CHAPITRE VII
Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous oui offensés.
A parabole du grain de sénevé, qui n'est qu'un atome lorsqu'on le confie à la terre et qui devient un arbre sur lequel se reposent les oiseaux du ciel, se vérifia pour les aumônes du marquis de Fénélon, et pour les secours qu'il distribua à ses vassaux , victimes de l'inondation. Ils fructifièrent au centuple, et donnèrent à ces hommes une ardeur au travail aiguillonnée par le désir de témoigner à leur bienfaiteur combien ils lui gardaient de reconnaissance, combien ils sentaient le besoin de lui prouver qu'ils n'étaient pas indignes de ce qu'il faisait pour eux. Le village renaquit donc comme par enchantement ; les ruines disparurent, les maisons se relevèrent, et bientôt la charrue se remit à sillonner la campagne ; tandis que le laboureur oubliait ses misères passées, par l'espérance d'une abondante récolte prochaine, et
chantait en conduisant ses bœufs. Le bonheur leur était d'autant plus précieux , que tout se trouvait frappé de désolation autour d'eux, et que, dans les villages voisins, la famine que n'avait point prévenue, comme à Fénélon, la prudente charité du seigneur, semait répouvante et le désespoir. M. de Fénélon aurait bien désiré pouvoir, là aussi, sécher les larmes que l'on versait, et apaiser les cris que Ton jetait ; mais, hélas ! sa fortune ne pouvait sufiTire à de si cruelles misères ! Il lui avait déjà fallu, pour secourir ses propres vassaux , grever d'emprunts considérables ses propriétés. Il se vit donc condamné à rester témoin des infortunes de ses voisins, sans pouvoir en arrêter le cours.
La faim amena peu à peu les mauvaises pensées dans ces lieux de désolation, d'autant plus que , faute d'argent pour relever leurs maisons et ensemencer leurs terres, les pauvres paysans se trouvaient oisifs toute la journée et ne pouvaient même oublier dans le travail leurs chagrins et leur affreuse position. C'était un enfer dont ils souffraient horriblement, et dont non-seulement ils ne pouvaient sortir, mais encore dont ils ne pouvaient tenter de sortir. De là, une foule de vols qui se
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commettaient dans les villages voisins; de là, des bandesqui parcouraient la campagne, demandaient J 'aumône avec violence et menaçaient de recourir à Tassassinat et à rémeute.
L'audace de ces malheureux alla si loin, qu'un soir, ils tentèrent un coup de main contre le château de Fénélon. Toute la famille se trouvait rassemblée autour du foyer, et allait bientôt commencer la prière du soir ; en attendant que le marquis donnât le signal de se mettre à genoux , l'abbé, assis entre ses deux jeunes élèves, leur expliquait la fin de l'oraison dominicale, et il en était à cesi^SiTolGS : pardonnez-nous nos offenses^ comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Le baron de Salignac, grand-prévôt, parent du marquis de Fénélon, arrivé de la veille au château, osa discuter les préceptes du divin ministre, comme si chaque mot tombé des lèvres du Sauveur n'était pas des lois devant lesquelles le chrétien n'a qu'à s'incliner respectueusement et avec admiration.
— Pardonner, dit le vieux militaire, c'est encourager le vice ; c'est exciter à retomber dans les mêmes fautes. N'est-il pas écrit quelque part dans l'évangile: à chacun selon ses œuvres? Voilà la seule véritable, la seule bonne règle de conduite ;
je n'en suis pas et n'en veux pas suivre d'autre. Si Ton se montre bon et affectueux pour moi, j'use de bonté et d'affection ; si Ton me témoigne de l'animosité, de la malveillance ou de la haine, je rends de Tanimosité, de la malveillance ou de la haine. Le bien pour le bien ; le mal pour le mal, telle est ma règle de conduite.
— En supposant que ce fût là une règle juste de conduite, un bon précepte de la sagesse humaine, répliqua Fabbé, elle est justement réprouvée par Dieu ! Si vous ne pardonnez pas aux autres, vous faible et pauvre créature, comment voulez-vous que la source de toute perfection vous pardonne? De quel droit celui qui est sans pitié criera-t-il à Dieu : Pitié I Quelle justice espèrera-til de la miséricorde du ciel , s'il a été sans miséricorde sur la terre? On aurait beau réunir toutes les vertus et toutes les perfections possibles, à chaque instant on offense la divinité. Jésus, notre divin maître. Ta enseigné : les justes , les saints ses élus , tombent sept fois par jour ^ c'est-à-dire qu'il ne se passe point de journée qu'ils ne cèdent à quelques imperfections de la nature humaine. Donc, s'il est ainsi des bienheureux que l'église nous offre comme modèles et dont le front rayonne de rauréole
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éternelle du paradis, que doit-il être de nous, pauvres membres de TEglise militante, toujours aux prises avec le péché? Nous offensons Dieu sans cesse, nous avons sans cesse besoin de ses pardons, et nous nous montrerions impitoyables pour les autres I nous exigerions des autres une force que nous ne possédons pas, une perfection dont nous ne nous sentons point capables ! Oh ! soyons miséricordieux pour obtenir miséricorde ! Suivons l'exemple de Jésus, qui pria sur la croix pour ses ennemis ; respectons et suivons les préceptes que lui-même a daigné enseigner aux hommes pour le salut desquels il a tant souffert : pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
L'abbé allait encore ajouter quelques paroles, quand un léger bruit se fit entendre près de la fenêtre. Au même instant, les chiens hurlèrent avec violence, et plusieurs coups de feu éclatèrent. Le baron et le marquis s'élancèrent dans la cour, suivis de Tabbé, qui ne prit point d'armes comme eux, mais qui ne les accompagna pas moins au lieu du péril. Madame de Fénélon pressa les deux enfants dans ses bras et se mit à genoux pour prier Dieu de protéger les jours de son mari.
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Une bande de paysans attaquait le château et venait chercher, à main armée, les moyens de se soustraire à la faim. Le combat ne fut pas long; car tous les vassaux du marquis , sitôt qu ils entendirent le bruit des armes dans Thabitation de leur seigneur, accoururent à son aide. Trois voleurs perdirent la vie durant cette courte lutte, les autres prirent la fuite. Les braves gens venus si promptement à Taide de M. de Fénélon , voyant tout péril terminé, regagnèrent leurs fermes; le marquis vint se joindre aux prières et aux actions de grâce que sa femme adressait à Dieu , en remercîment de la protection qu'il leur avait daigné accorder en cette circonstance.
Toute la famille, remise de la chaude alarme qui avait retardé Fheure de son repos , allait enfin se retirer pour prendre du sommeil, quand les chiens que l'on avait lâchés se mirent à hurler de nouveau. Bientôt on les entendit mordre avec rage , et des plaintes d'homme se mêlèrent à leurs épouvantables cris.
— C'est un voleur qu'ils ont pris ! s'écria le baron ; il faut le leur laisser égorger.
— Un homme en péril ! il faut le secourir, dit le marquis.
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Et déjà, non sans l'aide de Tabbé, il arrachait aux dents meurtrières des chiens un homme tout sanglant qu'ils amenèrent dans la salle où se trouvaient la marquise et les enfants.
Le malheureux était évanoui. Quand il eut repris connaissance, il avoua de suite qu'il faisait partie de la bande par laquelle naguère avait été attaqué le château .
— Grâce ! fit-il en tombant à genoux , grâce ! monsieur le marquis ! Je suis sans doute bien coupable ; mais voici deux jours que je n'ai mangé, deux jours que ma pauvre femme manque de pain. Que voulez-vous? Quand j'ai vu tout à Theure cette bande de malheureux devenus des brigands à force de misère, une infernale pensée m'a saisi; je les ai suivis; mais je vous le jure par le Sauveur des hommes! je vous le jure par mes enfants! je vous le jure par mon salut ! je voulais du pain, rien de plus ! du pain pour ma famille et pour moi ! Je n'ai point cherché à verser le sang de personne, puisque je suis sans armes. Quand j'ai reconnu que notre présence ne vous épouvantait pas, quand j'ai vu que du sang allait couler et que je pouvais devenir un assassin, j'ai cherché à faire renoncer mes complices à leur des-
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sein coupable. Loin de nvécouter, ils m'ont menacé; alors je me suis séparé d'eux. C'est en cherchant à sortir du parc où je m'étais égaré , que ces chiens m'ont découvert et m'ont attaqué.
Cependant le baron avait fait appeler un des sousofticiers qui l'accompagnaient.
— Monsieur, dit-il alors, je suis grand-prévôt, comme vous le savez. Voici un homme que Ton a surpris, dans ce château, en flagrant délit et faisant partie d'une des bandes d'assassins que le roi, notre maître, m'a donné mission de réprimer et de punir. Je lui laisse jusqu'au point du jour pour se réconcilier avec Dieu. A six heures du matin, qu'il soit pendu; entendez-vous, ajouta-t-il, en se tournant vers le sous-officier : je vous rends, sur votre tète, responsable de l'exécution de mes ordres.
Aces mots, le patient se jeta aux genoux du baron.
— Grâce ! s'écria-t-il en répandant des larmes abondantes ! grâce, monseigneur ! Ce n'est pas pour moi que je vous demande la vie ; quel prix voulez- vous que j'attache à une vie misérable où je ne puis pas même combattre la pauvreté par le travail? Mais ma femme, mais mes enfants, mais ma vieille mère, que voulez -vous qu'ils deviennent
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sans moi? Illeur faut mourir de faim, et avant que Ton meure de faim, il y a bien d'horribles pensées qui viennent , monseigneur ! Mes enfants perdront leur âme , comme Ta fait leur malheureux père; ils deviendront la honte et le désespoir du pays ! Grâce! je ne suis point un mauvais homme! Le malheur m'a égaré un instant ; voilà tout , monseigneur, je vous le jure. Je ne savais pas ce que je faisais. Quand on a faim, voyez-vous, les idées se troublent; on cède à une espèce de folie; on se sent poussé par la main du démon, et Ton tombe... Grâce, monseigneur ! grâce !
Le grand-prévôt se tourna froidement vers le sous-officier, et lui dit :
— Tous m'avez entendu ! au point du jour ! Emmenez cet homme.
A ces mots, la marquise , dont la piété ne pouvait croire réelle la menace de son parent, et qui supposait qu'il n'avait d'autre but que d'épouvanter le prisonnier, se jeta devant le sous -officier qui s'empressa de sortir.
— Cela n'est point sérieux, n'est-il pas vrai? demanda-t-elle à voix basse. Cet homme ne va point mourir.
Le sous-officier la regarda avec étonnement.
— Les ordres de monseigneur le grand-prévôt ne sont que trop réels, madame. Cet homme doit mourir, et si je différais seulement d'une heure sa mort, je mVxposerais aux plus sévères châtiments.
La marquise revint alors vers le parent de son mari.
— Monsieur le baron, dit-elle, je vous demande la grâce de cet homme.
— Madame, je désire beaucoup vous être agréable; mais je suis désolé de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez. Cet homme a mérité la mort; il mourra.
— Sa grâce ! monsieur le baron , je vous demande sa grâce !
— Dans toute autre circonstance, madame, peut-être prendrais-je sur moi de m' écarter de ma sévérité ordinaire. Aujourd'hui la chose n'est point possible...
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il faut un exemple, madame! L'audace des brigands devient de jour en jour plus grande: rien ne les arrête; ils ne respectent plus rien. Naguère ils s'en prenaient aux voyageurs qui parcouraient les grands chemins; ensuite ils ont attaqué les habitations isolées, puis ils sont venus
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jusqu'au viHagc, et maintenant voilà qu'ils népargnent même pas votre château ! Si un exemple sévère ne les frappe point de terreur, il faut s'attendre à tout. Que cet homme périsse donc, et que son cadavre apprenne, du haut du gibet, à tous ces scélérats, le sort qui leur est réservé.
— Mais cet homme n'est coupable qu'envers nous, monsieur le baron. Nous seuls avons le droit de demander justice contre lui ; nous seuls avons le droit de réclamer son châtiment... Loin de là, nous sollicitons sa grâce.
— Le coupable ne vous appartient plus ; mais il appartient à la justice. Vous lui pardonnez, rien de mieux; c'est une conduite qui vous honore et qui donne une nouvelle preuve de la bonté de votre cœur. Mais la justice ne peut lui pardonner comme vous. La justice est une règle rigoureuse dont on ne saurait se départir, et que la miséricorde ne modifie pas à son caprice. Elle a un tarif pour tous les crimes; les criminels savent donc à l'avance les périls auxquels ils s'exposent. Les galères aux voleurs, la mort aux assassins.
— Cet homme n'a pas pris part à la tentative des malheureux qui ont attaqué ce château.
■«—Pourquoi trouvc-t-on des armes près de lui?
— Il les a jetées avant le combat.
— Pourquoi Ta-t-on pris dans ce château?
— Il vous jure sur la tète de ses enfants qu il n'a point combattu contre nous!
— Mensonge ! Tous diraient la même chose en pareille occasion.
Madame de Fénélon ne savait plus à quels moyens recourir.
— Monsieur le baron, dit alors le marquis dont la voix ne s'était point encore mêlée aux sollicitations de sa femme , parce qu'il espérait que seule elle triompherait plus aisément de l'insensibilité du grand-prévôt; monsieur le baron, je viens, à mon tour, prendre sous ma protection ce malheureux , dont madame la marquise sollicite la grâce.
— Monsieur le marquis , si la chose avait été possible, je leusse accordée à madame la marquise.
— Ecoutez-moi , monsieur. J'ai quelque habitude du cœur humain ; il m'a été aisé de reconnaître que cet homme dit vrai ; sa faute doit être imputée au malheur et non à une nature perverse. Voilà pourquoi je veux le sauver. Je ne cède point en ceci à une considération irréfléchie. Accordezmoi donc sa grâce.
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Le baron se retourna une troisième fois vers le sous-officier.
— Ai-je rhabitude, demanda-t-il, de répéter plusieurs fois mes ordres?
Le militaire sortit en emmenant le prisonnier.
— Baron, dit le marquis, je crois inutile de vous faire connaître que votre refus rompt, entre nous, les liens d'amitié qui nous avaient unis jusqu'ici. Vous avez affligé les yeux et le cœur de ma famille par une cruauté sans nécessité et qui peut se renouveler à chaque instant. Votre présence ici nous ôterait tout repos. Je vous ofl're pour habitation une maison de campagne que je possède à un quart de lieue du château. Demain , je vous y conduirai; vous y trouverez toutes les commodités qui se rencontrent chez moi : seulement , ma femme ne sera plus exposée à entendre des arrêts de mort.
Quant à l'exécution de cet infortuné, j'espère qu'elle n'aura point lieu sur mes terres. Au besoin, comme seigneur de Fénélon , je m'y oppose; si vous insistiez, je porterais mes plaintes au roi.
— Monsieur le marquis, je suis désolé que vous preniez si sérieusement une aventure de si mince importance. Mais le devoir et la justice avant tout. Demain , à midi , je partirai pour la maison dont
VOUS nie parlez. Quant à rexécution du patient , je vais donner des ordres pour qu'on la fasse sur le territoire de la châtellenie voisine , à un quart de lieue du château.
Là-dessus , il salua et sortit , laissant la famille de M. de Fénélon glacée de terreur et justement indignée de la dureté inflexible de cet homme.
L'abbé avait suivi le malheureux condamné; car il ne voulait pas laisser seul et abandonné au désespoir cet homme qui n'avait plus d'espérance que dans le ciel et dont les jours étaient comptés ; il l'accompagna dans la chambre qu'on lui donna pour prison et que trente soldats armés gardaient à vue.
— Mon père, lui dit le malheureux, que l'on avait garrotté, mon père, que vont devenir ma femme, mes enfants, ma mère?
— Monsieur le marquis de Fénélon, dont vous avez vu la charité s'exercer à votre égard avec tant d'ardeur, ne les abandonnera point. Moi-même, mon ami, je leur serai en aide, autant que me le permettront mes faibles ressources. xV défaut d'aumônes plus abondantes, je leur porterai le pain de la consolation ; je les soutiendrai dans les sentiments que doivent avouer les chrétiens; il ne tien-
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dra pas à moiqu'ils ne marchent dans la voie sainte de la vertu.
— Si vous accomplissez fidèlement ces promesses, mon père, et tout me dit que vous les accomplirez, je mourrai avec moins de désespoir. Oui, je puis m'occuper librement du soin de mon salut, car des pensées cruelles ne m'en détournent plus.
En disant cela, il se mit à genoux et fit une confession générale au jeune prêtre : celui-ci pleurait en écoutant cette vie simple, droite, et qu'une seule pensée vraiment coupable avait ternie ! Car le paysan avait dit vrai ; il n'avait cédé qu'à un mouvement de faiblesse en s'associant aux voleurs. A peine s'était-il mêlé parmi eux, qu'il s'en était repenti .
L'abbé donna l'absolution à finfortuné, le consola, lui montra le ciel, et quand le brigadier vint annoncer que l'heure de marcher au supplice était venue, le paysan porta les yeux vers le ciel, se leva et obéit plein de force et de résignation.
Fidèle à sa promesse de la veille, le grand-prévôt avait ordonné que fexéculion se fît hors des terres du marquis, à un quart de lieue de là. A peine fescorte eut-elle emmené le patient, qu'un soldat revint en toute hâte prévenir le baron qu'un ras-
semblement de paysans se montrait sur différents points et témoignait des intentions hostiles. Aussitôt, M. de Salignac monta à cheval, prit ses pistolets et courut au galop rejoindre rescorte, afin de procéder à l'exécution .
Il trouva plus de trois mille paysans rassemblés, tous armés de faux, de fléaux et de serpes. Rien ne troubla le cortège qui s'avançait, jusqu'au moment où il s'arrêta devant un grand arbre désigné pour servir de potence. Alors les quinze cavaliers qui formaient l'escorte s'arrêtèrent. Le patient descendit de la charrette où il se trouvait avec Tabbé. Un misérable mendiant, étranger au pays, et que Ton avait payé pour remplir l'office de bourreau, se mit à attacher la corde.
En ce moment, deux cents femmes entourèrent le grand-prévôt, tandis que la mère, la femme et les enfants du condamné demandaient sa grâce.
Le prévôt répondit durement par l'ordre qu'il donna au bourreau de se hâter.
Alors les femmes se relevèrent, et ce furent les hommes qui vinrent demander grâce.
« Grâce! grâce ! » crièrent toutes les voix.
Le baron tira son épée pour écarter les suppliants; au même instant il fut renversé de cheval
et menacé par des centaines de bras qui tenaient suspendus au-dessus de sa tète des fléaux et des serpes. Quand il se releva, les soldats étaient désarmés, la corde coupée, le bourreau mis en fuite, et le patient disparu.
Le grand-prévôt retourna sur-le-champ au château de son parent pour le prévenir qu'au lieu de se rendre le jour même à la maison de campagne, il allait partir pour la ville voisine afin d'y requérir main-forte et venir se venger de l'insulte qu'il avait reçue.
— Cette insulte et les malheurs qui menacent le pays auraient été prévenus par un peu de miséricorde, dit le marquis. Vous n'en seriez point réduit à des moyens extrêmes si vous aviez écouté mes conseils, hier soir du moins. Que l'expérience du passé puisse vous servir ! Ne partez point , m.aintenant, que vous avez exaspéré contre vous tout le pays. C'est un miracle que vous ayez pu échapper à ces malheureux qui vous tenaient en leur pouvoir. Si pareilles chances se renouvelaient, elles n'auraient point, une seconde fois pour vous, une issue favorable. Les tètes sont montées; elles s'enivrent d'un premier succès, elles s'exaltent mutuellement- partir aujourd'hui, c'est retomber dans
les mains des insurgés; c'est courir à une perte certaine! Attendez à demain.
— Différer serait montrer à ces coquins qu'ils me font peur ; ce serait les enhardir. Je veux sortir maintenant, sortir en plein jour, et leur faire savoir en outre pourquoi je pars, répliqua le baron, qui ne pouvait oublier la manière dont il avait été désarmé et terrassé. Qu on mette les chevaux à la voiture, ordonna-t-il à son valet de chambre ; je pars dans cinq minutes.
En effet, cinq minutes après, les chevaux couraient au galop sur la grande route.
D'abord, et tant qu'il traversa le territoire du marquis, le grand-prévôt se félicita de la tranquillité qu'il rencontrait. Les paysans travaillaient à leurs champs ; s'ils s'entretenaient entre eux des événements de la matinée, ils le faisaient avec modération et par ouï-dire ; car bien peu avaient pris part a cette émeute.
Mais une fois éloigné du château à la distance d'une lieue environ, le grand-prévôt vit tout changer d'espcct. Au milieu des champs sans récolte erraient des femmes et des enfants couverts de haillons, et qui proféraient contre lui des menaces et des injures. Quelque brave et quelque habitué
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qu'il fut au péril, il ne put se défendre d'uno crainte vague, partagée d'ailleurs par son escorte et surtout par le postillon, qui pressait de plus en plus les chevaux.
Bientôt ce ne furent plus des femmes et des enfants que l'on rencontra, mais des bandes d'hommes qui marchaient en troupes, deux à deux, l'air sombre et sans proférer un seul cri. Ils se rangèrent derrière la voiture, et malgré la vitesse qu'elle mettait à avancer, ne la perdirent jamais de vue.
A chaque instant, de nouveaux groupes paraissaient sur la route et se multipliaient comme s'ils fussent sortis de terre. On entendait, semblable au tonnerre, le bruit des pas] de ce cortège terrible qui grossissait de plus en plus, et dont on ne pouvait deviner les intentions.
Tout à coup, un murmure plein d'agitation se manifesta parmi la foule, et l'on vit arriver une femme échevelée, demi-nue, dont les gestes bizarres et le regard égaré semblaient des indices de folie. Elle se jeta si précipitamment sous les pieds des chevaux que le cocher eut à peine le temps de les arrêter; elle se releva, s'élança à la portière de la voiture et se mit à crier : du pain ! du pain !
— C'est la femme de Mathieu ! elle est devenue folle ! c'est le prévôt qui en est cause.
Telles furent les paroles qui circulèrent parmi la foule.
— Du pain ! répéta l'insensée.
Le baron lui jeta une pièce d'or.
La follc|la ramassa, la fit voir à la foule, et se prit à danser ! Comme le postillon cherchait à dégager ses chevaux et à continuer son chemin, elle saisit les brides ; malheureusement le cocher, par un coup de fouet maladroit, blessa cette femme au visage. Elle tourna son visage ensanglanté vers les paysans ; ce fut comme un signal : chacun se jeta sur la voiture et la mit en pièces. On saisit le baron, on le traîna dans la poussière , on Taccabla d'insultes et bientôt des cris de mort s'élevèrent de toutes parts.
— Il veut notre sang, que le sien coule! Il va demander des bourreaux contre nous, soyons ses bourreaux !
— Il faut le pendre, comme il voulait faire pendre Mathieu !
— Oui ! oui ! à la potence ! à la corde !
Déjà Ton entraînait le baron, encore quelques instants et c'en était fait de lui, quand un homme
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accourut, se jeta dans la foule et disputa le grandprévôt à ces forcenés.
A sa vue chacun s'arrêta, car cet homme était Mathieu, celui que l'on avait arraché le matin aux soldats qui le conduisaient au gibet.
« Mes amis, s'écria-t-il, au nom du ciel! ne touchez pas à la vie du grand-prévot! Sans doute il avait demandé la mienne; mais je lui ai pardonné en allant à la mort 1 Oh 1 si vous aviez entendu comme moi les paroles du digne prêtre qui m'exhortait dans ces cruels moments, vous ne vous livreriez point à des actes d'une aveugle furie 1 Comment voulez-vous que le roi, que Dieu nous pardonne et vienne à notre secours, si nous nous souillons de sang, si nous tendons vers eux une main criminelle? Non ! ne joignons pas les remords du crime aux tourments de la misère. Que, désarmé par votre clémence, M. le grand-prévot aille dire à Sa Majesté : Ils meurent de faim, mais ils restent fidèles aux lois, sire, connue à vous et à Dieu.
La foule gardait le silence.
— Allons, Pierre, allons Nicolas, mes amis, continua Mathieu, aidez-moi ! Attelez les chevaux! Si la voiture ne peut plus servir, que Tun de vous aille chercher une petite charrette pour M. le baron.
Les paysans secondèrent Mathieu; peu d'instants après une voiture légère à laquelle on attela les chevaux emmena rapidement le haron.
Arrivé aux portes de la ville, Mathieu fit arrêter la voiture et descendit.
— Aucun péril ne menace plus votre tète , et je vous deviens inutile ; il faut que je vous quitte ici.
— Mon ami, répliqua le baron, votre conduite a été bien honorable ! Je voulais votre vie et vous avez sauvé la mienne ! croyez à ma reconnaissance.
— Ce n'est point à moi que vous devez de la reconnaissance, monsieur le baron : c'est à madame la marquise de Fénélon; c'est au digne seigneur son mari, qui ont si généreusement pris ma défense ; c'est surtout au vertueux abbé qui s'était dévoué pour me préparer à la mort. Je savais qu'épargner un crime au pays était la plus grande preuve de reconnaissance que je pusse leur donner, je l'ai fait; je leur ai prouvé que je n'étais point entièrement indigne de leur intérêt; j'ai rempli mes devoirs de chrétien , Dieu soit béni ! Je mo sens le cœur plus léger ; je me reproche moins amèrement ma faute maintenant ; je puis sans trop de crainte prier le bon Dieu, et lui dire : Pardon^
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nez-nous nos offenses comme nous pardonnons d ceux qui nous ont offensés.
— Mon ami, répondit le grand-prévôt, les yeux pleins de larmes, je vais aller trouver le roi, mais pour le supplier de pacifier ce malheureux pays par des secours et non par la force.
Il tendit la main à Mathieu , qui voulut la baiser respectueusement.
— Dans mes bras! dans mes bras! sY'cria le grand-prévôt. Ne te dois-je pas la vie? ne m'as-tu pas appris que la religion chrétienne fait de l'homme le plus humble un héros, un saint ! Ne m'as-tu pas appris à pratiquer, pour le reste de mes jours, ce précepte le plus admirable peut-être de l'Évangile : Pardonnez - nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.