ainsi, pleurant et s'embrassant.

Vous savez que François Salignac de Fénélon devint plus tard une des lumières de l'épiscopat français, et qu'après avoir élevé les enfants de France, il fut nommé archevôque de Cambrai.

Pierre ne se sépara jamais de son ami.

Comme deux tendres frères, ils s'aidèrent mutuellement à supporter les épreuves de la vie. Pierre ne voulut jamais, pour une position plus brillante, échanger le sort qu'il trouvait près de Fénélon.

Fénélon associa toujours Pierre à sa fortune; il ne lui cachait pas une seule de ses pensées, et il Taimait comme on aime un frère.

Fénélon rendit son âme à Dieu le 7 janvier 1715.

Le 14 février de la même année, on enterra Pierre dans les caveaux de l'église métropolitaine de Cambrai.

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