CAUSES POLITIQUES
tous les pays d'Europe, et même hors d'Europe, ont conquis un suffrage de plus en plus élargi. Il en est résulté l’arrivée au pouvoir d’une classe sociale, qui n’est plus le Tiérs-Etat, mais ce qu'on appelle aujourd’hui la classe moyenne, et qui constitue assez bien l'intermédiaire entre le Tiers et le Quatrième Etat.
Cette classe nouvellement arrivée au pouvoir manque naturellement de traditious historiques ; mais elle est douée par contre, et c’est la qualité de son défaut, d’une grande souplesse politique et d’un éclectisme éclairé qui lui permet, désertant les solutions traditionnelles de toute classe vieille au pouvoir, de s'inspirer des exemples puisés chez les autres peuples et de faire toujours plus large le domaine des solutions empiriques.
Si, à ce besoin qui caractérise toutes les jeunes démocraties de compenser par une observation vigilante et une étude approfondie de leurs voisins, leur manque de traditions politiques, l’on ajoute la tendance moderne à un rapprochement de plus en plus grand des mœurs et des législations de tous les peuples, on comprendra aisément comment, tandis que les peuples anglo-saxons puisaient chez les peuples latins les principes et les qualités qui leur faisaient défaut, les Latins et les Slaves, de leur côté, apprenaient des Anglo-Saxons cette pratique des affaires, cet empirisme politique que la complication croissante de la vie moderne rend de plus en plus indispensable.
Il s’eusuit qu'il se produit entre les peuples, ou plutôt Jacques Delpy. 4
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entre les races, un échange de leurs qualités dominantes qui semble à première vue anarchique, mais qui, en réalité, tend à établir entre tous les peuples une sorte d'équilibre, de moyeuue de leurs traditions politiques, qui ne saurait produire que d'excellents effets.
Cest ainsi que la vulgarisation de la culture anglosaxonne dans les pays de l'Europe centrale et méridiopale à eu pour effet de donner à la politique de ces pays uue certaine tendance ulilitaire qui, jusqu'alors, lui faisait complètement défaut. Le Paternalisme, envisagé au moius sous un certain aspect, u’est qu’une forme de celle tendance.
Mais il y a, entre l'avènement de la démocratie et le développemeut du Paternalisme, un lien de causalité qui apparaît avec une uetteté encore plus grande.
Dès que les nouveaux souverains ont eu assuré leur autorité, leur première préoccupation a été de chercher à se protéger chacun coutre les priucipaux dangers qui le menaçaient.
Pendant de longs siècles, l'Individu, considéré comme quantité négligeable, avait été abandonné à lui-même. L'Etat ne considérait comme siennes que ses fonctions essentielles de sécurité et de justice, et il ne songeait même pas qu'il pût en exister d’autres. Quant à assurer le bonheur de ses ressortissants, ou même à protéger chacun d’eux contre certains dangers particulièrement redoutables, 1} n'aurait vu là qu’une œuvre bienfaisante, qui pouvait être avantageusement poursuivie par quelque
association privée, mais qui dépassait son rôle à lui, Etat.
D'autre part, les dangers qui menacçaient l’Individu étaient bien minimes à côté de ceux qui le menacent aujourd’hui. Dix années de la vie calme de nos ancêtres présentaient moins de tentationset moins de périls qu’une seule journée de notre vie intense.
Or, le jour où le pouvoir est tombé aux mains du plus grand nombre est précisément celui où l'existence de chacun a commencé à devenir périlleuse et compliquée, et où l’homme à eu un besoin de plus en plus grand de se fortifier, pour se prémunir contre de nouveaux et redoutables dangers.
Qu’y a-t-1l d’étounant, dès lors, à ce que les nouveaux souverains aient songé à faire usage de leur autorité d'abord pour se protéger eux-mêmes coutre ces risques que leurs ancêtres n’entrevoyaient seulement pas ?
Il y avait là un terrain tout préparé pour la tendance vouvelle à la protection de lIndividu, et il apparaît ainsi très nettement que la politique sociale, à l’éclosion de laquelle nous avons assisté et dont nous coustatons tous les jours les rapides progrès, n’est que la conséquence du suffrage universel.
3° Causes sociales. — Avec les causes sociales, nous arrivohs aux éléments prépondérants qui ont amené et la naissance et le développement de la législation paternaliste.
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Il est manifeste, en effet, que les transformations économiques doivent être rangées parmi les causes principales de la plupart des grands faits historiques et politiques. N'oublions pas que si la théorie marxiste du matérialisme historique est trop absolue en la forme, elle n’en contient pas moins une certaine part de vérité.
« Le moulin à eau, a dit Marx, a créé la société féo- « dale, de même que le moulin à vapeur a créé la so- «ciété capitaliste. » Nous pouvons ajouter que le développement de la grande industrie a créé le Paternalisme.
Lorsque en étudiant plus haut les causes politiques du développement du Paternalisme, nous indiquions comme uue des principales, la complexité et la diificulté croissante de la vie, nous ne le faisions que pour expliquer comment les classes nouvellement ‘appelées au pouvoir avaient élé amenées à user de leur autorité dans un but de protection de l’Individu.
Nous avous maintenant à étudier, au point de vue soclal, cette difficulté croissante de la vie qui, par ellemême et indépendamment de toute autre considération, constitue certainement la cause primordiale du développement moderne des législations paternalistes.
C'est un fait indéniable que l'Homme travaille aujourd'hui plus qu’autrefois. Le développement de la grande iudustrie, les découvertes nouvelles, la facilité des moyens de communication, le goût, on pourrait presque dire le besoin du luxe correspondant au déve-
loppement corrélalif de l'iustruction, sont autant de causes qui expliquent la vie intense que mène l’homme du xx° siècle, par rapport à ses devauciers.
Une telle manière de vivre comporte de redoutables dangers que ne Counaissaient pas nos ancêtres.
C’est ainsi, par exemple, que le groupement d’un graud rombre d'hommes dans un espace restreint, autour des usines ou des centres d’activité comme les graudes villes, a eu pour conséqueuce le développement de l'alcoolisme.
C'est ainsi que le relâchement de la Famille, conséquence inévitable de la difficulté plus grande de gagner sa vie, entraine pour l'Etat le devoir de protéger, jusqu'à un certain point, les membres épars d’une collectivité qui aurait trouvé jadis dans sou chef une protection suffisante.
C’est ainsi enfin que la graude industrie a créé entre l'employeur et l'employé une différence de situation telle que, si l'Etat ne venait lPempêcher, ce dernier serait obligé d'accepter aveuglémeut les conditions les plus dangereuses pour sa santé physique ou morale, votre même pour son existence.
Ces quelques exemples, pris entre bien d'autres, sutfisent à faire apparaître le rapport étroit de causalité qui existe eutre la grande transformation économique du xix° siècle et le développement de la législation patervaliste. Il suffit, d'ailleurs, pour s’en rendre compte, de remarquer que les mesures paternalistes out pour
but de remédier à des maux que ne connaissaient pas nos ancêtres et qui sont la conséquence directe ou indirecte du développement de la grande industrie.
Cette transformation complète des conditions de la vie a, du reste, entraîné des changements un peu dans tous les domaines, même dans le domaine moral, et ceci nous amène aux causes les plus immédiates du développement du Paternalisme.
4° Causes morales. — Parmi ces causes morales, 1l en est une qui, par sa généralité, domine toutes les autres : c’est la disparition de l’idée religieuse dans beaucoup de pays et son affaiblissement marqué dans la plupart des autres.
Nous voulons parler ici uniquement des religions se rattachant au groupe chrétien (Catholicisme, Protestantisme et Judaïsme) car les deux autres groupes de religions semblent, au contraire, se développer de plus en plus; l’fslam compte chaque année par centaines de milliers le “ombre de ses nouveaux adeptes, et quant aux religions d’Extrème Orient, elles règnent sur des territoires si vastes el encore si peu conuus qu'il serait peut-être présomptueux de parler de leur déclin.
Les religions chrétiennes, au contraire, voient leur autorité s’affaiblir chaque jour avec une rapidité de plus eu plus grande, et si le nombre des catholiques, des protestants et des Juifs de nom semble rester stationnaire, le nombre dés vrais éroyants, par contre, et des
pratiquants diminue de jour en jour. C'est là un fait dont la constatation s'impose.
Une telle évolution, — où pourrait dire une telle révolution morale, — n’est pas sans entrainer de graves conséquences. Ce qu'il y a de bienfaisant, en effet, dans uue religion et d'important au point de vue social, ce n'est pas l'observation de certains rites, de certaines pratiques extérieures, c’est la discipline morale qui se dégage de l'ensemble de la doctrine.
Or, c’est précisément cette discipline morale qui se désagrège et la survivance actuelle et partielle de la plupart des rites ne peut rien pour l’empêcher de disparaître.
It eu résulte que l'Homme qui, hier encore, se voyait imposer, dès l'enfance, une règle de conduite assez conforme à l'intérêt social et qu'il ne pouvait enfreindre puisqu'elle était d’origine divine, se trouve aujourd’hui seulet sans soutien au milieu du désarroi des doctrines et de la contradiction des théories.
Une seule Joi morale subsiste, la seule qui soit éternelle : celle de l'intérêt personnel. Nous ne songeons pas à dénier sa valeur qui est réelle (1), mais si elle peut constituer une excellente règle de conduite pour l’homme fort, instruit et énergique, que sera-t-elle pour l’homme faible où ignorant, pour lPimmeuse légion des
(1) Voir à ce sujet l’œuvre de Bentham, de Stuart Mill et de toute
l’école utilitaire anglaise.
malheureux qui viveut au jour le jour ? Comment pourront-ils envisager l’avenir et se faire une idée juste de leur véritable intérêt, ceux qui sont obligés chaque jour de songer au pain du lendemain ?
Nous ne voulons pas dire que la Religion apportait avec elle le remède à tous les maux ; il n’y apas de papacée universelle; mais elle était pour l’homrae faible et malheureux, pour la femme et pour l’eufant un guide et un soutien, Ce guide on le délaisse saus cesse davautage et dans quelques années peut-être on le délaissera tout à fait. Et cependant inconsciemment, saus s’en rendre compte, on souffre de son absence et c’est ainsi qu’on demande à l'Etat de remplacer par les règles rigoureuses de la loi, les règles plus malléables et plus souples à l’aide desquelles la religion dirigeait jadis la vie privée de nos ancêtres.
A côté de cette cause religieuse du développement du Paternalisme, 1l y a d’autres causes morales, qui, pour être d’une portée moins générale, n’en sont pas moins fort importantes. Il nous reste maintenant à les étudier.
La philosophie scientitique de la seconde moitié du xIx° siècle, le déterminisme transporté du domaine de la physiologie daans celui dela psychologie ont eu certainement pour résultat de diminuer chez l’homue la notion de respousabilité, surtout vis-à-vis de lui-même.
D'autre part, la vie devenant de plus eu plus périlleuse, il était naturel, 1l était humain que l'individu, prompt au découragement, adoplàt une attitude voisine du fatalisme
et s’en remit à la puissance publique du soin de le protéger, au besoin contre lui et malgré lui.
Eufin, l'Etat n’est plus, comme autrefois, la chose de quelques-uns ; il est la chose de tous et c’est l'ambition de tous de devenir l’un de ses rouages. Il s'ensuit que l'Etat, aiguillonné d'autre part par la complexité croissante des relations sociales, a été amené à accroître sans cesse son Champ d’activité. Rejetaut presque au second plan sa fonction de maître, il est devenu le père, et même, à certains point de vue, le serviteur de ses sujets ; lorsqu’il lui arrive encore parfois de parler en souverain, ce n’est plus qu’à la façon de ces vieux serviteurs d’autrefois, qui ne craiguaient pas d’opposer leur autorité à celle de leur maître, lorsqu'ils croyaient pouvoir ainsi lui éviter quelque désagrément.
Quoi de plus naturel, dès lors, que l'individu se soit laissé aller à s’en remettre entièrement à l'Etat du soin de le protéger ? Sachant qu'il avait au-dessus de lui celui de tous les protecteurs sur lequel il est le plus aisé de rejeler toutes les responsabilités, 11 eût été vraiment curieux qu'il consentît à en garder quelques-unes pour lui.
Pour bien comprendre l'influence énorme qu’out pu exercer ces diverses causes morales sur le développement du Paternalisme, il faut se rappeler enfin qu'elles ont trouvé dans l’élat de uos mœurs un terrain merveilleusement préparé. Nous vivons, c’est indéniable, à une époque de « sensiblerie ». Par suite de l’exteusion (probablement juste et fondée, mais socialement dangereuse) qui à été
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donnée à l’idée déterrniniste, la uotion de responsabilité s’est estompée à un point tel qu’on peut dire qu’elle n’a presque plus, en fait, de valeur sociale. [l en est résulté une tendance de plus en plus générale à voir dans Îles fautes des hommes, soit vis-à-vis de leurs semblables, soit vis-à-vis d'eux-mêmes, beaucoup plus la résultante des conditions de leur vie ou de leurs antécédents que la conséquence d’une action volontaire, positive ou négative.
L’assassin lui-même n’excite plus l'horreur, mais la curiosité d'abord et la pitié ensuite.
Comment s'étonner dès lors que l’homme qui tend à admettre l’irresponsabilité des autres, se refuse à reconnaître l’existence de sa propre responsabilité ?
Il y a là une tendance dangereuse à l’affaiblissement des caractères et des volontés, et cet affaiblissement, par une contradiction étrange, se manifeste précisément à l'époque « des nerfs tendus », à l’époque où tous les hommes dirigent leur énergie vers un but éminemment louable, mais de plus en plusditficile à atteindre : l’élévation sociale.
Comment expliquer la coexistence de cette double tendance : énergie exacerbée d’une part, affaiblissement moral de l’autre ? A première vue, il y a là une coutradielion ; mais, Si l’on va au fond des choses, on ne tarde pas à constater que les deux éléments sont parfaitement conciliables. [Is peuvent même, à certains points de vue, être considérés comme corrélatifs. Leur synthèse se réalise dans cette maladie moderne : l’arrivisme.
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Intention bien arrêtée de réaliser dans sa personne une certaine élévation sociale et, pour atteindre ce but, de fouler aux pieds, si c’est nécessaire, toutes les règles morales, tous les obstacles, quels qu'ils soient, qui pourraient s'opposer à sa réalisation, tel est l’arrivisme.
Nous relevons donc en lui deux éléments : poursuite d’un but, d’une part; inteution, d'autre part, de renverser tous les obstacles matériels ou moraux qui pourraient s’y opposer.
Ce second élément de larrivisme n’aboutit à rien moins qu'à la suppression de toute morale, si ce n’est cette morale de la force, dont certains individualistes extrêmes, comme Nietzsche et Stirner, se sont faits les apôtres, sans se douter que détruire la responsabilité de l’homme vis-à-vis de ses semblables, c'était risquer fort de détruire, du même coup, la responsabilité de l'homme vis-à-vis de lui-même.
Ce rapide exposé des principales causes morales du développement du Paternalisme ne serait pas complet si nous ne mentionnions enfin une théorie qui n’est pas nouvelle, mais qui, chaque année, marque de nouveaux succès : c’est l’idée d’après laquelle tous les hommes d’un même pays, et même, pour certains, de tous les pays, formant un même corps, chacun d’eux à droit à la protection de tous ; idée noble entre toutes, et capable de servir de base.à la morale sociale, capable peut-être mème de remplacer, plus tard, sur le terrain de la morale
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individuelle, le sentiment religieux qui, jusqu'ici, en avait été pour les masses le principal soutien.
Cette théorie de la solidarité morale de tous les hommes et de la mise en commun de toutes les énergies constitue le côté noble, l'aspect esthétique de la docirine paternaliste.
Il n'ya pas, semble-il, d'idéal plus grandiose que cette idée du savoir, de l’expérience et dela puissance de tous mises au service de chacun et s’exerçant, au besoin par la force, pour réaliser, par l'intermédiaire de chaque individu, cette harmonie sociale parfaite que le monde n’atteindra vraisemblablemeut jamais, mais qu’il ne faut cepeudant pas cesser de poursuivre, d’abord parce que c’est déjà un beau résultat de s’en approcher ; ensuite et surtout, parce qu’à notre époque de réalités, il est bon de conserver un idéal capable encore de susciter l’enthousiasme.
Le Paternalisme se présente ainsi sous deux aspects très différents, suivant qu’ou envisage en lui l’homme ignorant et faible qui a besoin de trouver eu l'Etat un tuteur pour lui imposer telle ligne de conduite et lui interdire telle autre, ou qu’on envisage, au contraire, la collectivité mettant ses connaissances, sa force et sa vo- Jonté au service de chacun pour réaliser, au moins das une certaine mesure, l'harmonie sociale.
D'un côté, c’est le spectacle mesquin de l ES diminué dans sa dignité ; de l’autre, le spectacle grandiose d'uve collectivité consciente et énergique, travaillant à
réaliser son perfectionnement par celui de chacun de ses membres.
Ce second aspect de la question a d’autant plus d’intérêt que le perdre de vue conduirait fatalement les hommes doués par eux-mêmes de quelque volonté à se désintéresser du sort de ceux qui leur sont moralement inférieurs, et à répudier toute idée paternaliste. Les hommes forts trouveraient d’ailleurs une approbation de ce dédain instinctif pour les faibles dans les théories de l’école anglaise, qui n'a pas craint d'étendre à tous les phénomènes sociologiques la loi de la sélection naturelle. Herbert Spencer, entre autres, a fort bien mis en lumière cette idée ; pour lui, toute faiblesse, toute infériorité a sa cause en elle-même et ne peut engendrer que faiblesse et infériorité. Tout ce qui est faible doit donc périr naturellement et ce serait un crime contre la société de chercher à assurer la survivance de ses pires éléments, crime d'autant plus grand que fortifier les faibles, c’est toujours, du même coup, affaiblir les forts :
« En concurrence avec les membres de sa propre es- « pèce, écrit Spencer, en lutte avec les membres d’autres «espèces, l’Individu dépérit et meurt ou bien prospère «et se multiplie, selon qu’il est bien ou mal doué. Evi- « demment un régime contraire, s’il pouvait être main- « tenu, serait, avec le temps, fatal à l'espèce. Si les bien- « faits reçus par chaque individu étaient proportionnés à « son.jufériorité, si, par conséquent, la multiplication « des individus inférieurs était favorisée et la multiplica-
« tion des individus supérieurs entravée, il en résulte- «rait une dégénérescence progressive; et bientôt l’es- « pèce dégénérée ne pourrait plus subsister en présence « de l’espèce qui est en lutte et de l’espèce qui est en con- « currente avec elle (1) ».
Plus loin il ajoute :
«Il y a une idée plus ou moins répandue de tout temps, « mais proclamée de nos jours avec grand fracas, à sa- « voir que toute souffrance sociale peut être écartée el « que c’est le devoir de l’un ou de l’autre de la faire dis- «paraître. Les deux opinions sont fausses, séparer la « souffrance de la mauvaise action, c’est lutter contre la « nature des choses et amener une quantité de souffrances « encore plus grande. Épargner aux hommes la punition « naturelle d’une vie dissolue, nécessite à l’occasion l’in- «fliction de punitions arüficielles dans les cellules soli- « taires, sur les moulius à marcher, et avec le fouet (2) ».
C’est la condamnation, au nom de l'intérêt social, du Paternalisme tout entier.
Mais ce n’est pas seulement en se basant sur les théories darwiniennes de sélection des espèces qu’on a dénoncé le péril moral et social de l'intervention abusive de l'Etat dans le domaine propre de chaque individu.
Bien avaut 1859, date de la bruyante apparition de
(1) Herbert Spencer, L’Individu contre l'Etat, page 97. — Voyez encore sur cette même idée du bienfait social de l’écrasement #%des faibles par les forts, même ouvrage, pages 400 et 101.
(2) H. Srencer, L'Individu contre l'Etat, pages 27 et 28.
l'ouvrage de Darwin sur « l'origine des espèces par voie de sélection naturelle » qui peut être regardé comme le point de départ de la doctrine de Spencer, dès 1845, un économiste français, Charles Dunoyer, s'élevait contre abus du préventisme (1). Il serait facile de relever maintes pages de son livre sur la « Liberté du Travail », condamnant implicitement l’'Interventionnisme tout entier et a fortiori le Paternalisme. Nous uous boruerons à citer un seul passage de sou ouvrage qui met fort bien en relief les dangereuses conséquences d'un abus d’intervention de la part de l'Etat :
« Au tort d’amortir aivsi l’activité des populations, le « régime préveulif ajoute celui de nuire aux progrès de « leur intelligence. La conséquence est naturelle et pour « ainsi dire forcée. Tous les genres d'activité se liennent, « et l’on conçoit aisément que ce qui diminue le mouve- « meut des travaux et des affaires doit ralentir aussi celui « des idées. Il y a d’ailleurs daus la tutelle sous laquelle « ce régime retient les hommes à tant d’égards, et dans « la censure préalable qu’il fait subir à la plupart de leurs « projets, quelque chose qui nuit à la sagacité de l'es- « prit, à la sûreté du jugement; et qui prévient l'expé- «rience, qui ne va pas sans liberté et sans responsabi- « lité.
« La conséquence est que chez un peuple ainsi conduit
(1) Le préventisme, tel que le comprend Dunoyer, ne se confond pas avec le paternalisme, mais il le renferme presque tout entier,
«comme par la main, l’esprit d'entreprise doit demeu- « rer relativement faible ; et, pour s’en convaincre, il n'y «a qu'à comparer cet esprit, tel qu’il existe chez nous, «à ce qu'il est resté chez les nations qu'on a laissées « davautage à leur libre arbitre, en Angleterre et aux a Etats-Unis, par exemple. N’est-1l pas malheureusement « de notoriété, en effet, que notre nation, malgré la vi- « vacité d'esprit et l’ardeur de caractère qui lui sont na- « turelles, se trouve à cet égard fort en arrière des deux peuples qui viennent d’être nommés, et qu’en fait de travaux de beaucoup d'espèces, elle est infiniment moins expérimentée, moins sûre d'elle-même, et, par « suite, moins entreprenante et moins hardie qu’ils ne « le sont.
« Un autre effet qui se confond, pour ainsi dire, avec « celui-là, c’est qu’à force de voir le gouvernement se « mêler à toutes leurs affaires, les populations contrac- «tent la triste habitude de ne pouvoir se passer de « lui pour rien, d’iuvoquer à tous propos son assistance, « de n’oser rien entreprendre d’un peu considérable sans «son concours, et de travailler ainsi elles-mêmes à en- «tretenir l’état de faiblesse et d’inexpérience où il les « retient.
« Une autre conséquence des mêmes dispositions, «c’est leur tendance à imposer au gouvernement une «responsabilité sans bornes, et, à force de le voir se mêler directement de tout, à le rendre responsable de «tout, à n’accuser que lui des maux qu’elles éprouvent,
« du mauvais succès de leurs spéculations, de l’encom- «brement des marchés, de l'inégalité des conditions, de « Pinfortune des classes les moins heureuses, et finale- «ment à vouloir toujours lui demander compte du ré- «sullat de leur sottise ou de leur folie. Disposition « d'esprit détestable et précisément contraire à celle qu'il « faudrait leur inspirer ; car qu'y aurait-il de plus dési- « rable que de les accoutumer à voir les causes de leurs « maux où elles sont véritablement, c’est-à-dire en elles- « mêmes, et à leur inspirer le sentiment de leur propre « responsabilité (4). »
Et quelques pages plus loin (2), faisavt ressortir l'avantage qui résulte pour le corps social de la diversité de chacun de ses membres, il montre bien le danger d’une conception législative enlevant à chaque homme toutes les qualités qui constituent sa personnalité et ne lui laissant que ce qui serait en harmonie avec le type uniforme consacré par le législateur.
La vérité n’est pas, selon nous, dans une solution aussi absolue ; elle est plutôt, semble-t-il, dans une juste combinaison de J’Individualisme et du Paternalisme appropriée au temps, au lieu et aux individus visés par telle ou telle mesure. C’est, du reste, l'opinion des au-
(4) Duvoyer, De la liberté du travail, tome I, pages 302, 303 et (2) Voyez id., page 309.
Jacques Delpy.
[ers
teurs anglais qui, comme Starley Jevous (1) et Sidgwick (2), ont étudié le problème de la paternal inter ference.
Selon eux, le degré d'intervention paternaliste admissible est uniquemeut une question d'espèce qui dépend d’un grand nombre de considératious telles que l'état moral du pays, le degré d'instruction, les usages industriels et sociaux existants, le degré de sohdarité des citoyens entre eux, etc.
Nous ne saurions mieux faire sur ce point que de citer intégralement la conclusion du chapitre que Sidgwick a consacré à celte question :
« En résumé, éerit-il, 11 est bon de faire remarquer que «le développement que devra atteindre, dans un Etat « moderne, l'intervention dont 11 à été question dans ce « chapitre dépendra de considérations variables, dont le « plus ou moins de puissance ne peut pas être apprécié «ici. C’est ainsi qu'il faut faire entrer en ligne decompte «l'état des mœurs et des idées dans le pays, — la con- «damaation par le mépris public d'une conduite mal- « faisante pouvant en rendre la répression par la loi «inutile, — la diffusion de l'instruction dans les masses, «les habitudes industrielles et sociales actuellement do- «mivantes et le développement des habitudes de coopé- «ration volontaire entre citoyens (3). »
(1) STanLey Jevons, The State in relation to labour. (2) Siocwicx, The elements of Politics.
(3) Sincwicx, The Elements of Politics, pages 135 et 136.
L'importance de l’idée de causalité en matière sociale est telle que nous avons été entrainés logiquement à dépasser le cadre que nous nous étions tracés dans ce chapitre, et à passer de l'idée de cause à celle de résultat, ou plutôt de plus ou moins grande désirabilité de ce résultat; mais cette seconde idée nous n'avons fait que l'effleurer, nous réservant de l'approfondir lorsque nous étudierous, dans un chapitre ultérieur, s’il y a une limite que le Paternalisme ne doit pas dépasser et, le cas échéant, quelle est cette limite.
Si, maintenant, nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur les causes plus ou moins complexes du développement du Paternalisme que nous venons de rélever, nous copstaterons qu’en sommé la législation paternaliste, fille de la vapeur et du bulletur. de vote, est à la fois la résultante et l’expression même de l’évolution si rapide qui, au cours du xix° siècle, s’est produite corrélativement dans tous les domainés.
C’est dire que ce n’est pas un mouvement qu’on puissé dédaigner, ni combattre aveuglémént. C’est une situation de fait, qui s'impose et, semble-t-il, s'imiposera de plus ei plus à l'homme du xx° siècle. On peut chercher à limiter son domaine, si l’on juge cette tendance dangereuse, mais il serait aussi puéril de chercher à la nier qu’à l’anéantir,