CHAPITRE II
La villa, de Nursie,
Au nord-est de Rome l'horizon est fermé par un massif montagneux, à l'aspect sombre et sévère, qui se prolonge en s'enfonçant vers l'est où il se réunit aux croupes de l'Apennin. C'est le pays des Sabins, aujourd'hui pauvre et comme perdu loin des chemins que suivent le commerce et l'activité modernes. Dès les temps de la République romaine, deux voies contournaient ce massif, l'une par le nord, la voie Salaria ; l'autre par le sud, la voie Tiburtine qui prenait bientôt le nom de voie Valeria. L'une et l'autre allaient gagner le rivage de l'Adriatique. A vingt-cinq lieues environ de Rome, la voie Salaria passait au pied d'une petite ville qu'elle laissait sur la gauche, vers le nord, au versant d'une des vallées qui s'ouvrent sur l'Ombrie. C'était la ville de Nursia, aujourd'hui Norcia, qui à la fin du v° siècle était le siège d'un évêché. Nursia était donc en pays Sabin, mais toute proche de l'Ombrie dont elle fait partie aujourd'hui, comme ses voisines Assise et Spolète. Au vc siècle, elle se trouvait politiquement agrégée à la province de Valérie, qui comprenait tout le massif montagneux de la Sabine et confinait au sud
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à l'ancien Latium, lui-même adjoint depuis Dioclétien à la province de Campanie.
Cette contrée, à l'époque où s'ouvre notre récit, [virait sous un aspect paisible, grâce à la nature accidentée de son territoire, sans doute; c'est au moins ce qu'on peut conclure du nombre d'ermitages et de petits monastères que nous verrons semés dans ces montagnes. L'invasion conduite par Alaric, et qui roulait vers Rome par la voie Salaria et la voie Flaminienne, peu distante au nord, dut certainement éprouver comme un torrent qui passe la cité de Nursie et son voisinage. Mais Genséric, qui fondit sur Rome par le sud et ne dépassa pas la Ville Eternelle, n'atteignit pas le pays Sabin ni n'en troubla la tranquillité..
Hors des murs de la petite ville s'élevait, vers l'an 480, une grande et belle villa dont les ruines faisaient l'étonnement du moine franc Adrevald, au ixc siècle. Naïvement il admirait la complication de ces murs démantelés, et trouvait qu'il en coûterait bien cher pour restaurer tout cela. Plus cher qu'il ne le pensait même, s'il se fût agi non seulement de rebâtir ces murailles massives, mais encore de leur rendre leurs revêtements de marbre, de restaurer les plafonds peints et dorés, de relever les statues de bronze et de marbre, de refaire les pavages en mosaïque, de ramener les eaux vives dans les rasques des fontaines et dans les piscines des bains. Une villa rurale, à cette date, comportait tout cela pour les familles riches ; et il n'était pas rare d'y rencontrer une bibliothèque. Nous ne parlons pas des bâtiments de service et d'exploitation. Le temps n'était pas encore venu renverser tant de choses grandes ou précieuses, lorsque le vc siècle
chrétien courait vers sa fin ; et la demeure dont nous parlons brillait de toutes ses décorations artistiques. La main des Goths avait causé peu de dommages et surtout point de ruines dans la structure des édifices (1). Le soleil limpide de l'Ombrie faisait toujours miroiter les tuiles vernissées des toits et des façades, irisant de ses rayons les jets d'eau des fontaines.
Or quel était le maître de cette opulente demeure ? Nous ne savons son nom que par un écrivain du xnc siècle ; c'est bien tardif; et de plus cet auteur a trop justement mérité que l'on fasse toutes réserves sur ses dires quand rien ne vient d'autre part les confirmer (2). Cependant il n'invente pas tout pour l'ordinaire ; il amplifie à l'aide de matériaux étrangers, et ses méprises mêmes indiquent parfois de quel côté il faut chercher la vérité. Ainsi en est-il dans le cas présent. D'après Pierre Diacre, le riche possesseur de la villa de Nursie avait nom Euprcpius ; mais il semble bien, comme d'autres auteurs depuis l'ont pensé, qu'il faille lire Eutropius. On ne peut disconvenir que cette dernière forme ne soit dans la couleur du vc siècle, où on la retrouve en effet, tandis qu'Eupropius y est inconnu et ne se retrouve ni en latin ni en grec (3). Peut-être ne devons nous voir là, au surplus, qu'un surnom ou
(1) Sur cette question et tout ce qui a trait à l'existence des édifices, à Rome et aux alentours, voir l'intéressant livre du professeur R. Lanciani, The Destruction of ancient Rome (Macmillan and Co. 1899).
(2) Petrus Diac. Cassin. De viris iltustribus Casinensibus, cap. I.
{',)) C'est ce qui nous porterait à admettre que Pierre Diacre n'a pas inventé. Dans quelque manuscrit grec, comme il s'en écrivit beaucoup à Rome aux vnr et ix° siècles, il aura trouvé E'jtootz'.o; ; mais le tz et le t pouvaient aisément être confondus dans une écriture cursive. Pierre a lu z'jtzootz^.o- qui n'a pas
nom ajouté, comme dans le cas de ce Flavius Valila, qui signe en ATI un acte bien connu en ajoutant son surnom de Theodorius(l). Mais il resterait à connaître le nom de famille. Sur ce point, il a fallu attendre la fin du xv1' siècle pour voir établir une généalogie du riche citoyen de Nursie ; et l'on nous a alors exposé que sa famille était l'antique gens Anicia, la vieille famille patricienne de Rome (2 ). Il est bien étrange qu'avant une date si
de sens en grec, que nous sachions. Il resterait à apprécier la valeur du manuscrit grec que nous sujjposons, pour dire si le nom est authentique...
(1 Charte de fondation de la Massa Cornutiana (ap. Manillon, De Re Diplomatica, p. 402j : « FI. Valila qui et Theodo- « rius, vir clarus et inluster, et cornes et magister utriusque « militiae. »
(2) C'est le savant abbé Trithème qui a le premier formulé ces dires. Selon lui, Eutropius était comte de Nursie et sa femme marquise de Montferrat (au V siècle) ! Quandoque bonus dormitat Homerus. Arnold Wyon (Arbor Aniciana) est venu à la rescousse pour réparer, si possible, l'erreur de Trithème, mais pour confirmer la généalogie. Wyon veut prouver que la maison de Habsbourg descend des Anicii, et cousine même avec l'empereur Justinien. Aussi dresse-t-il un arbre généalogique en règle. D'après lui, Eupropius était fils d'un certain Justinien, comme le dit Pierre Diacre ; et ce Justinien était fils du consul Anicius Probus : ce qu'il faudrait prouver, et ce que le savant moine ne prouve par aucun argument. Aussi Mabillon 'Annal., t.l,append. n) réclame-t-il qu'on établisse dûment ce point avant de souscrire à la généalogie anicienne. Ajoutons ceci. Quand on prouverait la filiation en question, cela ne démontrerait rien encore ; car au v° siècle nous voyons les noms de famille antiques passer par les plus étranges fortunes. Ainsi le Vandale Stilicon se nommait-il )
Flavius Stilicho;ainsi trouvons nous Anicius Acilius Aginatius occupé, en 483, à relever une statue de Minerve (Lanciani, ijp. cit., page 37). C'est le consul de l'année (Kossi., Inscript. Christ., t. 1, p. 000) ; mais est-ce un Anicius ou un Acilius ? Le docte abbé Constantin Gaetani, fort zélé pour la mémoire de saint Benoit (136o-16o0), affirme que la mère de saint Grégoire, Silvia Anicia Proba, était parente du saint Patriarche qui la vit à Home (en 531, car on précise même la date), et lui prédit la naissance et la vocation de son fils (Memorie Storiche di 8. lîenedetto in Piscinula, — Dal Principe D. Camillo Massimo. — lioma, 1864, page 12. Et saint Grégoire n'a rien su de cela ! Car il aurait dû nous le dire. Et il ne compte pas sa mère parmi les témoins qu'il a interrogés !
tardive on n'ait pas trouvé un mot de cela dans la tradition bénédictine. Pierre Diacre lui-même n'en a rien su, car il n'aurait pas manqué de le dire s'il en avait eu seulement quelque soupçon. D'ailleurs, on nous donne une généalogie de fantaisie, dans laquelle un anneau manque ; et dès lors tout se rompt. Depuis le xvie siècle pourtant, cette légende a fait fortune. On a cherché à l'appuyer, toute ruineuse qu'elle fût, sur ce fait que saint Benoît aurait, pendant sa jeunesse, demeuré au Transtévère, à côté du palais des Anicii. Il faut bien avouer en effet que c'était à côté, puisque l'église qui marque l'habitation du saint coexistait au xiv° siècle encore avec la vieille demeure des Anicii transformée en citadelle féodale comme celles des Pierleoni, des Anguillara, dans le même quartier (1). Mais on esquive la difficulté en insistant sur l'humilité du jeune saint, qui se choisissait une petite cellule tout au bout du palais de sa famille... N'insistons pas : nous ne sommes plus là dans le domaine de l'histoire. Les plus illustres noms signeraient ils des affirmations pareilles qu'elles ne sauraient valoir, si elles ne se fondent sur autre chose.
A l'encontre de ces fables tard venues, nous avons la parole de saint Grégoire, qui nous montre chez les premiers disciples de saint Benoit une tradition toute différente ; et il faut heurter de front cette parole si claire pour affirmer une chose qu'elle exclut manifestement. Liberiori génère, dit Grégoire en qualifiant la famille du saint dont il entreprend la biographie. Arbitrairement on a écrit en place : nobiliori génère. Or au vc siècle comme encore au
(1) Lanciani, op. cit., page 199.
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vir. les titres avaient leur signification précise et hiérarchique. La famille Anicia n'était pas liberior,
mais bien plus que cela. Du iv'' au VIe siècle on retrouve à chaque instant son nom sur les fastes consulaires: et elle avait au Ve siècle gravi même les marches du trône impérial. Anicius Olybrius, uendre de l'empereur Valentinien III, puis général des armées de l'empereur d'Orient Léon Ier, porta la pourpre en V72. Sa fille, Juliana Anicia, se retira n la cour de Constantinople et y vivait contemporaine de saint Benoît (1). Son fils Olybrius le jeune, neveu de Flavius Anicius Olybrius, fut probablement le consul de l'an 491 (2). Au jugement du prince de l'épigraphie chrétienne, cette famille « peut être tenue pour la première dans l'Etat et « pour l'honneur de l'Eglise, » sur la fin de l'Empire d'Occident 3 . Ce n'est pas une raison pour qu'elle ait donné le jour à saint Benoît. Le Pape Grégoire connaissait, on peut le croire, la valeur des titres en usage parmi ses contemporains ; il en avait été lui-même honoré ; et dans sa correspondance il était en demeure d'en user journellement. Sûrement une famille telle que la « gens Anicia » eût été désignée par saint Grégoire par quelqu'une de ces épithètes, clarissimo génère, patricio, sena-
I La noble famille était si réellement devenue grecque, par les vicissitudes de la politique, qu'à Home, du VIe au XIe siècle, on écrit son nom d'après la prononciation grecque : Anichii cCfr. S. Gregor. Magn. Ep. XII, 39. — Liber Pontifie, éd. Uuchcsne. t. II, page 25, S. Léon III, 795-816).
1 De Hossi, Inscript. Christ. U. B. t. I, page 459.
3) De Kossi, op. cit., page 185 (année 395] : « Sane quis
\nicium Hermogenianum Olybrium et Anicium Probinum " fratres germanos ignorât, Aniciœ gentis per hœc tempora " facile principis, et Christian^' Ecclesia;, cui nomen tota Anicia domus dederat, décora et ornamenta ; quos historici " veteres et poetae, et publicis incisa notis monumenta miris « laudibus célébrant ? »
torio, voire regali génère. Il y a bien loin de là à la simple qualification de liberior, qui indique une famille libre, riche et considérée, une famille de curiales provinciaux, sans plus ; nous dirions aujourd'hui : une famille distinguée, mais non pas pour désigner Condé ni Montmorency.
Eutropius, quel que fût le nom de sa maison, parait donc chef d'une famille provinciale telle qu'il en existait alors beaucoup, et parmi lesquelles se recrutait la curie des municipes. C'était là cette bourgeoisie riche qui depuis les derniers temps du me siècle était obligatoirement chargée des magistratures municipales, et surtout de la rentrée des impôts : honneurs pires qu'une servitude, mais qu'il fallait subir.
L'épouse d'Eutropius ne nous est pas connue avec plus de certitude. Pierre Diacre nous dit sans autre détail qu'elle se nommait Abundantia. Ce nom rentre assez bien dans la liste des noms féminins que l'épigraphie chrétienne nous fournit pour les ve et vic siècles, où il ne s'agit plus guère des anciens noms romains (1). On retrouve certainement le nom Abundantius au vic siècle, alors que saint Benoît vivait encore (année 540) ; mais ce n'est pas là un nom qui puisse reporter la pensée vers les débris du vieux patriciat héréditaire avec qui les Anicii avaient alors des alliances, les Petronii, les Bassi, et autres, qui tous conservent à cette époque, plus ou moins amalgamés, les anciens noms de
(1) Nous avons relevé dans les Inscriptiones Christ. U. R. de Rossi (t. J) des noms tels que Hilaritas, Félicitas, Constantin, Fortunn, Victorin, snns pnrlcr des substantifs grecs dont on n des exemples plus nnciens, Agnpe, Irène, Melpis(sic)ctc. ni des ndjectifs latins qui sont de toutes sortes.
Rome, C'est tout ce que la brève mention faite par Pierre Diacre nous permet d'entrevoir.
En résumé, nous ne connaissons que la qualité de ceux que nous appelons, faute de noms certains. Eutropius et Abundantia. Pourquoi vouloir leur prêter une illustration d'emprunt, alors que leurs enfants leur assureat une noblesse meilleure? Avec le poète du ve siècle, et à plus juste titre, nous pouvons dire de saint Benoît :
Nobilitas tu solus avos(\)...
Selon les calculs généralement adoptés aujourd'hui à la suite de Baronius, c'est vers l'an 480 que naquirent dans la villa de Nursie deux enfants, frère et sœur jumeaux d'après une tradition qui au ix' siècle pour le moins était reçue au Mont Cassin(2). Ils furent nommés Benoît (Bcnedictus) et Scholastique : deux noms d'heureux présage que le ciel confirmera. La surabondance des bénédictions méritera au premier cet éloge qu'il a été « rempli de « l'esprit de tous les justes »; la vie de sa sœur sera la vie contemplative, avec la science supérieure acquise dans la paix, comme le signifie son nom dans la langue grecque.
De l'enfance de Benoît et de Scholastique nous
1 Sidon. Apoll. Carmina. Panegyr. Avito Aug". die. (P. L.( col 682, B.
1) Elle se trouve affirmée par un sermon de S. Bertaire, abbé du Cassin : « Tu non cernebas quod una nobis mansio « fuisset inter uteri septa » (dit Scholastique à son frère). Sur quoi les Acta SS. O. S. B. (t. I, page 39) tont cette remarque :
Erant ergo gemelli, uno scilicet partu editi ; non enim una
iis alicubi mansio est qui sibi in cumdem locum post inter- « valla succedunt. » Que si le sermon où se trouve le passage cité et commenté ainsi était du V. Bède, et non de S. Bertaire, comme le veulent certains auteurs, la tradition serait alors du VIIIe siècle et plus répandue encore,
ne savons que bien peu de chose ; les premières années des saints sont presque toujours cachées aux yeux des hommes comme les racines des grands arbres. Toutefois nous n'en sommes pas absolument réduits aux conjectures, et quelques traits certains nous peuvent aider à entrevoir le reste.
Saint Grégoire nous assure que Benoît eut dès ses jeunes années les affections réglées et prudentes de l'âge mûr ; il n'avait donc de l'enfance que la grâce, la simplicité, l'heureuse ignorance, avec l'éloignement du mal que la plupart doivent acquérir par la réforme de leurs penchants innés. Dieu avait voulu que dans cette âme prédestinée le péché originel n'eût que des effets restreints au point de ne pas 3^ troubler l'ordre et de n'en pas obscurcir les facultés naturelles (1). Bienfait inestimable de la bonté divine, qui s'épanouira dans l'homme fait, et lui donnera la sagesse, la discrétion, la mesure, dont sera marquée l'œuvre de Benoît pour le salut d'innombrables générations. De Scholastique, nous savons que dès son enfance elle fut consacrée au Seigneur, et qu'elle lui fut fidèle jusqu'à se montrer un jour plus forte que Benoît sur le cœur de Dieu. Cela nous dit quels furent ses premiers ans ; et pour
(1) Par quoi il ne faut pas entendre que la concupiscence fût tellement bridée qu'elle ne pût à un jour donné se révolter. Pareille immunité était en Adam ; la faute originelle l'en a a dépouillé, lui et toute sa race. Mais il est bien réellement, même en dehors des saints canonisés, des âmes si protégées de Dieu qu'elles ne sont pour ainsi dire jamais laissées aux prises avec la concupiscence mauvaise en matière grave. Cela doit-il décourager celles qui sont moins favorisées? Nullement; un tel privilège n'est donné . qife pour être payé par des sacrifices et des services au-dessus de l'ordinaire. Et tout homme peut atteindre à la sainteté, quels que soient les obstacles qu'il trouve en lui-même : Dieu lui demande seulement de faire fructifier ce qu'il a reçu de la nature et de la grâce.
le remarquer aussi, nous entre voyons par là quels étaient au point de vue chrétien les parents de ces deux enfants bénis. C'est à eux en effet qu'il faut reporter au moins le consentement à cette consécration, sinon l'initiative qui pouvait leur appartenir d'après le droit de l'époque (1).
L'éducation de Benoît et de Scholastique se fît d'abord à la maison paternelle (2). Vraisemblablement, selon qu'il était d'usage alors dans les familles riches, Benoit fut confié à un clerc expérimenté qui devait lui enseigner les éléments. Nous connaissons aussi l'existence d'une personne qui a droit
1) Les enfants étaient alors offerts par leurs parents à une église ou à un monastère, et consacrés au service de Dieu pour autant que la volonté paternelle pouvait le faire. Mais à l'âge de quinze ans, ils pouvaient ratifier ou non ce qui avait été fait ainsi.
(2 Nous croyons ne pas devoir priver le lecteur des lignes suivantes, qui se lisent dans les révélations de la sœur Catherine Emmerich (Vie d'Anne -Catherine Emmerich, par le P. Schmœger. Trad. de Cazalès, 1872, t. III, pages 310-315). Ce n'est assurément pas là un document historique ; mais en l'absence de renseignements fournis par l'histoire, il est bien permis de lire ces lignes, où l'on trouve, dans un naïf langage, des indications singulièrement d'accord avec ce que dit l'archéologie.
Nous nous bornons aux extraits suivants : « Benoît et Scholastique s'aimaient beaucoup et semblaient tellement du même âge que je les crus jumeaux. Des oiseaux venaient sur la fenêtre et se montraient très familiers avec eux. Ces oiseaux portaient dans leur bec des fleurs et de petites branches et cherchaient les enfants du regard. Ceux-ci jouaient aussi avec des fleurs et des plantes. Ils plantaient en terre des branches de toute espèce et faisaient de petits jardins. Je les vis écrire et découper diverses figures dans une étoffe de couleurs ' variées. Parfois venait une gardienne qui les surveillait. Les parents semblaient être riches et avoir beaucoup d'affaires, car il y avait dans la maison une vingtaine de personnes que je voyais aller de côté et d'autre
Benoît avait pour précepteur un vieil ecclésiastique avec lequel il était seul : Scholastique était avec une surveillante près de laquelle elle couchait. J'ai remarqué que ceux qui étaient chargés d'eux ne les laissaient pas volontiers ni souvent seuls ensemble ; mais quand ils pouvaient se réunir à la dérobée, ils étaient très joyeux et très contents. Je vis que
à l'attention, dans la maison de Nursie : c'était la nourrice des deux enfants. Pierre Diacre la nomme Cyrilla ; et si ce nom était exact, il nous dirait que cette femme était, comme tant d'autres alors, d'origine orientale, venue en Occident pour y chercher l'emploi de sa vie. Et par le fait, certaines circonstances que nous aurons bientôt à relever dans l'histoire de Benoît tendraient à confirmer cette hypothèse. L'enfant aimait beaucoup cette mère nourricière, qui le lui rendait bien en fidélité et en dévouement. Selon l'usage antique, dont les sociétés chrétiennes ont longtemps gardé la tradition, Cyrilla demeurait dans la famille, qui l'avait adoptée comme un de ses membres depuis qu'elle avait donné ses soins aux premiers ans des deux enfants.
Ceux-ci grandissaient et se développaient déjà, lorsque des événements divers vinrent frapper leurs
Scholastique apprenait près de sa surveillante à faire un travail d'un genre tout particulier, 11 y avait dans la pièce voisine de la chambre où elles dormaient une table sur laquelle elles travaillaient. Sur cette table étaient plusieurs corbeilles pleines d'étoffes de toutes couleurs, où elles découpaient des figures, des oiseaux, des fleurs, des ornements variés qui étaient ensuite cousus sur une plus grande pièce d'étoffe, de manière qu'ils ressemblaient à des ciselures. — Les plafonds des chambres étaient ornés de figures de diverses couleurs, comme la maison de plaisance. Les fenêtres n'étaient pas de verre ; c'étaient des étoffes sur lesquelles étaient dessinées des figures d'arbres, des espèces d'arabesques et des ornements de tous genres. — Scholastique couchait derrière un rideau ; sa couche était très basse. Je la voyais, le matin, quand sa gouvernante se dirigeait vers la porte pour sortir, sauter à bas de son lit, se prosterner et prier devant une croix attachée au mur ; quand elle entendait le pas de la gouvernante, elle se glissait promptement derrière le rideau, et elle était dans son lit avant que l'autre fût de retour.
« Je vis Benoît et Scholastique étudier avec le précepteur du premier, mais chacun de son côté. Je les vis lire dans de grands rouleaux d'écriture, je les vis aussi tracer des lettres avec de l'or, du rouge et une couleur bleue extraordinairement belle... »
jeunes esprits. En 488, alors qu'ils avaient environ huit ans, eut lieu la translation du corps de saint Se vérin, l'ermite apôtre du Norique. Ramenées en Italie, au milieu d'un véritable triomphe qui se déroulait sur toute la route suivie par le cortège sacré, elles furent d'abord déposées en Ombri?, au lieu dit aujourd'hui Monte-Feltro, près des sources du Tibre. Elles y demeurèrent environ cinq ans, attirant à elles les populations des contrées avoisinantes, qui semblaient venir remercier le saint des services jadis rendus par lui à l'Italie. Le but de ce pèlerinage étant à proximité de la voie Flaminienne et peu éloigné de Nursia, il n'y a guère à douter que Benoit et Scholastique n'y aient été conduits. Leur vie devait s'achever, comme elle commençait, dans le voisinage de saint Séverin ; car en 492 ou 493, le saint corps fut transféré solennellement par ordre du pape Gélase au monastère de Lucullanum, sis entre Naples et Pouzzoles, dans la contrée par conséquent où vivra le fondateur du Cassin, et où saint Séverin jouira d'une célébrité" très grande pendant de longs siècles.
Probablement les événements politiques ne furent pas sans influence sur les deux migrations successives du corps saint. On se rappelle que l'empereur Zenon s'était promis une revanche sur le chef des Hérules qui venait de lui enlever l'Italie avec le Norique. La diplomatie byzantine voulait que cette revanche fut à double efTet, qu'elle débarrassât l'Empire d'un danger en lui rendant par surcroît ses provinces perdues. Recouvrer celles-ci à un titre bien effectif était au-dessus des moyens de l'Empereur, mais au moins voulait-il affirmer son droit suzerain par trop effacé. Sur les bords du Danube et
de la Save la nation des Goths de l'est, ou Ostrogoths, sous un chef puissant nommé Théodoric, causait à Constantinople des alarmes trop fondées. Lui montrer l'Italie, lui promettre les Etats d'Odoacre, sauf l'hommage au chef de l'Empire, serait de bonne et utile politique pour les Orientaux. Ainsi fut fait. Et il n'est guère douteux qu'en 488 les mouvements de la nation Gothique vers le Norique n'aient déterminé les chefs Hérules comme les fidèles catholiques à transférer en deçà des Alpes les reliques du saint que jusqu'alors tous s'accordaient à vénérer.
L'invasion nouvelle se produisit en effet ; politiquement la guerre n'était qu'entre Goths et Hérules, les premiers se présentant, toujours, comme auxiliaires de l'Empereur. En fait, ce furent les populations de l'Italie qui en pâtirent encore une fois. Le sort des armes tourna contre Odoacre. Dès 490 Théodoric était maître de toute l'Italie, sauf Ravenne, dont il s'empara par capitulation en 493. Odoacre fut traîtreusement mis à mort par le vainqueur. Théodoric n'avait pas attendu ce triomphe définitif pour envoyer à Constantinople l'ambassade qui devait affirmer son vasselage. Mais Zenon était mort (491), et il eut pour successeur un des huissiers « silentiaires » du palais de Byzance, qu'épousa l'impératrice veuve. Anastase, le nouvel empereur, était un triste prince à tous les points de vue ; et l'orthodoxie eut en lui un adversaire si cauteleux et si persévérant que le pape Symmaque put le dénoncer un jour publiquement comme « l'ami de toute erreur « et le patron des Manichéens (1) ». A l'égard d'un
(1) Tillemont, Hist. des Empereurs, t. VI, p. 331.
tel suzerain, Théodoric se tint désormais quitte d'obligations et devint réellement roi d'Italie, avec plus de splendeur, d'habileté, de puissance que le chef Eïérule qui lui avait d'avance préparé un beau royaume. La diplomatie byzantine n'y gagna que d'avoir éloigné les Goths : quant à recouvrer quoi que ce fût, elle dût bientôt y renoncer, en constatant qu'elle avait seulement remplacé en Italie une royauté précaire par un pouvoir vigoureux, brillant et vivace, qui de plus en plus devint dans tout l'Empire le protecteur officiel de l'arianisme et de la domination gothique.
Pas plus qu'Odoacré, Théodoric ne changea l'organisme administratif du royaume ni ses lois, sauf le point important que nous avons déjà noté, à savoir le sort des serfs ruraux. L'inévitable partage des terres s'accomplit une fois de plus au profit des nouveaux auxiliaires de l'Empire. Théodoric régna d'ailleurs dans Ravenne comme les précédents maîtres de la Péninsule, et s'entoura de la pompe et de l'éclat qui avaient été ceux de la cour impériale. Le roi Goth se vêtit de pourpre comme Dioclétien et les Augustes chrétiens pendant deux siècles. Les charges de la cour et les dignités du royaume passèrent des chefs Hérules aux chefs Goths : ce fut tout le changement. Nous aurons d'ailleurs à dire que cette royauté gothique fut dans la main de Théodoric un véritable gouvernement, fort et presque toujours sage, tel que l'Italie n'en avait pas connu depuis bien longtemps.
Dans la villa de Nursie, le contre-coup de cette nouvelle révolution ne se fit donc pas sentir, sinon peut-être par une diminution du. patrimoine rural, dont une part dut être détachée au profit des nou-
veaux venus : encore n'est-ce pas certain. Hors de là, dans la vie domestique rien ne fut modifié ; on sut seulement qu'on avait changé de maîtres. Il en est ainsi chez les peuples asservis, au sein desquels la vie publique n'est le partage que d'une oligarchie conquérante, soit que les armes, soit que l'intrigue politique aient été les instruments de cette conquête.