‹ Le Pater [microforme]Chapitre 4 sur 10 · SCENE TROISIEME · texte numérisé non relu

SCENE TROISIEME

MLLE ROSE, seule

€ Que je vais vivre ?

ïes vont se suivre,

à petit bruit, de la nuit.

Car je vis.

Êt toujours

Non, je n’e Elle est peut-être loin,

se, Dit.

ü son droit.

ais tort, >rd

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A Zélie.)

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ais vivre ?

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le ! vieille,

Je puis durer, qui sait? cinq ans, dix ans, vingt ans, Avec cette douleur toujours vive et sanglante

Qui croîtra dans mon cœur comme une horrible plante Et me déchirera de ses affreux rameaux.

A la campagne, on tue, au moins, les animaux, Quand ils ne sont plus bon à rien...Mais, moi, que faire ? Puisqu'ils ont massacré mon cher enfant, mon frère, Je n’ai plus mäintenant de raison d'exister.

Oh ! tenir un de ces bandits, le souffleter,

Lui cracher au visage et l’égorger ensuite...

On les a vaincus, bon ; mais beaucoup sont en fuite, Des gens vont leur donner asile, les cacher.

Et Dieu ne fera rien pour les en empêcher. , 4 Eh bien, non, non ! C’est trop monstrueux, trop infâme ! Depuis ce meurtre affreux, je suis une autre femme. Mes pieux sentiments d'autrefois sont éteints.

Je suis du peuple et j'ai retrouvé mes instincts.

On n’apaisera pas mon atroce soufirance

En me parlant de ciel, de pardon, d'espérance. Depuis hier, j'ai bu mes pleurs, c'est un poison

Qui, certes, fait bien mal, maïs qui rend la raison.

J'y vois clair, maintenant. Leur bon Dieu, s’il existe, N'est rien, puisque le mal triomphe et lui résiste,

Et c'est un Dieu mauvais, ou du moins impuissant ; Et, puisqu'il a permis la mort de l’innocent,

Puisqu’il prend le parti des démons contre l'ange

Et qu'il ne souffre pas même que je me venge,

Lui, ce bon Dieu que j'ai sottement adoré,

Je n’y crois plus... Qu'il vienne à présent, le curé.

(Pendant qu'elle dit ces:dérniers mots, Le curé, vieillard à cheveux blancs, est entré-par le fond. 1! traverse de petit jardin etis'est arrêté sur le seuil de la porte. Mlle Rose l'aperçoit.)

C'est lui!

Re SCENE QUATRIEME MLLE ROSE, LE CURE LE CURE, S'avançant vers elle Ma pauvre enfant !

| MLLE ROSE, d'une voix entrecoupée Merci de la visite,

Monsieur Je Curé, mais, VOyez-vous, tout m'agite, M'énerve, me fait mal. Je suis au désespoir.

€ prend, j'entre en fureur. Et là, vrai, J'ai besoin Qu'on me laisse Pleurer tout mon SOûl, dans mon coin.

LE CURE

MLLE ROSE

Le ciel! Ah! j'attendais la banale réponse, Le mot creux que toujours l’égoïsme prononce | ! mon frère est au ciel ! Soit ! Mais il est aussi

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Dée

te, n'agite, Oir.

Vous voir.

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1S mon coin.

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En jetant sur son corps la glaise et les cailloux,

{ Enterraient ma croyance au ciel, comprenez-vous ?

Le ciel ! Toujours le ciel ! Mais quand ces cannibales

{ Ont pris mon pauvre Jean et l'ont criblé de balles, | Il brillait, votre ciel; il était calme et bleu.

Il ne se trouble plus maintenant pour si peu,

Et c'était bon du temps de Gémorrhe et Sodome.

Le' ciel! mais voyez donc comme il est pur, brave Et Paris brûle. et l’on s’égorge, et les pavés [homme ? De pétrole et de sang sont partout abreuvés.

Cela méritait bien qu’il s’en mêlât peut-être,

Votre ciel ! Eh bien ! moi, je le hais, sœur de prêtre !

À Je le hais et je brave en face son courroux !...

J'ai dit, maudissez-moi !

LE CURE

Non, je pleure avec vous.

Vos blasphèmes n’ont rien qui m'indigne ou m'étonne, JJe ne les entends pas, et Dieu vous les pardonne. Mais, dans la sainteté qu’il vient de revêtir, Dans sa gloire, parmi les anges, le martyr Seul a le cœur navré par sa sœur douloureuse.

MLLE ROSE éc/atant en sanglots

Eh ! monsieur le curé, je suis si malheureuse !.. Pardon... Je ne sais plus vraiment ce que je dis. Oui, vous avez raison, il est en paradis :

Mais, moi, voyons, comment voulez-vous que je vive? Oui, j'ai tort de toucher ma plaie et la ravive.

C’est ainsi, je sais bien, j'ai tort, je me soumets ; Mais on ne peut comprendre à quel point je l’aimais. J'étais plus qu'une sœur pour mon malheureux frère. Quand il était petit, je lui tins lieu de mère,

Et plus tard, prêtre grave et plein de piété,

Il me faisait l'effet d’un père respecté.

Ce pur et grand chrétien à la foi bienfaisante,

Et cet homme naïf, distrait, toujours rêvant,

C'était si bon, si doux, notre existence à deux, Dans ce calme logis, das cette solitude!

Le soir — ici, tenez — il avait l'habitude

De lire une heure, après notre frugal repas.

Je cousais près de lui. Nous ne parlions pas.

Rompaient, du même mot, le silence à la fois.

C’est un coffret d’avare, un trésor plein d'amour.

Et quand il S'éloignait séulement Pour une heure, Ma pensée — Oui, la plus aimante et Ja meilleure .— Je la gardais POur lui toujours, et la mettais

Dans les mailles des bas que je lui tricotais ve

Oui, mourir de ta mort ce Sera pour ta sœur Une cruelle joie, une amere douceur.

Je chéris mon chagrin, et j'en goûte les charmes,

£1 Ma vie avec mes larme S,

Et, quand de la douleur m'étouffera le flot, Rendre mon dérniér Souffle en un dernier sanglot.

LE CURE

Pleurez ! J'aime ces Pleurs, 6 pauvre âme brisée !

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fois.

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isée !

Dans votre aride et morne avenir, leur rosée pus fleurir un jour l'oasis, le coin vert.

Les pleurs, dans le chagrin, c’est la pluie au désert. Oui, parlez du cher mort, aimez votre souffrance. Mais gardez tout au moins cette triste espérance

Qu'il vous voit et qu'il sait que vous souffrez pour lui.

Ce n'est pas le curé qui vous parle aujourd’hui. C’est l'ami, le vieillard, et je vous dis: O femme, Autour de nous ici, je sens flotter une âme.

Votre frère vous voit, vous dis-je, il est ici.

Je l’entends murmurer : Ma pauvre sœur, merci De m'’aimer tant ! Mais plus de blasphème de rage.

Pleure—les pleurs sont doux—mais pleure avec courage

Calme-toi. Je suis là, présent pour te bénir

Et vivant dans ton cœur et dans ton souvenir. Nous serons réunis un jour. Consens à vivre,

Je veillerai sur toi. Lis tout haut le Saint-Livre,. Et, dans les divins mots prononcés, quelquefois Tu croiras que résonne uh écho de ma voix.

Devant mon crucifix chaque jour prosternée, Prie avec tout ton cœur, ma pauvre sœur aînée, Et tu croiras, à moi t'unissant en esprit,

Voir mon sourire errer sur les lèvres du Christ. Quand tu visiteras mes pauvres, si l’on presse ‘Ta charitable main s’ouvrant pour leur détresse, Ma sœur, tu sentiras l’étreinte de ma main.

O chrétienne, fais donc jusqu’au bout le chemin. Sans doute, la douleur est un fardeau terrible ! Mais je te soutiendrai, moi ton guide invisible. Va, marche et lutte, avec ton frère pour témoin, Et sans t'inquiéter si le moment est loin

Où l'aube de la mort à tes regards doit poindre. Mérite, Ô pauvre sœur, le ciel pour m'y rejoindre !

MLLE ROSE

Si c'étail vrai pourtant ? Ah ! monsieur le curé, Oui, si je faisais peine à mo 1 frère adoré

Si j'en étais bien sûr... eh bien ! je serais forte, Je tâcherais...

(Avec accablement.) que ne suis-je donc morte !

(Vouvelle détonation au loin.)

Hélas !

LE CURE, à part

Dieu, l'on fusille encor !

MLLE ROSE, gui à fressai/li au bruit de La Jusillade

Mais, là-bas, qu’entend-on ?

bien un feu de peloton.

souviens... Ja Commune abattue..

. Ce bruit lointain, c’est Al ! oui, je me Ces scélérats…

(Avec un cri de triomphe.) Enfin ! on me venge ! on les tue !

LE CURE, froublé Ah ! c’est affreux ! Qui sait ?... Parmi ces malheureux. MLLE ROSE

Allez-vous à présent vous attendrir sur eux, Les plaindre? Mais ce sont des meurtriers atroces, t je n'ai pas pitié, moi, des bêtes fé On ne peut calculer ce q Versé de sang... Et puis, Leurs crimes, après tout, Je ne sais qu’une chose, il Mon ftère, ils ont tué mo Et c’est juste et c’est bie

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| Quelqu'un pour exciter les soldats et charger

forte ‘ Les chassepots, eh bien ! qu’on vienne me chercher !

cablemen 4.) LE CURE morte !

: en n au loin.) Une femme ! Parler ainsi!

MLLE ROSE Tous ces infâmes !…

Mais ces gens du faubourg, oui, ces hommes, ces femmes Ces enfants pour lesquels mon frère se privait,

ARTE # Qui, malades, voulaient l'avoir à leur chevet end-on ? { Lt dont il a cent fois secouru l'infortune, ton. { Ces gens-là justement étaient pour la Commune, ittue. 2 Prêts à tout massacrer, prêts à mettre le feu ! È { Et mon Jean les aimait, pauvre agneau du bon Dieu ! ÿ Il allait tous les jours visiter leurs mansardes, 20mphe.) | Leur apportait du pain, de l'argent et des hardes, tue! à Leur partageait le peu qu'il possédait de bien ; * Et ce sont eux qui l'ont fusillé comme un chien! . Oui, ce sont eux, vous dis-je, ou du moins leurs sembla- * Ce que mon frère a fait pour tous ces misérables, [bles. heureux … … C'est inouï... Tenez. voyez.

(Elle ouvre brusquement une armoire et y prend une soutane et un chapeau rond.) Je garde ici Une soutane usée, un chapeau tout roussl.

nn J'avais dit à mon frère : “ Allons, tu me fais honte.

; Tes habits sont trop vieux, il faut que je remonte

L! Ta toilette. L'argent est là, dans mon tiroir.”

faire, Mais il me répondit : ‘ Rose, je viens de voir

E Nos voisins, les Duval. Tu sais, ils sont cinq bouches us ? A nourrir. Pauvres gens !.. Et la femme est en couches. Le: Hier, pour les saisir, les huissiers sont venus.

Cela ne convient pas, quand les pauvres sont nus, Qu'en des vêtements neufs le prêtre se pavane.

Reborde ce chapeau, recouds cette soutane,

ÊHaïsse

Mes vieux habits feront encore une saison... ” Si l'abl

(ZUle jette Le chapeau et la soutane Sur une chaise.) | Er Et quatre jours après, il était En prison, Et sic Pris comme otage, et nul n’a rien fait pour défendre #1] auré Ce bienfaiteur, Pour tous si prodigue et si tendre. } Adieu Ses plus chers mendiants, ses Pauvres préférés Gagnaient leur trente sous parmi les fédérés, Et le jour du Massacre, ils étaient ]à peut-être...

Ah ! vous osez blâmer ma fureur ?... Assez, prêtre !

De votre douce voix quand vous me promettiez Mon ! Que l’âme de mon frère était là, vous mentiez, C'est: Vous berciez ma douleur avec cette musique. Hélas

Mais me voici rendue à mon instinct physique Par les coups de fusil qu'on tire sur ces gueux. Ïls ont tué mon frére ! On me venge. Tant mieux

LE CURE

Je devrais, par respect pour l’habit que je porte, Franchir, et Pour toujours, le seuil de cette porte, Et ne me laisser pas davantage outrager.

Mais à celle qui parle ainsi de se venger,

Mon devoir est de dire un dernier mot sévère.

Le Dieu qui pour le monde est mort sur le Calvaire, Le Dieu dont votre frère, humble devant l'autel,

Célébrait chaque jour l’holocauste immortel, nai Et qu’insulte à présent votre lâche démence, Etait Est un Dieu de bonté, de pardon, de clémence. Priet Votre frère, au momenf de mourir, — je le crois,

J'en suis sûr, ne pensait qu'à Jésus sur la croix. (Zu Ce n’est pas prés du port qu'un tel chrétien échoue,

Et, puisant dans sa foi, sous les fusils en joue,

La douceur des Martyrs, la force des héros,

Il a levé la main pour bénir ses bourreaux. Ces Le cœur EMpoisonné d'une rancune amère, Ù Puis Vous pouvez applaudir la justice sommaire. ï

D Haïssez, vengez-vous ! soit, mais sachez-le bien, Si l'abbé Jean Morel, si ce parfait chrétien,

2Si votre noble frère, ô malheureuse fille !

{ Etait juge aujourd’hui de ces gens qu'on fusille, Et si c'était de lui que dépendit l'arrêt,

une chaise.)

Me Il aurait pitié d'eux et leur pardonneraït. €ndre. | Adieu!

rés 5) MLLE ROSE re...

! . nm Hp Quel trouble affreux vous jetez en mon âme ! 1ez Mon frère était un saint, je ne suis qu’une femme. Se) C’est vrai pourtant qu'il a béni ses meurtriers. fs Hélas, que devenir et que faire ?

le ss LE CURE, sur de seuil de la porte eux !

Priez !

(Z{ sort.) )rte, ê porte, LEE SCENE CINQUIEME é, alvaire, MLLE ROSE, seule tel, , ; oe À ne f Ma prière, je l'ai bien des fois commencée, Cette nuit, et n’ai pu la finir... Ma pensée €, Etait pleine de haine et de rébellion...

ois, Prier ! Le puis-je? Encore une fois, essayons : +" (Elle prend son chapelet et commence à réciter le Pater CHOHE, Noster: “ Votre Père qui êtes aux cieux, que

ï . votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive; que votre volonté soit faite sur la terre... #1

Ces mots m'ont déjà mis au cœur une tempête.

Puis-je dire: O mon Dieu, ta volonté soit faite ?

(Ze reprend avec effort : “ Donnez

n0ÏTe pain quotidien ÿ Pardonnez-nous nos

ofenses | COMME nous pardonnons à feux... ”)

Pardonner ? A qui donc ?

J'en prends à témoins Dieu, la Vierg Je n'ai pas dit cela, jc n'étais Pas sincère,

Non, je Mentais ; par tous les grains de ce rosaire, Il me brûle les Mains, ce Chapelet damné !

(ZUe le jette sur la table. À Prés un silence.) Et le curé disait : mon frère eût pardonné...

Mais, moi, je ne peux Pas... Oh! la douleur me tue ! La prière ? Encore une €Spérauce perdue.

Je ne sais plus Prier, moi, si Pieuse hier,

t je ne pourrai Plus achever mon Pater.

A tous ces assassins !

(£n ce MOMent, un homme 7

ant une veste de J'édér

lêle, en désordre, L £ent, entre vive

e, à @ porte du Voir regardé dans la rue, à

Pour s'assurer qu'on ne

{Taverse rapidement Je rêle Sur lescuil ge la chambre.)

4 PAS vu entrer là, i/ Pelit jardin et sar

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