CHAPITRE PREMIER Le Ve siècle
I. — Lorsque s'ouvre l'histoire de saint Benoît, le Ve siècle de l'ère chrétienne est à son déclin, pareil au soir d'une journée de tempête. Dès le lendemain de la paix de l'Eglise, Thérésie arienne a fait explosion avec une puissance dont on ne retrouvera pas l'équivalent, même dans la révolte de Luther. Le monde romain tout entier subjugué ; l'Eglise catholique submergée par le flot impur, à ce point que la foi même du Pontife suprême est un moment suspectée de défaillance par les contemporains; partout la guerre, les pontifes errants dans l'exil ou prisonniers dans les fers; les peuples réduits à gémir impuissants ; l'hérésie sur le trône impérial comme dans le sanctuaire. Mais le roc sur lequel le Christ- I >ieu a établi son Eglise n'est pas ébranlé pourtant ; la foi de Pierre n'a pas failli, quoi qu'on en dise ; c'est elle qui soutient Athanase, et Hilaire, et Martin, et Amhroise, et Eusèbe, tous les autres confesseurs enfin de la foi de Xicée. Dieu se lève, et la marée de
l'hérésie doit reculer, mais en laissant partout derrière elle dans le monde romain des ruines et d'impurs ferments. Refluant au-delà des frontières, ses eaux vont empoisonner les peuples barbares auxquels elle prétend apporter le Dieu vivant, et auxquels elle ne livre qu'une théologie fausse appuyée sur la corruption des Saintes Ecritures (1).
Valens l'a servie pour infecter d'abord la puissante nation des Goths, campés aux portes de l'Empire et que la diplomatie impériale agrée à titre d'auxiliaires faute de pouvoir les éloigner. Ils seront les principaux instruments de la vengeance divine ; et le vc siècle s'ouvre par une catastrophe, inouïe du monde romain : la prise de Rome elle-même, la Ville invincible et la maîtresse de l'univers, par les bataillons d'Alaric (410) (2).
II. — L'ère des invasions violentes s'était inaugurée par l'attaque infructueuse de Radagaise. Ce n'était qu'une avant-garde : elle fut écrasée. Mais voici la grande armée : Alains, Suèves et Vandales forcent le Rhin et inondent la Gaule dont ils ont depuis longtemps appris le chemin (406). Rome avait choisi parmi eux des soldats et des officiers, voire des ministres, comme le Vandale Stilicon ; elle leur avait enseigné sa tactique et sa discipline : aujourd'hui c'est contre elle qu'ils s'en servent. Après la Gaule, l'Espagne est envahie (409) ; mais les Suèves seuls y demeureront; le torrent des Vandales s'écou-
(1) Salvien, De Gubernat. Dei, lib. V. (P. L. coll. 95 et 97).
(2) Sur l'histoire des invasions, leur caractère, la compénétration de la société romaine et des races barbares avant et après la prise de Rome, on ne saurait lire meilleures ni plus intéressantes pages que celles des chapitres consacrés à ces sujets par Ozanam, Etudes Germaniques, t. I, ch. vi et vu. — Cfr. certains passages du livre de Paul Allard, Esclaves, serfs...
îera sur l'Afrique où saint Augustin mourant le verra battre les murs de sa ville d'Hippone ; un royaume Vandale va se fonder pour un siècle et demi sur les ruines de la domination impériale en A frique.
C'est à ce moment qu'éclate le coup de foudre qui terrifie le monde romain. Alaric, ancien officier de la cavalerie de Théodose, pénètre jusqu'à Rome avec ses cohortes ; et la Ville éternelle, qui a soumis l'univers, tombe au pouvoir des Goths. Un pillage de trois jours affirme leur victoire ; mais ils se retirent pour reparaître bientôt, mais non plus avec les mêmes allures. Les voici qui marchent à la délivrance de la Gaule romaine.
Les Goths de l'ouest, suivis des Burgondes, passent le Rhin et chassent les précédents envahisseurs. Les Burgondes s'établissent dans l'est de la Gaule, les Goths dans la Septimanie et l'Aquitaine, d'où ils débordent sur l'Espagne : ils en expulseront les Suèves, mais après des luttes séculaires. Au nord des Pyrénées, leur entrée sur le sol gaulois n'a pas été violente à l'égard de la puissance romaine. Ils se présentent à titre d'alliés, tout-puissants et redoutés il est vrai, et reçoivent de l'Empire ce qu'ils n'ont pas eu la peine de conquérir. Puisqu'il faut camper, nourrir et entretenir cette armée soi-disant auxiliaire par le même procédé que les légions de l'armée romaine, le système légal qui fonctionne dès longtemps en pareille matière opère à lui seul la conquête au profit des milices nouvelles. Pour leur entretien, l'Empire leur attribue les deux tiers des terres entre la Loire, les Alpes et les Pyrénées. Un tiers demeure à la population gallo-romaine, qui par le fait se trouve dépossédée sans combat :
« C'est nous qui habitons maintenant chez l'étranger ! » s'écrie Salvien (1). Jadis les Cimbres avaient demandé la même faveur : Rome leur avait répondu par l'épée de Marius. Mais ce n'était pas au vc siècle à Ravenne ni à Constantinople qu'il fallait chercher la Rome des anciens jours.
Or tous ces nouveaux venus sont ariens, sauf quelques peuplades païennes. C'est la revanche d'Arius ; mais pas encore complète, car l'Italie n'est pas conquise. Les fantômes d'empereurs qui trônent dans Ravenne ont su jeter sur les provinces toute une partie de la nation gothique ; mais le fisc impérial n'en perçoit pas les impôts avec moins d'âpreté. C'est la consommation des ruines, mais l'administration civile et militaire fonctionne toujours de même ; les Augustes continuent à voir autour d'eux le même faste, à recevoir les mêmes hommages, à nouer et dénouer les mêmes intrigues : en apparence il n'y a rien de nouveau, quoique Rome soit morte. C'est le triomphe de l'administration.
Tout à coup l'Occident tremble jusqu'au fond des palais impériaux. Des profondeurs de la Germanie, des bords de la Vistule, s'avance mugissant le flot qui depuis un siècle poussait vers l'Occident tous lés autres : c'est la nation des Huns, dont le nom restera pendant des siècles dans la mémoire des peuples
il) « Eccc ipsi nuper quidem inalieno solio vivere cœpimus » (op. cit., lib. V, col. 104, B). — Voir pour cette question J. Havet, Opuscules divers, pp. 38 et suiv. Le soldat romain lo^é chez l'habitant avait droit à un tiers de la maison à titre dhospes. Mais pour faire subsister une population tout entière en vertu de cette loi, il fallut lui donner de l'extension. On décréta que des terres seraient aussi attribuées aux hospites, et que le propriétaire gallo-romain leur céderait les deux tiers. L'opération se faisait donc en détail et sur chaque propriété.
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comme celui des Barbares par excellence. Ils ont menacé un moment Constantinople, puis se sont rués sur la Pannonie. Les voici sur le Rhin; les
voici en Gaule; et Attila leur chef se proclame le fléau de Dieu ! En 451, il est arrêté dans les plaines de Châlons-sur-Marne par le consul Aétius, à la tète de tous les contingents Barbares ralliés aux débris des légions. Arrêté, mais non vaincu, Attila revient sur ses pas, contourne le massif des Alpes et débouche en Italie par la vallée du Mincio. Auguste est terrifié, inerte. Seul le successeur de Pierre, le chef de la foi catholique, saint Léon le Grand, ose aborder sans armes le terrible Attila. La sainteté en impose au farouche païen, qui s'arrête, puis disparait au nord des Alpes. L'Italie est délivrée ; mais la perversité du palais impérial ne va pas tarder à changer en catastrophe le salut inespéré. Appelé par l'impératrice Eudoxie pour seconder une intrigue, Genséric, le roi des Vandales d'Afrique, passe la mer, s'empare des îles de Sicile, de Sardaigne. submerge l'Italie méridionale, et vient enfin livrer Rome à ce sac de quatorze jours qui est demeuré célèbre et proverbial (455).
Tout cela se passe environ trente ans avant la naissance de saint Benoît.
Les Vandales se retirent en Afrique; mais ce n'est pas le dernier flot de l'invasion qui doit recouvrir l'Italie. Quand s'ouvre le dernier quart du siècle, voici que les Kérules débouchent des Alpes Noriques. C'est une fraction de l'armée d'Attila, errant depuis vingt ans des Alpes au Danube et au Rhin, guerroyant contre les autres nations qu'elle rencontre, aussi bien que contre les colonies romaines du Xorique. Elle connaît dès longtemps le chemin de
Tltalie : depuis deux siècles, les Empereurs ont enrôlé des Hérules dans leurs camps, même dans leur hiérarchie de fonctionnaires et de hauts magistrats ; un de leurs chefs avait été consul au temps de Gallien ; et en 476 un de leurs jeunes chefs, nommé Odoacre, vient d'entrer dans le corps de la garde impériale. Si les Hérules ne se sont pas plus tôt imposés à l'Italie du vc siècle, c'est qu'ils ont été contenus par l'ascendant d'un saint qui rend à Rome le service insigne d'empêcher un débordement simultané des Barbares sur la péninsule. La postérité le nommera saint Séverin, apôtre du Norique. Ermite sans patrie connue, venu pourtant de l'Orient lui aussi, à en juger par son langage, il prêche ces peuples païens ou ariens, et les domine par la seule force de ses vertus, sans réussir néanmoins à les amener jusqu'à la vraie foi. Ariens et païens courbent le front devant lui, se recommandent à ses prières, mais demeurent ce qu'ils étaient. Les Hérules sont adeptes de l'arianisme, et l'importent avec eux en Italie lorsqu'enfin ils y descendent.
Eux aussi se présentent comme alliés, et s'implantent comme vainqueurs. Odoacre les a appelés sous le prétexte d'une révolution de palais. C'est affaire d'ordre intérieur. Il est vrai, les nouveaux venus y prennent part à leur façon, en saccageant Pavie où s'était réfugié l'adversaire de leur chef. Mais passé cette terrible exécution, il n'y a plus de lutte. Odoacre se rend à Ravenne, y entre sans coup férir, et sans résistance obtient l'abdication du dernier empereur d'Occident (476). A Romulus Augustule, Odoacre déclare ne succéder qu'à titre de patrice, et se proclame sujet de l'Empereur d'Orient,
seul chef de l'Empire désormais. Mais ce n'est là qu'une forme diplomatique, imposée par un dernier reste de respect pour le nom de Home. En réalité Odoacre est désormais roi d'Italie, roi vassal nominalement, mais en fait roi souverain, agissant comme tel et considéré aussi comme tel par les historiens contemporains : l'Italie est pour longtemps la conquête de l'arianisme et des Barbares, bien qu'elle doive encore changer de maîtres.
III. — Ouatre ans après cette révolution naît l'enfant qui doit être saint Benoit. L'Italie à qui Dieu donne ce restaurateur des sociétés chrétiennes n'est plus la dominatrice du monde ; ce n'est plus l'Italie impériale de Constantin, de Valentinien, de Théodose, ni même d'Honorius. Politiquement elle n'est plus qu'un membre de l'ancien Empire, comme l'Espagne ou la Septimanie. Religieusement, elle est dominée par des maîtres hérétiques ; mais sa condition est meilleure que celle des autres provinces d'Orient ou d'Occident, parce que le siège de Pierre est 'là, immuable dans la foi, et appui d'autant plus ferme pour les fidèles qu'ils sont plus rapprochés de lui. D'ailleurs les Hérules d'Odoacre ne font pas comme les Visigoths campagne contre l'Eglise catholique, et lui sont même moins hostiles que tels empereurs dogmatistes de Byzance. Matériellement, la condition de l'Italie n'a guère changé, et l'on peut dire qu'elle n'est ni plus ni moins malheureuse sous la main d'Odoacre que sous celle de Valentinien III ou de ses prédécesseurs. Le roi hérule lui a laissé la situation privilégiée qu'en fait elle avait toujours possédée relativement aux charges publiques, à l'impôt notamment. Lui aussi demande des terres pour nourrir son peuple ; mais il n'en réclame qu'un
tiers (1), et non les deux tiers attribués aux Visigoths et aux Burgondes au-delà des Alpes. C'était là, au reste, peut-être le sacrifice le moins dur pour la majeure partie des habitants.
En effet une grande partie du territoire italien est devenue presque un désert. La Toscane, l'Emilie et d'autres provinces, sont rainées, et la population rurale disparaît (2). Elle n'était déjà que trop rare avant les derniers malheurs ! La plaie séculaire de l'Empire romain, aggravée encore par la politique fiscale des Césars du me siècle et surtout de Dioclétien, est devenue irrémédiable sous les Empereurs du vc siècle. Cette plaie est celle des latifundia, ou domaines immenses aux mains de quelques familles enrichies. La population libre ayant émigré aux villes, la culture de ces propriétés sans limites est demeurée aux serfs ruraux, véritables forçats agricoles, cantonnés, embrigadés, gouvernés sur le terrain même de leurs travaux, sous la conduite de gardes-chiourmes chargés aussi de les vêtir et nourrir sur place (3). C'est une organisation bien ancienne, due au paganisme, mais que les empereurs chrétiens ont cherché à améliorer en décrétant que ces esclaves ne pourraient être vendus sans le domaine auquel ils sont attachés (4j : d'où pour ces malheureux une certaine stabilité et la possibilité de se créer une famille ; hélas dans quelles conditions ! Ce n'est pourtant plus tout à fait l'esclavage. Mais les maîtres Barbares vont bientôt les y ramener, en abolissant la seule garantie de stabilité qu'on
(1) Tillemont, Hist. des Empereurs, t. VI, page 438.
(2) Tillemont, loc. cit.
(3) Paul Allard, Esclaves, Serfs... pages 161-167.
^4) Ils deviennent de purs immeubles par destination, font partie du capital immobilier.
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eût accordée à ces malheureux. Fussent-ils nés sur le domaine, ils pourront être vendus sans lui, de par une loi de Théodoric. Ce que devient l'agriculture dans des conditions pareilles, il est aisé de le deviner quand on sait ce que produisent les travaux forcés. Improductive d'abord, la culture devient de plus en plus rare, parce que Rome n'alimente plus par la conquête ses marchés d'esclaves. Bien au contraire, les nations qui les lui fournissaient jadis lui donnent maintenant des employés, des soldats, des fonctionnaires et des maîtres. Les latifundia subsistent, mais il n'y a plus personne pour les cultiver. D'immenses étendues se couvrent d'herbe, sous le nom de pâturages, abandonnés en fait au premier occupant. Or celui-ci est la plupart du temps un ancien serf rural, qui garde les troupeaux au lieu de labourer ; mais c'est un pâtre comme le seront plus tard ceux des pampas du Nouveau-Monde ; il ne marche qu'armé, vit de ce qu'il trouve, et devient en réalité un brigand. D'autant que l'herbes des terres abandonnées se couvre peu à peu de ronces, par-dessus lesquelles grandit la brousse, et bientôt la forêt (1). Et l'Apennin est tout près, avec ses gorges abruptes et ses retraites assurées.
L'agriculture ne se soutient donc que là où le propriétaire demeure sur un domaine de dimensions raisonnables, le cultive, et se trouve assez puissant pour résister au fisc : trois conditions rarement et difficilement réunies. Ses alliés les meilleurs sont les colons, qui ne portent d'autre servage que l'obligation héréditaire de résider sur le domaine. Ils peuvent économiser, avoir leur famille et leur
(1) P. Allard, op. cit., pages '6lj et suiv.
foyer : ils sont donc intéressés à la culture. Mais il leur faut des protecteurs contre la fiscalité dévorante de l'Etat. L'Empire leur a donné, chose bizarre, ces protecteurs officiels contre les agents non moins officiels du trésor impérial ; ce sont les Défenseurs. Seulement ces hommes vivent de procès : dès lors, en Gaule par exemple, ils s'arrangent pour ruiner leurs clients obligés. Ceux-ci sont-ils petits propriétaires? Ils sont vite réduits par les agissements mêmes des Défenseurs à la condition d'e colons ; et beaucoup préfèrent quitter leurs terres pour passer sous la loi des Goths (1). En Italie, leur sort est moins cruel, mais dur encore cependant ; saint Epiphane, évêque de Pavie, est obligé d'aller trouver le roi Odoacre pour faire cesser les exactions du préfet du prétoire, Pelage. Celui-ci continue en effet les traditions de son administration, en majorant au double les impôts décrétés par le nouveau chef de l'Etat.
Emigrer à la ville est donc devenu pour la plupart des petits une nécessité ; l'attribution du tiers des terres aux nouveaux maîtres ne la rend que plus urgente pour un grand nombre; mais ce n'est, en beaucoup de cas, que l'occasion d'échapper à une situation trop difficile. Or que deviennent les villes? Si nous en jugeons d'après le tableau de Ravenne, la cité impériale, aux derniers jours de l'Empire agonisant, le désordre du palais se répercute tristement dans toutes les branches de l'administration. Il n'en faut qu'une preuve, l'insalubrité des eaux : pas un puits qui ne soit empoisonné plus ou moins; des canaux où la perche des mariniers remue un
1) Salvien, De (hibernât. Dei, lib. V (ap. )2, 103, 10'*;. — Sid. Apoll. Epist. JIJ, 8.
Mig-ne, coll. 98, 10: '
fond de vase fétide; des cadavres surnageant sur
ces eaux empestées, peuplées de grenouilles; voilà ce que nous décrit un témoin, pourtant grand admirateur du trône impérial (1). Heureuses alors les villes situées loin des marécages! La nature les préservera des fléaux qu'une administration rapace et incapable ne sait plus prévenir; mais ce sera toute leur fortune. De commerce en de telles conditions il ne faut pas parler, sauf exceptions rares. Que les arrivages d'Egypte ou d'Orient soient interceptés par la tempête ou par la marine des Vandales, maîtres de l'Afrique et des îles : ce sera la famine pour les villes. Aussi Odoacre a-t-il conclu au plus tôt paix et alliance avec -les maîtres de la mer.
C'est donc la décadence et la déchéance. Lorsque les Barbares prennent en mains la conduite des affaires, ils conservent tout le cadre de l'organisation politique et sociale ; extérieurement rien n'est changé ; il n'y a dans l'organisme italien que quelques Barbares de plus. Dioclétien avait en fait partagé les sujets de Rome en deux classes : l'une d'exploiteurs par la fiscalité qui alimentait le faste de la cour et des puissants ; l'autre d'exploités, dévorés par l'impôt. S'attribuer les places et les fonctions de la première de ces deux classes était le meilleur moyen de conquête, sans guerre ni péril : les nouveaux venus ne sont pas assez inintelligents pour n'en pas profiter. Ce sera la conquête administrative.
Le même Sénat continue à siéger dans Rome pour le compte du nouveau maître. Autour de celui-ci, des patrices ou grands dignitaires nommés par le souve-
! Sidon. Apolliri. Epist. I, ij et 8.
rain, aujourd'hui par Odoacre comme jadis par Constantin ou Valentinien, comme à cette heure encore par l'Empereur de Constantinople. Et les lettres qui confèrent le patriciat sont comme par le passé fort recherchées. La vieille noblesse patricienne a disparu, et ce qu'il en reste est passé à Byzance. La noblesse nouvelle n'attache que plus de prix à ses titres, qu'avec la jalousie propre aux parvenus elle fait sonner et cherche à rendre en fait héréditaires (1). C'est grande fête quand le questeur apporte de Ravenne les lettres d'anoblissement.
Les mêmes comtes sont à la tête des troupes, préposés aux « sacrées largesses, » à la recette des impôts. Mêmes préfets du prétoire, et des provinces, même vicaires sous leurs ordres ; même hiérarchie d'agents fiscaux et de chefs militaires. Seulement tout ce monde à peu près est maintenant de sang barbare.
On ne sera pas surpris de savoir que les rhéteurs et leurs écoles survivent au désastre de l'Empire. A Trêves, métropole des Gaules, ravagée, renversée quatre fois en un demi siècle par les assauts répétés de l'invasion, les écoles naguère florissantes continuent leur fonction. En Italie de même, et surtout à Rome, nous le verrons. Il v a même au milieu des
.1) On peut lire pour s'édifier sur ce point les lettres de saint Sidoine Apollinaire, notamment L. III, ep.8 ; L. V, ep. 1G. Voici par exemple ce qu'il écrit, à propos de sa famille même : « Veneror antiquos, non tamen ita ut qui œquœvorum meorum virtutes aut mérita postponam... Ignari rerum temeraria judicia suspendant, nec persévèrent satis aut suspicere praeteritos aut despicere présentes ; quandoquidem facile clarescit rempublicam morari bénéficia, vos mereri. Quanquam mirandum granditer non sit, natione feneratorum non solum inciviliter Romanas vires administrante, verum etiam fundamentaliter eruente, si nobilium virorum militariumque... non tam dcfuerint facta quam priemia. » «
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ruines encore des poètes pour limer des vers, surnuit pour en tirer profit, bien que les Hérules prisent peu la littérature qu'ils laissent volontiers aux anciens sujets de Rome.
Ce qui demeure surtout de l'ancienne société impériale, ce sont hélas! les banquiers et les usuriers. Ces gens là se multiplient toujours parmi les peuples épuisés, comme la mousse envahit les ruines et les vieux arbres. Les derniers temps de l'Empire romain ont été pour eux l'âge d'or; du haut en bas de l'échelle sociale l'exploitation de la misère s'est pratiquée, par les fonctionnaires aussi bien que par les particuliers (1). Ceux qui font ce métier, en dehors de la hiérarchie, sont presque tous venus d'Orient et connus sous le nom générique de Syriens. On les trouve partout en Occident, disait déjà saint Jérôme (2); Salvien les signale de même en Gaule au milieu du v° siècle, et Sidoine Apollinaire à Ravenne, sur la fin de l'Empire 3). On pourra suivre leurs traces et leur action jusqu'aux temps de Charlemagne. « Ils remplis- « saient au début, dans les premiers siècles, les m métiers les plus humbles; ils étaient porteurs, « jardiniers, esclaves. Les plus cultivés étaient pré- « cepteurs et danseurs (4). » Quelques uns montaient déjà plus haut; et il est difficile de ne pas reconnaître un Oriental dans ce Cosmus qui fut le ministre des finances de Marc-Aurèle. L'Eglise connut les deux médecins qu'elle honore sous les
(1) On vient d'entendre le saint évèque de Clermont à ce sujet. Salvien n'en parle pas autrement (De Gubern. Dei, lib. IV .
■1) In Ezech. xxn, 16. - Epist. CXXX, 7.
(3 Epist. I, H.
(4) Courajod, Leçons professées à l'Ecole du Louvre (1887- , I, p. 325.
noms de saint Cosme et saint Damien; sans parler de bien d'autres illustres et saints personnages de même origine. Mais il est vrai de dire qu'en Italie, aux dernières années de l'Empire, les Syriens en général ont conquis plus d'importance. Ils se sont faits marchands, importateurs, commissionnaires, banquiers : et c'est sous ce dernier aspect que le peuple d'Occident les connaît davantage. Leur quartier général est à Rome, au Transtévère, en face de l'Aventin. comme aux jours de Claude et de Néron: mais ils v sont plus riches, plus puissants: et cette immigration orientale forme un des traits saillants de l'état social de l'Italie au v° siècle. Le vr le verra s'accentuer encore.
D'où vient, au reste, cette pénétration dite syrienne dans l'Occident tout entier? De ce fait que l'Orient est demeuré le foyer le plus actif de la vie intellectuelle. 11 l'a toujours été. Rome victorieuse de la Grèce s'est vue bientôt conquise par le génie des vaincus. Les succès des armes romaines dans tout l'Orient frayaient la voie à l'Evangile en créant vers Rome et L'Occident un courant commercial et intellectuel irrésistible. Pèle-mèle tous les éléments les plus morbides s'y sont précipites, et le Christ a dû lutter contre l'Orient aussi bien à Rome qu'à Ephèse ou à Damas. Mais l'invasion orientale n'en servit pas moins à sa manière l'importation de la vérité évangélique au sein du monde occidental. La translation du trône à Byzance : le prestige de Théo-
se, unique chef du monde romain, n'ont fait qu'accroître l'influence de l'Orient. Le développement de l'Eglise y a contribué de même, en donnant au génie grec l'aliment théologique et en le portant vers les sommet- de la vraie - ■ sse. Hélas! il en a abusé.
Los grandes hérésies sont nées de lui. et la commotion a été dans le monde grec, plus redoutable, plus durable surtout, qu'en Occident.
IV. — Après la condamnation de l'a nanisme à Nicée, il n'a pas fallu moins de trois autres conciles oecuméniques pour lutter contre les hérésies formidables nées de celle d'Arius. Macédonius, arien de cœur, a obligé par ses blasphèmes l'empereur Théodose à réunir le concile de Constantinople 381) pour sauvegarder la doctrine sur la sainte Trinité. Cinquante ans après, c'est Xestorius qui a distingué deux personnes dans le Christ : le concile d'Ephèse lui a répondu (431), et a transporté d'enthousiasme le monde catholique en proclamant que la Vierge Marie est mère de Dieu, étant mère du Verbe Incarné, un dans sa personnalité divine. Les siècles ne reverront plus de triomphe pareil à ce que fut alors dans l'univers l'affirmation de la Maternité divine de la Vierge, les peuples faisant de toutes parts écho à la voix de saint Cyrille d'Alexandrie et des autres Pères assemblés à Ephèse. C'est alors que l'Orient a commencé à peindre ces images de la Sainte Vierge, que notre Occident recueillera jusqu'au ix° siècle, et sur lesquelles les mots Mtttip BeoG, Bsotdxoç, brilleront comme l'affirmation de la suprême grandeur de Marie, de sa place dans le plan de la Rédemption, de la doctrine orthodoxe sur le mystère de l'Incarnation.
Or l'enthousiasme des peuples fidèles pour le triomphe de la Mère de Dieu devient, par la misère de l'homme, facteur important d'une crise nouvelle. Les fidèles en effet poursuivent d'une animadversion particulière Nestorius et ses sectateurs, qui ont blasphémé contre la divine Mère. Les moines, plus
mêlés à la vie extérieure en Orient qu'alors en Occident, et très dévots à la Mère de Dieu, sont au premier rang de cette croisade. Mais la théologie mariale n'est point affaire de sentiment ; elle se fonde sur celle de l'Incarnation, et celle-ci est une matière aussi épineuse que sublime; elle requiert, pour être sainement traitée, la science philosophique aussi bien que l'exacte docilité aux enseignements dogmatiques de l'Eglise. Un moine, archimandrite de vie austère, se lève pourtant, et dépassant par haine de Nestorius la limite fixée par l'orthodoxie, ne veut plus voir dans le Verbe Incarné qu'une seule nature. C'est l'excès opposé au nestorianisme, mais non moins destructeur de la Rédemption et de la Maternité divine. Eutychès est le nom de ce moine hérésiarque, et les moines en nombre immense, suivis par une foule qu'a surexcitée la lutte, acclament sa fausse doctrine.
Sur le trône impérial de Byzance est assise à ce moment la noble et sainte Pulchérie, qui jette sur l'empire de Théodose et de Constantin un des derniers reflets de grandeur qu'il doit connaître avant de devenir décidément le Bas-Empire. Dans les Etats, déjà menacés par les Barbares au Nord, par les Perses sur l'Euphrate, elle voit de toute part la guerre intestine s'alimenter de la querelle dogmatique et se donner carrière. Alexandrie, l'Asie, Constantinople, sont en feu de par les sectateurs d'Eutychès, qui porteront désormais le nom de monophy sites. Les Eglises et les monastères sont bouleversés par des schismes. Cette hérésie peut s'appeler l'hérésie des moines, tant leur rôle y est prépondérant. C'est parmi eux que l'erreur trouve ses adeptes les plus opiniâtres comme ses adversaires
les plus ardents. La politique et les aspirations séparatistes des nationalités diverses commencent à greffer leurs manœuvres sur la question religieuse. Il est urgent d'arrêter le mal qui menace de démembrer l'Empire comme l'Eglise. Pulchérie se tourne vers le siège de Pierre, occupé alors par saint Léon le Grand. Le concile œcuménique de Chalcédoine se réunit en 451; « Pierre y parle par Léon » ; l'anathème foudroie Terreur nouvelle, et le concile prend des mesures nombreuses pour fortifier la discipline ecclésiastique ébranlée, surtout parmi les moines.
Mais l'erreur n'est pas anéantie. L'Eglise ne connaît de victoires que dans la proclamation de la vérité : la paix n'est point ici-bas la marque de son triomphe. Le développement de la vérité est tout ce qu'elie peut espérer; et ses enfants fidèles ne doivent pas se scandaliser si ce gain est chaque fois préparé par des luttes, payé ensuite par des combats. L'erreur ne désarme jamais si tôt, alors même qu'elle se sent frappée à mort, alors même qu'elle prend les dehors de la soumission obséquieuse. Saint Augustin le savait bien, lorsqu'après la condamnation de l'hérésie pélagienne il écrivait : « La cause est finie ; « plaise à Dieu que l'erreur le soit aussi ! Rescripta « Roma venerunt ; causa finita est; utinam finiatur « et error ! » L'hérésie monophysite se soutient par la lutte ; elle trouve, après la mort de Pulchérie, des complaisances et des complicités sur le trône impérial. Un siècle encore de déchirements, et elle se transformera pour se perpétuer dans l'erreur plus subtile, d'autant plus tenace, du monothélisme; jusqu'à ce que l'Empire, empoisonné lentement, glisse d'erreurs en erreurs, et provoque enfin de la justice divine le châtiment dernier.
Pour le moment, à la sainte impératrice a succédé un prince détestable, Zenon l'Isaurien, jadis chef de bande dans son pays natal, dont le régne n'est qu'une suite ininterrompue de scandales, de révolutions et de crimes. Précurseur du Bas-Empire, tandis qu'il voit l'Occident lui échapper, et l'Italie tomber sous la ro}^auté des Hérules, sa diplomatie se borne à préparer de ce côté une revanche future ; nous saurons laquelle. En attendant il dogmatise en Orient, cherche à ménager hérétiques et catholiques, étant trop contesté sur son trône pour ne rechercher pas des appuis de toutes parts. Aussi rédige-t-il une confession de foi, à laquelle il paraît tenir autant qu'à sa couronne, et qu'il a dénommée « charte d'union » fHv6rt.xov : en réalité charte de tiers parti, qui prétend enregistrer la saine doctrine, mais en même temps supprimer de l'histoire, et partant de la discipline et de la dogmatique, le concile œcuménique de Chalcédoine. Comme toujours cette demimesure blesse tous les partis au lieu de les rallier, et n'aboutit qu'à alimenter les schismes avec l'anarchie disciplinaire à laquelle remédiaient les canons sur lesquels l'Empereur voudrait faire l'oubli.
V. — Le contre-coup de tant de secousses aboutit chaque jour à Rome ; c'est vers Rome que convergent toutes les attaques, et dans son sein que se rallient tous les défenseurs de la foi : et pour le remarquer en passant, le courant grec vers l'Occident n'en prend que plus d'importance. La Rome du Christ et de saint Pierre demeure seule debout et grandissante au milieu des ruines matérielles et morales qui s'accumulent; seule lumière brillante au sein des ténèbres qui s'épaississent. Dans l'ancien monde romain plus une nation n'est catholique ; des
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contins du désert africain au Danube et à la Loire, de l'Océan britannique à l'Luphrate, l'arianisme règne ou les hérésies nées de lui s'implantent. Au nowl du Danube et de la Loire jusqu'à la mer et par delà, le paganisme a submergé les primitives chrétientés, dont les rares débris ont peine à se maintenir dans cette première moitié du y0 siècle. Seule à l'horizon occidental, et au-delà des limites que connut la domination romaine, l'Irlande s'illumine des clartés de la foi à la voix de saint Patrice et commence à devenir l'Ile des Saints. Et Dourtant la foi catholique, privée d'appui politique, domine encore toutes les sectes dissidentes qui ont le bras de l'homme à leur service. A quoi cela tient-il? A la fermeté du siège de Pierre, qui soutient l'Eglise en sorte que « les portes de l'enfer ne prévaudront « pas contre elle ». Le catholique fidèle est fier de saluer ces Pontifes romains des temps calamiteux ; ces Papes qui ne sont pas tous de la taille d'un saint Léon, bien il s'en faut; et qui cependant portent sans lléchir le poids « de la sollicitude de toutes les » Eglises ». luttent sans armes contre les Barbares, contre les princes hérétiques, contre les factions schismatiques, et chaque jour affrontent des dangers ou des soucis nouveaux. Innocent, Boniface, Célestin, Léon le Grand, Hilaire, tous noms auxquels se rattachent les souvenirs de grands actes religieux I ou politiques qui sauveront le monde. Tous les partis viennent agir à Rome ; toutes les controverses sont portées à Rome ; dans Rome toutes les factions ennemies sont représentées et parfois se heurtent en des conflits sanglants. L'entourage immédiat des Papes n'y échappe même pas ; et combien de fois le Pontife ne rencontre-t-il que des adversaires impré-
vus là où il devait compter des appuis ! Mais la force divine le soutient, et le Seigneur se montre fidèle à sa parole.
Grâce au successeur de Pierre, l'Italie tient ferme contre l'arianisme, qui demeure la confession des conquérants, sans que les populations vaincues se laissent entamer : à peine l'hérésie, au temps de sa plus grande puissance politique en Italie, compterat-elle dans Rome deux ou trois églises. Dans les autres provinces de la chrétienté, où la lutte est plus ardente, de saints évêques maintiennent la foi orthodoxe, appuyés sur celle du Pontife qui « con- « firme ses frères ». En Afrique, c'est une légion d'évêques confesseurs ou martyrs, durant la persécution que déchaînent Genséric et ses successeurs. En Egypte et en Orient, ce sont les champions des quatre conciles œcuméniques, sur les sièges épiscopaux ou à la tête des monastères. En Gaule, ce sont les saints que nous avons appris à vénérer comme les Pères de la patrie, Euphrone d'Autun, Perpet de Tours, Rurice de Limoges, Sidoine Apollinaire de Clermont, Loup de Troyes. Au moment où saint Benoît naît dans une petite ville de l'Italie centrale, des évêques gallo-romains viennent de placer sur le siège de la métropole de Reims, le jeune Remigius, qui sera saint Rémi. C'est un long et glorieux épiscopat qui s'ouvre alors ; c'est l'aurore de l'évangélisation pour tout le nord de la Gaule, soumis à la juridiction ecclésiastique de Reims, et que Rémi éclairera par ses propres travaux comme par ceux des saints prélats envoyés par ses soins. De cet épiscopat naîtra la France catholique. Mais ces grandes choses demeurent encore enveloppées des voiles de l'avenir.
En résumé, lorsque s'ouvre le dernier quart du siècle, une seule institution demeure grande, tandis qu'autour d'elle s'efTondre la puissance romaine : 1 episcopat catholique, dont le chef est le successeur de saint Pierre. Autour de lui, plus rien que le squelette administratif de l'ancienne société, mis en action par des mains étrangères, toujours rudes, souvent inexpérimentées; pour coordonner ces mouvements désordonnés, et rendre une vie nouvelle à ces débris, il faudra trois siècles de souffrances, de travaux et de patience. On étudie aujourd'hui les transformations de Rome au point de vue matériel durant les siècles ; et l'on nous montre avec la rigueur de la science comment la Rome pontificale a construit ses églises, ses palais, et souvent ses plus humbles demeures, avec les matériaux légués par l'antiquité. De même, et à bien plus juste titre, la Papauté et les évêques referont ils, du vc au ix1' siècle, un monde nouveau avec les débris de l'ancien monde romain. Seront-ils seuls à cette œuvre gigantesque? N'auront-ils point d'aides pour travailler, disposer, consolider les matériaux dont ils auront réglé le choix et coordonné l'emploi ? A cette question les pages qui suivent donneront une réponse.